ÉTAT POLITIQUE
On croit communément que la ruine et la dispersion de la nation juive ne commencent qu' après la prise de Jérusalem, l’an 70 de l’ère chrétienne. Rien de plus erroné que cette opinion. La destruction de la ville sainte n’a été que le dernier terme d’un travail de dissolution déjà bien ancien, le signal d’une chute depuis longtemps imminente. 11 faut, en effet, distinguer chez les anciens israélites deux choses très-différentes : une croyance religieuse et une société politique. Ces deux institutions furent d’abord très-étroitement unies et en quelque façon solidaires, parce qu’on voulait les défendre l’une par l’autre ; mais peu à peu elles se sont séparées et ont eu des destinées bien diverses. La croyance religieuse, c’est-à-dire le dogme d’un seul Dieu, créateur et providence du monde, père du genre humain, après avoir eu quelque peine à s’établir en face de toute l’humanité plongée dans l’idolâtrie, s’est agrandie, épurée, fortifiée avec le temps, a survécu à la puissance qui la protégeait, a résisté à l’outrage et à la violence, et. comme on le verra bientôt, s’est développée par la tra-
dition au sein de l’exil. La société politique, au contraire, soit à cause de son caractère fédéral, conséquence inévitable de l’existence des tribus, soit à cause de l’ambition de ses puissants voisins, soit à cause du conflit sans cesse renaissant entre ses penchants et sa législation, la société politique des Hébreux a été, pendant toute sa durée, une des plus faibles, des plus dépendantes, des plus malheureuses qui aient jamais existé. Une simple énumération des divers changements qu’elle a subis mettra ce fait hors de doute.
La nationalité hébraïque s’est à peine constituée sous les règnes de David et de Salomon, que le schisme de Samarie, d’abord politique et bientôt religieux, vient brusquement la partager en deux fractions inégales, et, pour ainsi dire, en deux peuples rivaux, toujours armés l’un contre l’autre. Les tribus de J uda et de Benjamin, restées fidèles à la dynastie de David et au culte de .Jéhovah, forment le royaume de Juda. Les dix tribus révoltées, sous la conduite de Jéroboam, forment le royaume d’Israël. Après deux siècles et demi 1 d’agitations, de luttes sanglantes, de tyrannie intérieure, pendant lesquels l’esprit du mosaïsme a été complètement étouffé, le royaume d’Israël, déjà amoindri du dixième de ses habitants, est détruit par Salmanazar, roi d’Assyrie ; Samarie, sa capitale, est changée en ruines ; les dix tribus, dispersées dans la Mésopotamie et la Médie, disparaissent à jamais, après deux ou trois siècles, au milieu des autres peuples ; des colonies étrangères sont établies à leur place sur le territoire samaritain, mêlées
* 240 ans et 7 mois, selon josèphe.
à un faible reste des premiers habitants, et la nation des Hébreux se trouve réduite au royaume de Juda. Celui-ci dure encore près d’un siècle et demi en proie à tous les maux de la guerre et de la servitude, obligé de choisir entre la domination assyrienne et celle de l’Égypte, et les subissant alternativement l’une et l’autre ; puis il périt à son tour, par les armes de Nabuchodonosor, après avoir vu Jérusalem, la ville sainte, dévastée, son temple livré aux flammes, ses princes et ses guerriers moissonnés par le fer, et l’élite de sa population, son roi lui-même, le malheureux Sédécias, transportés sur la terre étrangère. « On ne laissa, dit l’historien sacré5, que les plus pauvres, pour être vignerons et laboureurs. » Mais ces nouveaux exilés étaient loin de ressembler aux premiers. C’étaient, en grande partie, des prêtres, des lévites, des membres de la famille et de la tribu royale, les défenseurs et les interprètes de la loi de Jéhova. Aussi le souvenir de la patrie se conserva-t-il dans leurs cœurs, confondu avec la religion. Tout le monde a présent à la mémoire cet hymne admirable où la patrie absente inspire de si touchants accents : « Près des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions au souvenir de Sion. Nous avions suspendu nos harpes aux saules du rivage... Comment chanter le chant de Jéhova sur la terre étrangère 3 ! »
La captivité eut même ses prophètes, qui se suivaient sans interruption, comme au temps des juges et des rois
* 136 ans et 6 mois, scion Joséphe.
