I. Corr. de Xapoléon, XV, ia
Il était nécessaire surtout d'annoncer à la Porte les derniers événements et d'assurer la suspension des hostilités sur le Danube. L'adjudant commandant Guilleminot en fut chargé et il dut partir aussitôt. Il devait passer en Moldavie, communiquer la nouvelle de la paix au général russe Michelson et au grand-vizir, et préparer entre eux la signature d'un armistice. Il devait ensuite gagner Constantinople, communiquer à la Porte les articles du traité qui la concernaient. Le soin d'obtenir l'adhésion du divan et de lui expliquer la nouvelle politique de la France était réservé au général Sébastiani. Ce n'était pas une besogne agréable pour celui qui, depuis quelques mois, n'avait pas d'autre mission que de nouer d'étroites relations entre la Porte et la France, de pousser les Turcs contre la Russie, de réveiller toutes les puissances de l'Islam.
Guilleminot remit à Sébastiani des instructions chiffrées qui renferment la pensée de Napoléon, mais qui n'en sont pas moins singulièrement ondoyantes. « Mon système sur la Porte, y disait l'empereur, chancelle et est au moment de changer. Cependant je ne suis pas décidé : la meilleure amitié subsiste entre moi et la Russie. L'empereur Alexandre a passé vingt jours ici et j'ai lieu d'espérer que notre union sera constante... Je reste encore ami de la Porte, mais je suis redevenu ami de la Russie. » Il rejetait d'ailleurs les torts au sultan : « Le sort du sultan Sélim m'a été au cœur. » Et Sébastiani devait témoigner, si possible, l'intérêt que l'empereur prenait à Sélim, mais en y mettant « assez de ménagements pour ne pas accélérer sa mort. » — « Vous ferez sentir, ajoutait-il, que j'ai été choqué du renvoi de mes canonniers et de ce qu'on a assez peu ménagé mon ambassadeur pour ne pas lui faire de notification (au sujet de l'avènement du sultan)... Il est ridicule que le sultan Mustapha ne m'ait pas écrit, à moi qui seul ai protégé son empire; car enfin les Turcs n'auraient pas résisté à la Russie, si je ne les avais pas protégés. » Napoléon ne se souvenait plus que, laissée à elle-même, la Porte n'aurait peut-être pas déclaré la guerre aux Russes et aux Anglais. Cependant Sébastiani devait ménager la Porte, la garder dans le système français ; il était
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informé que Catlaro et les Sept-Iles devenaient possession» françaises, mais était invité à le tenir secret. Il devait tâcher d'obtenir le passage des vaisseaux russes de la Méditerranée par les Détroits. Il devait enfin inviter le sultan à envoyer un ambassadeur à Paris et à accepter clairement la médiation française'.
Napoléon craignait que la Porte ne se jetât de dépit dans Talliance anglaise; il réussit à la tenir quelque temps dans son système. Ce fut la période ingrate de la mission de Sébastiani.
L'Empereur exagérait beaucoup, pour s'excuser luimême, les reproches qu'il avait à faire au gouvernenicnl ottoman. Dès le moment de la révolution, Sébastiani se déclarait incapable d'en préciser le caractère ; parmi les victimes, il y avait à la fois des amis de la France et de la Russie, un plus grand nombre de ces derniers^. La légation de France avait « couru de réels dangers », parce que les exécuteurs des ordres de Cabakchi-Oglou j^ensaicnt y trouver des proscrits et confondaient naturcllcmonl la cause de la France avec celle du Nizam. Sébastiani, alors malade à la campagne, s'était hâté de revenir h Constantinople, et toute manifestation hostile avait cessé.
Le consul de France en Bosnie, David, annonçait quelque temps après le rappel du pacha de celte province, Méhémct, un des plus fidèles amis de la France parmi les fonctionnaires ottomans, et il n'augurait rien de bon de cette décision de la Porte : « Cela me fait trembler pour lui. » Il est vrai que, dans sa correspondance suivante, il rectifiait ce renseignement : Méhémct était appelé à Constantinople pour y prendre les fonctions de capitan-pacha et épouser l'une de» sœurs du sultan : « C'est, dit-on, une princesse de trente ans qui n'est point jolie, mais qui a beaucoup d'esprit \ » Krousseref-Méhémet d'ailleurs ne partit point, il demeura encore quelques mois pacha de Traunik.
I. Napolik>n, Correspondance, XV, ia886, 9 juillet 1807, Napoléon à Talloyrand.
a. AIT. étrangères, Corr de Turquie, Sébastiani à Tallejrrand, l'^juin.
3. Affaires étrangères. Correspondance de Turquie, de Traunik, 3-tS ■oât, David à Tallejrand.
LA PORTE ET LE TRAITÉ DE TILSIT 2ig^.
Les premières mesures prises par le gouvernement avaient paru l'effet de dispositions hostiles à l'égard de la France, et ce furent les premières nouvelles adressées à Napoléon au sujet de la Révolution. Sélim avait donné des ordres pour faciliter le passage de 600 canonniers français venus de l'armée de Dalmatie : Mustapha révoqua les instructions de son prédécesseur, et demanda officiellement à Sébastiani d'écrire à Marmont pour le rappel de ces soldats*.
Sébastiani en concluait que sa présence à Constantinople ne pouvait plus être que nuisible aux intérêts de la France : il était trop lié avec Sélim pour être en faveur auprès du nouveau sultan. Il considérait Mustapha comme un souverain « très attaché aux préjugés de sa religion, aux anciens usages, ennemi de toute innovation ». — « Le gouvernement, écrivait-il, sera une oligarchie ecclésiastique, en défiance deloutes les nations chrétiennes, de l'Angleterre et de la Russie comme de la France, à moins que les événements n'entraînent cette nation vieille et débile '\ »
Cette dépêche, l'une des premières que Napoléon ait lues sur la révolution de Constantinople, explique quelques-uns des points essentiels des conversations de ïilsit et les modifications que parut subir alors la politique de la France. Il n'est pas sûr que Napoléon aurait traité aussi négligemment la Porte si Sélim avait vécu.
