‹ Etudes orientalesChapitre 12 sur 25 · J ‘JO · texte numérisé non relu

J ‘JO

que nous pouvons savoir sur la religion des Perses par les auteurs grecs et latins, qu’elles offrent par elles seules une garantie suffisante aux soupçons de la critique.

Quant à l’àge du Zend-Avesta, quant à la date précise de la mission de Zoroastre et du triomphe de sa doctrine parmi les peuples de l’Iran, c’est un problème plus difficile à résoudre ; car la Perse n’a pas plus de chronologie que l’Inde, ou, si elle en a une, c’est une chronologie fabuleuse comme celle du Desatir, poétique comme celle du Schah-Nameh. Nous nous trouvons ici placés entre deux points extrêmement éloignés l’un de l’autre. Si nous en croyons la critique moderne, c’est-à-dire les conjectures d’Anquetil-Duperron ', généralement adoptées aujourd’hui, Zoroastre, ou, pour l’appeler de son nomzend, Zéréthoschthrô (astre d’or, astre brillant), serait né à Urmi, dans l'Iran, en 585 avant notre ère, et aurait rempli sa mission en 540. C'est dans cette année mêmequ’après avoir converti sa patrie, il se serait rendu à Balk, capitale de la Bactriane, où il aurait gagné au nouveau culte, d’abord le roi, puis la cour, puis toute la nation et même un brahmane, Sankara-Acharya, ou, comme l’appelle le Dabistan, bjangran-Ghachah, arrivé de l’Inde pour discuter avec lui. Le roi qui régnait alors à Baik, Gushtasp, père d’Isfendiar, est supposé être le même qu’IIystaspes, père de Darius. Ayant passé dans la capitale de la Bactriane environ dix ans (de 539 à 5 '24 avant J.-C.), le prophète iranien aurait été prêcher sa doctrine à Babylone, et aurait rencontré Pythagore au nombre

' Vie de Zoroastre, Zend-A testa, t. II

. DOCTRINES RELIGIEl SES ET PHILOSOPHIQUES EN PERSE 221

de ses disciples. C’est dans ce temps que les Grecs ont placé le règne de Cambyse. Enfin , revenu en Perse après trois ans d’absence, /oroastre aurait vu son culte publiquement adopté dans la Chaldée , dans la Perse, dans la Médie, dans la Bactriane, alors réunies sous le sceptre de Darius, et serait mort à l’àge de soixante-dixsept ans, en 512 avant Jésus-Christ. Tel est le résultat des suppositions d’Anquetil, qui, du reste, est bien éloigné d’en dissimuler l’incertitude, etnclesavance qu’avec une extrême circonspection. Si nous consultons les auteurs grecs, nous les verrons presque tous s’accorder entre eux pour placer le fondateur de la religion des Perses à une distance qui détruit complètement notre système de chronologie. Scion Diogène Laërce ', Ilermodore le platonicien, dans son livre des Mathématiques, faisait vivre Zoroastre 5,000 ans avant la guerre de Troie. Hermippe, cité par Pline l’Ancien \ età qui l’on attribue une traduction de plusieurs ouvrages de Zoroastre, exprimait la même opinion, que l’on retrouve aussi chez Plutarque, dans le traité d'Isis et d’Osiris'1. Aristote, si l’on en croit Diogène Laërce et Pline, se contentait de [placer son existence à 0,000 ans avant Platon, ou un peu moins de 0,400 ans avant notre ère. La plupart aussi pensaient que les mages étaient plus anciens que les prêtres égyptiens et même les gymnosnphistes, c’està-dire les brahmanes de l’Inde. Nous ajouterons à toutes ces allégations celle de Justin 4, ou plutôt de Trogue-

4 Vitœ philosoph. Proœm.

1 Hist. nat., liv. xxx.

> Ubi supra.

* Liv. i, ch. 1.

Pompée, qui faisait de Zoroastre un roi de laBactriane, créateur des arts magiques, et vaincu par Ninus.

On reconnaîtra sans peine ici l’écho des vieilles traditions delà Perse : car, quelle autre autorité qu’une tradition orientale aurait pu donper aux Grecs l’idée de cette fabuleuse antiquité? Quel livre, quel monument, quel fait véritablement historique voyons-nous invoqués par eux ? Qu’est-ce qui pouvait leur faire supposer que les mages étaient plus anciens que les prêtres de l’Égypte et les brahmanes de l’Inde, sinon ces dynasties mythologiques, ces interminables générations de prophètes dont il est question dans le Desatir? Aussi a-t-on pensé, avec raison, tant qu’on a été réduit à. ces vagues témoignages, que le nom de Zoroastre s’appliquait moins à un homme qu’à tous les réformateurs, à tous les instituteurs religieux de l' Iran. Si nous avons vu Justin faire de Zoroastre un roi, cela vient certainement de ce que, dans les traditions que nous avons citées, ces premiers prophètes nous sont représentés en môme temps comme les premiers souverains de la terre, comme des chefs de puissantes dynasties. Au contraire, les dates d’Anquetil- Duperron s’accordent à merveille avec tout ce que racontent de l’auteur du Zend-Avesta les auteurs orientaux eux-mêmes. Quel est, en effet, le rang qu’occupe Zoroastre parmi les quinze prophètes du Desatir? 11 est placé immédiatement après les temps mythologiques et héroïques de la Perse et avant ceux de la décadence, puisque Sasan, premier du nom, qui vient après l’auteur du Zend-Avesta, est censé vivre à l’époque de Darius Kodoinan et d’Alexandre. Or, l’histoire des anciens Perses ne sort de ses ténèbres et ne commence vérita-

blemcnt que sous les règnes de Cyrus, de Cambyse et de Darius Hystaspes. Est-ce Darius lui-même ou son père qui, sous le nom de GhusUsp, joue un si grand rôle dans la vie de Zoroastrc? Peu nous importent les noms propres, c’est une époque que nous cherchons ; et avant celle que nous avons trouvée, il n’y a que des traditions étrangères à Zoroastrc ; après elle, le triomphe de sa doctrine est déjà un fait accompli dans l’immense empire des successeurs de Darius. Remarquons, en outre, que la conquête que fit Darius d’une partie de l’Inde nous explique la conversion du brahmane Djangrangachah. Enfin, ce sage de la Grèce qui assiste, dans Babylone, aux prédications du nouveau prophète, nous transporte au milieu du vi* siècle avant notre ère ; car ce sage ne peut être que Pythagore, qui florissaitdans la 02' olympiade ou 528 ans avant J.-C. , que saint Clément nous représente comme un disciple de Zoroastrc, et qu’une tradition généralement répandue fait voyager en Égypte et dans la Chaldée.