1 Rois, liv. il, ch. 25, v. 12.
* Psaume 137.
DF. L'ÉTAT POLITIQUE F.T RF.LtGtF.UX DE LA JUDÉE 559 de la maison de David: après Jérémie, Ezéchiel ; après Ezéchiel, Daniel et Esdras. Cependant les exilés de Juda ne vécurent pas impunément loin de leur pays, au sein d’une civilisation brillante et corrompue. Lorsque, après la chute de la domination clialdéenne, un édit de Cyrus leur permit de retourner en Palestine, il n'y en eut qu’un petit nombre, quarante-deux mille trois cent soixante, dit • l’historien sacré, qui regagnèrent, sur les pas de Zorobabel, le pays de leurs ancêtres. Une seconde colonie qui, pendant le règne d’Artaxerce Longucmain, était partie sous les ordres d’ Esdras, surprit la première dans un tel état de décadence et si près de se confondre par les alliances, par les mœurs, par la langue, avec les peuples idolâtres, que le malheureux prophète, saisi de désespoir, fut- sur le point d’abandonner son œuvre de restauration. Enfin, treize ans plus tard, Néhémie, quittant la cour d’ Artaxerce, où il occupait la charge d’échanson, pour voler au secours de ses frères, les trouva en grande partie, même les lévites, même les prêtres, atteints du même mal et piêlant leur race à celles dont le législateur redoutait surtout le contact funeste et l'idolâtrie obstinée. A ce déplorable affaiblissement du sentiment national venait se joindre la ruine la plus complète de l’indépendance politique ; car le seul changement accompli depuis la lin de lq captivité, c’est qu’à la domination des Onldéens avait succédé celle des Perses. C’était au nom des rois de Perse que des gouverneurs étrangers administraient la Syrie et, par conséquent, la Palestine, c’est-à-dire y levaient des impôts sans accorder aux peuples aucune protection. Néhémie lui-même fut investi de ce titre, et il fallut, pour rebâtir les murs
de Jérusalem demeurés en ruines jusqu’au moment de son arrivée, qu’il transformât la colonie en une armée et lui apprît à bâtir, la truelle dans une main et l’épée dans l’autre. Aussi quand les prêtres et les lévites ont réuni le peuple dans le temple reconstruit, dans ce temple que les vieillards, qui se rappelaient celui de Salomon, ne pouvaient regarder sans pleurer, laissent-ils échapper, en s’adressant à Dieu, ce cri plein de douleur : « Nous ne sommes plus désormais que des esclaves ! Sur cette terre même que tu as donnée à nos ancêtres pour en manger le fruit et l’abondance, nous sommes condamnés à l’esclavage. Les richesses sont pour les rois que tu fais régner sur nous à cause de nos péchés ; ce sont eux qui disposent â leur gré de nos personnes et de notre bétail, et nous sommes dans une grande détresse »
A partir de ce moment, le nom d’israélites est remplacé dans l’histoire par celui de Juifs, c'est-à-dire les héritiers, les rcstesdu royaume de Juda ( Yelioudim , loudaioi,Judœi), car seuls, ils représentent désormais l’antique nation des Hébreux. Ces restes, à peine sauvés de la destruction et rassemblés d’une manière très-incomplète, forment bientôt un peuple nombreux, ardent, mais toujours asservi à une puissance étrangère. De même qu’aux Chaldéens avaient succédé les Perses, de même les Pei •ses, après deux cents ans de domination, furent remplacés par les Macédoniens, qui, à leur tour, cédèrent la place aux Romains. Déjà maître de la Syrie par la bataille d’issus, Alexandre le Grand, marchant à la conquête de l’ Égypte, soumit en passant la Palestine (332
