I. Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, 6 mai
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-état (l'accablement et de langueur qui inquiéta beaucoup son entourage et qu'il ne domina que lentement. Napoléon pourtant n'était pas disposé à le rappeler, bien au contraire.
Sébastiani avait obtenu à Constanlinople de réelles satisfactions d'amour-propre. Ce fut sans doute toujours |)our lui un très agréable souvenir que celui de la défense de la ville <:ontre les vaisseaux anglais, et en vérité nul fait ne fut jamais plus important dans toute sa carrière politique. Mais son triomphe même, en dépit de ce qu'on aurait pu en attendre, ne lui inspira aucune confiance en l'avenir de la Turquie, en la possibilité de consolider l'empire ottoman. 11 avait été tout étonné de sa résistance en février ; car, dès l'approche des Anglais, il avait cru en leur victoire aisée ; mais il refusait de voir en cet accident un signe de rénovation durable. Comme tant d'autres de ses successeurs, chargés -de défendre après lui l'intégrité de l'empire turc, il n'y crut pas. Avec son caractère très franc, son tenipérament très actif, il lui répugna de s'attacher à une œuvre aussi vaine ; il soulTrit d'être obligé à une telle besogne, pendant que ses compagnons d'armes renversaient l'édifie» vermoulu de la vieille l'Europe, taillaient des royaumes à grands coups d'é|>ée, faisaient une œuvre si étonnamment vivante. Il se jugeait sacrifié, dans un poste pourtant de confiance.
Cet état d'esprit ne fut en aucune façon nuisible au succès de sa mission ; ingrate parfois, elle lui fournit des triomphes dont il aurait été orgueilleux sur un autre terrain. « Faites tout ce qui vous sera possible pour sortir la Porte de son engourdissement, » lui avait écrit \a[Miléon. Et, tout on lisant entre les lignes que rEmpcreur n'avait pas lui-même une grande confiance en la vitalité de l'empire ottoman, il le lira vraiment de son engourdissement. Les Uusses contenus autour de Bucharest, les Anglais éloignés de Constantinoplc, il entretient soigneusement l'enthousiasme né surtout de cette dernière affaire ; il dit au sultan Sélim le moment venu de se défaire à jamais de l'ingérence russe, do rendre à la Porte toute son indépendance, même toute la gloire des temps passés, de refouler les Moscovites au delà du Dniestr, de leur reprendre la Crimée, toutes les côtes de la mer Noire, de
KAPOLÉON A FINKENSTEIN. OPÉRATIONS DIPLOMATIQUES ïbQ
planter à jamais le Croissant sur toutes les terres foulées jadis par les grands conquérants de l'Islam. Quelle misère que de se forcer à de tels encouragements quand on les sent si inutiles, que de parler de conquêtes, de grandeur militaire, d'éclatante résurrection à un gouvernement dont on voit chaquejour Ja décrépitude croissante et que l'on sait mort plus qu'à moitié !
Il secoua pourtant la torpeur de la Porte ; il souffla un moment de vie à ce cadavre. Il le redressa quelques semaines sur le Danube. Malgré les intrigues des Anglais, qui envoyèrent un nouvel ambassadeur, sir Arthur Paget, et des Russes, au nom desquels Pozzo di Borgo fit alors des oflVes de paix, il garda le divan et le sultan dans l'alliance française. Il leur montra la Grande Armée sur la Vistule, tout près des sources <lu Dniestr et de la frontière turque ; ils ne pouvaient manquer d'appuyer ce mouvement ; ils consentiraient à être l'aile droite des troupes de Napoléon ; ils ne perdraient pas cette occasion, unique sans doute, de se venger de toutes leurs <léfaites, d'effacer le souvenir de toutes les victoires de Catherine II. Ils firent quelque chose en ce sens ; les discours de Sébastiani ne furent pas tout à fait perdus.
A vrai dire, le sultan Sélim était merveillement disposé à l'écouter. C'était un homme intelligent, convaincu de la nécessité de réformer son empire, mais par cela même impopulaire, mal obéi des pachas, détesté des janissaires. A travers tout le xviii^' siècle, les pachas, appuyés sur les janissaires des forteresses frontières, avaient pris une réelle indépendance <lans les provinces qu'ils avaient à gouverner, et l'empire turc, à l'inverse de l'Europe chrétienne, était passé de la rude monarchie du xv" et du xvi" siècle à l'anarchie féodale, aux guerres privées entre pachas, occasions continuelles de pillages et de massacres, terribles instruments de misère pour les chrétiens. Ceux-ci, poussés à bout par le désespoir, encouragés par les progrès et par les excitations des grandes puissances chrétiennes du voisinage, Autriche ou Russie, se révoltaient partout. Esprit de rébellion chez les pachas, insurrections des rayas, c'est le tout alors de la décadence ottomane, que tous les gouvernements chrétiens guettent pour en tirer profit.
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Les Monténégrins sont en armes. Ils ne furent jamais soumis réellement. Ils sont du moins peu dangereux en ce temps pour les Turcs et font le coup de feu à la frontière dalmate sur les Français de Marmonl.
Les chrétiens de Bosnie s'agitent, vont se soulever. Le 1 7 avril, arrive à Serajcvo un courrier turc porteur d'un firman qui leur donne toute satisfaction; — les courriers et le gouvernement turc savent se presser quand les circonstances sont pressantes. — Les méchants capitaines turcs de Vacup, Bihacs, Lopa/., Kaminioc et Bu/in sont condamnés à mort, exécutés en elTct le 22. Aucun Turc ne pourra séjourner désormais dans ces capitaineries, sauf jK)ur les intérêts de son commerce, et alors il devra avoir une autorisation du juge du village ou maire. En aucun cas un Turc ne pourra passer la nuit dans la maison d'un chrétien. Les capitaines ou leurs préposés ne pourront rester plus de trois jours dans un village. Tout musulman payera comptant ses achats chez les marchands chrétiens. Toutes les contributions seront perçues par les juges de villages qui en tiendront les comptes. Tous les chrétiens conserveront leurs armes, « afin de détruire toute crainte relativement à une attaque subite' ». C'était déjà une sorte d'autonomie.
Depuis i8oii, les Serbes tiennent campagne contre les Turcs sous la conduite de Kara-Georges. En décembre 180C, un arrangement est intervenu, dénoncé bientôt par eux à la nouvelle de l'entrée des Russes en Moldavie, et depuis ils ont remporté de grands succès : Chabats, Belgrade sont enfin tombés en leur pouvoir. Ils portent alors leur elTorl à l'est, pour inquiéter les troupes turques du Danube sur leurs derrières et pour rejoindre les Russes de la Valachie. L'occasion est favorable ; car le puissant pacha de Widdin, Pasvan- Oglou, vient de mourir le 27 janvier 1807, et sa succession cause des désordres dans toute la région : la Porte refuse de nommer à sa place son favori Molla-aga, et celui-ci est ainsi très mal disposé à se battre contre les Russes ; il s'occupe à fortifier sa propre situation.