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SYSTÈME COMPARÉ

PAR ERNEST RENAN, MEMBRE DE L’iNSTITOT

11 ne faut pas juger de ce livre par le titre, objet d’effroi pour plus d’un lecteur, ni par la couronne qui lui a été décernée par l’Académie des inscriptions, ni par les citations exotiques, les caractères étranges qui en sillonnent presque toutes les pages et semblent dire : Odi profunum vulgus et arceo. Malgré ces dehors sévères de l’érudition, il n’a pas été écrit seulement pour des érudits. Il s’adresse sans distinction à tous les esprits élevés, à toutes les intelligences que l’amour de la philosophie et le culte des lettres ont rendues sœurs ; car les problèmes qu’il agite n’appartiennent pas à un ordre particulier de connaissances ; ils intéressent l’esprit humain tout entier, ou plutôt le genre humain. C’est que

la philologie n’est plus ce qu’elle a été pendant longtemps, une étude aride de textes et de règles, de la grammaire et des mots qui constituent chaque langue, sans remonter à leur origine, sans s’inquiéter de leurs successives transformations, sans les suivre dans leurs altérations et leur décadence. Aujourd’hui, telle que l’a faite le génie investigateur de notre siècle, pour lequel tout s’enchaîne et se tient, et qui croit, non sans raison, que tous les faits d’un même ordre se complètent et s’éclairent les uns les autres, cette science est devenue une partie essentielle de la philosophie et de l’histoire ; elle étudie dans les langues l’esprit même dont elles sont une émanation spontanée, les génies divers qui les ont produites par un instinct irrésistible et dont elles représentent, plus que les littératures, plus que les arts, la parfaite image. Elle voit, dans la composition, les changements, les migrations de chacune d’elles, les traits distinctifs et l’histoire la plus authentique de la race qui en fait usage. Enfin dans les éléments qui leur sont communs, dans les lois générales auxquelles toutes obéissent, elle trouve une preuve éclatante de l’unité du genre humain. C’est ainsi que, depuis cinquante ans, la philologie est comprise, en France et en Allemagne, par ses représentants les plus illustres, les Sacy, les Champollion, les Burnouf, les Klaproth, les Bopp, les Gesenius, sans compter ceux qui vivent à côté de nous. C’est ainsi que, formé à cette grande école, la comprend M. Renan. Cette carrière même parait encore trop étroite à son ambition, puisqu’il appelle la philologie h se mettre à la place de la philosophie de l’histoire et à fournir à l’histoire proprement dite ses renseignements les plus

certains'. Mais je crains que M. Renan, en exprimant un vœu aussi opposé à la prudence de ses maîtres, n’ait fait souvent le contraire, et que chez lui le philologue ne soit plus d’une fois le serviteur, pour ne pas dire la dupe, du philosophe. Nous ne tarderons pas à en avoir la preuve.

Nous n’avons encore qu’une partie de l’ouvrage de M. Renan. Avant de faire connaître la constitution et les lois qui appartiennent à chacune des langues sémitiques et qui les ramènent à un type commun, il a essayé de tracer une histoire de ces idiomes depuis leur origine jusqu’à nos jours, et c’est à cette tâche qu’il s’est borné dans le volume qui est entre nos mains. Mais ce volume est une œuvre complète dans son genre, à laquelle rien ne manque, ni du côté du sujet, ni du côté du talent, pour exciter le plus vif et le plus légitime intérêt. Il peut même, dans une certaine mesure, et pour ceux qui ne se piquent pas d’une connaissance approfondie des langues de l’Orient, tenir lieu de la partie encore absente ; car, ainsi que M. Renan le remarque avec beaucoup de justesse, « les langues étant le produit immédiat de la conscience humaine, se modifient sans cesse avec elle, et la vraie théorie des langues n’est, en un sens, que leur histoire3. »

Cette histoire des langues sémitiques se compose ellemême de cinq livres, dont chacun a .ses limites précises, son but parfaitement distinct. Le premier nous présente un coup d’œil général sur les idiomes et les races

* Préface, p. 1.

d’origine sémitique : car comment séparer ces deux ordres de faits, avec la pensée que la philologie est nonseulement une partie, mais le plus solide fondement de l’histoire, et que le génie d’un peuple, son origine, ses destinées, ses œuvres sont écrits tout entiers dans sa langue? Les trois livres suivants nous expliquent et nous peignent autant de périodes, on pourrait dire tout aussi bien autant de formesjdifférentes du génie et de la parole des enfants de Sem : la période hébraïque, dont le commencement se perd dans la nuit, mais qui fleurit jusqu’au vi* siècle avant l’ère chrétienne ; la période araméenne ou chaldéo-syriaque, qui, succédant à la, pré cédente, dure jusqu’au vu' siècle après notre ère ; et la période arabe, qui s’étend depuis le vu* siècle jusqu’à nos jours. Enfin, dans le cinquième et dernier livre, l’auteur développe, sous le nom de conclusions, un certain nombre d’observations générales, un certain nombre d’inductions philosophiques sur la formation de la parole et les rapports de la parole avec la pensée, sur les ressemblances et les différences des nations, sur la diversité des races et l’unité du genre humain attestées par les formes du langage. Dans ce large cadre, dans ce plan en même temps si simple et si habile, M. Renan a fait entrer, non-seulement sans effort, mais avec une aisance pleine de charme, avec une élégance et une clarté que le sujet semblait exclure, toute une encyclopédie des connaissances les plus variées, mêlées sans cesse aux réflexions les plus originales, aux observations les plus fines, aux recherches les plus curieuses. Il n’a pas été écrit peut-être, en France ou à l’étranger, une page un peu sérieuse sur ces matières ar-

dues, qu’il ne connaisse et ne cite à propos, qu’il ne soumette, au besoin, à une critique approfondie. Ces trésors et ces combats d’érudition, loin d’embarrasser la marche de son œuvre, lui prêtent, au contraire, plus de vivacité et d’intérêt. Mais à ces brillantes qualités vient s’associer plus d’un défaut, qui en est en quelque façon l’ombre inévitable. Au milieu des plus solides et des plus savantes observations, on regrette de rencontrer bien des hypothèses, et même tout un système conçu d’avance, malgré l’aversion que professe l’auteur pour la pure spéculation et les hardiesses, non-seulemcnt de la philosophie, mais de l’histoire. 11 ne me reste plus qu’à justifier ce jugement général, en signalant ce qui m’a le plus frappé dans ce remarquable ouvrage.