1 Nchémie, ch. 19, v. 36 et 37.
DE D'ÉTAT POLITIQUE ET RELIGIEUX DE LA JUDÉE 261 ans avant J.-C.), et laissa derrière lui des gouverneurs macédoniens pour l’administrer en son nom. Quoi qu’il en soit de sa visite au temple et de sa rencontre avec le grand-prêtre Jaddus, qu’il aurait reconnu pour l’avoir vu en songe, il se montre plein de mansuétude pour les Juifs, leur accordant la liberté de vivre selon leurs lois, les accueillant en grand nombre dans son armée, leur offrant dans tous ses États les mêmes droits qu’aux Grecs. Après la mort d’Alexandre, la Palestine tomba au pouvoir de ses lieutenants, et subit, avec la servitude, le contre -coup de toutes les guerres que ses nouveaux maîtres se livrèrent entre eux. D’abord elle obéit aux ordres de J.aomédon deMitylène, nommé par Perdiccas gouverneur de la Syrie (323 ans avant J.-C.). Quelques années plus tard (en 320) , elle fut conquise par Ptolémée Sotcr, roi d’Égypte, qui fait la guerre à Laomédon, s’empare de Jérusalem, et, à l’imitation des rois d’Assyrie, en disperse les habitants et ceux des villes voisines dans les États moins peuplés. Des mains de Ptolémée, ce malheureux pays passe dans celles d’Antigone, devenu, par la défaite d’Eumèncs, le maître de l’Asie (314). Deux ans sont à peine écoulés, qu’il retourne (ians celles de Ptolémée, vainqueur à Gaza, de Démétrius, fils de son rival (312) ; puis un traité de paix le rend, l’année suivante, à Antigone, qui, perdant à la bataille d’Ipsus l’empire et la vie, le laisse retomber au pouvoir de Ptolémée (SOI). Depuis ce moment, la Palestine, sauf de courts intervalles, subit pendant un siècle la domination des rois d’Égypte. Mais en 198 elle change encore une fois de maîtres. Profitant de la minorité de Ptolémée Épiphane et du désordre affreux où le précédent roi.
2Ü2 ÉTliJJKS OIUENTALES
Ptolémée Philopator, avait laissé l’Égypte, Antiochuslll, roi de Syrie, surnommé le Grand, s’empare de la Célésyrie et de la Palestine. Il est accueilli avec transport par les Juils, persécutés sous le gouvernement de Philopator, et, en reconnaissance de leur dévouement, il les traite avec la plus haute faveur. Il protège là célébration de leurs cérémonies religeuses, leur aide à réparer le temple, exempte de l’impôt- les anciens, les prêtres, les lévites, tous les habitants de Jérusalem, et s’efforce de rappeler la vie dans cette ville presque abandonnée. Mais se préparant à faire la guerre aux Romains, et sentant le besoin de se réconcilier d’abord avec scs voisins, il donne pour femme à Ptolémée sa fille Cléopâtre, avec la Célésyrie et la Palestine pour dot. Voilà donc encore (me fois les Juifs sous le pouvoir de l’Égypte : ils sont rendus à la Syrie vers l’an 180, par Seleucus, fils et successeur d’Antiochus, qui les fit passer en mourant sous le sceptre de son frère Antiocnus Épiphane (175).
