I. Moniteur du 8 nui, avec pièces à l'appui
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pachas du Danube, pendant que ses troupes se débandaient et vivaient sur le pays : une effroyable misère fut le principal résultat du grand déploiement de forces ordonné par le sultan. Quant à l'armée, elle demeura à peu près immobile le long du fleuve, « fumant la pipe, assise sur ses talons », écrit Sébastiani.
Aussi bien n'était-elle formidable que sur le papier ; beaucoup de soldats qui y étaient comptés n'existaient pas. Depuis de longues années déjà, les garnisons permanentes de janissaires s'étaient changées en colonies de propriétaires, jouissant toujours de la solde et des privilèges attachés à leur titre, mais sans goûts et sans esprit militaires. Les casernes, même dans les villes du Danube, n'étaient plus occupées que par les officiers et par quelques hommes nécessaires à la police locale.
Les pachas ne s'entendaient pas entre eux ; même ils étaient ennemis les uns des autres. Morousi, s'efforçant de rentrer en faveur auprès du gouvernement français, avait parlé à ïalleyrand de la possibilité de fonder une Confédération du Daniibe\ une sorte de royaume de Dacie, capable d'opposer à la Russie une barrière solide. Ce n'était qu'un leurre, dont sans doute Morousi lui-même n'était pas dupe, et contre lequel tout de suite Sébastiani sut mettre Talleyrand en défiance.
Un seul pacha de ces pays paraît avoir eu réellement des sympathies pour la France et pour Napoléon. Elles étaient sans doute intéressées ; mais comment les supposer autres? C'était le pacha de Traunik en Bosnie, Krousseref-Méhémet ; le Consul général de France dans cette ville, David, ne tarit pas en éloges sur son compte : il n'a que 35 ans ; il passe pour brave et généreux ; il sait dire avec esprit des paroles obligeantes ; il sourit ordinairement en parlant ; en un mot, il a autant de rapport avec un Français qu'un Turc peut en avoir. Il dit à David : « J'ai toujours aimé les Français ; il y a dans mon cœur je ne sais quoi qui m'attire vers eux. »
I. Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, i^"" janvier 1807: Andréossy à l'Empereur.
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Le seul nom de Napoléon fait sur lui un eflet protligieux : « Je voudrais trouver quelque occasion de lui prouver que je suis aussi un guerrier ; mais où la chercher, cette occasion ? Il ne laisse plus rien à faire aux Turcs. Il a déjà cueilli tous les lauriers'. » — Est-ce pour cela que les Turcs ne iironi rien?
Ali Tébéléni, le pacha de Janina, redoute rinfluence française dans la péninsule des Balkans ; il ne lui plaît pas de voir l'armée de Marmont en Dalmatie. Car il voudrait bien, au milieu des troubles, assurer son indépendance, et il entretient avec les Anglais des rapports très louches.
Mustapha le Bairaclar, pacha de Routchouk, proteste fréquemment de sa haine violente contre les Russes. Il envoie de temps en temps à Constantinople des sacs de têtes et d'oreilles conquises sur l'armée de Michelson ou sur les sujets du sultan. Mais, selon le consul français de Routchouk, Lamare, c'est « un rebelle in petto » ; son attention est bien plus tendue vers Constantinople que vers la frontière russe. Du reste, il ne paraît |jas aimer beaucoup les Français. Ln oflQcier d'artillerie, M. Charroy, lui a été envoyé par Marmont. Le Bairactar refuse grossièrement ses services, déclare qu'il n'a besoin de personne, que son armée est nombreuse et suffira pour repousser les Russes. « Mais alors, riposte Charroy blessé, puisque vous vous sentez assez fort, pourquoi les laissez-vous tranquillement campés sous les murs de Giurgevo, à une portée de canon de vous? Pourquoi n'acceptez- vous pas les défis qu'ils vous lancent chaque jour? — J'attaquerai les Russes quand cela me conviendra, répond le pacha ; quant à présent, je ne veux pas sortir jM)ur geler de froid comme un cochon. » Or le rapport de l'officier constate qu'il faisait à ce moment le phis beau temps du monde*.
L'adjudant-commandant Mériage, envoyé par Napoléon en observation à \Viddin et arrivé dans cette place le ao février, rend compte, dans ses rapports très détaillés, de
I . .MTaires ëlrangèros, Correspondance de Turquie : David k Talleyrand . a. Archives nationales, AF, IV, 1686: Mériage à Tallejrand.
