LES ANGLAIS A ALEXANDRIE I
en somme avaient chassé de l'Egypte. Il se faisait déjà appeler le sultan du Caire.
Méhémet n'était pas sans inquiétude. La seule arrivée du capitan ébranlait la fidélité de ceux qui avaient eu le plus de foi en lui. Le Caire seul lui restait très soumis, et même les habitants s'y plaignaient des contributions dont tout le poids retombait sur eux. Le capitan lui offrit le pachalik de Candie ou celui de Salonique, s'il voulait céder la place à El- Elfy '. Méhémet se montra disposé à obéir, à condition qu'il lui fût versé 20 000 bourses pour le paiement de ses soldats ; il ne voulait pas risquer d'être assassiné par eux. Il savait bien que, si les ministres du sultan aiment à recevoir de l'argent, ils n'aiment pas autant à en donner. Les négociations s'allongèrent. Le capitan ne les pressait pas^ content d'avoir l'air de donner satisfaction aux uns et aux autres et de ne point compromettre l'autorité du sultan dans le conflit. Les cheikhs du Caire refusaient d'accepter le gouvernement des beys. Le gouverneur de Damanhour refusait d'ouvrir la place aux troupes de l'Elfy. Il fut question, paraît-il, de se débarrasser du pacha par des « moyens turcs ». Mais il se gardait aussi de ce côté-là".
Cependant, le temps passait et les rêves d'El-Elfy ne se réalisaient point. Il fit en août un effort sur Damanhour pour forcer une résolution décisive du capitan. Il eut un succès ; 200 soldats de Méhémet furent noyés dans le Nil. Mais Damanhour ne fut pas enlevé ; ce succès n'eut pas de lendemain.
La patience du capitan se fatigua. A Conslantinople, les choses changeaient ; à la nouvelle d'Austerlitz, l'influence française y prenait la place de l'influence anglaise. Le sultan cherchait oii étaient ses véritables intérêts. Le capitan prit !e parti de ne rien faire. Le 18 octobre, il s'embarqua, emmenant avec lui comme otage un fils de Méhémet.
Ce seul départ était un triomphe pour le pacha. El-Elfy ■en fut d'abord consterné. Mais il ne voulut pas céder sans
I. AIT. ctr. Carions du consulat d'Alexandrie, i5 juillet 1806. 3. /(/., iiL, 29 juillet 180O.
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tenter au moins la victoire. Il marcha avec toutes ges troupes sur le Caire ; il lut repoussé. Quelques jours après, le 27 janvier 1807, il mourut, dans une de ces querelles de harem si fréquentes en Orient. Ivre un jour, il avait assommé un cheikh d'un coup de massue ; la nuit suivante, ses femmes l'empoisonnèrent : il y avait parmi elles la fille du cheikh qu'il avait tué '. Ses derniers mots auraient été : « C'en est fait. Désormais, l'Egypte est à Méhémet-Ali. »
C'était exact. Méhémet n'avait plus d'ennemi redoutable. Chaïn-bey essaya de groujKîr autour de lui les Mameluks d'El-Elfy ; il fut battu, chassé loin de Damanhour dans la direction d'Alexandrie. Il se confia aux Anglais. Il sollicita leur appui pour obtenir le gouvernement de l'Egypte, leur demanda de l'argent pour recruter des trou|>es jusque dans le Darfour et le Sennaar, leur promit de vaincre s'ils l'aidaient, leur offrit de reconnaître leur protectorat à n'importe quelles conditions.
L'Egypte échappait à leur influence. Ils se décidèrent à agir pour écraser Méhémet-Ali, venger l'échec qu'ils venaient de subir à Conslantinople avant qu'il ne fut connu dans la vallée du ^il, fonder au Claire, à défaut du Bosphore, leur empire sur la Méditerranée.
On s'attendait on Egypte à celle attacjuo. Si on ignorait leur échec à ConsUuilinople, on connaissait l'expt'dition de Duck^vorth. Ils avaient fait grand bruit autour de cette afl'aire, et on croyait qu'ils y consacraient plus de troupes. On imaginait de leur part un grand plan offensif à la fois sur (jonstantinople cl sur Alexandrie, une gigantesque entre |)nse })our dominer ainsi tout le Levant, parallèle à la grande poussée de Napoléon sur le Danube et la Pologne. On n'imaginait pas qu'ils missent aussi peu de pro|H)iiion entre l'effort et le résultat h obtenir.
Leur apparition en vue d'.Mexandrie causa donc peu de surprise, encore moins d'effroi. Car Alexandrie n'obéissait pasi\ Méhémet et refusait d'accepter une garnison d'Albanais: elle les détestait pour leur cruauté.