Rien de plus juste, pour l’expression comme pour la pensée, que la manière dont M. Renan définit et explique, dans son premier livre, les langues sémitiques en général. Ces langues ne connaissent point les révolutions ni les rapides changements qui atteignent presque toutes les autres; à peine s’aperçoit-on qu’elles grandissent et se développent, tant leur formation est rapide et spontanée. Elles ressemblent à une substance métallique qui aurait été coulée d’un seul jet et qui n’aurait rien à attendre des effets du temps : elles sont, dès qu’elles existent, tout ce qu’elles doivent être. Doù vient ce phénomène? De ce que les langues sémitiques n’écrivent que les consonnes, qui sont, en quelque sorte, le corps, la substance, la charpente invariable de la parole humaine, tandis que les voyelles en sont les parties molles, corruptibles et mobiles. La même observation s’applique aux accents, également

absents des idiomes de cette famille. En regard des langues sémitiques, M. Renan nous montre les langues indo-européennes revêtues d’un caractère tout opposé, souples, variables, et en quelque sorte fluides, se modifiant suivant l’organe et suivant l’esprit qui les adopte, changeant à la fois leurs mots et leur syntaxe , ou les défigurant au point de les rendre méconnaissables, accessibles à tous les genres d’altérations et de révolutions, et, à peine formées, inclinant à leur décadence, même quand des chefs-d’œuvre inimitables sembleraient les avoir fixées d’une manière irrévocable. Or, les langues indo-européennes, ce sont celles que nous parlons, celles qu’a parlées l’antiquité classique, celles qui, sorties du sanscrit, et passant par le grec, le latin, les idiomes germaniques, sont arrivées jusqu’à nous à travers mille bouleversements ; celles enfin où les voyelles et les accents occupent dans l’écriture le même rang que les consonnes.

D’une part, l’unité et l’immobilité; de l’autre, le mouvement, la variété et la vie, tels sont les traits qui distinguent l’une de l’autre ces deux formes principales de la parole humaine. Une autre différence qu’on remarque entre elles n’est guère que la conséquence de la première. La génération soudaine des langues sémitiques, la production simultanée de tous leurs éléments en démontre le génie profondément synthétique. Ce que Herder dit de l’hébreu peut s’appliquer indistinctement à toutes les langues sémitiques.

« Les Hébreux, dit Herder, semblables aux enfants, veulent tout dire à la fois. 11 leur suffit presque d’un mot où il nous en faut cinq ou six. Chez nous, des mo-

nosyllabes non accentués précèdent ou suivent en bottant l’idée principale; chez les Hébreux ils s’y joignent comme inchoatif ou comme son final, et l’idée principale reste dans le centre, formant avec ses dépendances un seul tout qui se produit dans une parfaite harmonie. » M. Renan observe, en outre, que les langues sémitiques, essentiellement propres à des nations de poètes et de voyants, ne reconnaissent presque pas de différence entre le présent et l’avenir, entre un avenir certain et une proposition conditionnelle ; ils semblent confondre tous les temps dans l’éternité. Pour rendre les idées abstraites, elles n’ont que des images. Les termes leur manquent pour enchaîner les pensées et les déduire les unes des autres ; chaque proposition qu’elles expriment formant un tout complet, indivisible, ne se lie à la proposition suivante que par la conjonction et, comme dans les versets de la Bible et du Coran. C’est tout le contraire dans les langues de l’Occident, filles du sanscrit. Là, on trouve partout l’analyse, les combinaisons réfléchies, les déductions rigoureuses : autant de mots que de notions distincts, abstraites ou concrètes, que de rapports dans la nature et dans l’esprit; une syntaxe docile à tous les mouvements de l’intelligence, à toutes les règles de la logique et de l’art; de savantes périodes qui déroulent et, pour ainsi dire, étalent la pensée, la présentent sous toutes ses faces, la suivent dans ses ramifications les plus éloignées avec le double attrait de la clarté et de l’abondance.

Sauf l’exagération de quelques détails trop peu importants pour être signalés ici, on peut regarder ce contraste comme parfaitement vrai. Mais M. Renan l’étend

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beaucoup plus loin. Fidèle à son principe que la philologie est le plus solide fondement de l’histoire, il passe sans scrupule de l’une à l’autre, et toutes les différences ; ce n’est pas assez dire, la radicale opposition qu’il vient de reconnaître entre les langues sémitiques et les langues indo-européennes, il l’attribue aux deux races qu’elles distinguent. Si M. Renan s’était borné à dire que l’une de ces races est plus propre à la poésie et à l’inspiration religieuse, l’autre à la philosophie et à l’éloquence, il aurait énoncé une opinion très-accréditée, et j’aurais peu d’objections à lui faire, quoiqu’on puisse lui reprocher d’avoir outré l’antithèse en négligeant de tenir compte de la différence des temps, en oubliant que presque toutes les langues, toutes les littératures et tous les peuples se ressemblent à leur berceau. Mais telle n’est pas la pensée de M. Renan. Les nations d’origine sémitique et les nations d’origine arienne, ou, pour parler comme la Bible, les descendants de Sem et ceux de Japhet, forment, selon lui, deux mondes tout à fait différents, impénétrables l’un à l’autre, et dont le second est incomparablement supérieur au premier. « Je suis, dit-il ', le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine. Elle n’a ni cette hauteur de spiritualisme que l’Inde et la Germanie seules ont connue, ni ce sentiment de la mesure et de la parfaite beauté que la Grèce a légué aux nations néo-latines, ni cette sensibilité délicate et profonde, qui est l’esprit dominant des peuples celtiques. »

-le

Si cette race a connu, dès son origine, le dogme de l’unité de Dieu, et a eu la gloire de l’enseigner aux autres peuples, cela tient à la nature même, à l’aridité de son esprit, incapable de concevoir une riche et poétique mythologie, comme celle de l’Inde et de la Grèce; cela tient aussi à ses instincts de despotisme qui lui représentaient le gouvernement du monde semblable à une monarchie absolue ou à la domination du patriarche au sein de sa famille; cela tient enfin à son amour de l’immobilité et à ce sentiment d’intolérance que les peuples sémitiques, à en croire M. Renan, auraient inculqué avec le monothéisme aux peuples de l’Occident. A ces signes d’infériorité viennent s’en joindre quelques autres d’une nature plus grave. Les peuples sémitiques sont impitoyables dans leurs lois; ils ne reconnaissent d’autre peine que la peine de mort. La polygamie, conséquence de leur vie nomade, maintient parmi eux la rudesse des mœurs et l’isolement des familles. Étrangers au commerce et A l’industrie, ils ne connaissent pas davantage les grandes institutions politiques, les monarchies puissantes, comme celles de l’Égypte et de la Perse. La seule organisation sociale dont ils soient véritablement capables est celle de la tente et de la tribu'. Enfin, c’est surtout en morale qu’ils sont en arrière de la race arienne et des peuples occidentaux. « Le Sémite ne connaît guère de devoirs qu’en vers lui-même. Poursuivre sa vengeance, revendiquer ce qu’il croit être son droit, est à ses yeux une sorte d’obligation. Au contraire, lui demander de . tenir sa parole, de rendre lajustice d’une manière désin-

téressée, c’est lui demander une chose impossible'. *

Le moindre inconvénient de ces considérations est de se rattacher très-difficilement à l’étude des langues, et de compromettre un des principes les plus chers à M. Renan, celui qui met l’histoire dans la dépendance de la philologie. Un autre défaut qu’on ne manquera pas d’y apercevoir, c’est la confusion des temps et l’abus des généralisations. Comment admettre que la comparaison soit juste entre deux civilisations, dont l’une, comme celle des Hébreux ou des Phéniciens, a été arrêtée violemment trois ou quatre siècles avant l’ère chrétienne, et dont l’autre s’est prolongée quatre ou cinq siècles au delà, comme celle des Grecs et des Romains ? Est-ce que le temps et le commerce des peuples, l’expérience de l’histoire, n’ont pas aussi une influence sur le développement des connaissances et des sociétés humaines? D’un autre côté, jetez un coup d’œil sur cette partie innombrable du genre humain qu’on désigne sous le seul nom de race indo-européenne, vous y trouverez des peuples aussi différents les uns des autres par leurs mœurs, par leur génie, leurs institutions, qu’ils le sont tous ensemble des nations sémitiques.