Le Zcnd-Avesta est, dans le sens antique et primitif du mot, un code religieux, c’est-à-dire qu’on y rencontre tout à la fois, confondus, sans ordre, un culte, une législation et un système de croyances, une sorte de philosophie. Nous laissons de côté la partie cérémonielle et civile pour nous occuper seulement des dogmes proprement dits et de la morale.

Le plus caractéristique et le plus connu de ces dogmes, c’est celui qui reconnaît à la tête de l’univers deux principes, l’un auteur du bien, et l’autre du mal, Ormuzd et Ahrimane. Mais ce dualisme n’est admis que dans une certaine mesure, autant qu’il est nécessaire pour écarter

de Dieu la responsabilité du mal; il n’est pas le fond de la religion de Zoroastre. Le fond de la religion de Zoroastre c’est le monothéisme. En effet, d’abord Ormuzd et Ahrimane sont tous deux sortis, ou, comme dit le Boun-dehesch, ils sont un seul peuple de Zervane- Akérène, c’est-à-dire le temps sans borne ou l’espace infini. Le Zend-Avesta ne s'explique pas davantage sur la nature et les attributions de ce principe : aussi a-t-il été compris de diverses manières par les différentes sectes du magisme. Les uns n’y ont vu que le temps abstrait, les autresque l’espace ou le lieu, et d’autres, formant la secte des zervanites, une émanation de la lumière première ; mais la réserve même des livres originaux nous autorise à croire qu’il s’agit ici de l’infini, supérieur à toute distinction du bien et du mal, et que son essence même ne permet pas de définir.

De plus, il n’y a aucune égalité entre Ormuzd et Ahrimane. A en croire quelques sectes, dont les opinions sont rapportées par Scharistani 1 et par l’auteur du Dabistan J, Ahrimane aurait reçu l’existence après Ormuzd, et, par conséquent, ne serait pas éternel; il serait né d’un doute conçu par Ormuzd sur sa propre puissance, ou il aurait accompagné la création, c’est-à-dire le développement de la puissance divine, comme l’ombre accompagne la lumière; en un mot, il n’est qu’urte négation , une limite. Mais nous n’avons pas besoin de sortir des paroles du Zend-Avesta pour montrer que ces deux puissances sont loin d’être

1 Thom. Hyde, Velerum Persarum hisloria, ch. 22.

1 T. I, p. 356 de la traduction anglaise.

DOCTM.N LS RELIGIEUSES ET PHILOSOPHIQUES EN PERSE S25 placées sur la même ligne et de former un antagonisme inconciliable. Ormuzd seul , Ahurâ-JVIazdaô , comme l’appellent les livres zends (c’est-à-dire la grande lurmière , ou, selon la traduction de M. Burnouf, le roi très-savant), possède véritablement les attributs de la Divinité. Lui seul est invoqué, adoré dans la religion de Zoroastre, qui s’appelle de son nom, le mazdéisme. Voici en quels termes il est ordonné de le prier: «J’invoque et je célèbre le créateur Ahurà-Mazdaô , lumineux, resplendissant , très-gfend et très-bon, très-parfait et très-énergique, très-intelligent et très-beau, éminent en pureté, qui possède la bonne science, source de plaisir, lui qui nous a créés, qui nous a formés, qui nous a nourris, lui le plus accompli des êtres intelligents » Ahrimane, au contraire, l’esprit du mal, le roi des ténèbres, n’a qu’un pouvoir limité et temporaire qui le fait ressembler beaucoup moins à un des auteurs de la création qu’à un ange déchu, à une créature révoltée contre Dieu et destinée à se réconcilier avec lui. En. effet, selon les livres zends, et surtout selon le Boun-dehesch, toute la durée de la nature se partage en quatre périodes de trois mille an% chacune. Dans la première, c’est Ormuzd seul qui règne; car c’est lui qui a commencé l’œuvre de la création.

« J’ai agi le premier, dit-il à son prophète \ ensuite ce Pétyaré , » c’est-à-dire le contradicteur ou Ahrimane. Au commencement, Ormuzd , élevé au-dessus de tout, était avec la science souveraine, avec la pureté, dans la lumière du monde. Ce trône de lumière, ce lieu habité

i E. Burnouf, Comment, sur le Ynçna, p 146.

1 Vendidad-Sadé, farg. 1.

ETUDES OME.NTALES

par Ormuzd, est ce qu’on appelle la lumière première; et cette science souveraine, cette pureté, production d’Ormuzd, est ce qu’on appelle la loi1. » Dans la seconde période, Ormuzd et Ahrimane luttent ensemble avec des avantages à peu près égaux, l’un régnant sur la lumière, l’autre sur les ténèbres; l’un formant toute chose pour le bien, l’autre pour le m(al. Dans la troisième période, la victoire appartient à Ahrimane; c’est lui et les êtres sortis de ses mains, les démons, les puissances infernales, qui gouvernent lw monde, c’est-à-dire que le monde marche à sa fin. Enfin* Ormuzd reprend le dessus, et, cette fois pour toujours, les morts ressuscitent purifiés de leurs fautes, le mal disparait, et avec lui l’enfer; Ahrimane lui-même, récitant des prières et offrant des sacrifices, est un zélé serviteur du roi de la lumière.

« Cet injuste, cet impur, dit le Yaçna, qui n’est que dew dans ses pensées, ce roi ténébreux des darvands, qui ne comprend que le mal, à la résurrection il dira l’Avesta; * exécutant la loi, il l’établira même dans la demeure des darvands. » Il est impossible de dire plus clairement que ja puissance d’ Ahrimane n’est ni éternelle ni absolue, mais temporaire et relative. Elle n’intervient que dans l’état actuel du monde, pour en expliquer les imperfections et en décharger la responsabilité divine. Avant que ce monde fût formé, elle n’existait pas encore ; et quand il aura disparu et fait place à un monde meilleur, elle n’existera plus; car, pour le principe du mal, c’est avoir perdu l’existence que d’être réuni et subordonné à celui du bien.

< Zend-Avesta, t. III, p. 343.

Après avoir défini, autant qu’il dépendait de nous, l’essence et les rapports des deux principes, nous sommes naturellement conduits à rechercher comment et dans quel ordre ils ont produit l’univers.

Les livres zends ne s’expliquent pas sur l’acte par lequel Ormuzd a donné l’existence au monde, et sur la manière dont il est sorti lui-même, ainsi que son ennemi, du sein de l’ Éternel. Ils disent bien. qu’Ormuzd et Ahrimane ont été donnés de Zervan-Akérène, qu’Ormuzd a donné le ciel, la terre et toutes ses productions ; mais que faut-il entendre par là? Est-ce la création telle que nous la concevons aujourd’hui, telle que l’admet l’orthodoxie chrétienne, ou simplement l’émanation? Nous n’hésitons pas à adopter ce dernier sens, et voici par quels motifs. Si être donné , dans la langue du Zend-Avesta, signifie être créé, Ormuzd a été créé aussi bien que le monde; car la même expression s’applique à l’un et à l’autre. Or, il est impossible de regarder Ormuzd comme une création ; car lui seul, comme nous l’avons montré, a un rôle actif dans l’existence, lui seul a tous les attributs et tient la place de Dieu ; il est le premier auteur, le défenseur et le rédempteur de l’univers. Nous pouvons assurer qu’il en est la substance, quand nous voyons le Zend-Avesta ' le désigner quelquefois comme le corps des corps. Il est la grande lumière, par conséquent, ses rapports avec les êtres sont les mêmes que ceux des rayons avec le soleil. Aussi n’avons-nous aucune raison de contester l’authenticité de ce passage des livres zends cité dans le Dabistan s.

