V. — Les Anglais à Alexandrie
Il était impossible aux Anglais de rester sous le coup de cette disgrâce. Certes leur défaite n'était pas matériellement grave et leurs pertes en hommes et en matériel avaient été petites. Mais il ne faut pas toujours juger de l'importance des batailles par le nombre des victimes, et, puisqu'ils avaient escompté devant Constantinople une nouvelle victoire de Trafalgar et de Copenhague, ils disaient eux-mêmes toute la gravité de leur échec. En vérité, leur prestige était sérieusement atteint.
L'amiral russe Siniavin rejoignit bientôt Duckworth devant l'île de Ténédos et lui proposa de retourner ensemble à Constantinople. L'amiral anglais s'y refusa ; il en connaissait la difficulté et il ne lui plaisait pas d'aider les Russes dans une entreprise qui ne profiterait pas à la seule Angleterre. C'eût été en effet peut-être une conséquence plus grave que la défaite subie. Il en résulta une sensible froideur entre les alliés qui agirent désormais séparément. C'était comme le prélude de Tilsit.
Siniavin se présenta devant Salonique pour mettre la ville à contribution ; il se retira devant la fermeté du pacha. Il revint alors à Ténédos. Après une canonnade de trois jours, il y débarqua 2 000 hommes et s'en empara. L'entrée des Dardanelles était ainsi hermétiquement fermée, et l'alarme se répandit de nouveau dans Constantinople ; on redouta un effort combiné des Anglais et des Russes. Le capitan-pacha partit aussitôt pour les Dardanelles avec sept vaisseaux et 5 000 hommes de débarquement. Il y eut quelques violents combats autour de Ténédos.
Mais les Anglais abandonnèrent les Russes. Ils les trouvaient trop près de Constantinople et ne voulaient point leur en faciliter les approches. Ils cherchèrent ailleurs une vengeance plus utile à leurs intérêts particuliers, sinon à ceux de la coalition.
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Aussi bien, ils se lassaient des défaites de leurs alliés, d'une guerre qui sans cesse se renouvelait, leur coûtait beaucoup et ne leur rapportait rien. Pilt, inspiré par la haine patriotique de la France, avait espéré que les Autricliicns et les Russes, soutenus par l'argent anglais, auraient sulfi à écraser Napoléon. Puisque Napoléon triomphait partout, que l'Europe n'était plus sous son épée qu'une matière à partages, le moment ét^ùt venu pour les Anglais de se faire leur part aussi, de se nantir sur les mers pour le jour du grand règlement des comptes.
D'aucuns parmi leurs hommes d'filal, héritiers de la j)ensée de Pitt, demandaient un débarquement sur la côte de la mer Baltique, ime action militaire concertée avec les Russes et les Prussiens. Mais on n'était pas sur de vaincre, et la victoire en ces parages ne promettait aucun profit iwsitif.
Il était bien plus avantageux, au risque de paraître trahir des amis qui se défendaient mal, de prendre ailleurs quelque bonne position que Ton garderait, d'adopter une politique uniquement anglaise. Il semble que ce soit là le caractère particulier, quoique mal défini, du ministère Grenville-Fox et l'explication de la conduite hésitante du gouvernement anglais, en 1807, jusqu'au jour où il eut en Kspagne un champ de bataille où se prendre corps à corps avec le colosse napoléonien.
Or, rien ne pouvait être plus avantageux aux Anglais que l'occupation de l'Kgypte, sur laquelle Bonaparte lui-même avait désormais fixé l'attention. Elle est une des positions maîtresses de la Méditerranée, complétant merveilleusement (iibraltar, la Sicile, Malte. Elle est la route de l'Inde, et le Directoire avait déjà songé à percer l'isthme de Suez. Elle est la clef de voûte du pont que les Anglais ont depuis jeté de la Méditerranée à l'Inde.
Les circonstances étaient favorables. L'Egypte était restée toute troublée depuis l'expédition française. Le traité d'.\miens l'avait rendue aux Turcs, (jui l'avaient reprise au général Menou, Les Manuluks, décimés par Bonaparte et Dosaix, revendiquèrent leurs anciens privilèges, et leurs trente beys. dont les principaux étaient Ibrahim-bey, Osman-Bardissy,
LES ANGLAIS A ALEXANDRIE 1x3
El-Elfy-bcy, pensèrent rétablir leur domination sur la vallée du Nil.
Le sultan Sélini, au contraire, qui se défiait presque autant dés Mameluks du Caire que des janissaires de Constantinoplc, jugea Toccasion bonne pour rétablir en Egypte l'autorité de la Porte. Il y préférait le pouvoir unique d'un pacba nommé par lui à l'aristocratie toujours indisciplinée des beys. Du moins, si un pacha s'y rendait souvent aussi à peu près indépendant, à sa mort la Porte manifestait sa souveraineté par la nomination de son successeur et encaissait les trésors accumulés par le défunt.
Sélim augmenta donc les garnisons régulières établies en Egypte après la paix d'Amiens. Il y envoya des Albanais. L'un de leurs chefs, Méhémet-Ali, un Albanais de Cavala, l'emporta sur les autres par son courage et son habileté et fut créé pacha en i8o5, moyennant un tribut annuel de 2 5oo bourses. Il se fortifia solidement au Caire et résolut de s'imposer à tous. Mameluks et Turcs.
Les Mameluks étaient redoutables, mais amollis comme les. janissaires. Mengin, un Français au service de Méhémet, dit à leur sujet :
« On comptait alors 2 5oo Mameluks, tous à cheval, bien montés, bien équipés ; mais ils n'avaient plus cette humeur belliqueuse qui les distinguait naguère. Ce n'étaient plus ces fiers cavaliers dont l'intrépidité étonna les premières phalanges de l'Europe. La soumission était bannie de leurs camps. Ils étaient livrés à tous les vices. Autrefois la maison d'un bey se faisait encore remarquer par la sévérité de ses mœurs et de sa discipHne. Alors elle était devenue une école de débauche. Des troupes d'aimées et de gaouazis (danseuses) suivaient leurs camps. Les Mameluks passaient les nuits à s'enivrer dans leurs tentes avec ces prostituées. Un libertinage aussi honteux fut sans doute une des causes de la ruine de cette belle et brave milice dont un grand capitaine disait : « C'est la première cavalerie du monde \ »
Méhémet réussit à les refouler pour la plupart dans la