I. AflT. élr. Carions du consulat d'Alexandrie, 3 février 1807.
LES ANGLAIS A ALEXA>'DRIE II7
Le 17 mars 1S07, dix-sept voiles anglaises se présentèrent devant le port. L'amiral Lewis, qui les conduisait, s'annon- ■çait comme le libérateur de l'Egypte, qu'il allait arracher à l'influence française et à la rapacité du pacha du Caire. Ses vaisseaux portaient une petite armée de 5 100 hommes venus de Messine sous le commandement du général Fraser.
Le consul français Drovetti, sentant l'hostilité de la population et des officiers musulmans, demanda ses passeports ; ils lui furent refusés. Il se mit à la tête de quinze matelots français résolus, et, le pistolet au poing, força le gouverneur à le laisser partir. Sans escorte, il gagna Rosette et de là le Caire. Méhémet était absent, parti au sud pour y combattre encore quelques troupes de Mameluks. Drovetti lui écrivit aussitôt, lui annonçant le débarquement des Anglais, le pressant de revenir, lui promettant, pour l'encourager à la résistance, la prochaine arrivée d'une grande armée française.
Les Anglais, en effet, débarquèrent sans difficultés. Le gouverneur musulman , Amin-Aga, avait été depuis longtemps gagné par le consul britannique, le major Miscett. Le 22 mars, ils occupèrent Alexandrie sans avoir brûlé une amorce. L'affaire s'engageait mieux pour eux que celle de Constantinople.
Ils poussèrent leur avantage. Ils avaient besoin de Rosette, qui, au débouché du \û, pouvait couper les approvisionnements d'Alexandrie, car le canal Mahmoudieh, qui réunit le INil à cette dernière ville, n'existait pas encore. Ils pensaient d'ailleiu-s occuper aisément Rosette ; l'agent qu'ils y avaient, Petrucci, leur donnait de bons renseignements à cet égard. La garnison d'ailleurs n'y comptait que 5oo Turcs et Albanais qui paraissaient peu disposés à la résistance.
I 200 Anglais, commandés par le général Wauchope, partirent d'Alexandrie le 27 mars. En deux jours, ils arrivèrent à Rosette sans avoir rencontré un ennemi, mais très fatigués par la chaleur. Petrucci prévenu leur avait préparé des vivres. Ils entrèrent pêle-mêle dans la ville, et, très tranquilles, déjiosèrent leurs armes, s'étendirent à l'ombre.
Tout à coup, les Turcs tombent sur eux. Le gouverneur Ali bey, un officier de Méhémet, avait envoyé toutes les
Il8 LA POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
barques sur l'autre rive du Nil pour enlever à ses soldats toute espérance de fuite. Ils profitent de la sécurité des Anglais, frappent furieusement au milieu des corps allongés, tuent pendant plusieurs heures. Le général Wauchope est j)ercé de deux balles et reste sur la place. De nombreux officiers meurent autour de lui, et, parmi eux, beaucoup |Kirtent des noms français. Le Maître, Saint-Georges, de Lallltlo, Servencourt, de Tliou, Duplantel, Daniel, Duserre', sans doute des émigrés au service de TAnglcterre. 5oo .\nglais sont tués, I20 prisonniers; 90 têtes coupées sont envoyées au Caire et font un trophée sur deux rangées de piques dans l'allée de TEsbekieh. Il ne resta presque rien de la petite expédition anglaise.
Cependant, Méhémet-Ali est revenu du sud.' Après avoir enlevé Siout aux Mameluks, il a traité avec leur |)rincipal chef, Ibraliim bey, et ensemble ils retournent au nord, Tun par la rive droite du Nil, Tautreparla rive gauche. Le pacha rentre au Caire le i3 avril. Ignorant la force exacte des troupes anglaises, il organise la défense de sa capitale.
Il lève sur les habitants une nouvelle coniribution de 900 bourses. Le mur d'enceinte est réparé et crénelé ; une ligne de retranchements est dressée de Boidaq au fort Camin avec deux redoutes garnies de pièces de gros calibre aux endroits découverts ; sur une île, en aval de la ville, des batteries h fleur d'eau sont protégées par une eslacadede barques renq)lies de sable et coulées. Drovelti donne de bons conseils : il fait penser h Sébastiani sur les nmrailles du sérail de Constantinople. Il accompagne partout le pacha, « il électrise » les chefs et les soldats. Les cheikhs entretiennent Tardeur de tous ; le plus vénéré d'entre eux, S» ïïlOniar. est tout le jour au milieu des travailleurs.
On prévoit que les Anglais n'en resteront pas sur leur échec, qu'ils recommenceront leur entreprise avec plus do pré cautions. Méhémet envoie vers Hosette, le long de la rive gauche du Nil, /|000 fantassins et i 5oo cavaliers, sous llassan-bey ; lui-même il reste au Caire, attendant les événements.
I. .\fl. ëtr. Cartons du consulat tl'Alcxandrir. G avril 1807.