* T. II, p. 180.

C’est Oiunuzd qui parle à Zoroaslro : « Apprends à tous les hommes que tout objet brillant et lumineux est l’éclat de ma propre lumière.... Rien, dans le monde, n’est au-dessus de la lumière, dont j'ai créé le paradis, les anges et tout ce qui est agréable, tandis que l’enfer est une production des ténèbres. » Il faut, en outre, tenir compte de ce fait historique, que le gnosticisme et le manichéisme, si étroitement liés au système de Zoroaslre, sont fondés sur le système de l’émanation. Ormuzd est donc une émanation de l’éternité ou de l’infini, au sein duquel il était primitivement confondu avec les ténèbres, et le monde est une émanation d’Ormuzd. Mais il y a entre eux cette différence fondamentale, que le premier est une émanation éternelle du temps éternel (Zervane-Akérène), et le second une émanation transitoire du temps phénoménal, si l’on peut s’exprimer ainsi, e’està dire du temps qui sert à mesurer les révolutions du ciel cl la succession des événements (Zervane) .

Ormuzd n’a pas produit directement les êtres matériels et spirituels dont l’univers se compose, il les a produits par l’intermédiaire de la parole, du Verbe divin, du saint Honover. ■ Le pur, le saint, le prompt Honover, je \ous le dis clairement, ô Sapetman Zoroastre, était avant le ciel, avant l’eau, avant la terre, avant les troupeaux, avant les arbres, avant le feu, fils d’Ormuzd. avant l’homme pur, avant les dews, avant les kharfesters (les animaux utiles ou innocents) , avant tout le monde existant, avant tous les biens, avant tous les purs germes donnés d’Ormuzd '. En d’autres termes, ce

1 Vania , h. 19.

qu’Ormuzd est à l’Éterncl ou à l’Infini, le Honover l’est à Ormuzd, c’est-à-dire sa pensée, son àme, son image, et, par là même, la source et le modèle de toutes les perfections des êtres Il a un corps et une âme : son àme, ou, comme disent les livres zends, son férouër, c’est la réunion de toutes les idées, qui forment, en quelque sorte, sa substance intelligible; son corps, c’est la réalisation de ces idées dans la nature des êtres, c’est l’univers tout entier, tant spirituel que matériel a.

Au-dessous du Verbe divin, de l’intelligence ou de la raison universelle qui a préexisté et présidé à la formation des choses, nous rencontrons ce que, dans la langue de Platon, on a appelé les idées, ce que les livres zends nomment les férouërs, c’est-à-dire les formes divines, les types immortels des différents êtres. Le feu et les animaux ont leurs férouërs comme l’homme; les nations, les villes, les provinces, aussi bien que les individus. Il y a les férouërs des anges, de la loi, d’Ormuzd lui-même, et, comme on l’a vu plus haut, du Verbe d’Ormuzd. Il n’y en a pas pour Ahrimane et ses démons, ni pour le premier principe des choses, le temps sans bornes. Cela se conçoit, puisque le mal n'est qu’une négation et que l’infini échappe à toute forme déterminée. Cependant il faut remarquer que ces types ont plutôt un caractère mythologique que métaphysique, et ressemblent plus à des puissances effectives qu’à de pures conceptions de l’esprit. Ils ont pris naissance pendant la première période

1 Anquetil, Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXX Vil,

’ Zend-Avexta, t. II. p. 323 el 595.

ÉTUDKS OUI ENT Al.ES

de la durée du monde, quand Ormuzd était encore sans rival, et ont d’abord existé seuls dans le ciel, puis réunis aux différents êtres qu’ils représentent, et, faisant partie de la nature pendant cette vie terrestre, ils ont été chargés de combattre l’influence des mauvais génies. Ormuzd, en les exilant de leur première patrie, leur adressa ces mots ' : « Quel avantage ne retirez-vous pas de ce que, dans le monde, je vous donnerai d’être dans des corps! Combattez les daroudjs (les créatures d'Ahrimane) ; faites disparaître les daroudjs. A la fin, je vous rétablirai dans votre premier état, et vous serez heureux. A la fin, je vous remettrai dans le monde, vous serez immortels, sans vieillesse, sans mal. » C’est la théorie des idées amenant à sa suite, comme dans le système de Platon, les dogmes de la préexistence et de l’immortalité.

Il est évident que les férouërs, étant les exemplaires d’après lesquels toutes les créatures ont été formées, ont dû exister avant ces créatures, de quelque nature qu’elles soient, comme l’original existe avant la copie; voilà pourquoi nous les avons placés, sans écouter l’usage, au-dessus des puissances spirituelles, c’est-à-dire des génies et des anges qui peuplent le ciel de Zoroastre. Ces derniers se divisent en deux classes : les amschaspands et les izeds.

' Les amschaspands (c’est-à-dire les immortels excellents ou les saints immortels) sont au nombre de six. Le premier, Bahman, dont le nom signifie la bienveillance ou la bonté, a sous sa protection les troupeaux. Le second,

* Ibid., t. Il, p. 350.

Ardibehescht, dont le nom se traduit par pureté excellente, est le maître du feu, l’Ouriel des Hébreux et des Chaldéens. Le troisième, Schahriver (le roi puissant, selon Anquetil-Duperron ; l’excellent roi , selon M. Burnouf) , a sous sa surveillance les sept métaux et les richesses enfouis dans le sein de la terre. Le quatrième, Sapandomad (disposition de cœur humble et soumise, selon Anquetil; selon M. Burnouf, celle qui est suinte et soumise), est un esprit féminin, gardien de la terre. Le cinquième et le sixième, Kordad (qui produit tout) , et A merdad (qui rend immortel), ne sont jamais séparés l’un de l’autre. Le premier est préposé aux eaux, et le second, à la garde des arDres et des fruits

