ÉTAT RELIGIEUX
Quçind on compare entre eux les monuments sacrés et les traditions des Juifs, les livres de Moïse avec ceux des prophètes, les livres des prophètes et les hagiographes avec les maximes des scribes et des docteurs, et celles-ci, à leur tour, avec la version grecque dite des Septante ou la version chaldaïque d’Onkelos, on voit clairement que la religion de ce peuple n’est pas restée immobile ; mais qu’elle s’est développée et modifiée à l’aide du temps; qu’elle a suivi le cours des événements; qu’elle a reçu l’influence des civilisations étrangères, et qu’enfin la discussion et l’étude, prenant la place de l’inspiration et de la foi, ont produit les différentes sectes dans lesquelles elle s’est divisée.
Nous avons montré ailleurs ' que le dogme le plus essentiel de la religion mosaïque, celui qui définit les attributs de la nature divine, ne présente ni ce caractère de nationalité, ni ces idées anthropomorphiques qu’on a cru y découvrir. Lo Dieu qui s’est révélé sur le mont
' Le Droit chez les anciennes nations de l'Orient .
Oreb, !e Dieu qui a fait entendre sa voix terrible du haut du Sinaï, n’est pas seulement le roi et le protecteur d’ Israël ; il est le créateur du ciel et de la terre, l’auteur de. la vie et de la mort, le juge aussi bien que le maître de l’univers. S’il est obligé quelquefois pour se faire entendre d’un peuple encore rude et ignorant, de parler le langage d’un roi mortel ; si, dans les visions qu’il envoie à ses prophètes, il ne repousse pas les voiles de l’imagination et de la poésie, cela n’empêche pas qu’il ne soit, selon les expressions qu’il inspire k son législateur, le Dieu des esprits, l’Être éternel, l’Être infini, par conséquent immatériel, qu’il est défendu de représenter par aucune image, qu’il est criminel de montrer sous la forme d’aucun des êtres qui vivent au ciel et sur la terre, et dont les langues infirmes de l’homme ne peuvent rien affirmer, sinon qu’il est celui qui est.
Nous avons fait justice aussi de l’opinion qui reproche à Moïse d’avoir méconnu l’unité du genre humain. Nous avons établi par des textes irrécusables et par l’histoire comparée des plus anciennes législations, que c’est lui, au contraire, qui le premier a introduit dans le monde cette sainte croyance, en enseignant que tous les hommes, sans distinction de race, descendent d’un même couple ou sont les enfants d’un même père, créé lui-même k l’image de Dieu; que c’est lui qui a dit encore le premier : « Aime ton prochain^comme toi-même ; aime l’étranger comme toi-même ; fais du bien à ton ennemi ; ramène à celui qui te hait son âne ou son bœuf égaré ; aide-lui à décharger son âne ou son bœuf succombant sous le fardeau. » Mais ces points capitaux mis hors de doute, il nous en reste d’autres à examiner, qui ont éga-
lement leur importance et ne sont pas moins dignes d'intérêt. Le premier de tous c’est la foi à la vie future.
C’est en vain qu’on chercherait dans toute l’étendue du Pentateuque le dogme de l'immortalité, sans lequel cependant la justice n’existe pas, sans lequel aussi la Providence se trouve bornée au monde physique. On rencontre bien çàetlà, comme un vague pressentiment d’une autre existence, comme une tradition confuse d’un royaume des ombres, où chacun, après la mort, se réunit ii son peuple, où Jacob veut descendre en pleurant \ers son fils; jamais l'idée morale des récompenses et des châtiments d’un monde supérieur à celui où nous vivons. Ce n’est qu’à mesure qu’on avance dans l’histoire du peuple hébreu que cette croyance nous apparaît sous une forme de plus en plus claire. Saül fait évoquer par la pythonisse d’Endor l’ombre de Samuel, qui dit au roi : « Demain, toi et tes fils, vous serez avec moi '. » On trouve une distinction formelle entre le sort réservé aux bons et celui qui atlend les méchants, dans ces paroles adressées à David : « L’àme de mon maître sera enveloppée dans le faisceau de vie, auprès de Jéhovah ton Dieu, et il fera tournoyer l’àme de tes ennemis dans le creux de la fronde J. » Le livre du prophète Isaïe, après avoir annoncé la chute du roi de Babylone, nous montre l’abîme ( scheôl ) qui tremble et les ombres ( rephaïm ) qui s’agitent à l’arrivée du tyran. Enfin, dans l’Ecclésiaste, ouvrage u une date évidemment postérieure, on lit ces paroles significatives : « Que la poussière retourne
* Samuel, liv. u, ch. 23, v. 19.
1 Ibid., ch. 25, v. 2.
UH L’ÉTAT POLITIQUE CT RELIGIEUX DE LA JUDÉE 287 à la terre comme elle était, et que l’esprit retourne à Dieu, qui l’a donné. » Mais, dans aucun de ces passages, on ne trouve encore l’idée nettement exprimée d’une existence indépendante de la matière, d’une àme complètement libre des formes et des conditions du corps, d’une immortalité purement spirituelle, telle que la comprennent Socrate et Platon. Ce n’est guère que dans les monuments de la tradition que cette pensée s’oITre à nous pour la première fois. « 11 n’en est pas, dit le Talmud, du monde futur comme de ce monde-ci. Il n’y a, dans le monde futur, ni manger, ni boire, ni procréation, ni négoce, ni envie, ni haine, ni passion ; mais là les justes sont assis, la tète couronnée, et jouissent de la splen- » deur de la majesté divine. » Ces expressions sont encore trop figurées, sans doute ; mais on n’en peut contester le sens éminemment spiritualiste, celui qui s’est développé avec le temps et qui a été accepté sans partage par toutes les opinions sorties du judaïsme.
Ni Moïse, ni les prophètes qui lui ont succédé ne font mention de la résurrection des morts. Ézéchiel 1 nous montre, dans une de ses visions, des ossements qui se couvrent de chair et qui renaissent à la vie ; mais il a soin de nous dire lui-même que ce n’est là qu’un symbole de la future résurrection du peuple hébreu, alors exilé dans l’Assyrie. « Fils de l’homme, ccs osse- » ments sont toute la maison d’Israël ; car voici ce qu’ils • disent : — * Nos os sont séchés ; notre espoir est perdu;
» c’en est fait de nous. Prophétise et dis-leur : — Ainsi » parle le Seigneur éternel: — «Voici que j’ouvre vos
* Ch. 37.
