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LE TRAITÉ DE TILSIT 2O

ottoman. Cela eût été fait pour surexciter encore le fanatisme musulman contre les chrétiens et pour le mettre en défiance contre les desseins attribués à Napoléon. Il était sage de tenir ces stipulations secrètes.

Jusque-là les traités de Tilsit n'assuraient point de sérieux avantages à l'empereur Alexandre ; et, comme ils ne furent connus que dans ces termes, il n'est point surprenant que l'opinion russe se soit refusée à les approuver. On voyait bien les sacrifices que faisait la Russie, l'abandon des Principautés et de la Méditerranée ; on ne voyait pas les profits qui lui étaient réservés. On pouvait s'étonner de la soudaine affection d'Alexandre pour Napoléon. Et vraiment on n'avait pas tort de s'étonner : les conditions réelles, immédiatement applicables, du traité de Tilsit aboutissaient pour la Russie à la perte de toutes ses positions sur les côtes et dans les provinces de l'empire ottoman ; elles dégageaient la Porte de toute influence et de toute menace russe. C'est là le caractère essentiel de ce traité : Napoléon faisait reculer la Russie et néanmoins obtenait son concours contre l'Angleterre.

Mais Alexandre connaissait les termes du traité d'alliance, plus secrets encore que les articles séparés et secrets. Ils renferment toutes les promesses qui attachèrent quelque temps le tsar à l'alliance française. Ils stipulent une alliance offensive et défensive entre les deux empereurs. Par l'article 4, le tsar s'engageait à déclarer la guerre à l'Angleterre, si, le i"' novembre 1807, elle n'avait pas conclu la paix avec la France ; la marche que les négociations devaient suivre à cet égard était spécifiée avec le plus grand soin ; évidemment Napoléon attachai lia plus grande importance à celte affaire. Mais voici l'article 8 :

« Pareillement, si, par suite des changements qui viennent de se faire à Constantinople, la Porte n'acceptait pas la médiation de la France, ou si, après qu'elle l'aura acceptée, il arrivait que, dans le délai de trois mois après l'ouverture des négociations, elles n'eussent pas conduit à un résultat satisfaisant, la France fera cause commune avec la Russie contre la Porte ottomane, et les deux Hautes Parties Contractantes s'entendront pour soustraire toutes les provinces de l'empire Dkiault. — Napoléon. li

ottoman en Europe, la ville de Conslanlinople et la province de Romélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs. » On sent dans les derniers mots, qui sortent tout à fait du caractère ordinaire des actes diplomatiques, la passion que l'empereur Alexandre mettait à la question ottomane ; Napoléon sans doute crut devoir les laisser passer pour paraître partager ses sentiments ; il permit que le traité gardAt la trace des conversations intimes où il avait entraîné Timagination du jeune tsar sur la route de TOrient. D'ailleurs, selon l'article 9, le présent traité devait demeurer secret, ne pouvait « être communiqué à aucun cabinet par Tune des parties contractantes sans le consentement de l'autre ».

Alexandre I"", qui n'avait pasd'atitrcs profits dans le traité de Tilsit, se promettait bien de cultiNor les bonnes dispositions de Napoléon, de l'obliger à tenir sa parole, à rester dans « l'air de Tilsit ». Il y devait rencontrer une formidable résistance. Car Napoléon ne voulait pas alors du partage de l'empire ottoman ; il est impossible à qui que ce soit de dire qu'il l'ait jamais vraiment voulu. En tout cas, les circonslaiices ne lui permirent jamais d'y jiorler une attention soutenue.

« On a voulu voir dans le traité de Tilsit, dit M. August Fournier, un partage de l'Europe en ce sens que Na|K)léoii abandonnait au tsar la moitié orientale et se réservait la domination incontestée sur la partie occidentale. Cela n'est pas absolument exact. On reconnaît parfaitement dans les stipulations quel est le vainqueur, quel est le vaincu. Najwléon n'abandonna pas le moins du monde ses projets sur la Turquie et il ne s'engage nullement à rompre avec la Perse. En outre le duché de Varsovie était donné à un prince de la Con fédération du Hliiu — le nouveau « roi de Saxe » y avait accédé en décembre 1806 — , et dès lors il se trouvait placé sous l'influence directe de la politique française. C'était là un atout dans le jeu de Napoléon dont il pouvait tirer parti contre la Russie quand il lui plairait. Et cette Russie, elle môme, n'était-elle pas conquise par la France, du moins par l'industrie française, du moment qu'elle engageait la lutte commerciale avec l'Angleterre? Il faut bien en convenir, le

traité du 9 juillet 1807 ne contenait rien qui marquât que Napoléon changeait de système \ »

La questio*n ottomane n'occupa sa pensée à Tilsit que d'une façon distraite ou comme un sujet de conversation. Le traité de Tilsit est avant tout un gigantesque système de guerre contre l'Angleterre ^. Tout y ramène la pensée : l'organisation de tout le continent sous la domination napoléonienne, l'entrée de la Prusse, de la Russie, dans le système du blocus continental, l'obligation pour la Russie d'aider la France à grouper toute l'Europe contre le gouvernement de Londres ; la Turquie n'a pas encore de raisons suffisantes pour abandonner l'alliance française, en sorte que toutes les puissances petites et grandes vont être forcées de prendre parti pour Napoléon contre l'Angleterre. Ce n'est pas seulement une coalition, c'est une concentration de toutes les forces européennes dans les mains d'un seul homme pour écraser sa dernière ennemie. Restait à utiliser toutes ces forces, à tenir tous les gouvernements dans l'unique dessein où il voulait les employer. La Russie surtout devait être difficile à tenir, parce qu'elle avait d'autres intérêts et échappait le plus aisément à l'action de l'empereur des Français.

Napoléon la craignait, connaissant ses ambitions très exigeantes. Il craignait qu'elle ne voulût faire en Orient ce qu'il faisait dans l'Occident, que, sous prétexte d'assurer l'équilibre de l'Europe, elle ne voulût faire des conquêtes équivalentes. Or il ne s'agissait point de l'équilibre de l'Europe ; il s'agissait de la défaite de l'Angleterre, il ne s'agissait que de cela ; tant que cela ne serait point obtenu de décisive façon, toute autre politique devait faire trêve, toute autre ambition était Intempestive.

Assurément il y a dans les actes de Tilsit des stipulations qui concernent la question ottomane. C'est que Napoléon n'avait que ce moyen de s'attacher le gouvernement russe ; c'est qu'il n'était pas certain de pouvoir toujours l'arrêter sur le Danube. Il faisait la part des circonstances, qui en effet

1. D'" August Fournier, Napoléon /«'", tome II, p. i46-i47 (trad. lajglé).

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