LÉSIONS EXANTHÉMATIQUES ET SYPHILITIQUES DES PAUPIÈRES
On peut observer sur les paupières presque toutes les éruptions connues; il serait fastidieux de nous arrêter à les décrire ici. Nous nous contenterons de mentionner les deux plus communes, celle de la variole et celle de l'eczéma. Pour ce qui regarde la première, laquelle se complique souvent d'une inflammation violente de la conjonctive et de la cornée, nous renvoyons à l'article de la conjonctivite exanthématique (page 150). Il nous reste à dire quelques mots sur l'eczéma des paupières. Cette affection peut prendre son point de départ dans la conjonctive, c'est-à-dire être provoquée par le contact des sécrétions morbides, ou survenir spontanément et devenir elle-même la cause d'une inflammation conjonctivale.
La peau des paupières qui, on le sait, est extrêmement fine, manifeste, lorsque l'eczéma date de quelque temps et surtout lorsqu'il siège à la paupière inférieure, une certaine tendance à se rétracter, à attirer en dehors le bord libre et à dévier le point lacrymal. Le larmoiement ajoute alors son action irritante à celle des produits de sécrétion morbide épanchés, et ces causes, par leur continuité, entretiennent la maladie, déjà si rebelle de sa nature au traitement, surtout chez les sujets qui subissent l'influence d'une prédisposition diathésique héréditaire,
La meilleure méthode de traitement consiste dans l'emploi des compresses imbibées de faibles solutions astringentes, sulfate de zinc, sous-acétate de plomb, nitrate d'argent (1 gramme pour 300 grammes). Chez les sujets dont la peau, irritable à l'excès, ne tolère pas une humidité prolongée et chez qui celle-ci ne fait que favoriser l'extension du mal, on aura soin de recouvrir les parties malades d'une poudre composée à parties égales d'oxyde de zinc et de poudre de riz ; mais alors il sera nécessaire d'éviter que cette poudre ne passe entre les paupières et d'empêcher, par des soins minutieux de propreté, que les sécrétions lacrymale et catarrhale ne l'en-
traînent en s'y mêlant et en faisant perdre tout le fruit de la dessiccation qu'on attendait.
Les corps gras, les pommades à l'oxyde de zinc, au précipité rouge, etc. , ne sont généralement supportés que lorsque les parties malades sont protégées par une couche épidermique assez épaisse. Ce n'est aussi qu'à cette période, lorsque l'eczéma présente les caractères de la pityriase simple (p. rubra), que Jes préparations goudronneuses, en particulier l'huile de cade pure où mêlée à parties ég; les d'esprit de vin, réussissent bien. Il suffit, pour les employer sans inconvénient, d'en faire l'application à 1 millimètres en deçà du bord palpébral et à h millimètres de dislance des angles de l'œil. Si l'on a à combattre réversion du point lacrymal signalée plus haut, on y remédiera en le fendant suivant la méthode de Bowman.
Les éruptions syphilitiques se rencontrent quelquefois sur les paupières, ce qui n'est pas surprenant, si l'on considère combien sont fréquents les attouchements de ces parties avec les mains et', dans certains certains cas, avec les lèvres. On peut y observer le chancre mou et le chancre induré, les éruptions pustuleuse, papuleuse et tuberculeuse, les plaques muqueuses et surtout les ulcérations secondaires.
Ici un point important nous paraît devoir fixer toute l'attention du médecin, à savoir si, en l'absence d'autres manifestations de la maladie sur le reste du corps, celles qui occupent la paupière offrent des signes assez caractéristiques pour que la spécificité ne soit pas douteuse.
Le chancre mou ne siège que rarement sur les paupières (Mackenzie) ; on a plus souvent affaire au chancre induré et aux ulcérations syphilitiques secondaires, ces dernières se développant presque toujours sans être précédées par l'apparition de plaques muqueuses. La grande difficulté consiste à les distinguer de l'épilhélioma des paupières et du lupus. Les antécédents du malade, les résultats positifs de l'inoculation et l'essai fructueux d'un traitement interne approprié, peuvent seuls éclairer le médecin, en pareille circonstance ; car la coloration plus foncée des bords de l'ulcère, la disposition d'après laquelle ils semblent taillés à pic, l'induration, parfois de consistance cartilagineuse, que présente sa base, et le gonflement des ganglions pré-auriculaires, sont ici des caractères d'une valeur sémiotique médiocre.
Les ulcérations syphilitiques qui prennent dans les paupières leur point de départ, débutent ordinairement par le bord marginal; car c'est en ce point que la couche épidermique s'altère le plus facilement. Lorsqu'on n'a pas le soin de les combattre énergiquement, elles peuvent amener des désordres considérables, et quand elles ont pris une certaine étendue, elles sont presque constamment suivies de la déviation, sinon de la destruction partielle ou totale des paupières. Ces mêmes ulcérations ont bien moins de tendance à gagner la conjonctive que les parties de la peau circonvoisines :
LÉSIONS EXA.NTHÉMATIQUES ET SYPHILITIQUES DES PAUPIÈRES. 569 il est encore exceptionnel qu'elles occupent cette muqueuse primitivement pour, de là, se propager vers le tégument externe (1) (Lawrence et Mackenzie).