» tombeaux, et que je vous ramène sur la terre d’Israël. • La croyance à la résurrection est exprimée pour la première fois dans les deux derniers versets du livre de Daniel ' : « Et beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront ; ceux-ci pour la vie éternelle et ceux-là pour l’opprobre et la honte éternelle. * Quand on songe que le livre de Daniel a été écrit au plus tôt à la fin de l’exil de Babylone, c’est-à-dire dans le temps où Zoroastre accomplissait sa mission, on ne saurait douter qu’il ne se soit inspiré de la religion des Perses, qui compte au nombre de ses dogmes fondamentaux le jugement dernier et la résurrection universelle. Comme ces idées avaient pris racine dans la foi du peuple, les auteurs' de la Mjschna jugèrent utile de les consacrer en disant : « Quiconque nie que la résurrection des morts soit enseignée par la loi (le Pentateuque) n’a point part à la vie future 2 » .
Lorsque Moïse parle des anges, c’est toujours d’une manière vague et confuse, sans nous donner aucune idée de leur nature, ni du rang qu’ils occupent dans la création, sans les soumettre à aucune hiérarchie, sans distinguer entre les bons et les mauvais anges. Satan nous apparaît pour la première fois dans le livre de Job, c’està-dire dans un récit dont les événements se passent en Chaldée, avec des attributs bien incomplets et avec un rang tout à fait semblable à celui des autres esprits qui forment la cour céleste. Ce n’est qu’après le retour de la captivité que les anges et les démons, distribués
• Ch. 22 , v. 12 et 13.
* Daniel, ch. 10, v. 13. 30et21 ; ch. 12, v. 1.
DE L’fiTAT POLITIQUE ET RELIGIEUX DE LA JODfiE S8S
en plusieurs classes, et subordonnés entre eux selon la diversité de leurs fonctions, commencent à jouer un rôle de plus en plus important dans les écrits et les traditions des Juifs. Personne, avant Daniel, n’avait parlé de Gabriel et de Michaël , n’avait signalé dans les cieux un génie particulier ou un prince chargé de veiller sur chaque empire de la terre : l’un sur la Perse, un autre sur la Grèce. Nous retrouvons les mêmes croyances avec beaucoup plus de développement dans les traditions qui ont eu cours après les prophètes et dans les récits de l’Évangile. La kabbale surtout leur a fait une grande place. Or, on sait qu’il en est de même dans la religion des Perses. Le Zend-Avesta nous fait voir partout l’action des bons et des mauvais anges, des esprits de lumière et des esprits de ténèbres, les uns ministres de Dieu ou d’Ormuzd, les autres d’Ahrimane ou de Satan. On pourrait même reconnaître les sept Amschaspands, ou princes des esprits purs, dans les sept anges de l’Apocalypse Le Talmud, tout en faisant remonter jusqu’à Moïse la croyance aux anges, comme il y fait remonter le dogme de la résurrection, constate qu’elle s’est modifiée pendant l’exil. « Nos ancêtres, dit-il s, ont rapporté de Babylone les noms des anges et les noms des mois. »
La philosophie grecque a laissé dans le judaïsme des traces moins nombreuses assurément, mais non moins sensibles que les doctrines religieuses des Chaldéens et des Perses. C’est dans les relations multipliées qu’ils en-
' Ch. 8, v. 2.
1 Talmud de Jérusalem, Rase h haschuna. ch. 1.
tretinrent avec les Grecs d’Alexandrie, sous la domination des Ptolémées, que les Juifs ont puisé, sans doute, l’idée de la métempsycose ( guilgoul hanneschamot) , que les traditions rabbiniques associent quelquefois au dogme de la résurrection ; que la kabbale a acceptée dans un sens tout spiritualiste, et dont on trouve des vestiges jusque dans l’Évangile. On lit, en effet, dans l'Évangile de saint Jean1 : « En passant, Jésus vit un homme qui était aveugle de naissance, et ses disciples lui demandèrent : « Pour quel péché cet homme est-il né aveugle? Est-ce pour les siens ou pour ceux de ses parents ? » Évidemment, s’il était né aveugle pour ses propres péchés, ce ne pouvait être que pour ceux qu’il avait commis dans une vie antérieure. Telle est la croyance qu’un célèbre docteur du x' siècle, rabbi Saadia, chef de l’Académie thalmudique de Sora, en Perse, rencontra encore chez un certain nombre de ses coreligionnaires. C’est aussi aux Grecs d'Alexandrie que les Juifs ont dû la connaissance de l’idéalisme de Platon, dont l’influence se trahit à chaque pas dans la version dite des Septante, composée vraisemblablement par plusieurs auteurs, sous le règne dePtolémée Philadelphe, entre 28A et 247 ans avant Jésus-Christ. La tâche qu’on paraît surtout se proposer dans cette traduction célèbre, également chère aux chrétiens et aux juifs, et regardée presque comme une œuvre d’inspiration divine2, c’est d’effacer dans la Bible toute trace d’anthropomorphisme, de représenter
* Ch. 9, v. 1 et 2.
» Voir le récit de Josèphe, Antiquités, liv. xn. ch. 2. A ce récit, déjà très-peu vraisemblable, Philon et le Talmud ajoutent des circonstances qui le rendent encore plus merveilleux.
comme une vision ou un symbole tout fait qui paraît contraire à la nature divine ; de faire intervenir, à la plp.ce de Dieu lui-même, dans l’œuvre de la création et dans l’histoire des hommes, la raison éternelle ou divine, le Logos, le Verbe. C’est lui, le Verbe, qui a tiré le monde du chaos, qui l’a rendu visible, qui lui a donné le nombre, les proportions, l’harmonie; qui a inspiré les prophètes et dicté la loi. On reconnaît les mêmes idées dans \' Ecclésiastique, composé environ deux siècles avant notre ère, par Jésus, fils de Sirah, ou Yeschoua-ben-Sira-ben-Éliézer. On les reconnaît dans le livre de la Sagesse , qui appartient probablement à la même époque, et même dans un ouvrage écrit en Palestine, sous l’influence des pharisiçns; dans la version chaldaïque d’Onlcelos. Onkelos était, comme saint Paul, disciple de Gamaliel, un des docteurs les plus vénérés de l’école pharisienne'. 11 n’est pas moins attentif que les auteurs de la traduction alexandrine à éviter toute expression anthropomorphique et à remplacer partout l’action immédiate de Dieu par celle du Verbe, désigné sous le nom de Mêimra.