C’est sous le règne de ce prince tristement célèbre que commence l'àge héroïque de la Judée, âge de patriotisme et de foi qui réunit la gloire des martyrs chrétiens à celle des plus beaux jours d’Athènes et de Rome. Non content d’opprimer et d’avilir les Juifs, de vendre à prix d’argent la dignité de grand-prêtre, de venir sous le moindre prétexte dévaster la ville sainte et en enlever les habitants réduits à l’esclavage, Antiochus entrepend d’ôter aux Juifs leur religion même, comprenant qu’elle est le principe de leur nationalité. 11 leur défend, sous peine de mort, de faire circoncire leurs enfants, d’observer leurs jours de fête, de vivre selon les rites de leur législateur, ordonne la destruction des livres saints, fait
élever un autel à Jupiter Olympien dans le temple même de Jérusalem, exige que tous, sans exception, y viennent sacrifier, et suivent, la tète couronnée de lierre, les processions de Bacchus. Déjà la Judée, frappée de terreur, noyét dans le sang et dans les larmes, commence à céder. Mais, dans un bourg obscur près de Lydda, vivait alors, avec ses cinq fils, tous en âge de porter les armes, un vieux prêtre appelé Mathathias. C’était la famille des Hasmonéens, illustrée plus tard sous le nom de Macchabées, que reçut d’abord un de scs membres, Juda Macchabée, en témoignage de son irrésistible valeur Ces six braves deviennent le noyau et les chefs d’une insurrection patriotique. Retirés dans les montagnes avec quelques hommes de leur bourg, ils voient chaque jour augmenter leurs partisans, dont le nombre arrive bientôt à six mille. Avec cette petite troupe, ils arrêtent l'apostasie de leurs concitoyens et tiennent en échec les armées du roi de Syrie. Trois généraux , commandant ensemble à quarante-sept mille hommes, sont battus successivement. Enfin, après une lutte acharnée qui ne dure pas moins de vingt-trois ans (de 105 à 145) et dans laquelle Mathathias et quatre de ses fils ont perdu la vie, l’indépendance de la Judée est assurée. Recueillant les fruits de l’héroïsme de sa famille, et profitant habilement des troubles de la Syrie, alors disputée avec fureur par trois prétendants, Siméon Macchabée, sous la suzeraineté nominale de la couronne des Séleucides, est reconnu, par Démétrius Nicator, grand-prêtre et prince
1 Macchabée, ou plutôt Makabce, en syriaque vpc. signifie un marteau. C’est le même surnom qui a été donné à Charles Martel
ÉTUDES OIIIENTALES
de la nation juive, et une assemblée nationale, composée des prêtres, des anciens et des chefs du peuple, lui confère le même titre pour lui et ses descendants. C’est une nouvelle ère qui commence ; tous les actes publics débutent par ces mots: « La première année de Siméon, grand-prêtre et prince des Juifs. »
Mais les espérances que pouvait faire concevoir cette dynastie nouvelle ne durèrent pas longtemps, et ellemême, si l’on retranche les années de la lutte et celles où elle n’était plus qu’une ombre entre la puissance romaine et la tutelle d’Antipater, ne régna en tout que quatre-vingts ans (de 143 à 63). Le danger extérieur une fois conjuré, reparurent les dissensions civiles aggravées par les divisions religieuses et les haines de famille. Siméon tout le premier, après un règne heureux et paisible, périt avec sa femme et deux de scs fils sous le poignard de son gendre Ptolémée, fils d’Aboub. Jean Hyrcan, successeur de Siméon, en embrassant la secte des sadducéens, se rendit odieux au peuple qui suivait la doctrine pharisaïque, et ne put faire pardonner son hérésie en faveur des conquêtes dont il enrichit la Judée : car il ajouta à son territoire la plus grande partie de la Samarie, l’idumée convertie au judaïsme, la Galilée et plusieurs villes de la Pérée. Aristobule qui, au mépris de sa volonté, s’empara après lui du pouvoir (105), substitua au titre de prince (nassi) celui de roi, et se conduisit en vrai despote asiatique, faisant mourir de faim sa mère, emprisonner ses frères, et maltraiter l’un d’entre eux, Antigone, qu’il avait d’abord associé au gouvernement. Alexandre Jannée, son successeur, le dépassa encore en cruauté. A son exemple, il trempe ses
mains dans le sang d’un frère et brave la nation par son attachement au sadducéisme. A ces causes de haine viennent se joindre encore les revers de ses armes. A peine est-il sur le trône, que l’tolémée Lathyre, roi de Cypre, envahit la Galilée, fait dix mille prisonniers, et est sur le point de s’emparer de toute la Palestine, quand Cléopâtre, reine d’Égypte, envoie à la délivrance de ce pays une armée commandée par deux généraux hébreux. A peine délivré de ce péril, Alexandre essuie une désastreuse défaite près de Gadara, dans une expédition entreprise pour relever son honneur. Aussi tout son règne n’est qu’une lutte sanglante entre lui et son peuple. D’abord, au milieu d’une solennité religieuse, une émeute éclate contre lui, dans laquelle il fait égorger par sa garde étrangère jusqu’il six mille de ses sujets. Bientôt après s’allume une guerre civile qui ne dura pas moins de six ans, et qui dévora, selon les calculs de Josèphe, plus de cinquante mille victimes. Maître enfin de la rébellion, le roi-assassin ( Doker ), comine l’ont surnommé ses contemporains, fait périr sur la croix huit cents prisonniers, après leur avoir infligé le supplice encore plus cruel de voir égorger sous leurs yeux leurs femmes et leurs enfants. Lui-même assiste à ce spectacle, entouré de ses concubines, en quittant la salle du festin.