Mais ce qu’il y a de pis, c’est qu’aussitôt que l’on sort de ces généralités nuageuses, aussitôt qu’on distingue les temps et les lieux, l’appréciation de M. Renan paraît fausse en grande partie et souverainement injuste. Il n’est pas vrai d’abord qu’il y ait si peu d’analogie entre l’esprit sémitique et l’esprit indien ou européen. On trouvera dans les poésies védiques, et surtout dans

LES LANGUES SÉMITIQUES 3#i

le Rig-Véda, un grand nombre d’hymnes qui, par le langage et même par la pensée, par l’inspiration comme par la forme extérieure, nous rappellent singulièrement les cantiques des Hébreux. Leurs Proverbes ne sont pas très-éloignés des maximes des Sages de la Grèce. Leur cosmogonie se retrouve dans le Zend-Avesta, dans le Timée de Platon et la Physique d’Anaxagore ; un grand nombre de leurs lois ressemblent à celles de Zoroastre et de Manou ; et quant au culte de la nature ou des divinités mythologiques, dont M. Renan fait le triste privilège de l’Inde et de la Grèce, il a existé aussi chez les Syriens, chez les Arabes avant Mahomet, et il a fallu à Moïse et aux autres prophètes d’incroyables efforts d’énergie pour l’empêcher de prévaloir, chez le peuple juif, sur le culte du vrai Dieu. Il n’est pas vrai que les nations sémitiques soient toujours restées étrangères au commerce, à l’industrie, à l’art de fonder et de gouverner les États. Les Phéniciens, dont la langue est identique à l’hébreu, étaient, selon M. Renan, une nation sémitique, et personne ne leur reprochera d’avoir ignoré le commerce et la navigation. Les Arabes sont une nation sémitique, et ce sont eux qui, pendant le moyen âge, ont enseigné â l’Europe les mathématiques, la médecine, l’alchimie, c’est-à-dire la chimie du temps, la philosophie, et, quoi qu’en dise M. Renan, une philosophie originale. Ce sont eux qui ont construit l’Alhambra, eux qui ont fondé le brillant empire des kalifes. Les Carthaginois, qui étaient une colonie phénicienne, n’ont-ils pas tenu en échec, pendant un siècle et demi, la puissance romaine, et leur gouvernement, au dire d’Aristote, n’était-il point le même que celui de Sparte? Si nous pas-

sons de l’organisation de l’État à celle de la famille, nous trouverons sans doute chez les nations sémitiques l’institution hideuse de la polygamie; mais la polygamie a existé et existe encore dans l’Inde, dans la Perse, c’està-dire dans les contrées occupées par la race arienne, où elle se complique du régime odieux des castes. Je ne sais où M. Renan a rencontré « cette sensibilité délicate et profonde, qui est le trait dominant des peuples celtiques; » je me souviens seulement que les prêtres gaulois faisaient mourir par le feu, dans des mannequins d’osier, des milliers de victimes humaines , bien des siècles après qu’une plume sémitique eut raconté l’histoire de Joseph vendu par ses frères, et qu’une autre eut écrit le chant mélancolique Super flumina Babylonts. Est-il vrai que les nations sémitiques, ou pour mieux dire, les Hébreux, n’aient conçu l'idée d’un seul Dieu qu’en transportant dans le ciel le pouvoir absolu dont ils avaient le spectacle et l’habitude sur la terre? M. Renan, à qui la Bible est si familière, et qui la lit dans le texte original, aurait dû se rappeler que le Dieu des livres saints n’est pas seulement le maître, mais qu’il est aussi, qu’il est surtout le père du genre humain; il ne suffit pas de le craindre, il faut l’aimer de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces.

Puisque nous parlons de l’amour de Dieu, rappelons tout de suite que nulle part l’amour des hommes n’est prescrit avec autant de force que dans ces livres sublimes. « Aime ton prochain comme toi-même, » tel est le principe qui résume toute la législation de Moïse. C’est lui aussi qui le premier a enseigné aux hommes qu’ils étaient tous frères et qu’il faut aimer l’étranger comme

son concitoyen. Mais cette morale si généreuse et si pure n’a-t-elle pas été étouffée par l’intolérance religieuse dont l’Orient sémitique aurait donné l’exemple aux peuples modernes? En fait d’intolérance, je crains qu’aucune croyance, qu’aucune nation n’ait rien à envier aux autres. L’homme est si plein d’orgueil, qu’il ne souffre pas la contradiction de ses semblables, et, toujours prêt à identifier ses opinions avec la gloire de Dieu et le salut de la société, il n’y a pas de crime qui lui coûte pour les défendre. Ainsi, pour nous renfermer dans l’histoire de l’antiquité, qu’on se rappelle les imprécations horribles prononcées par les lois de Manou contre les races qu’elles qualifient d’impures et qui ne sont qu’infidèles. Qu’on se rappelle le boudhisme étouffé dans le sang par les sectateurs de Brahma, et au sein d’une civilisation plus brillante et plus douce, Socrate, condamné à mort par les Athéniens, les Juifs persécutés par Antiochus Épiphane, les chrétiens jetés aux bêtes par les Romains, et illuminant de leurs corps embrasés les fêtes de Néron. Serait-il vrai, cependant, que le spiritualisme aurait . atteint dans l’Inde et dans la Germanie une hauteur que les nations sémitiques n’ont jamais connue? Je ne m’arrêterai pas à la Germanie, ne sachant pas si M. Renan a voulu parler des compagnons d’Arminius et des peuples barbares peints par Tacite, ou de l’Allemagne protestante, attachée avec passion à la lecture de la Bible, ou de l’Allemagne philosophique enivrée par les doctrines de Schelling et de Hégel. Mais quant à l’Inde, on connaît assez aujourd’hui ses principaux monuments philosophiques et religieux pour être assuré qu’elle ne s’est jamais élevée au-dessus du panthéisme, c’est-à-dire d’un

m ÉTUDES ORIENTALES

système qui confond Dieu avec le monde, l’homme avec la nature, l’esprit avec la matière. Le spiritualisme est précisément le contraire : il sépare ces deux ordres d’existence avec autant de soin que le panthéisme en met à les confondre, et il nous apparaît pour la première fois dans les livres hébreux avec le dogme de la création, celui de la Providence, celui de l’immortalité de l’âme, professés explicitement plusieurs siècles avant la naissance du christianisme, par les pharisiens et les esséniens, les deux sectes les plus populaires de la Palestine.

