II
ÉTUDES ORIENTAUES
pas moins la conscience de ses frères que ses fonctions, exercées avec dureté, ne blessaient leur nationalité ; à un Félix, digne frère de l’affranchi l’allas, chez qui la cupidité le disputait à la violence, et qui, dans sa fureur impartiale entre l’Ancien et le Nouveau Testament, faisait emprisonner saint Paul et égorger le grand-prêtre Jonathan ; à un Albinus qui vendait aux brigands sa conscience, pendant qu’il opprimait les gens de bien ; k un Gessius Florus, le plus avide et le plus féroce de ces agents de despotisme, l’instigateur du massacre de Césarée, où vingt mille victimes périrent ù la fois, le véritable promoteur du soulèvement général qui amena Titus aux portes de Jérusalem; insultés dans leurs croyances, maltraités dans leurs personnes, pillés dans leurs biens, égorgés, sous le moindre prétexte, comme un vil bétail, et chaque jour plus menacés dans leur existence commune, les Juifs voulurent enfin rassembler toutes leurs forces et tenter uu coup de désespoir. On sait comment finit cette lutte inégale entre un petit peuple désarmé, déchiré par la guerre civile, décimé par la famine, et les légions aguerries de Titus et de Vespasien ; mais, en succombant, les Juifs eurent encore la gloire d’humilier leurs vainqueurs par l’héroïsme de leur résistance. « Ce qui irritait notre colère, dit Tacite ', c’est que les Juifs seuls osassent nous tenir tête. » Si nous ajoutons foi aux calculs deJosèphe3, onze cent mille personnes furent moissonnées par cette guerre; six cent mille, selon Tacite. On compte environ cent mille prisonniers, dont les uns furent envoyés
* Augebatiras quodsoli Judœi non cessassent. Histor., liv.v, 13.
1 Guerre des Juifs, Iiv. vi, c. 9.
en Égypte pour travailler dans les mines, les autres vendus sur les marchés comme esclaves. Jérusalem fut changée en un monceau de décombres ; sur la place du temple réduit en cendres, on sacrifia aux dieux de l’Olympe, et les deux drachmes que tout Israélite venait chaque année apporter comme offrande dans le sanctuaire de l’ Éternel, furent exigés pour le culte de Jupiter Capitolin.
Ainsi finit l’existence politique des Juifs. 11 faudrait pousser bien loin l’amour du merveilleux pour ne pas voir, dans cet événement, la conséquence nécessaire et depuis longtemps prévue de toute la suite des événements antérieurs. Dans un espace de six à sept siècles, ils ne s’appartiennent h eux-mêmes que pendant les quatre-vingts ans environ que subsiste la dynastie des Hasmonéens. Tout le reste est occupé par la domination étrangère, à laquelle vient souvent se joindre la guerre civile. Même la dernière tentative, dans laquelle ils succombèrent, n’était que l’explosion d’un effort préparé depuis soixante ans. Sous le règne d’Auguste, après la déchéance d’Ilérode Antipas, quand Quirinus, gouverneur de la Syrie, voulut faire le recensement de la population, un certain Juda, surnommé le Galiléen ou le Gaulanite, et un pharisien appelé Sadok, organisèrent un parti de la résistance, pour qui c’était chose impie de recevoir la loi de l’étranger et de reconnaître une autre autorité que celle de Dieu. Ce parti se développa dans l’ombre ; il parut déjà redoutable au gouverneur Tibère Alexandre, qui fit mourir ses deux chefs, fils de Juda le Galiléen ; à la fin, il entraîna le peuple tout entier. Mais trop faibles du côté du nombre et des institutions politiques pour résister au colosse romain ; trop vigoureusement
trempés du côté des mœurs et des croyances, des institutions religieuses et domestiques, pour suivre le mouvement général de la décomposition et de la fusion des races, les Juifs ont nécessairement dû survivre à la destruction de leur État et au démembrement de leur nation. D’ailleurs, ce dernier fait, ou, comme on a l’habitude de l’appeler, la dispersion des Juifs, a commencé bien plus tôt, et a été plus volontaire qu’on ne le pense.