Pendant que le dogme revêtait ainsi une expression plus élevée et plus pure, une révolution semblable s’accomplissait dans la morale. Les devoirs généraux de l’homme, ceux que la raison et la nature lui prescrivent envers lui-même, envers ses semblables, prenaient une profonde racine de plus en plus marquée sur la constitution particulière du peuple hébreu, sur ses lois politiques, civiles, liturgiques et disciplinaires. Après avoir
• Actes des Apùtres, ch. 5, v. 34; ch. 22. y. 3.
lu dans le] Lévitique la longue énumération des sacrifices et des offrandes commandés par Moïse, on est étonné de ces paroles sorties de la bouche d’Isaïe : « Que me font à moi vos nombreux sacrifices? dit l’ Éternel. Je suis rassasié des holocaustes des béliers et de la graisse des veaux ; je n’ai pas besoin du sang des taureaux, des brebis et des boucs.... Otez de devant mes yeux l’iniquité de vos actions ; cessez de faire le mal. » Les prophètes plus récents et le Psalmiste ne parlent pas un autre langage. » Est-ce que je mange la chair des taureaux ? est-ce que je bois le sang des boucs ? Offre à Dieu ta reconnaissance ; invoque-moi le jour du malheur. »
Les auteurs du Talmud ont très-bien aperçu ce mouvement et l’ont défini à leur manière dans un passage curieux que nous allons traduire. « Les six cent treize pré- » ceptes de Moïse ont été réduits par David à onze : agir » avec intégrité, exercer la justice, être vrai dans son » cœur, ne pas employer sa langue à la calomnie, ne pas » nuire à son semblable, ne pas humilier son prochain,
» mépriser ce qui est méprisable, honorer ceux qui crai- » gnent Dieu, ne pas prêter son argent à usure, même à » un étranger, et ne pas se laisser corrompre pour con- • damner l’innocent. Isaïe les a ensuite réduits à six :
» Marcher dans le chemin de la vertu, parler avec droi- » ture, repousser un gain illicite, secouer sa main pour » qu’eile ne retienne pas de dons corrupteurs, boucher » ses oreilles pour ne pas entendre des propos sangui- » naires, fermer ses yeux pour ne pas voir le vice. Mi- » chas les a ensuite réduits à trois : Exercer la justice,
» aimer la vertu, marcher avec humilité devant Dieu.
» Ensuite Habakouk les a résumés dans ces paroles : Le » juste vivra par la .foi '. » Il faut joindre à ces citations la sentence d’un pharisien célèbre, qui vivait sous le règne d’Hérode, à peu près un demi-siècle avant la prédication de l’Évangile. Un païen alla un jour trouver Hil— lel et lui déclara qu’il était prêt à accepter la loi de Moïse, si on pouvait la lui faire connaître en quelques mots. « Ce que tu n’aimes pas pour toi, répondit le docteur, ne le fais pas à ton prochain : c’est là toute la loi ; le reste n’en est que le commentaire J. » Nous ne sommes pas loin, comme on voit, de la définition à laquelle on s’est arrêté plus tard : « Aime Dieu par-dessus tout, et ton prochain comme toi-même. » Malgré cette préférence accordée à la morale, les lois cérémonielles étaient toujours observées, et même se multipliaient indéfiniment au nom de la tradition ; mais elles ne formaient en quelque sorte que l’enceinte extérieure de la religion, ou, comme disaient les docteurs de la grande synagogue, la Haie de la Loi ( seyag lathora).
On conçoit maintenant que ces modifications et ces éléments nouveaux, intervenus successivement dans le judaïsme, ont dû appeler une comparaison entre son origine et son état présent ; ont dû porter les uns à régler tout ce qui n’est pas formellement exprimé dans l’Écriture ; ont dû pousser les autres à conserver au nom d’une tradition divine, les dogmes nécessaires ou déjà enracinés dans les masses et, entre ces deux partis contraires toujours livrés à la dispute, ont dû faire naître le
i Talmud de Babylonc, Maccoth, f° 24, 72.
1 Talmud de Babylone, traité Schabbath, (° 31, recto.
besoin d’une vie calme et sainte, passée dans l’exercice de la charité et dans les douceurs de la contemplation. C’est, en effet, ce qui arriva ; car telle est l’origine des trois sectes qui prirent naissance chez les J uifs dès le commencement du règne des Machabées : les Pharisiens, les Saducéens et les Esséniens.
Les pharisiens ( pérouschim en hébreu, en chaldéen périschin) , c’est-à-dire les hommes séparés de la foule ou distingués, étaient ainsi appelés parce qu’ils prétendaient être plus instruits et plus pieux que les autres L’étude constante qu’ils faisaient des Écritures leur a aussi valu le nom de scribes ( sophrim , grammaleis) et de docteurs de la loi ( nomoclidaschaloï ). En tout cas, les scribes et les docteurs étaient tous pharisiens. Le fondement commun de toutes leurs doctrines, c’est qu’il existe une tradition ou loi orale, révélée sur le mont Sinaï, comme la loi écrite, transmise sans interruption de bouche en bouche, et qui se rattache au texte des livres saints par un système d’interprétation également traditionnel, également révélé à Moïse. On comprend sur-lechamp ce qu’un pareil principe peut donner de liberté pour multiplier les préceptes et expliquer les dogmes selon les besoins de chaque temps. Tout le monde sait avec quelle autorité et par quelle suite d’institutions il a conservé, après la ruine de Jérusalem, parmi les Juifs dispersés, l’unité religieuse. 11 suffit de rappeler ici les croyances générales que les pharisiens appuyaient sur cette base : 1° Ils admettaient tout ensemble la liberté humaine et le fatalisme religieux. L’homme, d’après leur
• Josèplie, Antiquités, liv. xn, ch. 3.
opinion, était libre de choisir entre le bien et le mal, de se résigner ou non aux décrets de la Providence ; mais tout le reste se faisait par ordre de Dieu, et par conséquent était réglé de toute éternité. De là cette sentence des rabbins : « Tout est dans les mains de Dieu, excepté » la crainte de Dieu. » 2° Ils regardaient l’âme comme immortelle et pensaient qu’en quittant cette vie elle était punie ou récompensée comme elle l’avait mérité par ses actions. Les âmes des méchants étaient retenues éternellement dans un lieu de douleur appelé Gué-H innom, ou la vallée de Hinnom (hGéhenne), du nom d’une vallée tristement célèbre où l’on brûlait, en l’honneur de Moloch, des sacrifices humains. Lesàmesdes gens de bien, aprèsavoir goûté une vie bienheureuse dans une partie du ciel, désignée sous le nom de Jardin d’Eden (Gan-Èden), devaient venir la continuer sur la terre, revêtues d’un nouveau corps. C’est ainsi qu’à l’idée de l’immortalité s’alliait chez eux le dogme de la résurrection, que la tradition imposa plus tard comme une condition d’orthodoxie. .‘i“ Il faut leur attribuer également, quoique Josèphe n'en fasse pas mention, la croyance aux anges ( malachirn ) et aux démons ( schédim ) , aux esprits impurs ( rouchoth ) , qui tiennent une si grande place dans les traditions rabbiniques et dans le Nouveau Testament. D’ailleurs nous trouvons dans les Actes des Apôtres 1 l’affirmation positive que cette croyance était un des points par lesquels les pharisiens se distinguaient des saducéens. C’est à eux, sans doute, qu’on doit les noms qui figurent alors dans la milice céleste et infernale. Toutes ces doctrines,
ÊTl DES OKI ENTALES
ils savaient les l'aire respecter, non-seulement par leur connaissance des Écritures, bien supérieure à celle des autres sectes, mais par l’austérité de leur vie, qui donna à Josèphe l’idée de les comparer aux stoïciens, par leur attachement inflexible aux cérémonies extérieures du culte, par leurs habitudes de jeûne et de pénitence et par l’opiniâtreté qu’ils apportaient à toutes choses. Il fallait, en effet, que cette secte eût bien de l’autorité et du prestige pour avoir gagné l’historien Josèphe; pour avoir fait dire à saint Paul, même après sa converson : « Je » suis pharisien, fils de pharisien '; » pour avoir entraîné après elle toute la nation et laissé son empreinte sur toutes les institutions du judaïsme. Mais il était naturel que, pour entrer en partage de ses honneurs et de son influence, on abusât de son nom, on outrât ses principes, on se parât, en les exagérant, de ses pratiques austères. Voilà ce qui donna naissance à une foule de faux pharisiens ou, comme les appellent les rabbins, de pharisiens en peinture ( cebouim ), pour lesquels le Talmud n’est pas moins sévère que l’Évangile, et dont il signale différentes classes en leur imprimant le sceau du ridicule3. Voilà comment le nom même de pharisien, devenu synonyme d’hypocrite, fut répudié par ses héritiers.