Les izeds, dont le nom signifie, selon M. Burnouf, objets d’admiration , sont des génies du second ordre, réunis en une vaste hiérarchie et préposés à toutes les parties de l’univers. Ils ont sous leur garde, les uns les différentes heures du jour, les autres les différents jours du mois ou les mois de l’année ; ceux-ci, les astres ; ceux-là, les plantes, les arbres, les troupeaux ; d’autres, les hameaux et les villes. Le premieret leplus puissant des izeds, c’est Alithra, que l’on a souvent confondu tantôt avecOrmuzd, tantôt avec le Soleil, mais qui est parfaitement distinct de tous deux. Il est appelé Vœild'Ormusd et le protecteur des provinces de l’Iran, quoique ses attributions s’étendent à toute la terre et qu’il semble plutôt un médiateur universel entre la créatureet le créateur. On le représente avec mille oreilles et dix mille yeux, parcourant l’espace qui s’étend entre le ciel et la terre, la main ar-

1 Comment, sur le ïaçna, p. 147-166.

f.l UDKS OIU ENTA LES

niée d’une massue pour effrayer les mauvais génies, ou d’un poignard d’or pour fertiliser la terre. Il donne à la terre la lumière, il trace un chemin à l’eau, il entretient l'harmonie dans le monde, et pèse les actions des hommes sur le pont Tchinevad, c’est-à-dire le passage étroit qui sépare cette vie de l’autre A peu de distance de Mithra, nous rencontrons Sérosch, dont le nom signifie la parole faite corps , ou la parole incarnée. Il est en quelque sorte* le lieutenant d’Ormuzd sur la terre1 2.

Du monde intelligible et du monde spirituel , nous descendons au monde matériel, dont le Boun-déhesch nous raconte en ces termes la formation successive : « En quarante-cinq jours, moi, Ormuzd, aidé des amschaspands, j’ai bien travaillé, j’ai donné le ciel. En soixante jours, j’ai donné l’eau ; en soixante-quinze, la terre ; en trente, les arbres; en vingt, les animaux; en soixantequinze, l’homme. » Ces six époques de la création, formant ensemble une année de trois cent soixante-cinq jours , s’appellent les six gahambars, et sont célébrées chaque année par autant de fêtes qui portent le même nom.

Le ciel paraîtavoir pour substance le feu, cet emblème matériel de la Divinité, et se compose de deux parties : le ciel immobile, séjour d’Ormuzd; et le ciel mobile, ou les étoiles, confiées à la direction de Mithra. Ces dernières font leurs révolutions autour d’un même pivot, l’albordj , montagne qui s’élève de la terre jusqu’au ciel immobile. C’est aussi du haut de cette montagne, appe-

1 Mémoires de l’Académie des Inscriptions, t. XXXVII, p. «20.

: Comment, sur le Varna, p. 41.

lée le Nombril de la terre, que descend l’eau, pour se distribuer ensuite par mille canaux sur la surface de notre planète, et former les mers, les lacs, les fleuves et les ruisseaux. La terre se divise en sept parties ou keschvars, séparées les unes des autres par d’immenses étendues d’eau qui portent le nom de zarès. Toutes ces parties, confiées à la garde d’autant de génies particuliers, diffèrent les unes des autres par la couleur et la conformation de leurs habitants. La plus heureuse entre elles, c'est l’Airyana ou l’Iran, «le premier lieu, dit le Zend- Avesta, la ville semblable au paradis, que je produisis au commencement. « C’est, en effet, là que Zoroastre place le paradis terrestre et fait naître nos premiers parents.

De même que le ciel est formé d’un même élément, l’eau d’une seule source, et la terre d’un seul noyau, de même tous les arbres, tous les animaux, tous les hommes ne sont que des rejetons infiniment variés d’un seul arbre, d’un seul animal, d’un seul homme. C’est la conséquence à laquelle devait nécessairement aboutir la théorie des idées que nous avons exposées plus haut. Une seule tige, donnée par Ormuzd, produisit d’abord dix mille espèces, dont nous trouvons, dans le Boun-déhesch, une classification fondée sur certaines idées médicales. Ces dix mille espèces en produisirent, à leur tour, cent vingt mille. Le premier de tous les arbres fufle liom, arbrisseau-des montagnes, avec lequel les Perses alimentaient le feu sacré. Le premier de tous les animaux fut le taureau, qui, après avoir longtemps existé seul , fut tué par Ahrimane et les dews. Mais son âme devenue celle de toute la nature animale, lui survécut sous le nom de goschouroun ; et de sa semence purifiée naquirent deux

taureaux, l’un mâle et l’autre femelle, qui produisirent toutes les espèces d’animaux. Enfin, le premier homme fut Kaïomors, sorti d’un des côtés du taureau, sous l’aspect d’un jeune homme de quinze ans. En d’autres termes, la forme hqmainese dégage et se distingue du type plus général de l’animalité. Kaïomors eut le même sort que le taureau; mais en mourant il avait répandu sa semence sur la terre. Cette semence fécondée et purifiée par le soleil, donna naissance au premier couple, Meschia et Meschiané, que le Zend-Avesta nous présente à leur origine sous la forme d’un arbre à deux tiges, sans doute l’arbre symbolique des générations humaines.

Telles sont, dans l’ordre même où elles ont été produites, les œuvres de la puissance et de la bonté d’Ormuzd ; mais à chacune d’elles, aussitôt qu’elle recevait le jour, était opposée une œuvre d’Ahrimane, destinée à la combattre ou à la corrompre. Ainsi, à l’armée céleste des amschaspands et des izeds répondirent les noires légions des dews, des daroudjs et des darwands, ou la hiérarchie des esprits du mal. Contre le ciel lui-même, contre ce monde où brille la lumière et qu’éclairent, même pendant la nuit, des étoiles sans nombre, Ahrimane construisit le vaste empire des ténèbres, cette immense prison qui s’appelle l’enfer, le douzaklt. L’eau qui descend de l’Albordj, il la souilla par ses impures Créations ; il couvrit la terre de plantes vénéneuses, d’animaux malfaisants ou horribles; mais c’est surtout contre l’homme, la plus accomplie des œuvres d’Ormuzd, que se tournèrent d’abord et que se tournent encore sa fureur et sa ruse.

Nos premiers parents, Meschia et Meschiané, à peine sortis de la semence de Kaïomors, vivaient innocents et

heureux dans le paradis terrestre, lieu d’abondance et de délices, plus beau que le monde entier, et semblable au Béhescht (au paradis céleste), quand Ahrimane sauta sur la terre sous la forme d’une couleuvre, vint troubler leur âme et bouleverser leur existence. « Il courut sur leurs pensées, il renversa leurs dispositions, et leur dit : c’est Ahrimane qui a donné l’eau, la terre, les arbres, les animaux. Ce fut ainsi qu’au commencement Ahrimane les trompa; et, jusqu’à la fin, le cruel n’a cherché qu’à les séduire » En effet, cet égarement de leur esprit ne fut qu’une première victoire remportée sur eux par je génie du mal. « Le dew, qui ne dit que le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une seconde fois, et leur apporta des fruits qu’ils mangèrent, et par là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta qu’un.» Séduits une troisième fois, nos premiers parents en vinrent à boire du lait. A la quatrième fois, ils allèrent à la chasse, mangèrent la viande des animaux qu’ils venaient de tuer, et se firent des habits de leurs peaux : c’est le Seigneur faisant des tuniques de peau à Adam et Ève. Ensuite ils découvrirent le fer, avec lequel ils coupèrent les arbres et se construisirent une tente. Enfin, ils s’unirent charnellement, et leurs descendants, héritiers de leurs misères, armés les uns contre les autres par la colère et l’envie, continuèrent d’adorer le dew, cause de tous leurs maux, jusqu’au moment où le fils de Poroschasp et de Dogdo, c’est-à-dire Zoroastre, vint leur révéler la vérité et les appeler à la vraie foi.