Les ulcérations syphilitiques s'observent, en général, au-dessous de la quarantaine ; c'est le contraire qui arrive pour les ulcérations cancéreuses, dont il est, nous l'avons dit, souvent très-difficile de les différer. Les diverses variétés de lupus (exfoliatif, tuberculeux, bypertrophique), mettent le praticien dans le même embarras. Il se servira, pour éclairer sou diagnostic, du mode d'après lequel cette affection exerce son action destructive, soit que la peau rougie et indurée disparaisse sous une exfoliation continue, soit que les boulons (tubercules) subissent la fonte purulente et deviennent ainsi la cause d'une perte de substance progressive. Il est de fait que le lupus, comme les ulcérations syphilitiques, peut s'étendre aux parois osseuses de l'orbite, y déterminer des désordres notables, et consécutivement la destruction de l'œil. Mais lorsque le mal a pris un tel développement et qu'il est de nature spécifique, il est bien rare qu'il existe seul et en l'absence des signes d'une infection générale.
Les ulcérations syphilitiques présentent dans leur évolution une particularité digne de remarque ; c'est que la destruction successive et complète des paupières n'entraîne pas nécessairement la fonte du globe oculaire. Si la destruction se limite à une partie de ces voiles protecteurs et, par suite, empêche l'occlusion de l'œil, les malades remédient à cette infirmité pendant le sommeil en portant instinctivement la cornée, par un mouvement de rotation exagéré, sous le vestige de paupière qui leur reste et en s'aidant encore, pour en diminuer l'écartement , de la contraction forcée des fibres orbitaires du muscle orbiculaire. Le contact non interrompu de l'air extérieur ne devient fatal au globe oculaire que si la destruction de ses membranes protectrices a été trop rapide pour qu'un xérosis de la conjonctive bulbaire ait pu se développer. Dans le cas contraire, on peut, comme dans l'observation remarquable de Jackson et Mackenzie (2) voir, malgré l'abolition des paupières, une conservation parfaite du globe de l'œil, défendu contre les injures atmosphériques par une conjonctive sèche munie d'une couche épithéliale très-épaisse et opaque.
Chez les enfants en bas-âge, les éruptions pustuleuse et papuleuse sont bien plus fréquentes que les ulcères. Presque toujours, il s'y joint, chez eux, d'autres accidents secondaires. Il arrive souvent qu'il s'y ajoute une conjonctivite violente, que la cornée s'opacifie, se perfore et se détruise plus ou moins complètement. Gomme cette forme de kératite atteint prin-
(1) Voyez p. 180.
(2) Traduction de Warlomont et Testelin, t. I, p. 179.
cipalement Ies'enfants très-chétifs, et comme les affections de la cornée intéressent communément les deux yeux à la fois, on est en droit de considérer comme neuro-paralytique la complication dont nous nous occupons. On ne peut confondre avec une simple ophthalmie purulente la conjonctivite et la kératite qui accompagnent ces affections syphilitiques graves ; car alors même qu'on négligerait les pustules ou les papules dont la paupière est le siège, on ne pourrait se méprendre sur l'origine de la maladie, à cause de l'éruption qui occupe les autres parties du corps.
Quant au traitement de ces différentes affections, nous n'ajouterons que peu de mots. Nous conseillons l'usage du sublimé corrosif ou du protoiodure de mercure, auquel on combine, en cas d'urgence, des frictions méthodiques avec l'onguent mercuriel dont on emploie de 1 à h grammes par jour. Les petits enfants supportent mieux le calomel, qu'on leur administre dans du lait. Si les ulcérations marquaient de la tendance à se propager, il serait bon de les cautériser superficiellement et h différentes reprises avec le nitrate d'argent; dans le cas contraire, il suffirait de les panser avec une solution légère de sublimé (0gr,50 pour 300 grammes d'eau distillée) ou de les saupoudrer de calomel à la vapeur. Dès que la cicatrisation commence à se faire, on l'accélère singulièrement par l'emploi d'une pommade faible au précipité rouge. En parcourant les observations recueillies jusqu'à nos jours sur les ulcérations des paupières, on est frappé de la résistance qu'elles opposent, dans certains cas, au traitement mercuriel (O. Heyfelder, Jackson). En pareille circonstance, les transpirations trèsprolongées dont on fait- usage en hydrothérapie seraient le moyen auquel nous aurions recours avec le plus de confiance.
ARTICLE VI r.
SÉCRÉTIONS MORBIDES DES PAUPIÈRES, SÉBORRHÉE, CHROMIDROSE ET ÉPHIDROSE.
a. La séborrhée consiste dans une augmentation de la sécrétion sébacée, avec ou sans altération des produits. La sécrétion peut garder sa consistance normale et couvrir la peau d'une couche d'apparence huileuse (séborrhée fluide), ou bien, le produit d'hypersécrétion change de caractères chimiques et se coagule à l'air libre (séborrhée sèche). Dans ce cas, il se forme sur la paupière une couche d'étendue et d'épaisseur variables, composée de petites lamelles jaunâtres. En cas de séborrhée fluide, non-seulement les paupières, mais encore les sillons naso-labiaux et les commissures des lèvres sont couverts d'un enduit huileux qui, par les contractions des muscles de la face, s'accumule dans ces plis où il détermine souvent, en s'alté-