Si étrange que cela paraisse chez un érudit, chez un orientaliste déjà si vieux de science, quoique bien jeune encore par les années, M. Renan nourrit dans son cœur un culte passionné pour les arts, pour la poésie profane, pour la vie élégante et animée dont la Grèce, fille de l’Inde, a donné l’exemple à l’Occident. Voilà ce qui le rend si partial pour les peuples issus de la même origine, et ce qui lui fait placer les nations sémitiques infiniment au-dessous des nations ariennes. A cette prédilection particulière d’une nature artistique et un peu païenne, dans son idolâtrie pour les splendeurs de la forme, vient se joindre, chez M. Renan, un système général qui domine tout son livre, et qui, évidemment conçu à priori, gène plus qu’il ne guide ses savantes investigations. Ce système est celui des races, déjà si funeste à l’histoire, et qui ne le serait pas moins, si on le laissait passer sans contradiction, à l’étude des langues et des œuvres de l’esprit.

Selon M. Renan, l’humanité est partagée en plusieurs races, non-seulement différentes, mais profondément inégales, et qui le seront toujours, parce que le cercle

de leurs destinées est tracé irrévocablement par la nature de leurs facultés et de leurs organisations distinctives. Au-dessus, bien au-dessus de toutes les autres, est la race indo-européenne, essentiellement propre à la philosophie, aux sciences, à toutes les formes de la poésie et de l’art, à l’industrie, au commerce, à la politique, à la guerre, h l’usage de la liberté, aux jouissances les plus raffinées de la vie sociale, aux efforts les plus difficiles et les plus généreux de l’activité humaine. Après elle vient la race sémitique, dont les facultés semblent se borner au culte d’un seul Dieu, au sentiment de l’égalité des hommes devant la puissance suprême, à cet enthousiasme religieux qui fait les prophètes et les poètes lyriques, à la vie patriarcale et nomade, si fidèlement observée encore aujourd’hui par les Arabes du désert. « La vie du Bédouin, dit M. Renan1, est, par excellence, la vie du Sémite. » Enfin, au dernier rang, quoique très-supérieures encore à d’autres variétés de notre espèce, premières ébauches de l’homme, types grossiers, à demi enfoncés dans la nature animale, qu’a détruits et effacés le vent de la civilisation, nous rencontrons les races mongolique, couschite et chamite, qui n’ont qu’un faible sentiment de l’art, de la poésie et de la religion, mais qui, en revanche, comme le prouvent les vieux empires de l’Égypte et de la Chine, ont une rare aptitude pour les connaissances pratiques, pour les arts utiles, et les travaux matériels commandés par l’amour des richesses et le désir du bien-être2.

* Liv. Ier, ch. 2, p. 53-55.

’ Liv. îv, ch. 1, p. 288.

Le génie, les aptitudes particulières de chacune de ces races principales, ce qu’elle peut et ce qu’elle ne peut pas, se manifeste dans sa langue et par suite dans ses œuvres intellectuelles, dans ses monuments littéraires, philosophiques et religieux. En sorte que, si l’on nous désigne la race, nous serons parfaitement en état de caractériser la langue et les œuvres; et il nous suffit d’avoir sous les yeux, non pas une œuvre tout entière, non pas un monument complet, mais un fragment, un texte mutilé, quelques mots d’une langue que nous déchiffrons à peine, un nom propre même, pour que nous puissions nommer la race à laquelle appartient ce vestige. C’est ainsi que les noms d’Arfkasad, d’Ourkasdim donnés par la Bible à certaines parties de l’Assyrie, démontrent à M. Renan que ces contrées étaient habitées à l’époque où il en est question dans le livre saint, par des peuples d’origine indo-européenne. Les noms de rois mentionnés dans le quatorzième chapitre de la Genèse, et légèrement modifiés suivant les besoins de sa cause, fournissent à M. Renan la preuve qu’au temps du patriarche Abraham, c’est-à-dire deux mille ans avant l’ère chrétienne, la même race exerçait sa domination jusque dans le cœur de la Palestine1. Tout ce qui, dans les traditions, les dogmes, les écrits et même les actions attribués à un peuple, ne lui paraît pas d’ accord avec le type qu’il s’en est formé, il le supprime comme apocryphe, le stigmatise comme une décadence, ou le restitue comme un plagiat à ses véritables auteurs.

Je suis heureux que M. Renan me fournisse l’occasion

' Liv. v, ch. 2, p. 473-475.

de dire toute ma pensée sur cette théorie des races qui tient une si grande place dans quelques écrits historiques de notre temps. La théorie des races, telle qu’elle est professée dans ces ouvrages, ce n’est pas seulement le fatalisme, c’est le fatalisme de la matière, le fatalisme du sang, celui qui rend l’homme esclave de l’organisation, qui subordonne la volonté à l’instinct, les facultés de l’esprit à la couleur et aux formes du visage, qui ressuscite, dans la civilisation la plus avancée, les animosités et les antipathies de la vie sauvage, qui change en séparations éternelles des divisions sans importance, des marques d’une diversité tout extérieure, et voudrait appliquer à l’humanité entière l’odieux régime des castes. Chacun en peut voir les effets. Celui-ci se croit issu des Gaulois ; aussitôt la race gauloise devient la première du monde ; toutes les conquêtes de la raison, de la religion, de la civilisation, sont ses conquêtes; malgré les fêtes de cannibales qu’elle offrait à ses divinités hideuses, elle a été le missionnaire du spiritualisme et de la liberté, tandis que le mal dont nous souffrons encore est l’œuvre de ses ennemis et de ses rivaux les Germains, les Francs, les Romains, natures grossières et violentes, contre lesquelles il faut lutter sans fin. Celui-ci, au contraire, d’origine germanique, ne voit rien de méprisable comme les autres peuples, rien d’héroïque, de généreux, comme le sang d’où il est sorti : Vivent les Teutons! L’empire de l’intelligence et celui de la force leur appartiennent tous deux. Le reste du monde a été fait pour les imiter et les servir. Les fruits de la raison et du temps, le laborieux triomphe du droit sur la force, de la civilisation sur la barbarie, chimères

que tout cela! Il n’y a que la victoire tardive, maissûre, de la race d’élite sur les races inférieures. Je suis loin de nier l’influence de l’organisation et des climats sur la direction spontanée des facultés humaines ; mais il y a loin de ce fait i't un pouvoir irrésistible, capable d’anéantir la liberté et de détruire l’unité du genre humain. Ce n’est pas seulement la conscience qui proteste contre cette malheureuse idée, c’est l’histoire elle-même, et surtout celle des peuples qu’a étudiés M. Renan.