Les saducéens sont juste l’antipode des pharisiens, car tout ce que l’on vient de voir affirmé par ceux-ci, les premiers le niaient; et de même qu’on disait chez les Grecs que si Chrysippe n’avait, pas existé, il n’y aurait pas eu de Carnéade , on pourrait dire ici que , sans les
1 Ubi supra, v. 6.
3 Talmud de Babylone, traité Sota, f8 22, ver*o.
DE L'ÉTAT lOLITlQUE ET KEL1GIEUX DE LA JUDÉE 297
pharisiens, il n’y aurait pas eu de saducéens. Les saducéens rejetaient toute tradition et toute loi orale, n’admettant comme matière de foi que ce qui est formellement énoncé dans l’Écriture, et, comme obligation, que ce qui est défendu ou commandé dans les cinq livres de Moïse. De là la rigueur inintelligente qu’ils apportaient dans l’exécution des lois, car on rapporte 1 * * qu’ils appliquaient à la lettre la loi du talion, prescrite par le législateur des Hébreux, tandis que les pharisiens, au nom de la tradition, l’ interprétaient dans le sens d’une composition pécuniaire. Les saducéens rejetaient l’idée d’une intervention divine ou de la prédestination dans les affaires humaines. « Ils soutiennent, dit Josèphe 5, que toutes nos actions dépendent absolument de nous, que nous sommes les seuls auteurs de tous les biens et de tous les maux qui nous arrivent, selon que nous suivons un bon ou un mauvais parti. » De là la dureté avec laquelle ils jugeaient les personnes et qu’ils apportaient également dans l’exercice de l’autorité et dans les relations de la vie. Nous en avons un exemple remarquable dans les Actes des Apôtres 5 ; car, tandis que le grand prêtre, qui était saducéen, poursuivait les disciples de Jésus avec la dernière rigueur, le pharisien Gamaliel, se confiant dans les desseins de la Providence, fit entendre ces sages paroles : « Si cette entreprise ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira elle-même; si elle vient de Dieu, vous ne pourrez la détruire, et vous serez
1 MeghiUath T honni th, ch. 10.
> Antiquités, liv. xm, ch, 9.
a Ch. 6, v. 17, 34etsuiv.
en danger de combattre contre Dieu. * Les saducéens, enfin, rejetaient l’immortalité de l’àme, la résurrection des corps, les récompenses et les châtiments d’une autre vie, l’existence des démons et des anges, au moins dans le sens qu’on y attachait généralement, et celle de tout être spirituel, à l’exception de Dieu '. Encore n’est-on pas sur de leur opinion sur ce dernier point, et rien ne défend la supposition que, prenant tout au pied de la lettre dans les livres saints, ils n’aient adressé leur culte à un Dieu matériel.
Les saducéens ( caddaukim ) ou baïthosiens, comme on les appelle quelquefois, tiraient leur nom de Sadok et de Baïthos, considérés tous deux comme les fondateurs de la secte. Voici, d’après* les traditions rabbiniques, comment naquit leur doctrine: ils entendirent un jour leur maître, Antigone de Socho, disciple lui-même de Simeon le Juste, enseigner cette maxine : « Ne ressemblez pas à des serviteurs qui travaillent pour leur maître en vue d’une récompense, mais soyez comme des serviteurs qui travaillent sans attendre aucune récompense ; alors la crainte de Dieu sera sur vous 1 2. » Au lieu d’y voir un précepte d’amour divin et de piété désintéressée, ils en conclurent qu’il n’y avait ni peines ni récompenses à attendre de Dieu et que la vie future n’existait pas. Mais il est difficile d’admettre cette explication quand on songe que les saducéens ne niaient pas seulement la vie future, mais tout ce qui ne s’accorde pas avec la lettre et ne tombe point sous les sens. Si leurs adversaires ont
1 Actes des Apôtres, ch. 23, v. 8.
* Mischna, Pirké Aboth, ch. 1.
DE L’ÉTAT POLITIQUE ET RELIGIEUX DE LA JUDÉE 289 été comparés aux stoïciens, ne pourrait-on pas reconnaître en eux les épicuriens de la Judée? Ils sont aussi, sous un autre rapport, comme une anticipation des karaïtes et une sorte de protestants hébreux.
Les esséniens ou esséens (en syriaque, asaija , c’est-àdire les médecins, ou hasaya , les pieux), étaient plus qu’une secte ; ils formaient une association, une véritable communauté religieuse, composée, au tempsde Josèphe', de quatre mille membres, et qui se proposait avant tout la pratique delà piété et de la vertu, la pureté des moeurs, la victoire de l’àme sur ses passions. Adonnés à la culture de la terre et à l’exercice de la médecine, les seules professions autorisées parmi eux, ils possédaient en Palestine un certain nombre d’établissements, réunis sous une même règle, liés par une étroite solidarité, où ils vivaient et travaillaient en commun, mettant en commun tous leurs biens, sous l’administration des prêtres, membres de la communauté, afin de n’avoir dans leur sein ni pauvres ni riches. Ils ne voulaient pas non plus d’esclaves, ni même de domestiques libres; ils pensaient que tous les hommes sont nés égaux, et se servaient les uns les autres. La plupart d’entre eux, et non pas tous, comme le dit Pline, renonçaient au mariage, regardant la présence des femmes comme un obstacle au silence des passions. Ils pourvoyaient alors à l’avenir de l’association en adoptant des enfants étrangers. Ils faisaient abnégation de leur volonté autant que de leurs biens; car leurs occupations, leurs repas, leurs prières, leur sommeil, tout était soumis à la règle, et la seule action