Un instant comprimée par ces atrocités, la guerre se rallume plus ardente que jamais, peu de temps après la mort d’Alexandre .Tannée, et ne s’éteint qu’avec sa dynastie et l’indépendance de la nation. Alexandra, femme d’Aristobule, nommée régente du royaume, partage entre ses deux fils des pouvoirs jusque-là réunis dans une
seule main. Uyrcan, l'aîné, obtient la dignité de grandprêtre ; Aristobule, le plus jeune, a le commandement de l’année. Le premier suit le parti des pharisiens, auquel appartient sa mère ; le second se met à la tète des sadducécns. A peine Ilyrcan, après la mort d’Alexandre, est-il assis sur le trône, qu’ Aristobule le renverse pour se mettre à sa place. Le prince détrôné a cependant conservé la tiare et semble résigné à son sort, mais poussé parle mauvais génie de cette famille, l’Iduméen Antipater ou Antipas, il se réfugie chez H areth (Arétas), roi des Arabes, et revient bientôt, à la tête d’une armée étrangère, mettre le siège devant Jérusalem. Cette guerre fratricide commençait à se prolonger, quand les deux prétendants, également aveugles, imaginent d’y faire intervenir les Romains, dont les légions victorieuses achevaient en ce moment la conquête de la Syrie. Une première fois ils en appellent Scaurus, qui commence par exiger l’éloignement des Arabes et maintient provisoirement Aristobule. Plus tard ils s’adressent U Pompée, venant en personne défendre devant lui leurs prétentions opposées. Pompée, après les avoir entendus, marche sur Jérusalem, dont il s’empare après un siège de trois mois, au milieu d’un horrible carnage (03 ans avant J. -C.). Le sang des prêtres coule sur l’autel, mêlé à celui des victimes, et le général romain entre avec sa suite dans le Saint des Saints, où il n’était permis qu’au grandprêtre de pénétrer une fois l’an.