Par exemple, qu’on examine sans prévention les institutions de Moïse, on les trouvera en opposition complète avec le caractère, les penchants, les aptitudes naturelles du peuple auquel elles s’adressent. Moïse a voulu faire et a fait réellement pendant plusieurs siècles une nation agricole d’une race éminemment propre à l’industrie et au commerce, comme le prouve sa manière de vivre au sein des autres peuples depuis dix-huit cents ans. Les Israélites avaient un penchant irrésistible pour l’idolâtrie ou la mythologie, dans laquelle ils tombent à chaque instant, à laquelle ne peuvent les arracher ni les prières, ni les menaces de leurs prophètes, et qui leur enlève la fois dix tribus après la mort de Salomon ; et cependant, ils deviennent avec le temps les gardiens du monothéisme le plus austère. Comme le démontre la part qu’ils ont prise et qu’ils prennent encore de plus en plus grande à la civilisation de l’Occident, ils ont reçu de la nature toutes les facultés que réclament les lettres, les sciences, la philosophie, les beaux-arts; tandis que leur législateur n’avait laissé à leur esprit d'autre aliment que la poésie sacrée et l’inspiration religieuse. Nul peuple n’est plus facilement séduit par les

LES LANGEES SÉMITIQUES

coutumes étrangères, ni plus prompt à s’assimiler les mœurs, les idées, les préjugés des diverses contrées qu’il a habitées et qu’il habite encore, Français en France, Italien en Italie, Allemand à Berlin ou h Vienne, Anglais à Londres, et les lois du Pentateuque lui ont imprimé un cachet d’individualité indestructible où un fanatisme stupide voit le sceau de la réprobation divine. On peut faire la même observation sur le peuple arabe. Du sein de la mythologie la plus sensuelle et la plus variée, il a été conduit, par l’ascendant d’un homme supérieur, au dogme de l’unité de Dieu et à un culte dépourvu de toute représentation extérieure. Divisé entre une multitude de tribus hostiles, toujours en guerre les unes avec les autres, il a été amené par l’unité religieuse à l’unité politique ; il est devenu, au moins pour un temps assez long, une des premières nations de la terre, non moins grande par les armes que par les lettres, la philosophie et les arts. En reprochant à ces deux peuples ou aux souverains, aux grands hommes qui les ont ainsi modifiés, d’avoir failli à leurs destinées, M. Renan ne se fait-il pas lui-même le défenseur de la liberté humaine contre la fatalité des races?

Mais, alors même qu’on admettrait dans toute sa rigueur ce dernier système, la méthode qu’en tire M. Renan pour l’histoire des langues et la philosophie de l’histoire resterait toujours inacceptable. Car, comment connaissons-nous le caractère et le génie d’une race qui a cessé d’exister, ou que les circonstances extérieures, telles que la misère, l’exil, la domination étrangère, ont complètement dénaturée? C’est par les monuments qu’elle a laissés, par les actions et les œuvres qu’elles a pro-

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duites, qui seules nous ont porté son nom. Il est donc bien difficile, pour ne pas dire impossible, de nous en former un type arrêté d’avance et qui nous permette de dire, en bravant les témoignages les plus authentiques, ou même en l’absence de tout témoignage : Ceci est à elle, ceci n’en est pas; tel fait, tefle institution, telle production de l’esprit, nous la montre dans son originalité et son indépendance ; telle autre, dans son abaissement. Il faut rendre à M. Renan cette justice, qu’il résiste quelquefois avec beaucoup de tact et d’esprit à cette pente dangereuse sur laquelle il s’est placé luimême, et où l’ont attiré les nuageuses hypothèses de la science germanique ; mais il la suit encore trop souvent. J’en ai déjà cité quelques preuves à propos des noms propres ; en voici quelques autres. L’auteur de la Genèse nous apprend* qu’Assur était fils de Sem, c’est-à-dire que les Assyriens, les premiers habitants de l’Assyrie, étaient d’origine sémitique. M. Renan 3 leur attribue une origine couschite ; il les fait descendre de la même race à laquelle appartenaient les Égyptiens, parce que l’idée qu’il s’est faite d’avance des peuples issus de cette souche, « peuples matérialistes et constructeurs, # est seule capable de lui rendre compte de ces édifices gigantesques élevés sur les bords du Tigre et de l’Euphrate. Ünpeu plus loin il change d’opinion en faveur de la race arienne. « La puissante faculté de conquête et de centralisation, dit-il3, qui semble avoir été

* Ch. 10, v. 22.

s Liv. i, ch. 2, p. 53.

3 Ubi supra, p. 63.

le privilège de l’Assyrie, est précisément ce qui manque le plus à la race sémitique. S’il est, au contraire, un don qui semble appartenir à la race indo-européenne, c’est celui-là. La race tartare n’a couru le monde que pour détruire : la Chine et l’Égypte n’ont su que durer et s’entourer d’un mur; les races sémitiques n’ont connu que le prosélytisme religieux ; la race indo-européenne seule a été conquérante à la grande manière, à la manière de Cyrus, d’Alexandre, des Romains, de Charlemagne. » Rencontrant devant lui, dans une autre partie de son livre', l’esprit entreprenant et positif, le génie commercial et navigateur des Phéniciens, peuple à qui il attribue très-faussement, selon moi, une origine sémitique, M. Renan, plutôt que de renoncer à son système, aime mieux renvoyer la solution de cette contradiction aux prochaines découvertes de la science. Je pourrais multiplier les exemples; car on comprend que, avec une telle méthode, l’hypothèse, l’abus de l’abstraction et les opinions absolues sont difficiles à éviter; mais ce n’est là qu’une partie accessoire et pour ainsi dire parasite du livre de M. Renan ; pour se faire une idée exacte de la richesse de son érudition et de la valeur de son intelligence, il faut entrer avec lui dans le cœur de son sujet, il faut le suivre dans la philosophie et dans l’histoire des langues.

* Liv. xxi, ch. 2, p. 174.

La philosophie des langues n’est pas un système construit de toutes pièces, comme celui de Bonald ou de Condillac, afin d’expliquer, soit en l’honneur de la révélation, soit au profit du sensualisme, l’origine et le mécanisme de la parole. Elle n’est pas non plus la grammaire générale, c’est-à-dire la connaissance des règles communes, des conditions indispensables du discours, dans quelque langue qu’il soit formé. Elle repose sur une étude analytique et comparée des langues qui existent réellement, et nous apprend, non quels devraient être, mais quels sont les procédés de l’esprit humain dans la formation du langage, et les rapports du langage soit avec l’intelligence, soit avec l’organisme, soit avec les impressions qu’excite en nous la nature extérieure. A ce titre, elle devait occuper et occupe en effet une place considérable dans le livre de M. Renan, tout en se mêlant aux faits qui la justifient, et qu’à son tour elle nous aide à expliquer.