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cette situation. Il a réussi à obtenir, grâce à l'influence de Sébastiani sur le sultan, la reconnaissance officielle de Mollaaga comme nazir de Widdin, après la mort de Pasvan-Oglou, en attendant le titre de pacha. Et ainsi Molla, qui s'appellera bientôt Hidris-pacha, consent à agir contre les Russes et s'eflbrce, aux environs de Negotin, d'empêcher leur jonction avec les Serbes.
Cela ne suffit pas à constituer sur le Danube la forte ligne de résistance ou le front d'attaque qui y serait nécessaire. Toute cette ligne, de la Bosnie à la mer Noire, flotte, molle, brisée au milieu par les Serbes, comme une barrière pourrie; et l'armée du grand-vizir, mal disciplinée, mal commandée, ne peut rien pour la soutenir. Vraiment, si Napoléon n'avait pas eu ses quartiers en avant de Varsovie et retenu l'armée russe de ce côté, il semble qu'Alexandre P"" eût pu réaliser le rêve de sa grand'mère et pousser jusqu'à Constantinople. La Turquie fut alors encore sauvée par la France ; il est vrai qu'elle avait été poussée à la guerre par elle.
Napoléon ne croyait pas la Turquie si misérable, il faisait plus de fond sur elle. Il croyait ses troupes plus fortes sur le Danube ; et, en les soutenant de l'armée de Marmont, il estimait qu'on pouvait ainsi faire sur la frontière méridionale de la Russie une diversion puissante. A la fin de janvier, il annonçait à Marmont son intention de l'envoyer sur Widdin avec vingt-cinq mille hommes : « Vous feriez ainsi l'Extrême Droite de la Grande Armée ; vous pouvez compter sur les Turcs comme sur de véritables alliés... En pareil cas, trouverez-vous en Bosnie des chevaux d'attelage pour l'artillerie? »
Le sultan Sélim interrogé est heureux de ces dispositions de rEm|)erear. Il est charmé d'apprendre, par Sébastiani, que Sa Majesté a l'intention d'envoyer six vaisseaux de ligne et des compagnies d'artillerie pour entrer dans la mer Noire avec l'escadre turque. Il songe à tenter un débarquement en Crimée. Les vingt-cinq mille Français qui arriveront à Widdin recevront des vivres en abondance : « L'esprit public est excellent ; les Turcs montrent beaucoup de courage, une confiance et un attachement sincère aux Français et une haine implacable contre les Russes et les Anglais. On arrête
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dans les rues les Français pour les combler de bénédictions et de témoignages d'affection. » Ce sont les termes d'une lettre de Sébastiani à Talleyrand'.
La nouvelle de l'entrée de vingt-cinq mille Français dans l'empire turc eut par tout le pays un retentissement extraordinaire, auquel sans doute ne s'attendaient ni Napoléon ni le sultan. Elle fut accueillie par d'unanimes protestations. Les populations chrétiennes, amies de la Hussie, s'effrayèrent de cette alliance militaire franco-turque, capable, pensaient-ils, de fortifier pour longtemps la domination ottomane et de rejeter au nord la poussée des Russes : en vérité, elles ne pouvaient pas compter sur cette France alliée des Turcs autant que sur la Russie. Les Russes entretenaient liabilcmcnt, sinon loyalement, ces impressions. Ils répandirent alors parmi les chrétiens de la Turquie un prétendu discours de Talleyrand au Sénat français, renfermant des phrases comme celles-ci: « Les anciens Grecs étaient déjà remuants et querelleurs ; les Grecs d'aujourd'hui ont encore renchéri sur ces défauts ; ils sont entièrement abrutis ; la barbarie parait inhérente à leur nature... Je ne sais vraiment pas pourquoi les Russes ont entrepris depuis un siècle de les secourir et de les protéger, au point que les Grecs qui se présentent dans leurs armées sont aussitôt élevés aux principaux grades, et qu'on ne voit que des Grecs, toujours des Grecs, dans les diplômes de Catherine II... Les nombreux sujets grecs qu'il y a dans l'empire ottoman sont capables de l'étouffer ; et cependant les nuisulmans, tranquilles comme des agneaux, souffrent toutes les insultes. » En dépit de ce ton grossièrement intéressé, Sébastiani constate que cette brochure eut un vif succès dans tout le pays des Ralkans et fut très nuisible parmi les chrétiens à l'action de la France*.
Les pachas furent encore bien plus irrités au bruit que l'armée de Dalmatie allait descendre le Danube. Mustapha le Bairactar s'emporta en de violentes colères, et le consul de France, Lamare, crut de son devoir et de sa dignité de
I. Aflairo* élrangëres, Correspondance de Turquie, lo mars 1807. a. Id., id., a3 mai : Sëbaslrani k Tallcjrrand.