1 Antiquités, liv. xvm, ch. 2; Guerre des Juifs, liv. xxi, ch. 8.
ÉTUDES OHIENT ALES
qui leur fût permise sans les ordres de leurs supérieurs, c’était l’exercice de la charité. Encore fallait-il que le malheureux qu’ils secouraient ne fût pas de leur famille. Us assistaient peu aux cérémonies publiques du temple, mais ils observaient dans leur intérieur des cérémonies particulières, encore plus multipliées et plus minutieuses que celles des pharisiens. Le repos du sabbat, par exemple, était gardé par eux avec une rigueur extrême : c’était l’ascétisme du cénobite , joint à la piété du fidèle . Us avaient cela de commun avec une secte chrétienne de nos jours, qu’ils regardaient le serment comme une chose sacrilège, et, excepté celui qui leur tenait lieu de profession le jour où ils étaient reçus dans leur ordre, ils n’en prêtaient* jamais. Au reste, leur parole avait la même valeur aux yeux de leurs concitoyens. II érode luimême, en montant sur le trône, les dispensa du serment de fidélité, qu’il exigeait avec tant de rigueur des pharisiens.
Mais cette organisation monastique, cette pureté de mœurs, cette charité en action, n’étaient pas les seuls traits distinctifs de la secte, elle avait aussi sa doctrine particulière. D’abord en acceptant les croyances des pharisiens sur la Providence divine et l’immortalité de l’âme, elle les élevait en quelque sorte à une spiritualité plus haute et les poussait par l’exagération jusqu’au mysticisme. Ainsi, d’après Josèphe1, elle n’admettait pas seulement l’intervention de la Providence dans les événements de ce monde ; elle lui sacrifiait absolument tout, sans réserver la liberté humaine, c’est-à-dire qu’elle
* l'bi supra.
DK L'fîTAT POLITIQUE ET RELIGIEUX DE LA JUDfiE 301
s’avançait jusqu’au fatalisme ou à la doctrine désespérante de la prédestination. Cependant il vaut mieux croire au témoignage de Philon selon lequel, par une application anticipée de l’idée de la grâce, elle faisait remonter à Dieu tout ce qui est bien, par conséquent nos bonnes actions, et laissait à l’homme la responsabilité du mal. Non content de croire à l’immortalité, elle supposait aussi la préexistence des âmes, comme il est permis de l’aflirmer d’après un passage de Josèphe. « Les esséniens, » dit-il, croyaient fermement que, comme nos corps sont » mortels et corruptibles, nos âmes sont immortelles et in- » corruptibles ; que, descendues de l’éther le plus subtil et » attirées vers nos corps par un certain charme naturel, » elles y restaient enfermées comme dans une prison, » mais que, délivrées de ces liens charnels comme d’un » long esclavage, elles reprenaient avec joie leur essor » vers le ciel. » Évidemment, pour qu’il en soit ainsi, il faut que l’àme ait précédé le corps et vécu d’une autre vie avant de connaître celle-ci.
En admettant l’existence des anges, les esséniens leur imposaient des noms et probablement des attributs nouveaux que leur serment leur interdisait de révéler aux profanes. Indépendamment de ces dogmes connus, ils en avaient d’autres qui ne pouvaient franchir le cercle de leurs réunions et sur lesquels les deux historiens cités plus haut nous ont laissés dans une profonde ignorance. On trouve pourtant dans Philon des motifs de supposer que cette partie de leur doctrine était relative à Dieu et à l’origine des choses. Déduite des livres saints par le
‘ Quod omnis probus liber.
procédé artificiel de la méthode allégorique, elle devait former tout un système de théologie spéculative dont nous n’avons vu que les conséquences. Dans un temps où l’art de guérir faisait essentiellement partie de la théologie, nul doute que la médecine exercée par lesesséniens et qu’ils étudiaient, non dans la nature, mais dans les livres anciens, ne fût une application de leurs idées générales sur les esprits, sur les anges et sur les rapports de Dieu avec le monde. Telle est du moins la médecine des kabbalistes, dont les croyances, sur plus d’un point, nous font penser à celles des esséniens. Enfin, aucun des caractères qui constituent le mysticisme ne paraît avoir manqué à cette association fameuse, pas même le don de prophétie, auquel elle croyait pouvoir atteindre par une vie ascétique et contemplative, et que personne ne songeait à lui contester. L’auteur de la Guerre des Juifs lui attribuc.plusieurs prédictions qui se sont réalisées.
Ces trois sectes se sont développées simultanément sur le sol de la Judée, pour ainsi dire en regard et sous l’influence l’une de l’autre. Mais il en est deux autres qui, semblables à des rameaux détachés du judaïsme, ont fini par s’écarter du tronc paternel, l’une au point de lui devenir étrangère, et l’autre profondément hostile : ce sont les alexandrins, ou, comme on les appelle encore, les juifs hellénistes, et les samaritains.
Les Juifs, transplantés à Alexandrie dès le temps d’Alexandre le Grand et de Ptolémée Soter, et les colonies qui vinrent successivement sejoindre à eux, n’ont jamais ' eu l’intention de former une secte à part ; mais, familiarisés de bonne heure avec la langue, avec la civilisation,
avec la philosophie des Grecs, en même temps qu’ils devenaient étrangers au mouvement intellectuel et religieux de leurpays, leurs croyances ont revêtu un caractère particulier, et eux-mêmes se sont trouvés tout à coup comme isolés de leurs frères. Le temple construit par Onias, à Léontopolis, et que Vespasien fit détruire, leur servait de centre commun et, tout à la fois, de prétexte pour rester éloignés de Jérusalem. Mêmequand ils se rendaient en pèlerinage dans la ville sainte, ils se réunissaient, sans doute parce qu'ils n’entendaient pas la langue de leurs aïeux, dans une synagogue particulière*. Cette même ignorance de la langue sacrée, comme nous le voyons par l’exemple de Philon, le plus savant d’entre eux, les condamnait à ne connaître les livres canoniques que par la version des Septante. Or, on connaît déjà les doctrines qui se révèlent dans cette antique traduction ; on sait ce qu’elle doit à l’influence d’une philosophie étrangère, et les auteurs de la Mischna ne devaient pas l'ignorer, puisqu'ils préféraient à la version des Septante, et même à la paraphrase d’Onkelos, la traduction littérale d’Aquila, Grec converti au judaïsme et parent, dit-on, de l’empereur Adrien. Le même esprit, les mêmes idées percent de plus en plus dans les autres écrits composés par des Juifs alexandrins, surtout dans les ouvrages de Philon et dans les fragments qui nous restent d’Aristobule1 * 3 ; mais nulle part ils ne jouent un aussi grand rôle et ne se produisent sous une forme aussi
1 Actes des Apètres, ch. 6, v. 9.
1 Voyez ce nom dans le Dictionnaire des sciences philoso-
phiques.