Les conséquences de ces dogmes, par rapport à la vie

1 Zcnd-Àleslu, t 11, p. 351-378.

humaine, sont faciles à apercevoir. En politique, l’abolition des castes : car les hommes n’ont plus, comme dans l'Inde, quatre origines différentes; ils descendent tous d’un même couple, ils sont tous enfants d’un même père et soumis à la même loi. On lit dans le Vendidad-Sadé ces belles paroles : « Je vous adresse ma prière, ô llom, qui faites que le pauvre est égal au grand. » Au lieu de castes, on ne rencontre plus en Perse que des classes, à la tête desquelles se trouvent les mobeds (de mngh bed, c’est à-dire juges des mages), et les destours (c’est-à-dire surveillants), en un mot, les prêtres. La forme du gouvernement doit être monarchique; mais le roi, image d’Ormuzd sur la terre, a pour tâche de soulager et de protéger le pauvre1 2, ou, comme on l’a dit dans un autre temps et sous une autre influence, il doit être l’homme du peuple. Se montre-t-il infidèle à sa mission, le grand prêtre, ou archimage, le destourandestour, a le droit de prononcer sa déchéance. « Enlevez le roi qui n’est pas selon votre désir \ » Dans la constitution de la famille, abolition de la polygamie. Le mari est le chef, le roi absolu du foyer domestique; on lui doit obéissance comme à Dieu. Mais un homme ne peut épouser qu’une seule femme : le couple de Meschia et de Meschiané doit servir de modèle à tous les mariages. En morale, le parsisme peut être considéré comme la première revendication de la liberté humaine. Tandis que le panthéisme de l’Inde ne peut conclure qu’au fatalisme, à l’indifférence, à l’anéantissement de soi-même, le dogme de Zoroastre

1 Ventlidad-Sadé, h. 19.

2 Ibid., h. 8.

DOCTRINES llKI.IGIKUSliS tr l’illLOSOPiilQlIKS l.\ PERSE 237

nous représente la vie comme un combat sans trêve et sans relâche, où l’homme, pour se défendre contre un ennemi aussi rusé que méchant, est obligé de faire usage de toutes ses facultés. Le champ de bataille, c’est à la fois son âme et la nature ; car tout ce qui est mauvais vient d’Ahrimane, les forces rebelles du monde extérieur, les animaux immondes et malfaisants, comme les passions de son propre cœur. Mais pour lutter, il faut avoir des forces, il faut être exempt des privations qui, en énervant le corps, ne sont pas moins funestes à l’esprit : aussi, loin de recommander les macérations et les jeûnes, comme font la plupart des législateurs de l’Orient, Zoroastre les proscrit formellement. « Si l’on ne mange rien, dit-il ', on sera sans force et l’on ne pourra pas faire d’œuvres pures. Il n’y aura ni forts laboureurs, ni enfants robustes, si l’on est réduit à désirer la nourriture. Le monde, tel qu’il existe, ne vit que par la nourriture. » A cette idée qui fait de la vie un combat et une épreuve, vient nécessairement se rattacher le dogme de l’immortalité. L’âme, au sortir de ce monde, est attendue par Mithra, près du pont Tchinevad, dont Mahomet a fait le pont Sourate. Si le nombre des bonnes actions l’emporte sur celui des mauvaises, elle traverse sans danger ce pont tranchant comme un rasoir et entre dans le béhescht, c’est-à-dire dans le séjour des élus. Le contraire a-t-il lieu, elle descend près des démons dans l’abîme. Si l’on en croit un recueil de traditions fort anciennes, le Sadder-Boun-Déhesch, traduit en grande partie par Anquetil-Duperron, dans les Mémoires de l'A-

' Ymdidnd-Sadé , forg. 3

cadémie des Inscriptions ', la croyance à la spiritualité et à l’immortalité de Pâme aurait revêtu chez les Parses une forme plus analytique. Toute la partie sensitive et intelligente de notre être serait considérée comme la réunion de trois principes distincts : d’abord le djan, c’est-à-dire le principe vital, qui conserve la force du corps et entretient dans toutes ses parties l’ordre et l’harmonie; ensuite Yakko, principe divin et inaltérable qui nous éclaire sur le bien qu’il faut faire, sur le mal qu’il faut éviter, et nous annonce dès cette vie une vie meilleure : en un mot, la conscience ou plutôt la raison morale; enfin, l’âme proprement dite, la personne humaine, qui se compose à son tour de ces trois facultés : 1* l’intelligence, désignée sous le nom de boé; 2° le roüan, qui paraît tenir à la fois du jugement et de l’imagination ; 3" le férouër, ou la substance même de l’âme, qui, après avoir existé séparément dans le ciel, a été obligée de s’unir au corps. Le principe vital n’est qu’une sorte de vapeur qui s’élève du cœur et que la mort doit dissiper. La raison morale, Yakko, retourne au ciel d’où elle est descendue; Pâme' proprement dite, formée par la réunion des trois autres éléments, demeure seule responsable de nos bonnes et de nos mauvaises actions, est seule réservée aux récompenses du paradis et aux châtiments de l’enfer.

Au dogme de l’immortalité de l’âme, le Zend-Avesta ajoute celui de la résurrection des corps. Mais cette révolution qui, selon la loi de Zoroastre, doit s’étendre à toute la nature, loin d’éterniser les supplices, a pour but,

• T. XXXVII, p. 646-648.

au contraire, d’y mettre un terme, en faisant disparaître du même coup le mal physique et le mal moral. Les morts rappelés à la vie comparaîtront devant le tribunal d’Ormuzd. Les bons iront au gorotman (le ciel des élus) ; les méchants seront précipités dans le douzakh (l’enfer) ; et quand ils auront éprouvé pendant trois jours, en corps et en àme, les uns toutes les joies du paradis, les autres toutes les peines de l’enfer, ils se ‘trouveront égaux, il n’y aura plus de méchants ni de réprouvés ; » tous les hommes seront unis dans une même œuvre, » revêtus de corps immortels, aiïranchis de tous les besoins humiliants et assurés pour toujours de la félicité des anges. Ormuzd, ayant terminé ses œuvres, se reposera dans sa gloire ; Ahrimane, comme nous l’avons dit plus haut, adressera des prières et offrira des sacrifices à' f Éternel. A la place même de l’enfer, on verra une contrée d’abondance et de délices '.