Dès ce jour la Judée retombe sous la domination étrangère, sans cesser d’être en proie ;'i la guerre civile. A la principauté indépendante des llasmonécns est substituée une ethnarchie, tributaire des Romains. Hy rcan
est nommé grand-prêtre et cthnarque, avec défense de porter le diadème. Les villes que ses ancêtres avaient conquises sur la Syrie' lui sont enlevées; celles qu’ils avaient détruites sont rebâties ; sa capitale démantelée le livre sans défense à la merci de ses ennemis ; des proconsuls avides dévorent sous ses yeux les ressources de son peuple, et il a la douleur de voir Crassüs, exerçant sur le temple même son insatiable avarice, le dépouiller des richesses que la piété y avait accumulées depuis des siècles. La situation devient plus triste encore après la défaite et la mort de Pompée. Ayant su gagner les bonnes grâces du vainqueur de Pharsale, Antipaler se lit nommer procurateur, c’est-à-dire administrateur général de la Judée, ne laissant à llyrcan qu’une autorité nominale et les honneurs extérieurs de la souveraineté, investi, en outre, du litre de citoyen romain, le rusé Iduméen partage, sous les yeux mêmes de son maître, le gouvernement du pays entre ses deux fils. Phasaël, l’aîné, est institué gouverneur de Jérusalem, et liérode, que nous allons tout à l’heure rencontrer sur le trône, gouverneur de la Galilée. Un seul fait pourra montrer quels étaient dès cette époque le pouvoir de ce personnage et son mépris pour les lois des Juifs. Ayant fait mourir sans jugement quelques brigands qui infestaient sa province, il fut appelé à rendre compte de sa conduite devant le fameux Sanhédrin, présidé par Hyrcan. llérode se présenta vêtu de pourpre et entouré d’une garde formidable. A ce spectacle les juges se retirèrent silencieux et le prince se hâta de lever la séance. Un seul homme, un pharisien, appelé Saméas, osa, dans cette circonstance, élever la voix et faire entendre ces paroles
ÉTUDES OKI ENTALES
prophétiques : « Sachez que celui que vous voulez mainte- » riant absoudre à cause d’Ilyrcan vous châtiera un jour, » vous et le roi lui-même. »
Au milieu de cet abaissement du pouvoir national devant un pouvoir étranger, la guerre civile continuait ses ravages. Aristobulc avait été empoisonné, après avoir servi d’ornement au triomphe de Pompée. Alexandre, son fds aîné, avait également reçu la mort après des efforts impuissants pour enlever la couronne à son oncle. Mais il restait encore Antigone, second fils d’AristobuIc, qui, soutenu par un nombreux parti dans le pays et par une armée parthe, s’était avancé jusqu’aux portes de Jérusalem. L’infortuné II yrcan étant tombé au pouvoir des Parthes; Phasaël, le fils aîné d’Antipater, qui était chargé de la défense de Jérusalem, ayant eu le même sort et s’étant tué dans sa prison; Antipater lui-même ayant été empoisonné par un rival envieux, du nom de Malchus, la lutte se trouva engagée entre Antigone et Hérode. Ce fut llérode qui l’emporta. Déjà investi du titre de tétrarque de la Palestine et favorisé par Antoine qui, à son tour, le recommanda à Octave, son collègue dans le triumvirat; allié à la famille des Hasmonéens par son mariage avec l’infortunée Marianne, il fut proclamé, par le sénat, roi de la Judée et solennellement couronné au Capitole (39 ans avant J.-C.). Puis il vint, avec une armée romaine, mettre le siège devant sa capitale, occupée par Antigone, s'en empara, au milieu du carnage de scs sujets, et livra au bourreau la tête de son rival.
Alors le gouvernement de la Judée, déjà privé de son indépendance, cessa aussi d’être national, llérode, en effet, n’était pas Juif, mais Idumécn, c’est-à-dire d’une
race vaincue, détestée par les Juifs, et également pleine de haine pour eux, bien qu’elle professât extérieurement le judaïsme depuis le règne de Hyrcan*I'r. Or, la loi de Moïse ' interdit formellement d’élever sur le trône d’ Israël un roi étranger. Mais, encore plus que son origine, la manière dont Ilérodc avait obtenu la couronne, son in» telligence avec les Romains et son mépris pour son propre peuple, le rendaient odieux à ses sujets. l)e là pour lui la nécessité de se faire craindre. Il ne manqua pas à cette triste loi de sa position, et fut un des plus abominables tyrans dont l’histoire ait conservé le nom. Il commença son règne en faisant égorger en masse le grand Sanhédrin, qui avait encouragé le peuple à la résistance. Deux pharisiens célèbres, Saméas et Pollion, qui, pour éviter l’effusion du sang, avaient voulu que la ville ouvrit ses portes, furent seuls exceptés de ce massacre. Le nouveau roi se tourna ensuite contre les derniers restes du généreux sang des Macchabées. Il fit mourir successivement le vieux Ilyrcan, son prédécesseur, qui, entouré d’honneurs à Babylone, s’était rendu, sur scs instances, à Jérusalem, et le jeune Aristobule, son beau-frère, qu’il avait élevé à la dignité de grand-prêtre, sa belle-mère, Alexandra, qui cherchait à venger le meurtre et la ruine de sa famille, et sa propre femme, Marianne, dont le seul crime était de haïr la cruauté et la jalousie de ce monstre. Sa rage s’étendit même sur les enfants de cette touchante victime de sa tyrannie, sur ses propres (ils Alexandre et Aristobule, idolâtrés du peuple à cause de leur mère. Ayant vainement cherché à les faire condamner par Au-
‘ Deutéronome, ch. 17, v. 15.