Ces mauvaises dispositions de la Porte ne durèrent que (juelques jours, et les premières impressions de Sébastiani parurent bientôt avoir été un peu hâtives. Il se tenait, depuis la révolution, dans les sentiments d'une réserve très froide et très digne. Les ministres turcs s'en montrèrent inquiets. Ils virent l'ambassadeur, engagèrent avec lui la conversalion, parurent décidés à retenir l'amitié de la France. Sébastiani leur déclara que, pour cela, il leur fallait persister résolument dans la guerre contre la Russie. Il eut notamment, le 8 juin, avec le reis-effendi et le chef des ulémas une conférence qui lui donna pleine satisfaction. Un hatti-chérif
I. Corr. de Turquie, Sébastiani à Talleyrand, 10 juin 1807. a. Id., id , I'"' juin, Sébastiani à Talleyrand. — Archives nationales^ AF, IV, 1688, 5« dossier.
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annonça solennellemenl à tous les sujets du sultan l.n continuation de la guerre. Des cassolettes de bois précieux, des pistolets richement ciselés furent préparés pour être offerts en cadeaux à l'empereur Napoléon : ils ne devaient pas arriver à leur destination ; le porteur en effet fut arrêté en août par des voleurs et dépouillé. Les ministres adressèrent même à Sébasliani des paroles de regrets au sujet do la déposiliun de Sélim : l'ambassadeur garda le silence.
Le 1/4 juin, Sébasliani reçut de la Porte et transmit au.ssitôt à Talleyrand une note officielle par laquelle elle s'enga geait à continuer vigoureusement la guerre, à ne faire aucune paix séparée avec les ennemis de la France ; pour le cas où des négociations seraient engagées, elle envoyait de pleins pouvoirs à son ministre à Varsovie pour prendre part au congrès général comme représentant d'une puissance alliée de la France. Sébastian! ajoutait môme : « Le ministère actuel a plus de vigueur et de moralité cpie l'ancien ; il tiendra mieux ses engagements. »
En échange de cette note, la Porte avait demandé à Sébas liani de lui renouveler les intentions du gouvernement fran çais, et il pensa pouvoir répondre aussitôt que « la France ne ferait aucun traité sans y stipuler l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman et sans exiger l'abolition de toutes les dispositions qui pouvaient porter atteinte à la liberté de la Sublime Porte ». Il avait cru devoir donner tout de suite ces assurances au divan, parce que les agents anglais s'efforçaient de renouer des négociations avec la Porte, et surtout parce que Pozzo di Borgo venait d'arriver à Ténédos avec de pleins pouvoirs du tsar, offrant, moyennant la pai\ ou du moins la nculralité, l'évacualion do la Moldavie, de la \alachie, de l'Kgyple, et les bons ollices de la Hussie pour la pacification de la Serbie et la restitution de (".habats et de Jielgrade'.
Peut-être Sébasliani prévoyail-il néanmoins de grossos difficultés ; car il renouvelait une fois de plus le désir d'être
I. .Vflaires «^Irangèros, Correspondance de Turquie, iSjuin, SéiMstiani à Talle^rrand.
relevé de ses fonctions diplomatiques. Il se plaignait de sa mauvaise santé, de douleurs de poitrine, de toux inquiétantes. Il se pfaignait du mauvais état de ses finances ; car il avait fait d'importantes dépenses pour la réception des officiers français venus de Dalmatie au mois de février, pour les travaux des Dardanelles et du Bosphore, pour la gérance des légations de Hollande, de ^aples et d'Italie : « Je sortirai d'ici abymé de dettes. » Il voulait aussi arranger les affaires de la succession de sa femme ; il craignait de perdre la tutelle de sa fille, et il ne savait comment se tirer de ces embarras, n'ayant pas de code à sa disposition '.
C'étaient là des prétextes sur lesquels il revenait sans cesse. En vérité, il ne s'était jamais plu à Constantinople, même au temps de ses plus glorieux succès ; il y avait souffert ; il devait avoir bientôt d'autres sujets de plaintes.
Le 9 juin, le colonel Pozzo di Borgo, arrivé à Ténédos à bord du Tverdoy^, muni de pleins pouvoirs de l'empereur de Russie, avait adressé au divan une très longue lettre sur la situation politique, sur les embarras de la France, la puissance des alliés, les vrais intérêts de la Porte. Quelques jours après, l'Angleterre envoya un nouvel ambassadeur, Sir A. Paget, dont le premier soin fut de désavouer, au nom de son gouvernement, son prédécesseur Arbuthnot et l'amiral Duckvvorth, et ainsi d'exprimer des regrets au sujet des événements de février et mars. « Est-il possible, s'écriait à ce propos Sébastiani, qu'un gouvernement désavoue le lendemain ce qu'il a ordonne la veille'*? » Secrètement quelques pourparlers furent engagés entre la Porte et les deux représentants de l'Angleterre et de la Russie. Sébastiani en fut prévenu par le prince Soutzo, qui paya bientôt de sa tête cette indiscrétion.
Il courut au divan, se fâcha, menaça de rompre toutes relations avec la Porte, de quitter Constantinople. On eut de la peine à le calmer. Les pourparlers furent arrêtés. Il exigea que Pozzo et Paget reçussent des réponses très nettes qui ne