SOi ÉTUDES OHIENTAI.ES
exaltée que dans la vie et la doctrine des thérapeutes.
11 existe sans doute plus d’une ressemblance entre les thérapeutes et les essénienç, et l’on a pu soutenir dans ces derniers temps, avec une grande apparence de vérité, que la seconde de ces deux sectes est née de la première ; mais les différences qui les séparent ne sont pas moins évidentes. Les thérapeutes n’étaient pas seulement des cénobites, mais des solitaires isolés du reste du monde, qui vivaient chacun dans sa maison, et ne se réunissaient que le jour du sabbat pour prier et méditer ensemble. Les villages qu’ils habitaient, composés de maisons dispersées, étaient toujours bâtis dans des lieux déserts. Le plus célèbre de ces établissements était placé sur les bords du lac Mœris. J .es thérapeutes ne mettaient pas leurs biens en commun ; ils s’en dépouillaient complètement en faveur de leurs parents et de leurs amis, avant d’embrasser le genre de vie qui les distinguait. Ils ne cultivaient pas la terre, comme les esséniens; ils ne cherchaient pas à se rendre utiles par une charité pratique ; mais toute leur existence se passait dans la contemplation ; ils ne vivaient, comme dit Philon, leur seul historien ' , que par l’âme. Aussi ne leur suffisait-il pas de commander à leurs passions, ils cherchaient à les éteindre et demandaient à Dieu, chaque jour, dans leurs prières, de les délivrer du poids du corps et de la chaîne des sens. De là, chez eux, la proscription absolue du mariage, le culte de la virginité, également observé par les hommes et par les femmes, car il y avait des femmes dans leur ordre ; enfin le mépris des sentiments qui nous
* De Vila contemplativa, édit. Mangey, t. XXII, p. 473 et stiiv.
attachent à la famille et à la patrie. Ils ne reconnaissaient pas d’autre père que Celui qui est dans les cieux, et se disaient citoyens de l’univers et du ciel. Ils ne prenaient d’aliments que ce qui était nécessaire pour ne pas mourir de faim : du pain, du sel et un peu d’hysope; de l’eau claire pour toute boisson. Encore ne mangeaient-ils pas tous les jours, mais tantôt deux fois, tantôt une fois par semaine. Leur science se traduisait tout entière en symboles et attachait des vertus à certains nombres, comme la philosophie des pythagoriciens. En un mot, ils ressemblaient beaucoup plus à des mounis de l’Inde qu’à des sectateurs de Moïse.
Les Samaritains, que les rabbins désignent toujours sous le nom de Cuthéens ( Couthim ) , et qui prirent euxmêmes dans la suite celui des Schomrim, c’est-à-dire les gardiens de la loi, formaient, jusqu’à la destruction de Jérusalem, moinsune secte qu’une nation rivale des Juifs, et cependant unie à leurs destinées par un même fond de croyances. Après la dispersion des dix tribus du royaume d’Israël, les colonies idolâtres, établies à leur place sur le territoire de Samarie, se mêlèrent avec les Israélites que l’exil avait épargnés et adoptèrent leur religion, c’est-à-dire le culte de l’ Éternel, restauré par Josias, en y associant leurs superstitions nationales, en gardant chacune le dieu de sa patrie. « Ils révéraient l’ Éternel, dit l’historien sacré', et servaient néanmoins leurs dieux à la manière des nations d’où ils avaient été exilés. » Telle est l’origine des Samaritains. Ils n’en eurent pas moins la prétention de passer pour les héritiers
1 I.es Rois, liv. xii, ch. 17, v. 33.
de la maison de Joseph, et après le retour des exilés, ramenés par Zorobabel, ils s’offrirent à concourir à la rééducation du temple. Repoussés par les Juifs, ils devinrent leurs ennemis irréconciliables, et une circonstance particulière ajouta à cette inimitié de race une rivalité religieuse. Manassé, frère du grand prêtre Yaddoua, ayant épousé la fille de Sanballate ou Sanaballète, gouverneur de Samarie, celui-ci, pour empêcher la répudiation de sa fille, exigée par toute la famille de Manassé, fit bâtir sur le mont Garizim, non loin de Sichem, aujourd’hui Naplouse, avec l’autorisation de Darius Codoman et plus tard celle d'Alexandre, un temple rival de celui de Jérusalem, où son gendre s’attribua la dignité de grand-prêtre. Une foule de mécontents, prêtres, lévites, gens du peuple, se réunirent à lui, et ce qu’on peut appeler le nouveau schisme de Samarie fut fondé , se grossissant chaque jour des observateurs négligents et des transfuges intéressés de la religion orthodoxe. Le temple du mont Garizim, élevé en l'an 332 avant Jésus-Christ, fut détruit par Jean Hvrcan, après avoir subsisté environ deux siècles. Mais le culte des Samaritains demeura debout, se distinguant du judaïsme par ces deux points capitaux : 1° il n’y a de livres saints et révélés que les cinq livres de Moïse et celui de Josué ; tous les autres écrits çompris dans la Bible, et, à plus forte raison, la tradition, doivent être considérés comme apocryphes et dépourvus de toute autorité ; 2" le lieu que Dieu a choisi pour y être adoré, et par conséquent la place légitime de son sanctuaire, ce n’est pas la montagne de Sion, mais celle de Garizim ; car, là, six tribus d’Israël ont prononcé des bénédictions en faveur des observateurs de la loi , tandis
DE L’ÉTAT POLITIQÜE ET RELIGIEUX DE LA JUDÉE 307 que, sur le mont Ébal, six autres tribus ont maudit ceux qui la violeraient1. Là encore Josué, après avoir traversé le Jourdain, fit bâtir un autel à l’Éternel avec les douze pierres sur lesquelles était gravée toute la loi, et qui représentaient les douze tribus. Pour donner à ce second article de leur foi une plus grande autorité, les Samaritains eurent soin d’introduire, partout où ils le jugeaient utile, le nom du mont Garizim, dans le texte du Pentateuque, qu’ils conservèrent jusqu’aujourd’hui dans l’ancienne écriture hébraïque, appelée maintenant le caractère samaritain. Pour tout le reste, dogmes, cérémonies etlois, lesSamaritains ne différaient pasdes Juifs. Ils proscrivaient l’idolâtrie et le culte des images, ne reconnaissant qu’un Dieu unique, immatériel, créateur du ciel et de la terre ; admettaient l’existence des anges, croyaient au dogme de l’immortalité de l’àme, bien qu’il ne soit pas expressément enseigné par le Pentateuque 2, et ne niaient que la résurrection des corps, introduite plus tard parmi quelques-uns d’entre eux*. Il est vrai qu’ils ne sont pas toujours restés fidèles à ces principes. Sous le règne d’Antiochus Épiphane, quand ils virent les cruautés exercées par ce prince pour introduire dans la Judée le polythéisme, ils se hâtèrent de lui écrire : « Nous ne sommes pas Juifs, et nous ne connaissons pas le Dieu des Hébreux ; nos ancêtres sont venus de Sydon pour s’établir dans ce pays, ainsi qu’il est écrit dans nos annales. *
* Deutéroo., ch. 27, et Josué, ch. 8, v. 30-35.
i Voyez Carmé Sctwmron, Introductio in iibrinn talifiudicutn de Samaritains, par Raphaël Kirchheim, in-8. Francfort-sur- Mein, 1851.