Tacite dit en parlant des Juifs : « Lorsqu’on les forçait à quitter leur pays, la vie les effrayait plus que la mort'. » Cette observation n’est complètement vraie que pour l’époque désastreuse de la domination romaine, lorsque, voyant leur patrie déchirée de mille maux et sur le point de leur échapper, ils s’y attachaient avec toute l’énergie du désespoir, comme on s’attache à la vie et aux objets de ses affections dans l’instant même où l’on va les perdre. Mais si l’on remonte plus haut dans l’histoire, on leur trouve beaucoup moins d’éloignement pour l’émigration, et il serait facile de démontrer qu’au commencement de notre ère, la plus grande partie de la nation vivait hors de la Palestine, disséminée dans les trois parties du monde ancien. Sans parler des dix tribus emmenées par Salmanazar, et qui, refusant de profiter de l’édit de Cyrus, se sont confondues avec les autres peuples de son empire, on se rappelle que les Juifs .mômes, c’est-à-dire les anciens habitants du royaume de Juda, ne se sont pas tous pressés de s’en retourner sur les pas de Zorob'abel et d’Esdras. Lorsque, trois siècles
1 Si transferre sedes cogerenlur, major vilœ metus quant mortis.
plus tard, Alexandre le Grand détruisit la monarchie des Perses, il en trouva un grand nombre dans les murs de Babylone. Ayant voulu les contraindre à travailler à la reconstruction du temple de Bélus, il rencontra de leur part une résistance devant laquelle se brisa sa volonté toute puissante. Ils fondèrent ensuite de nombreuses colonies dans l’empire des Parthes. Les villes de Néhardea ou Neerda et de Nisibis, bâties sur les deux rives de l’Euphrate, étaient presque entièrement peuplées par eux. C’est là qu’ils mettaient en dépôt les offrandes en argent qu’ils envoyaient, chaque année, sous une forte escorte, à Jérusalem. Us ont même joué, dans ce pays, un certain rôle politique. Sous le règne d’Artaban I", deux Juifs de Néhardea, deux frères, Asinée et Anilée, qui exerçaient la profession de tisserands, quittant tout à coup leur métier, se mirent à la tête d’un certain nombre d’aventuriers, et tenant la campagne environnante dans la terreur, dispersant les troupes envoyées contre eux, se firent une sorte de principauté indépendante. Leroi, voulant les gagner à ses intérêts, au lieu de les avoir pour ennemis, les fit venir à sa cour, les combla de faveurs et confia à Asinée le gouvernement de la Mésopotamie, qu’il occupa avec honneur pendant quinze ans. Anilée lui succéda ; mais, entraîné par ses premières habitudes, il fit une incursion sur les terres d’un satrape voisin, Mithridate, gendre d’Artaban, et s’attira une guerre dans laquelle il succomba. L’historien Josèphe, de qui nous tenons ce récit', rapporte un fait3 qui montre également
* Antiquités, liv. xxvm, ch. 12.
* Ubi supra, liv. xx, ch. 2.
ÉTUDES OBIENTAL.ES
quelle a été l’influence des Juifs dans ces contrées. Vers le temps où Agrippa régnait sur la Palestine (de 37 à 44 ans après J.-C.), Izate, roi d'Adiabène, une des anciennes provinces de l’empire d’Assyrie, et Hélène, sr mère, se convertirent au judaïsme. Initié à cette religion par un obscur marchand, appelé Hanania, pendant qu’il vivait, simple particulier, à la cour d’un roi voisin, Izate l’apporta sur le trône, la professa publiquement et la fit adopter par toute sa famille. Pendant la guerre des Juifs contre les Romains, nous trouvons deux de ses frères et cinq de ses fils dans les rangs des premiers, où deux d’entre eux laissèrent la vie. Quant à, Hélène, afin de pratiquer librement tous les devoirs de son nouveau culte, elle passa le reste de sa vie à Jérusalem, où sa piété et ses bienfaits la firent bénir, où ses cendres et celles de son fils furent déposées, après leur mort, dans un tombeau construit à ses frais. Le roi Izate, sous le nom de Zoutos, et sa famille sont mentionnés plus d’une fois, avec reconnaissance, dans le Talmud et les traditions rabbiniques.