Le premier résultat de cet ordre qui mérite d’être signalé dans \' Histoire générale des langues sémitiques, c’est la manière dont l’auteur établit la formation simultanée de ces langues et la spontanéité en même temps que la variété des opérations de l’esprit humain qui leur ont donné naissance. Voulant arriver, par quelque moyen que ce fût, à i’unité, ce rêve de tous les systèmes, les anciens philologues avaient supposé que, de toutes ces langues également originales, quoique semblables par leur

LES LANGUES SEMITIQUES 403

génie et même par la racine de leurs mots, il y en avait ;i

une dont toutes les autres étaient sorties comme les anneaux d’une même chaîne. Mais les langues sémitiques, comme le dit si bien M. Renan, étant sœurs et non filles les unes des autres, cette hypothèse, si hautement démentie par les faits, ne tarda pas à être abandonnée et remplacée par une autre. On imagina une langue primitive, mais actuellement évanouie, qui aurait servi de type à celles que nous connaissons, ou que les monuments et l’usage nous ont conservées. Ce système, qui tend à nous représenter toutes les langues comme formées à leur origine de monosyllabes imités de la nature par onomatopée, i

est celui qui règne encore aujourd’hui en Allemagne,

(juoique l’Allemagne, comme M. Renan a oublié de le dire, l’ait emprunté à la France ; car il est exactement le même que de Rrosses a développé avec tant de force et d’érudition dans son Traité de la formation mécanique des langues. Quoi qu’il en soit, M. Renan ne le trouve pas mieux fondé que le précédent, surtout quand on l'applique au môme usage, quand on l’emploie pour expliquer l’origine des langues sémitiques. Sans s’arrêter à ce qu’il y a d’imaginaire dans cette langue originelle dont il ne subsiste plus aucun vestige, il montre quelle serait la difficulté de passer d’un tel langage à un autre plus composé, ou, pour parler exactement, tout différent, non-seulement par la composition des mots, formés de plusieurs syllabes au lieu d’une seule, mais aussi par les formes grammaticales, d’abord toutes confondues en une seule, le nom ou le verbe, et maintenant très-distinctes les unes des autres.

Évidemment cette révolution, si elle avait eu lieu réel-

Icmcnt, serait l’œuvre de la réflexion, accomplie ou tout nu moins acceptée par le consentement commun. Or, nous n’avons pas d’exemple d’un tel phénomène. La seule langue monosyllabique qui nous soit connue, celle de la Chine, n’est jamais sortie de cet état. Dans toutes les autres, nous voyons la réflexion intervenir pour composer des mots nouveaux sur le modèle des anciens, et avec leurs propres éléments, mais non pour leur imposef un changement radical. « La raison réfléchie, ditM. Renan ', a bien peu de part dans la création et dans le développement des langues. Il n’y a pour elles ni conciles ni assemblées délibérantes; on ne les réforme pas comme une constitution vicieuse. Les idiomes les plus beaux, les plus riches, les plus profonds, sont sortis avec toutes leurs proportions d’une élaboration silencieuse et qui s’ignorait elle-même. Au contraire, les langues maniées, tourmentées, faites de main d’homme, portent l’empreinte ineffaçable de cette origine dans leur manque de flexibilité, leur construction pénible, leur défaut d’harmonie. L’homme primitif put, dans ses premières années, construire sans travail l’édifice du langage; car les mots facile et difficile n’ont pas de sens, appliqués au spontané. Mais à. la réflexion tout devient impossible, le génie suffit à peine aujourd’hui pour analyser ce que l’esprit de l’enfant créa de toutes pièces et sans y songer. »

Je partage entièrement sur ce point l’opinion de M. Renan, non-seulement parce qu’elle sort des faits, mais parce qu’elle est la plus conforme à la dignité de notre

1 Liv. t, ch 3, p. 88.

nature et à sa mystérieuse grandeur. Elle seule, en effet, nous montre l’homme dans l’unité de ses facultés, créé tout à la fois avec la parole et la pensée, c’est-à-dire parlant aussi naturellement qu’il pense, et de même qu’il trouve les intonations, les gestes qui répondent le mieux à ses passions, trouvant aussi les mots qui répondent à ses idées. Mais cette merveilleuse puissance est elle-même un fait qui a besoin d’explication. M. Renan nous en donne la raison dans les lignes suivantes, qui méritent également d’être citées : « Loin de débuter par le simple ou l’analytique, l’esprit humain débute en réalité par le complexe et l’obscur; son premier acte renferme en germe tous les éléments de la conscience la plus développée ; tout y est entassé et sans distinction. L’analyse trace ensuite des degrés dans cette évolution spontanée; mais ce serait une grave erreur de croire que le dernier degré auquel nous arrivons par l’analyse est le premier dans l’ordre généalogique des faits'. » Comment en serait-il autrement, puisque l’homme est un être indivisible, puisque toutes ses facultés existent à la fois, et que leur activité c’est notre vie?

Mais de même qu’il y a plusieurs langues à l’usage de chaque race, et par conséquent de l’humanité, il existe toujours plusieurs dialectes dans une seule langue. D’où vient ce phénomène, et quelle est la cause qui le fait disparaître? ou, pour parler plus exactement, qui l’empêche d’être un obstacle à l’unité? Ces deux questions sont trop étroitement liées à la précédente pour que M. Renan ait pu les négliger. 11 expli-

1 Vbi supra, p. 90.

que la diversité des dialectes exactement de la même manière que la diversité des langues. Les dialectes ont paru d’abord, et beaucoup plus nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui ; la langue proprement dite s’est formée ensuite de ce qu’ils possèdent en commun de plus essentiel et de plus nécessaire. Prenons pour exemple notre propre langue : il est certain que les divers patois dont quelques-uns se parlent encore, le provençal, le languedocien, le limousin, et, pour m’en tenir à deux types principaux qui eux-mêmes sont des idiomes déjà tout formés et illustrés par une riche littérature, la langue d’oc et la langue d’oïl, ont précédé de plusieurs siècles celle de Corneille, de Molière, de Racine, de madame de Sévigné. 1) en est de même pour l'italien, le grec et les langues de l’Orient. Les dialectes semblent se multiplier d’autant plus qu’on approche davantage du berceau du genre humain. La raison en est que les dialectes sont plus complexes que les langues, et, comme on l’a déjà remarqué, ce caractère est celui qui s’accorde le mieux avec les opérations spontanées de notre esprit, avec la vie considérée dans toute la variété et la liberté de ses mouvements; C’est cela même qui faitla grâce, l’originalité, la richesse des dialectes, et, en général, des langues véritablement primitives.

On comprend déjà comment plusieurs dialectes viennent se fondre dans une seule langue, devant laquelle ils sont condamnés à s’évanouir, ou, ce qui arrive plus souvent, à se renfermer dans une existence en quelque sorte clandestine, et de plus en plus restreinte. Les dialectes, pour me servir d’une comparaison de M. Renan, sont une végétation spontanée qui pousse au hasard ses ra-