* Ubi supra.
Ils ouvrirent les portes de leur temple à Jupiter Olympien et se battirent contre la troupe héroïque des Macchabées, sous les drapeaux du roi de Syrie. Mais, bientôt rentrés dans le sein du mosaïsme , ils furent toujours confondus avec les Juifs, malgré la haine qu’ils professaient pour eux, et partagèrent leur sort, sous tous les gouvernements qui se succédèrent en Palestine, traités avec douceur par Alexandre le Grand ; exilés en grand nombre dans la Cyrénaïque et l’Égypte, par Ptolémée Soter ; encouragés et protégés par les Ptolémées, ses successeurs; réunis dans un royaume commun, sous le sceptre d’Hérode ; opprimés avec la même dureté par les gouverneurs romains , et enfin dispersés par Titus , en l’an 70 de notre ère, après la destruction de Jérusalem.
Si l’on veut connaître à présent le rôle politique de chacune de ces sectes ou l’influence qu’elle a exercée sur la nationalité et sur le patriotisme du peuple juif, on le trouvera parfaitement conforme à ses doctrines religieuses ; et il ne peut pas en être autrement ici où la nationalité sort tout entière de la religion, où l’ordre temporel est complètement subordonné à l’ordre spirituel.
11 faut écarter d’abord les Samaritains et les Alexandrins : les premiers comme des ennemis, les seconds comme des étrangers. Les Samaritains, en effet, adoptant le culte de l’Éternel et la législation de Moïse, n’ont p<is eu d’autre raison de se séparer des Juifs que l’antipathie de race que ce peuple leur témoignait et qu’ils leur rendirent avec usure. De là les deux principes sur lesquels leur secte était fondée : la substitution du (ïarizim àSion et le rejet de tous les livres saints autres que le Pentateuque; car il fallait transporter chez eux le
signe de l’élection, le sanctuaire légitime, et supprimer d’un trait les titres de leurs adversaires en accusant de fausseté les écrits oui les contiennent. La conduite des Samaritains a toujours été d’accord avec ce caractère négatif de leur constitution religieuse. La haine dont ils les poursuivaient en Palestine, en se liguant contre eux avec tous leurs ennemis , en irritant contre eux leurs maîtres communs, ils l’ont emportée dans l’exil et gardée dans le sein du plus profond abaissement. Mais une religion sans tradition et sans histoire, née d’une négation ou d’un sentiment d’envie, se trouve par avance frappée de mort. Ainsi la secte des samaritains, qui était jadis une nation, se trouve-t-elle aujourd’hui réduite à quelques familles. Quant aux juifs d’Alexandrie, des îles Ioniennes et de la Cyrénaïque, étrangers par les mœurs et par la langue à la patrie de leurs ancêtres, étrangers aussi par une partie de leurs croyances qui prirent un caractère tout philosophique et ne portent aucune trace des traditions de la Palestine, étrangers aux malheurs où la nation a été précipitée par son dernier acte de désespoir et à ce redoublement d’énergie et d’espérance, à cette solidarité de sentiments qui en fut la suite, ils vécurent encore quelques siècles d'une vie à part, puis disparurent, moissonnés par la persécution ou absorbés par l’Église grecque, dont les dogmes ne devaient point paraître essentiellement contraires à leurs idées. C’est parmi les juifs hellénistes en général que le christianisme naissant a fait ses plus nombreuses conquêtes.
Des trois autres sectes, les seules que le judaïsme puisse revendiquer entièrement, la plus faible par le nombre aussi bien que par l’influence, était celle des
saducéens. Elle se composait des hommes les plus riches
et les plus élevés par leur condition ; elle comprenait
dans son seing des princes du sang royal, des rois et
même des grands-prêtres ; mais elle n’exerçait aucune autorité ; car ceux de ses membres qui arrivaient au pouvoir ou que les gouvernements étrangers décoraient de la tiare, étaient aussitôt obligés, devant la crainte d’un soulèvement, de dissimuler leur doctrine pour suivre celle des pharisiens. On en trouve un exemple remarquable dans la vie d’Alexandre Jannée.
Ce prince, après avoir soutenu durant tout son règne le saducéisme, pour lequel s’était aussi déclaré son père Jean Hyrcan, en souvenir d’un outrage commis envers lui par les pharisiens, recommanda en mourant à sa femme Alexandra, nommée régente du royaume, de réconcilier-la dynastie avec cette secte populaire, de l’appeler dans ses conseils et de ne rien faire contre son avis.
La raison de l’impuissance des saducéens est facile à comprendre. On ne gouverne pas les hommes avec le matérialisme ; on ne fait pas accepter le matérialisme par un peuple qui soulïre et qui est opprimé, même quand on l’enseigne au nom de la religion. On comprend aussi pourquoi le saducéisme était la doctrine des riches et des puissants. Ceux que la fortune a gâtés en ce ’ monde ont peu de temps de reste pour penser à l’autre, et ne sont point pressés de perdre leurs avantages et leurs peines en transportant ailleurs la véritable existence de l’homme. N’est-ce pas contre les saducéens qu’a été prononcée cette parole : « 11 est plus facile à un cha- » ineau de passer par le trou d'une aiguille qu’à un « riche d’entrer dans le royaume des deux. » Au reste la
DE L'ÉTAT POLITIQUE BT RELIGIEUX DE LA JUDÉE Ml conduite des saducéens était parfaitement d’accord avec leurs principes. Uniquement attentifs à conserver leurs positions et leurs richesses, ils étaient toujours avec les plus forts, par conséquent avec le gouvernement romain contre l’insurrection nationale de leur pays. Leurs biens une fois détruits par le désastre général, leur secte n’avait aucune raison d’être et a cessé d’exister.