Si nous nous tournons maintenant du côté des Crées, nous verrons que les États et les villes qu’ils ont fondés ont été peuplés en grande partie par des Juifs. Alexandre le Grand en enrôla un bon nombre dans son armée, où il leur laissait la liberté de suivre toutes leurs coutumes. Il en attira aussi beaucoup à Alexandrie, en leur accordant les mêmes droits qu’à ses sujets macédoniens ; et nous voyons l’émigration se porter de ce côté d’une manière toujours croissante, sous la dynastie des Lagides. On se rappelle comment Ptolomée Soter dépeupla la Judée au profit de ses propres États. Le nombre de ces
exilés devait être bien considérable, puisque sous le règne et avec l’autorisation de Ptolémée Philadelphe, il en retourna on Palestine jusqu’à cent vingt mille' : mais des colonies volontaires les remplacèrent bientôt, qui se distribuèrent entre l’Égypte, la Cyrénaïque et l’île de Chypre. La plupart des places fortes, dans ces diverses contrées, étaient confiées à leur garde. Partout ils jouirent du droit de cité ; partout ils exercèrent librement leur culte, malgré les démêlés multipliés et quelquefois sanglants où ils se trouvèrent engagés avec les Samaritains et les Grecs. On sait qu’Osias, fils du grand-prêtre du même nom, se voyant dépouillé de la succession de son père par Lysias, gouverneur de la Syrie, après la mort d’Antiochus Épiphane, se réfugia en Égypte, sous le règne de Ptolémée Philométor, et éleva à Léontopolis, près d’Héliopolis, un temple rival de celui de Jérusalem, dont il fut le premier pontife (1 6/1 à 1 03 ans avant J. -C.). C’est pendant leur séjouren Égypte, sous le gouvernement des Lagides, que les Juifs, traitésavec bienveillance, admis dans l’armée et dans les charges civiles, se familiarisèrent avec la langue, avec les mœurs, avec la philosophie, avec ta civilisation des Grecs. C’est à ce commerce fécond qu’ils sont redevables de certains livres apocryphes de la Bible, de la version dite des Septante, des philosophes Aristobule et Philon d’Alexandrie.
La politique desSéleucides en Syrie fut pendant quelque temps la même à l’égard des Juifs que celle des Ptolémées en Égypte. Ils les attirèrent en foule à Séleucie, à Antioche, à Ctésiphon, en leur laissant toute li-
1 Josèphe, Antiquités, liv. xii. ch. 2.
rso
berté pour l’exercice de leur culte et en leur assurant les mêmes droits qu’aux Macédoniens. Nous voyons même Antiochus III mettre en eux une telle confiance, que des troubles étant survenus en Phrygie et en Lydie, il y fait passer deux mille familles juives de la Mésopotamie et de la Babylonie, pour leur confier la garde des places fortes, et s’assurer, par leur moyen, la possession du pays. En récompense de leur fidélité, il leur donna des maisons et des terres qu’ils cultivèrent eux-mêmes'. Mais autant ils étaient favorisés par ce prince, autant ils eurent à souffrir sous ses successeurs, Seleucus IV ou Philopatoret Antiochus Épiphane. Ils ne furent pas plus, heureux pendant l’anarchie qui envahit les provinces orientales de la Syrie après l’occupation des Parthes. Josèphe nous apprend 2 qu’après la mort d’Asinée et d’Anilée, les Grecs et les Syriens se réunirent contre eux dans la ville de Séleucie et en firent périr à la fois plus de cinquante mille.
On comprend facilement qu’une fois établis dans la Lydie, dans la Phrygie et dans toute l’Asie Mineure, les Juifs se soient répandus dans l’Ionie et dans la plupart des îles de l’Archipel. En effet, vers l’an 14 avant Jésus-Christ, lorsque le général romain Agrippa , le favori d’Auguste, après avoir terminé la mission qu’il avait reçue en Asie, visita, en passant, les îles Ioniennes, il reçut des Juifs de ces contrées une nombreuse députation. Ils venaient se plaindre de ce que les privilèges qu’ils avaient reçus des Romains n’étaient pas respectés.
' Josèphe. Antiquités, liv. xu, ch. 3.
! Ubi supra , liv. xvm, ch. 12.