meaux luxuriants. Une langue, c’est l’arbre émondé par la culture, fixé irrévocablement à sa place et dépouillé de ses branches superflues. La réflexion intervient donc, après un temps plus ou moins long, dans la formation des langues, mais pour retrancher, éliminer ce qu’il y a de trop ou de trop particulier, pour arrêter ce qui est général et durable, non pour ajouter et pour créer. Cette loi, que je crois parfaitement vraie, et que M. Renan démontre d’une manière très-savante par quelques exemples empruntés aux langues sémitiques, reçoit une nouvelle confirmation de ce fait, que plus une nation avance dans l’unité de la langue, plus s’efface en elle l’originalité des esprits, des caractères, et, par conséquent, du style. A y regarder de près, chacun des grands écrivains du xvn' siècle, Corneille, Pascal, Bossuet, Molière, La Fontaine, s’est créé sa langue et composé son dialecte à part, marqué à l’empreinte de sa forte individualité, et pour lequel il puisait dans le vieux fonds des dialectes antérieurs ce qui s’ajustait le mieux avec lui-même. Mais nous, après avoir écarté de ces œuvres originales précisément ce qui en fait l’originalité, après en avoir tiré ce qui leur est commun pour composer ce que nous appelons la langue classique de notre pays, nous ne sommes plus, en nous servant de cette langue plus morte que vive, (pie des ombres sans couleur et sans vie ; nous portons tous le même habit, sous lequel nous dissimulons avec soin notre identité ; et quand par hasard nous voulons être quelqu’un, ce n’est pas nous-même, mais un personnage de fantaisie, ou un auteur réel que nous imitons jusqu’à le copier. C’est encore bien pis quand, franchissant les bornes d’une contrée déterminée, nous

considérons les effets de cette éducation polyglotte si prisée aujourd’hui, qui permet à un homme de parler avec une égale facilité plusieurs langues. Le discours, sous cette pernicieuse influence, ne conserve plus aucun vestige non-seulement du caractère individuel ou national, mais de la personne, et je dirais volontiers de la parole humaine. 11 reste une langue pareille à celle des chiffres, une sorte d’algèbre à l’usage du touriste ou du commis voyageur.

Puisque les langues, malgré leur diversité, ont cependant des rapports communs ; puisque toutes celles qui appartiennent à, une même race répondent aussi à un même type et forment ce qu’on appelle une famille, il importe de savoir en quoi consiste précisément cette parenté ou cette unité originelle, et à quels signes on la peut reconnaître. Qu’est-ce qui nous dit que deux langues sont sœurs, qu’elles dérivent l’une de l’autre, ou qu’elles sont d’origines différentes? On comprend de quelle importance est cette question, non-seulement pour la philologie, mais pour l’histoire et pour la théologie elle-même, puisqu’elle nous met sur la voie de constater par des faits l’unité matérielle du genre humain. Les savantes et judicieuses observations que M. Renan présente sur ce sujet appartiennent encore à la philosophie des langues et ne peuvent se séparer de celles que nous venons de recueillir.

Autrefois, pour reconnaître la parenté de deux ou plusieurs langues, on ne se servait que d’un seul moyen : la ressemblance des mots ou l’étymologie. M. Renan n’a pas de peine à montrer combien ce signe est trompeur, même quand on l’interroge avec une apparente

discrétion'. Les mots, réduits rigoureusement à leurs racines, nous représentent en quelque sorte les matériaux bruts dont les langues sont composées. Les grammaires nous en donnent la forme architecturale ou l’organisation intime, si, usant d’une comparaison plus juste, on assimile les langues à des êtres vivants.

La ressemblance des mots, d’ailleurs très-difficile à constater au milieu des appositions, des désinences, des transpositions et modifications de toute espèce qui rendent les racines presque méconnaissables, la ressemblance des mots peut être due au hasard ou à l’influence universelle do l’onomatopée. Au contraire, deux langues qui se ressemblent par leur grammaire appartiennent évidemment à la même famille ; car s’il y a des règles, des constructions, des formes de langage qui découlent de la nature même de l’esprit humain et qu’on trouve également dans toutes les langues, il y en a aussi, et c’est le plus grand nombre, qui ne peuvent s’expliquer que par des causes particulières, par une organisation déterminée, et dont la rencontre atteste certainement une communauté d’origine. Au reste, les termes dans lesquels M. Renan défend cette opinion sont pleins de mesure et de sagesse, et je souhaiterais qu’il eût partout fait preuve de la même réserve. Quoique discréditée par des abus sans nombre, l’étymologie ne lui paraît pas une étude sans valeur, pourvu qu’elle soit conduite avec méthode et appliquée à des langues d’une même famille; mais il demande qu’elle soit estimée beaucoup moins que la grammaire. « Dans l’œuvre du clas-

1 Liv. v, ch. 2, p. 431 et suivante».

sement des langues, les considérations grammaticales, dit-il, sont bien plus importantes que les considérations lexieographiques. On citerait beaucoup de langues qui ont enrichi ou renouvelé leur vocabulaire, mais bien peu qui aient corrigé leur grammaire. Le syriaque a pu combler les lacunes de son dictionnaire en y entassant des mots grecs, jamais suppléer par un temps nouveau à l’imperfection de son système de conjugaison ; le turc a pu charger son dictionnaire de mots arabes et persans, jamais modifier sa grammaire tartare. Le français a pu, au xvii* siècle, s’enrichir d’une foule de mots empruntés artificiellement aux langues anciennes, et tous les efforts des poètes et des rhéteurs de ce temps n’ont pu lui donner le simple procédé de la composition des mots; si bien que, pour faire des mots composés, nous sommes obligés, comme Ronsard, de parler grec et latin'. » C’est mettre la force au service de la modération et donner à un principe, au fond tout rationnel, l’autorité irrésistible d’un fait.

M. Renan, comme il est facile de le supposer, rencontre sur son chemin plus d’un contradicteur qu’il est obligé de combattre. Esprit essentiellement critique, et ami de la discussion autant qu’il y est habile, il nous inspirerait le même intérêt sur ce nouveau terrain que dans la carrière que nous venons de parcourir. 11 ferait passer sous nos yeux, il nous aiderait à apprécier, selon leur juste valeur les principaux systèmes qui se disputent aujourd’hui le gouvernement de la philologie, et, en choisissant pour champ de bataille l’Allemagne, semblent

1 Liv. v, ch. 2, p. 431-433.

LUS LANGUES SÉMITIQUES Ml

y avoir remplacé les systèmes métaphysiques. Mais, obligé de me borner, j’aime mieux suivre M. Renan dans le cercle de ses propres idées. Après m’être arrêté longtemps, trop longtemps peut-être, sur la partie spéculative de son œuvre, celle qui renferme scs idées générales sur l’humanité et sur le langage, j’en vais faire connaître maintenant la partie historique et savante : je veux parler de l’histoire même des langues sémitiques.