Que quelques-unes des croyances que nous venons d’exposer aient été répandues dans l’Orient avant Zoroastre, c’est ce qu’il est impossible de contester. Zoroastre, lui-même, en appelle sans cesse à une révélation plus ancienne, celle de Heômo ou Hom, dont Thomas Ilyde a fait Abraham. Le culte des Gàhambars, ou des

* Zend-Acesta, t. III, p. 411-415.

f.TODKS O R I K N T A L K S

six époques de la création, est universellement attribué à Djemschid, un des rois des temps héroïques de la Perse, et dont le règne, selon les calculs de Ferdousi, remonterait à l’an 3?j29 avant notre ère. Nous savons aussi que la distinction des deux principes, avec tout leur cortège de bons et de mauvais anges, était déjà, un dogme consacré par la religion des Chaldéens. Mais quand on considère -dans leur ensemble les idées développées dans le Zend-Avesta, on y reconnaît sans peine un système original et puissant, dirigé à la fois contre le sabéisme et le brahmanisme. Au sabéisme, c’est-à-dire au culte des astres, il oppose l’idée d’un monde spirituel antérieur et supérieur au monde naturel, d’une intelligence suprême, dont toute l’armée céleste a reçu l’existence et suit les ordres. Au brahmanisme, qui absorbe tous les êtres en un seul et nous montre la nature divinisée et tournant sur elle-même dans un cercle invariable, il oppose la distinction de Dieu et de l’univers, du bien et du mal, de l’âme et du corps, la Providence divine, la liberté humaine, l’égalité des droits et des devoirs, la lutte considérée comme une condition de la vie, et la vie elle-même comme une préparation à une félicité immortelle. Ces deux principes, détrônés mais non emportés par la religion de Zoroastre, nous allons les trouver essayant de se relever et de se rajeunir, à l’aide du mysticisme, dans le système des sipasievs, c’est-à-dire les adorateurs. C’est ainsi que se nomment les sectaires qui prennent pour base de leurs croyances le Desatir et les prétendues prophéties des Abad, affirmant que Zoroastre n’a rien changé à cette primitive révélation, qu’il n’a fait que la traduire en paraboles et en allégo-

gories, pour lui donner plus d'accès dans la multitude. Cette méthode allégorique unie avec des prétentions à une antiquité merveilleuse, est un des traits caractéristiques des sectes qui se forment à une époque de dissolulution et de décadence. Voici, au reste, les opinions les plus importantes des sipasiens, telles que les présentent à la fois le Desatir et le Dabistan.

Dieu est l'être universel, l’unique substance. L’unité, l’identité, l’éternité sont ses principaux attributs, ou du moins les seuls que nous puissions saisir; car son essence nous est incompréhensible. Tout ce qui est participe de son existence et ne peut jamais se séparer de lui ; par conséquent, l’univers n’a pas commencé et ne doit pas finir. Il est le résultat, non d’une création, mais d’une émanation éternelle. Le premier de tous les êtres sortis du sein de Dieu se nomme Azad-Bahman. Il représente l’universelle intelligence, il réside dans la sphère de la • plus pure lumière, et sert de médiateur entre le principe suprême et les existences inférieures. A son tour, il donne naissance à une innombrable hiérarchie d’anges, de génies, d’esprits qui animent et dirigent les astres, les éléments, la terre, les minéraux, les végétaux, les animaux y compris l’homme. La nature entière doit donc être considérée comme un être vivant, intelligent, dont toutes les parties se lient et réagissent les unes sur les autres comme les organes de notre corps; mais cette vie est universelle, et, comme nous l’avons remarqué tout à l’heure, éternelle, et divisée par périodes astronomiques dont rien ne peut donner une idée dans les autres systèmes. Lorsqu’une période commence, une des étoiles fixes gouverne seule l’univers pendant mille ans. Au

bout de ce temps, elle s’associe un autre astre pendant le môme nombre d’années. Tous les astres, jusqu’au dernier, qui est la lune, deviennent ainsi, à tour de rôle et pour la même durée, les associés de celui qui a d’abord régné seul. Ce cercle étant épuisé, l’astre dirigeant cède la place à, celui qui lui a été associé le premier, et les choses se passent exactement comme auparavant. C’est de cette manière que le gouvernement du monde passe successivement à tous les astres, dont le nombre total nous représente un pareil nombre de milliers d’années qui forment le règne de chacun d’eux. Au terme de cette succession, la période est accomplie, et une autre période commence, ramenant avec elle tous les phénomènes et tous les êtres qui ont déjà existé. Chacune de ces révolutions s’appelle un jour. Trente de ces jours forment un mois, douze mois une année, un million de ces années un fard, un million de fards un vard, etc. Toute cette chronologie nous rappelle l’année • divine des Indiens, comme les quatorze abad nous font penser aux quatorze Manou.

L’opinion que les sipasiens se forment de l’âme humaine est liée à leur système général. Ils supposent que les âmes, non moins diverses dans leur nature que les corps, viennent de différentes régions du ciel, les unes du soleil, les autres des étoiles fixes, d’autres des planètes, selon la disposition du corps qui les reçoit. Après une vie irréprochable, consacrée à la vraie foi et aux bonnes œuvres, elles remontent vers les étoiles et s’élèvent peu à peu jusqu’à la sphère éthérée, séjour des purs esprits, où elles jouissent de la contemplation de la suprême lumière, minenivanminou. Si, au contraire, le

vice et le crime ont effacé en elles le souvenir de leur origine, elles descendent successivement dans toutes les formes inférieures à la nature humaine,, dans les animaux, dans les plantes, dans les minéraux môme, et finissent par rester attachées aux éléments bruts. Enfin, si le bien et le mal se balancent dans leur carrière, elles se purifient par un certain nombre de migrations, puis arrivent au niveau des âmes bienheureuses. C’est par cette foi.dans la métempsycose qu’ils justifient le respect qu’ils partagent avec tous les habitants de la Perse poulies animaux utiles ou innocents et la guerre qu’ils font amx animaux nuisibles. Les animaux utiles ont été des hommes coupables de fautes vénielles. Les animaux nuisibles sont habités par des âmes de meurtriers et de criminels endurcis.

Ce panthéisme, moitié astrologique et moitié métaphysique , est dignement couronné par un mysticisme sans règle et sans frein. De même que les étoiles disparaissent devant le soleil, de même, disent les sipasiens ', l’âme doit s’anéantir devant Dieu, soleil des êtres. Ils pensent qu’il y a quatre degrés, quatre états de l’intelligence par lesquels on arrive à cette perfection. Le premier est la vision de Dieu dans un songe ; le second, la révélation dans l’état de veille ; le troisième , l’extase ; le quatrième, l’anéantissement en Dieu, avec la faculté de quitter son corps. Ici encore on reconnaît sans peine la doctrine indienne du Yoga, si ce n’est le soufisme. L’auteur du Dabistan a conversé avec plusieurs membres de cette secte ; il parle longuement de son dernier chef, Azar

‘ Dabistan, t. I, p. 83.