guste, en se portant lui-même leur accusateur, on présence de ce prince, il trouva un autre moyen de s’en défaire. Si telle était la conduite d’ Il érode envers sa famille, à quels excès ne devait-il pas se porter envers ses sujets? Se proposant, comme un autre Antiochus Épiphane, de changer l’esprit même de la nation, il ne pessait d’outrager ses croyances, ses mœurs et ses lois, disposait selon son caprice de la dignité de grand-prêtre, faisait bâtir un théâtre à Jérusalem et un amphithéâtre hors des murs, instituait en l'honneur d’Auguste des combats de gladiateurs, relevait de ses ruines et ornait avec splendeur l’ancienne rivale de Jérusalem, la ville détestée de Samarie, couvrait la Palestine de temples païens, de thermes, de palais pleins d’un peuple de statues, faisait placer sur le fronton de la maison de Dieu un aigle d’or, symbole abhorré de la puissance romaine, et étouffait dans des (lots de sang les révoltes qu’excitaient ces profanations. En vain il excita un instant la reconnaissance publique, lorsqu’au milieu d’une disette il employa son habileté et ses richesses au soulagement de son peuple. En vain, dans son amour du faste et son ardeur de bâtir, il fit reconstruire avec une magnificence extraordinaire et des proportions immenses le temple modeste qu'avaient élevé à la hâte, peu de temps après leur retour, les exilés de Babylonc. Il passa les trente-cinq ans de son règne, exécré de ses sujets, entouré d’étrangers et d’espions, au milieu de ses forteresses, non moins nombreuses que ses palais. Aussi voulut-il se venger, même après sa mort, de l’horreur qu’il inspirait durant sa vie, et par un acte de cruauté posthume, changer en larmes la joie qui accompagnerait ses funérailles. Voyant approcher sa fin, il
laissa à Salomé, sa digne sœur, l'ordre, heureusement inexécuté, de rassembler dans le cirque de Jéricho le? hommes les plus considérable? du pays et de les faire périr aussitôt qu’il aurait rendu l’Ame.
Telle était la situation politique du peuple juif pendant le règne d’IIérode, peu de temps avant l’ère chrétienne. Elle ne devint pas meilleure, elle fut même plus déplorable encore après la mort du tyran. Les différents États qu’Hérode avait réunis sous son sceptre furent partagés entre ses trois fils, Arehélaüs, Hérode-Antipas et Philippe. La Judée, jointe à l’Idumée et ;t l’État de Samarie, redevint une ethnarchie entre lesmainsd’Archelaüs. C’est au milieu d’une émeute, où trois mille de scs sujets tombèrent sous le fer de ses soldats, que le jeune prince inaugura son règne ; et pendant qu’il esta Home, pour défendre devant Auguste son trône disputé par ses deux frères; pendant que cinquante députés de la nation arrivent également devant l’empereur, demandant l’abolition de la royauté, la réunion de leur pays à la province de Syrie et le droit pour les Juifs de se gouverner par leurs propres lois, sous l’autorité romaine, une horrible anarchie désolait la Palestine. Voulant mettre à profit cette espèce d’interrègne dans l’intérêt de l’empereur, Sabinus, un des gouverneurs de la Syrie, occupa Jérusalem et souleva par ce coup de main le peuple tout entier, qui. q.près une lutte sanglante, l’enferma avpc scs troupes dans le palais dq roi. Dans le même temps, un berger du nom d’Athronge, aidé par ses quatre fils, dont chacun commandait à une bande formidable, prenait le titre de pi, levait des impôts et répandait la terreqr. Un autre aventurier, appelé Judas, s’emparait de Séphoris et faisait trejpblpr toute la
Galilée. Un troisième, du nom de Simon, ancien esclave d’IIérode, livrait aux flammes, après l’avoir mis au pillage, le château de Jéricho. En Idumée, deux mille soldats congédiés par Hérode prenaient les armes contre les troupes d’Archélaüs. Enfin, Varus arrive de la Syrie â la tête de deux légions, et, ne faisanfjpas de différence entre les brigands qui ravagent le pays et les citoyens indignés qui le défendent contre l’usurpation, il brise toute résistance, répand des flots de sang, fait crucifier plus de deux mille personnes, en fait vendre un grand nombre comme esclaves sur les marchés et en envoie d’autres comme prisonniers h Rome.