On les appelait en justice pendant leurs jours de fête pour les forcer à en violer le repos ; on exigeait d’eux le service militaire, dont ils avaient le droit d’être exemptés, et le fisc absorbait les ressources qu’ils étaient dans l’usage d’envoyer chaque année à Jérusalem pour le service du temple Sur les instances du roi Hérode, qui se trouvait en ce moment près de lui, Agrippa leur accorda ce qu’ils demandaient, et Hérode s’en fit un titre à la reconnaissance de son peuple. C’est aux Juifs de la Crète et de Pile de Mélos que s’adressa d’abord cet imposteur, originaire de Sydon, qui, au commencement du règne d’Archelaüs, se fit passer pour Alexandre, fils d’Hérode et de Marianne, et qui fut envoyé aux galères par les ordres d’Auguste3. A Rome aussi, depuis la prise de Jérusalem par Pompée, il y avait une colonie juive, établie dans un quartier distinct et qui vivait à l’abri de sa propre juridiction. Elle était composée, au temps d’Auguste, de huit mille personnes, qui se joignirent aux députés venus de Jérusalem pour demander, après la mort d’Hérode, l’abolition de la royauté. Elle jouissait auprès de l’empereur d’une telle protection que, quand la distribution des vivres devait avoir lieu le samedi, il ne manquait point de la faire remettre au lendemain. Elle fut moins bien traitée par Tibère, qui, prenant pour prétexte les méfaits d’un misérable déjà chassé de son pays par la crainte d’un juste châtiment, expulsa de Rome tous les Juifs qui l’habitaient et en exila quatre mille dans l’île de Sardaigne. Ils ne tardé-
* Josèphe, Antiq., liv. xvi, ch. 4.
1 Ubi supi'à, liv. xvii, ch. 14.
rent pas, selon toute apparence, à rentrer ou à être remplacés, puisque, sous le règne de Claude, nous les voyons expulsés de nouveau. Ce sont deux de ces exilés, Aquila et sa femme Priscelle, que saint Paul rencontre à Corinthe'. Peu de temps après, ils durent rentrer encore; car, dès son arrivée à Rome, l’apôtre des Gentils essaya de les convertir.
La dispersion des Juifs avant l’ère chrétienne est attestée à chaque ligne et se montre à nous encore plus complète dans les Actes des Apôtres. Nous y lisons dès le début1 2 que, dans les jours de fête, Jérusalem voyait accourir dans son sein des Juifs de toutes les langues et de toutes les nations, Judaei ex omni natione quæ sub cœlo est, des Parthes, des Mèdes, des Élamites, des habitants de la Mésopotamie, de la Cappadoce, du Pont, de la Phrygie, de la Pamphilie, de l’Égypte, de la Lybie, de l’Arabie, de la Cilicie, de la Crète, de Rome. Les apôtres eux-mêmes appartenaient à ces contrées. Paul était de Tharse, en Cilicie, et parlait grec, quoique disciple de Gamaliel ; Barnabé était de Plie de Chypre, et Nicolas d’Antioche. Avant de prêcher l’Évangile aux nations, Paul voulut le faire accepter des Juifs, et il allait discuter avec eux, le jour du sabbat, dans les nombreuses synagogues dont il nous révèle l'existence, non-seulement dans les contrées qui ont déjà été citées, mais dans toutes les villes de la Macédoine et de la Grèce proprement dite, à Philippes, à Thessalonique, à Bérée, à Athènes, à Corinthe. Il en rencontra encore un plus grand nombre
1 Act. apost. (XVIII), 2.
1 Ch. il, v. 5 et 9.
à Salaminc, à. Éphèse, en Lycaonie, en Pisidie et dans toute l’Asie Mineure.
On voit clairement que les juifs, à cette époque, étaient déjà depuis longtemps une société religieuse plus qu’une société politique, ou, comme on dirait aujourd’hui, une Église plus qu'une nation. Le véritable lien qui les unissait entre eux, ce n’était pas l’identité de patrie et de gouvernement, mais l'identité de croyance. Toute patrie, tout gouvernement leur étaient bons, qui leur laissaient l’exercice de leur culte ; et Jérusalem, qu’ils allaient visiter de tous les points de la terre, où ils envoyaient chaque année le tribut de leurs offrandes, c’était la ville sainte, la métropole de leur foi, et, à cause du temple renfermé dans ses murs, la résidence môme de l’ Éternel, non la capitale de leur empire. 11 en faut dire autant de leur race, qu'ils s’efforçaient de conserver sans mélange, afin de ne pas Introduire il leur foyer un culte étranger. C’est il ce point de vue purement religieux qu’il faut maintenant les considérer, si l’on veut pénétrer dans leur vie intérieure et voir de quels éléments se composait la nation avant de périr sous le coup de la puissance romaine.