BM

haivan, qui, né à Khum, en Perse, en 1588 de notre ère, mourut à Patna, dans l’Inde, en 1678, après avoir passé toute sa vie dans la contemplation et la plus dure abstinence, adoré parmi les siens comme le continuateur et le descendant de la dynastie mahabadienne Le mysticisme indien nous apparaît d’une manière non moins évidente, mais plus exclusive, dans la secte des djemschaspiens, ainsi appelés du nom de leur fondateur ; car ils prétendent être les disciples de Djemschasp, fils de ce même roi Djemschid à qui l’on attribue l’institution des gâhambars. C’est une origine moins reculée, mais tout aussi imaginaire que celle des sipasiens. Ces sectaires sont aussi connus sous l’appellation de yekanuhbinan, c’est-à-dire les prophètes de F unité, parce que Dieu est le seul être dont ils reconnaissent l’existence. Tout le reste, les deux, les anges, les étoiles, les âmes, les éléments, les animaux, les végétaux, les minéraux, en un mot, l’univers, tant matériel que spirituel, n’existe que dans la pensée divine. Voici en quels termes on fait parler Djemschasp, exposant sa doctrine à un de ses disciples a. « Sache, ô Abtin, que le Tout-Puissant a conçu en idée la première intelligence. La première intelligence a conçu de la même manière trois choses, à savoir : la > seconde intelligence, l’âme de la sphère supérieure et le corps de ce même ciel. La seconde intelligence a conçu de la même manière trois choses, et ainsi de suite, jusqu’aux éléments et à leurs diverses combinaisons. C’est absolument comme lorsque nous nous faisons l’idée d’une

< l'bi supra, p. 97.

* Vbi supra, p. 104.

IXXmHNKS HELIGIEUSKS ET PHILOSOPHIQUES EN PERSE ü» ville avec des places, des jardins et des habitants, qui, hors de notre imagination, n’ont aucune existence. » C’est, comme on voit, l’idéalisme, sinon dans sa perfection, du moins dans toute sa hardiesse. Les djemschaspiens ont développé leur système dans plusieurs ouvrages, dont le plus célèbre, attribué à Farhang-Destour, a pour titre: Testament de Djemschid adressé à Ablin.

Les samradiens, ainsi appelés du mot samrad, qui signifie imagination, pensée, ne diffèrent pas essentiellement de la secte précédente, mais ils se divisent en plusieurs classes, qui marquent autant de degrés dans l’idéalisme, depuis la doctrine de Berkeley jusqu’aux conséquences sceptiques du système de Kant. La première classe des samradiens, dont le fondateur , Fartosch, est censé avoirl vécu sous le règne de Zohak, c’est-à-dire, selon le calcul de Ferdousi, 2729 ans avant notre ère, ne regarde comme une idée ou une illusion que ce monde élémentaire ; tout le reste, cieux, substances simples, leur paraît avoir une véritable existence. La seconde classe des samradierïs, qui a pour chef Farschid, fils de Fartosch, ne regarde comme réel que les substances simples, et compte parmi les illusions le ciel et les astres. La troisième classe, docile aux leçons de Fariradj, fils de Farschid, abandonne aussi les substances simples, telles que les cieux et les pures intelligences, et ne conserve à la réalité que les attributs nécessaires de Dieu. Enfin, une quatrième classe, composée des disciples de Faramand, successeur de Farirardj, n’excepte rien de l’idéalisme, pas même les attributs divins. Dieu, pour eux, est tout ce qui est, et Dieu

n’est qu’une idée'. Il est assez vraisemblable que ces quatre personnages se succédant de père en fils à la tête de ces quatre écoles ne sont qu’une manière symbolique de peindre les différents degrés de l’idéalisme et la pente fatale qui l’entraîne au scepticisme. Du reste, l’auteur du Dabistan nous assure avoir rencontre dans l’Inde, en 1054 de l’hégire, ou 1G37 de notre ère, un certain nombre de Parses opiniàtrément attachés à ce système. Ce sont les pyrrhoniens de l’Orient, et on leur attribue une foule d’aventures qui rappellent les scènes de Molière dans le Mariage forcé.

Du scepticisme à l’athéisme, la distance n’est pas grande. Aussi lisons-nous dans le Dabistan * que, vers le milieu du règne de Zohak, vivait en Perse un penseur du nom de Schidrang, à la fois guerrier et philosophe, qui ne reconnaissait pas d’autre Dieu que la nature, ou, pour employer ses expressions mêmes, la disposition et la constitution ( khog manisch) ; en un mot, la force qui agit sur les éléments. Ces éléments, toujours les mêmes, selon lui, passent alternativement dans tous les êtres, dans les hommes comme dans les animaux, dans les animaux comme dans les plantes, de la dissolution à l’organisation et de l’organisation à la dissolution.

C’est aussi l’athéisme, ou un panthéisme matériel, que nous rencontrons dans la doctrine des paikariens, ainsi appelés de leur fondateur Paikar. Selon ces sectaires, Dieu ne serait pas autre chose que le feu, dont la lumière aurait donné naissance aux astres. Mais le feu

1 Dabistan, t. 1, p. 195 et suiv.

» Ibid., p. 203.

n’est pas seulement lumineux, il est aussi sec et chaud; par ces deux propriétés, il a engendré l'air ; dans l’air, il y a un principe d’humidité qui a produit l’eau. L’eau, étant à la fois humide et froide, a engendré par sa froideur la terre. Enfin, de la combinaison de ces quatre éléments sont sortis tous les corps composés*. Si la Perse a son Héraclite, elle a aussi son Thalès dans la personne d’Alar, chef des alariens, et son Anaximène dans Milan, chef des milaniens. En effet, le premier reconnaît pour principe de l’univers l’humidité ou l’eau, et le second, l’air2. Un médecin du nom de Schadib, que ses disciples font vivre dans l’Iran, à la fin du règne de Zohak, se figurait que les choses avaient pour principe générateur la terre. Les propriétés froides de ce corps auraient donné naissance à l’eau ; ses propriétés humides, à l’air; sa sécheresse, au feu; et celui-ci, à son tour, aurait engendré le ciel et les étoiles. Enfin, toutes ces hypothèses matérialistes, presque identiques à celles de l’école ionienne, viennent se résumer et se concilier dans le système du mobed Akhschi, contemporain de Schadib et fondateur de la secte des akhschiens. D’après ce philosophe, Dieu est l’essence de tous les éléments, et, dans ce sens, il est vrai de dire qu’il n'a aucune forme, qu’il est partout et qu’il reste immuable, tandis que tout change dans l’univers. Il admet la résurrection, mais dans une acception purement physique, comme la transrformation des éléments et la révolution périodique de la nature. Il rejette les récompenses et les châtiments d’une