Archélaüs fut maintenu sur le trône de la Judée; mais, après dix ans d’un gouvernement tyrannique, également détesté par les Samaritains et par les Juifs, il fut appelé à Rome pour y rendre compte de sa conduite. Auguste le déclara déchu de la royauté, l’exila à Vienne, dans les Gaules, et fit de ses États une province romaine, dépendante de la Syrie (6 ans après J.-C.). Ce nouveau régime durajusqu’àlafin du règne de Tibère (/j 7 ans après J.-C.) ; et si l’on excepte les dix années de l’administration violente de Ponce-Pilate, pendant lesquelles le sang coula plusieurs fois, les Juifs en ressentirent plus d’humiliation que de dommage. A l’avénement de Caligula, le trône d’Uérode fut un instant restauré au profit d’un de ses petits-fils, favori du nouvel empereur. C’était lîérode Agrippa, fils de Bérénice etd’ Aristobule, l’un des malheureux fils de, Marianne, frère de cette Hérodiade qui causa la décapitation de Jean-Baptiste. Les passions et les aventures de sa jeunesse, sa conduite perfide et ingrate envers sa famille, les moyens tortueux qui l’élevèrent à
DE L’ÉTAT POLrriQUE ET RELIGIEUX DE LA JUDÉE J7.1
la fortune, ne l’empêchèrent pas de devenir un des meilleurs princes qui aient régné sur les Juifs. Le premier service qu’il rendit à ses sujets, ce fut de détourner Caligula de son projet insensé d’être adoré par eux comme un dieu et d’introduire sa statue dans le temple de Jérusalem. Déjà les Juifs se préparaient à une résistance désespérée, et il est permis de supposer que, sans l’intervention de leur roi, alors présent à la cour de l’empereur, la guerre à laquelle ils devaient succomber aurait éclaté trente ans plus tôt. Agrippa se rendit cher à son peuple par bien d’autres titres encore. Il gouverna avec sagesse et avec douceur ; se montra plein de respect pour le culte national, dont il suivait, à en croire le Talmud, toutes les prescriptions; diminua les impôts, tout en agrandissant Jérusalem; fit respecter le nom juif dans tout l’empire, et ne ressembla à son aïeul qu’en faisant couvrir la Palestine de somptueux édifices. Mais son règne ne dura que sept ans, et, après sa mort, la Palestine fut érigée de nouveau en province romaine (hh ans après J.-C.). Agrippa, son fils, d’abord roi de Chalcide, puis nommé tétrarque à la place de son oncle Philippe, ne conserva en J udée que le droit de nommer les grands-prêtres.
Les quelques années qui nous séparent encore de la dernière catastrophe peuvent être considérées comme l’agonie de la nation ; agonie terrible et qui aurait pu, comme au temps des Machabées, se changer en réveil, si l’on avait eu à lutter contre une autre puissance que la puissance romaine. Livrés à des tyrans subalternes, véritables exécuteurs des peuples aux ordres du peuple-roi, à un Tibère Alexandre, neveuindigne de Pliilon d’Alexan drie, dont l’apostasie en faveur du paganisme ne blessait