Dans l’ordre politique, i’inlluence desesséniens n’était pas beaucoup plus grande, mais par des raisons opposées. Complètement détachés de tous les intérêts de ce monde; n’ayant ni famille, ni propriété et regardant tous les hommes comme égaux, ils ne pouvaient pas accorder une grande place dans leurs cœurs à l’amour de la patrie, ni attacher beaucoup d’importance à vivre sous un gouvernement plutôt que sous un autre. Que leur importait la terre, ayant les yeux toujours tournés vers le ciel? D’ailleurs, la charité qui animait toutes leurs actions leur défendait de lutter à main armée, et leur dogme fataliste, qui confie à Dieu seul la conduite des événements d’icibas, leur persuadait que la lutte était inutile. Aussi étaitce une de leurs maximes que tout pouvoir vient de Dieu : Omnis potestas ex Deo'. Ils n’admettaient que la résistance passive, quand on voulait les contraindre à une action réprouvée par leur conscience ; mais alors rien au monde ne pouvait les faire céder. « Us ont souffert, dit » Josèphe \ le fer et le feu et vu briser tous leurs os plu- » tôt que de prononcer la moindre parole contre leur * législateur ou de manger des viandes qui leur sont
1 Josephe, Guerre des Juifs, liv. xxil, ch. 8.
* U tri supra. *
fit U DES ORIENTALES
» défendues, sans qu’au milieu de tant de tourments ils » aient répandu une seule larme ou proféré le moindre » uiot dans le but de fléchir la cruauté de leurs bour- » reaux. » Nous rencontrons cependant dans la guerre contre les Romains un essénien, du nom de Jean, qui, chargé de la défense d’une partie du territoire, périt les armes à la main sous les murs d’Ascalon ; mais c’est une de ces exceptions qui confirment la règle.
Tout ce qu’il y avait donc d’activité, d’énergie, de patriotisme, de vie politique dans le peuple juif, s’était réfugié chez les pharisiens. Eux seuls, en effet, également éloignés du matérialisme égoïste des saducéens, et du mysticisme indifférent, du fatalisme moral des esséniens, admettaient en même temps l’idée de la Providence et la liberté humaine, l’espérance d’une vie future et les devoirs de la vie présente, l’amour du genre humain et l’amour de la patrie. Sans doute ce dernier sentiment l’a souvent emporté dans leurs cœurs sur le premier ; sans doute, d’une religion dont le dogme et la morale sont universels, ils ont voulu faire comme une propriété nationale, en la surchargeant de prescriptions et de cérémonies innombrables, en l’entourant de ces mille clôtures que leur tradition recommande, et surtout en invoquant l’élection d'Israël ; mais cette exagération même a fait leur popularité et leur force ; car si l’on ne gouverne pas les hommes par le matérialisme, il n’est pas vrai non plus qu’on défende les nations avec des idées purement abstraites, qui tendent à les confondre. Depuis le jour où ils ont paru sur la scène, le peuple n’a pas cessé d’être avec eux, et ils n’ont pas cessé d’être avec le peuple. Ils l’ont défendu contre l'autorité absolue
DE L'ÉTAT l’OLl 1 IQUE ET MELIGIEUX DE LA JUDÉE 313
des princes h&ÿmonéens, en demandant la séparation de la royauté et du sacerdoce, ou, comme on dirait aujourd’hui, du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, en perfectionnant l’institution, jusque-là très-obscure, du grand Sanhédrin, dont ils firent à la fois une assemblée politique, une haute cour de justice et un concile permanent *. Ils ont résisté avec lui à la tyrannie d’Hérode, ce roi étranger, élevé par l’étranger, l’ennemi juré de leurs institutions, et lui ont refusé courageusement, au nombre de six mille, le serment de fidélité. Enfin quand la domination romaine atteignait aux dernières limites de l’outrage, de la spoliation et de la violence, ils entraînèrent la nation entière dans cette insurrection héroïque qui est un des faits les plus glorieux de l’antiquité. Mais, au point de vue politique comme au point de vue religieux, les pharisiens se divisaient en plusieurs classes ; les uns, comme Josèphe, qui, investi du commandement de Gamala et de la Galilée, a joué un rôle très-actif dans la guerre dont il a écrit l’histoire, étaient très-favorables aux moyens de conciliation et ne nourrissaient point d’autre ambition que de conserver à leur pays son existence nationale. Les autres, qu’on a appelés du nom de zélateurs, formaient un parti démocratique et exalté,
1 Le grand Sanhédrin, ou plus exactement le grand Synédrium (Sunedrion), a été institué à l’imitation des soixante-dix anciens que Moïse associa à son pouvoir. 11 était formé cependant de soixanteonze membres, y compris le président, qui prenait le titre de prince ou de Nassi, et du vice- président, appelé Ab-belh-din , c'est-à-dire le chef du tribunal Les membres étaient choisis dans toutes les classes de la société et ne devaient produire d’autres titres que leurs vertus et leurs lumières.
qu’on peut faire remonter à Judas le Galiléen et à Sadok. Ils ne souffraient point d’intermédiaire entre l’homme 3t Dieu, ne reconnaissaient ni hiérarchie ni autorité en dehors et au-dessus du peuple, exigeaient que le peuple en tout temps s’appartint à lui-même, conféraient par la voix du sort toutes les charges et les dignités, même celle de grand-prêtre, et étaient prêts, nous dit Josèphe, à marcher au supplice, plutôt que de donner à un de leurs semblables le nom de seigneur et de maître.
A la tête de ce parti violent étaient des chefs encore plus violents; un Jean de (îischala, un Simon, fils de Gioras, un Éléazar, fils de Simon, qui, appelant la terreur au secours de leur patriotisme, et se croyant tout permis pour le salut public, faisaient donner la mort, par le bras des sicaires ou des farouches Iduméens, a tous ceux qui étaient soupçonnés, soit à cause de leur personne, soit à cause de leur rang, ou de la modération de leur caractère, de désirer un accommodement avec les Romains. Mais s’il est juste de flétrir leurs crimes, trop souvent imités, dans des circonstances semblables, même chez les peuples les plus civilisés, il est impossible qu’on n’admire pas l’indomptable énergie de leur dévouement et de leur foi. Si Simon et Jean, demandant grâce pour leur vie et servant d’ornement au triomphe de Titus, n’ont pas soutenu leur rôle jusqu’à la fin, comment ne pas reconnaître des âmes de héros dans Eléazar et ses compagnons qui, enfermés dans Masada, avec la certitude de succomber, se donnent la mort les uns aux autres, après l’avoir donnée à leurs femmes et à leurs enfants, pour se sauver eux-mêmes de la honte de l’esclavage, et leurs chastes compagnes de la brutalité du
vainqueur? Telle était la puissance du pharisaïsme considéré dans ses traits les plus essentiels et les plus généraux, que lui seul est resté debout après la destruction complète de la nationalité juive, toujours animé par le même esprit, toujours armé de la même autorité et soutenu par la môme espérance.