4 Ibid., p. 204.

» Ibid., p. 204-207,

autre vie, faisant consister le paradis dans les plaisirs des sens, dans la jouissance de tous les biens matériels, et l’enfer dans la douleur et la privation. Des vieilles croyances de l’Iran, il n’a conservé que la loi qui commande la douceur et défend la cruauté envers les êtres inoffensifs ; mais il permet l’inceste et déclare l’adultère innocent quand le mari consent à son propre déshonneur. Le bien et le mal, dit-il, n’ont rien d’absolu; ils dérivent exclusivement des institutions et des lois, que l’homme change à volonté. Les akhschiens peuvent être considérés comme les épicuriens de la Perse. Ils étaient fort nombreux à l’époque où écrivait l’auteur du Dabistan ; mais, repoussés par les autres sectes de leur nation, ils prenaient généralement le masque de l’islamisme

Ainsi nous avons trouvé en Perse le matérialisme, le scepticisme, l’épicurisme, sans compter les systèmes d’un ordre plusélevé; nous allons y rencontrer le communisme, dans une secte dont l’existence ne peut pas être contestée, car elle a été la cause d’une révolution politique et a fait tomber un roi de son trône. Cette secte est celle de Mazdak, qui, après avoir vu un instant le triomphe de ses principes sous le règne de Kobad, périt dans les supplices par les ordres de Nouschirvan ou Chosroés le Grand, vers l’an 533 de notre ère. Mazdak était grandprêtre ou archimage de la religion de Zoroastre ( Destou rnn-Destour) ; mais il osa tirer des dogmes qui lui étaient confiés des conséquences étranges. Se donner entièrement à Dieu, se détacher de soi et du monde, voilà quel devait être, selon lui, le but de tous nos efforts. Plus on

* DabisUin, 1. 1, p. 208-211.

approche de ce but, plus on est heureux ; plus on s’cn écarte, plus on est malheureux. Or, qu’est-ce qui nous attache le plus à la terre? qu’est-ce qui nous empêche de nous donner à Dieu et de vivre en paix avec nos semblables? C’est la possession individuelle, exclusive, des biens et des femmes, parce que cette possession est l’essence même de l’égoïsme et le contraire de l’abnégation. Que les biens et les femmes soient donc mis en commun.

« Les biens et les femmes, disait Mazdak1, doivent appartenir à tous exactement comme le feu, l’eau et les plantes de la terre. — C’est une grande injustice que la femme de l’un soit parfaitement belle quand celle de l’autre est précisément l’opposé. Il est donc ordonné par les règles de l’équité et de la vraie religion à un homme de bien d’abandonner pour quelque temps son aimable compagne à un voisin qui en a une méchante et une laide, et d’accepter en échange cette femme disgraciée. — Il est également contraire à la justice et à la nature qu’un homme occupe un rang distingué, tandis qu’un autre reste pauvre et dénué de toutes ressources. C’est donc un devoir pour le vrai croyant de partager sa fortune avec celui qui partage sa foi. Il est même obligé, selon la religion de /oroastre, de lui envoyer sa femme pour le visiter, afin qu’il ne reste pas privé de compagne. > On sait que cette doctrine, acceptée et mise en pratique par Kobad, souleva contre lui toute la Perse, le fit chasser du trône et causa des désordres qui ne finirent que sous le règne de Chosroës. Mais c’est en vain que ce prince fit mourir dans les supplices le nouveau prophète et ses principaux

' Ibid., p. 372-380.

disciples : la secte survécut. L’auteur du Dabistan rencontra encore un grand nombre de ses adeptes qui lui montrèrent un ouvrage deMazdak, écrit en vieux persan et intitulé le Desnad. Ce livre, si nous en croyons le même écrivain, a été traduit en persan moderne par Ayin Schakib.

Indépendamment de ce système politique et social, le mazdéisme a aussi produit plusieurs sectes philosophiques, qui, au fond, ne reconnaissent d’autre autorité que la raison, interprètent le Zend-Avesta parla méthode allégorique, dans le sens de leurs propres opinions. Toutes ces sectes sont réunies sous le nom de Beh-Dinan, ou partisans de la vraie foi, d’une religion meilleure. Elles prétendent que la guerre d’Ormuzd et d’Ahrimane n’est pas autre chose que la lutte de l’esprit et de la matière, et, dans une sphère plus circonscrite, de l’àme et du corps, lutte dans laquelle le principe supérieur doit finir par triompher. Les démons sont les passions, les appétits qui naissent du corps, et les anges les facultés de l’esprit ou les qualités de l’âme. Quelquefois aussi c’est l’être et le non-être qu’elles nous représentent par les deux puissances. L’être se confond avec le bien, et le mal avec le non-être ; c’est-à-dire que le mal n’est qu’une pure négation, et que le bien seul est en possession d’une existence reelle, absolue, éternelle '. Cette manière d’interpréter les livres saints, dans la langue théologique de l’Europe, s’appellerait le rationalisme. Il nous resterait encore à parler des manichéens et des soufis ; mais ces deux hérésies fameuses sortant du cadre que nous nous

1 Dabistan, U 1, p. 359 et suiv.

DOCTRINES RELIGIEUSES ET PHILOSOPHIQUES EN PERSE 351 sommes tracé ici par les liens qui les rattachent, l’une au christianisme, l’autre à. la théologie musulmane, nous avons cru devoir les réserver pour un travail distinct.

Si nous jetons maintenant un coup d’œil d’ensemble sur l’espace que nous venons de parcourir, nous y trouvons, comme dans toute civilisation un peu avancée, trois périodes : l’une de pure soumission, où l’on n’entend que la voix inspirée du prophète ; l’autre de soumission et de raisonnement tout ensemble, où l’on discute sur les dogmes, où l'on remonte le cours des traditions, oii des sectes diverses se disputent la préséance ; enfin la troisième, de pur raisonnement, de spéculations indépendantes et souvent hostiles à la vieille foi. Pendant cette période, la Perse a cessé d’exister comme puissance morale et politique; assaillie à la fois par les idées musulmanes et par les idées indiennes, elle a dù subir nécessairement cette douille influence. Aussi rien de plus contestable, comme nous l’avons dit en commençant, que l’antiquité et, par conséquent, l’originalité de ses systèmes philosophiques; mais ses doctrines religieuses, son dualisme mitigé, ses idées sur la liberté, sur l’unité du genre humain, la régénération du monde, la résurrection des corps et l’ avènement futur du paradis sur la terre, sont faits pour exciter les plus graves méditations et ouvrir devant nos yeux un horizon nouveau.

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