Après avoir nettement distingué l’une de l’autre, par rapport à l’espace comme par rapport au temps, les trois grandes périodes que cette histoire embrasse, et que j’ai déjà indiquées plus haut, l’auteur commence par la période hébraïque, parce que l’hébreu est, en effet, de toutes les languessémitiques, celle qui est arrivée la première à son complet développement, celle qui possédait déjà des monuments splendides, une histoire semblable à une épopée, des chants d'une sublimité incomparable, des dogmes, une législation, des leçons de sagesse admirées encore aujourd’hui de toute la terre, pendant que les autres en étaient encore au bégaiement de l’enfance. L’hébreu est d’ailleurs le type le plus pur des idiomes de la famille. Mais il passe généralement pour être la langue particulière du peuple de Dieu, et, au moment où les Israélites prirent possession de la Palestine, ils y trouvèrent un grand nombre d’autres peuples qui eux -mêmes s’étaient substitués à des possesseurs plus anciens. A quelles races appartenaient toutes ces nations, et quelles langues parlaient-elles, puisque chacune devait avoir la sienne? Telles sont les deux questions que M. Renan se propose d’abord, et qu’il ne pouvait guère éviter sans mutiler son sujet. Je n’ai rien à objecter contre la ma-

nière dont il range ces populations par couches successives, comme les géologues font des espèces antédiluviennes. Au premier rang, c’est-à-dire dans les profondeurs les plus reculées de l’antiquité, il nous montre cette forte race des enfants d’Anak et de Rapha, autrement appelés les Néphilim, les Emim, les Zamzoumim, qui, par leur haute taille et leurs villes cyclopéennes, avaient fait longtemps la terreur de leurs voisins. Après eux, mais sans les déposséder entièrement, viennent les Chananéens, composés eux-mêmes de différentes tribus ou peuplades, et mêlés à la souche arabe des Amalécites. Enfin nous voyons arriver, sortant par colonies successives de la Chaldée, les peuplades sémitiques des Ammonites, des Moabites, des Edomites, des Madianites, qui toutes sont déjà établies au sud-est et au midi de la Palestine, quand leurs frères, les Israélites, traversent le Jourdain sous la conduite de Josué'. Quant aux Philistins, objet de tant d’hypothèses contradictoires, occasion d’une incroyable dépense d’érudition parmi les savants d’outre-Rhin, M. Renan, tout en les regardant comme un peuple indo-européen, ne se prononce ni sur leur origine ni sur l’époque de leur immigration dans la Terre sainte.

Mais, tout en admettant cette classification chronologique, je ne comprends pas pourquoi M. Renan se représente les enfants d’Anak, ces premiers devanciers du peuple hébreu, comme une race litanienne créée en dehors des proportions comme des véritables facultés de notre espèce, et qui dut subsister peu de temps, puisqu’on

1 Liv. u, ch. 1, p. 99 et suiv.

ne la voit pas comprise au 10' chapitre de la Genèse, parmi les autres branches de la famille humaine. La partie historique de l’Ancien Testament ne justifie guère cette supposition. Elle nous montre les Anakim comme un peuple terrible, il est vrai, par sa force et sa haute stature, mais comme un peuple civilisé, qui vivait dans des villes « grandes et fortifiées jusqu’au ciel1. » Ils occupaient encore une grande partie de la Palestine à l’époque où Moïse faisait explorer ce pays avant d’y entrer. « Tout le peuple que nous y avons vu, disent les éclaireurs hébreux, est composé d’hommes de haute taille’. » Us mentionnent séparément les enfants d’Anak, devant qui ils se faisaient l’effet de sauterelles. Et cependant ces prétendus géants, déjà domptés par les Chananéens, sont détruits avec la plus grande facilité par Josué \ à l’exception de quelques-uns, dont nous voyons la postérité encore debout sous le règne de David*. Qu’importe, après cela, qu’ils ne soient pas cités au 10e chapitre de la Genèse, s’ils le sont en mille autres endroits et dans la Genèse même5, et si nous pouvons suivre leurs traces jusque sous le second roi d’Israël ? M. Renan aurait dû se souvenir qu’une des cinq peuplades chananéennes établies dans la Palestine, celle des Amorites ou des Amoréens, nous est représentée, bien plus tard, avec les mêmes proportions. « Et moi, dit le prophète Amos®,

* Deutéronome, ch. 19, v. 1-2.

i Nombres, cb. 8, v. 32 et 33.

> Josué, ch. 11, v. 22.

* 2» livre de Samuel, ch. 21, v. 16.

* Ch. 6.

* Ch. 2, v. 9.

je détruis devant eux l’ Amoréen, aussi haut par sa taille que les cèdres, et aussi fort que les chênes. » Faut-il en conclure que les Chananéens, qui ne sont pas autre chose que les Phéniciens, formaient aussi une race de Titans plus voisine de la bête que de l’homme?

Des races qui habitèrent primitivement la Palestine, passons aux langues dont ce pays fut également le berceau. M. Renan démontre très-bien que l’hébreu était également en usage chez les descendants de Tharé qui passèrent l’Euphrate, chez toutes les peuplades qui formèrent primitivement la race hébraïque ', et chez les Chananéens ou Phéniciens. Ce n’est pourtant pas une raison de faire de ces derniers une nation sémitique, au mépris de la Genèse, qui les désigne expressément comme les descendants de Cham. Pourquoi donc les Chananéens n’auraient-ils pas appris l’usage de l’hébreu des nations établies avant eux dans la Terre sainte? Pourquoi ces nations, d’une civilisation déjà avancée, qui construisaient de si grandes villes et de si puissantes forteresses, qui savaient tirer de la terre de si magnifiques fruits, ne passeraient-elles pas plutôt pour des enfants de Sem ? D’ailleurs, M. Renan ne parle pas de tous les peuples qui ont précédé les Chananéens sur la terre promise. Outre ceux qu’il a nommés, il y avait les Awéens, les Kenizites, les kadmonites et les kénites, dont les derniers subsistèrent longtemps parmi les enfants d’Israël. Pour repousser ouvertement, dans une question de cette nature, le témoignage de la Bible, il faudrait avoir pour soi l’évidence, et celte qualité n’appartient pas à la mé-

* Ilcbreu iibri), veut dire qui a passé le fleuve.

thode qu’emploie M. Renan : il n’est pas toujours sûr de déterminer les races par les langues.

Nous arrivons maintenant à l'époque où la langue hébraïque, parvenue à sa maturité, enfante tous les monuments qui attestent sa puissance, c'est-à-dire les écrits qui composent l’Ancien Testament. Il est à peine besoin d’avertir qu’en étudiant les livres saints, au point de vue de son sujet, M. Renan les soumet à tous les procédés de la critique historique, ou, comme on est convenu de l’appeler, de la méthode rationaliste. Je conçois, je respecte profondément la piété convaincue qui s’en tient à la tradition, et qui, ne craignant rien tant que l’incertitude, s’enferme dans cet abri comme dans un fort inattaquable. Mais je comprends aussi et je regarde comme un droit l’indépendance du savant, de l’érudit, de l’historien, qui use avec gravité et avec convenance de la liberté que réclame la nature de ses recherches. La foi qui ne peut s’accommoder des libres recherches de la science, et la science qui insulte la foi, ou qui, au lieu de fournir un aliment il la pensée, jette le trouble dans les consciences, ce sont deux anachronismes également répudiés par nos mœurs et par nos lois.

Au reste, les résultats où M. Renan s’éloigne le plus de la croyance commune, ne sont pas toujours ceux qu’il a obtenus par la critique la plus sévère. Telle est, par exemple, l’idée qu’il se forme, d’après M. Ewald, d’ un culte polythéiste, celui des Élohim, établi chez les Hébreux avant la religion de Jéhovah ou du vrai Dieu, et se maintenant longtemps à côté d’elle. Il ne fallait rien moins que l’imagination aventureuse d’un théologien allemand pour concevoir une

416 ÉTÜDES OKIENTALES

telle hypothèse, car elle ne peut se justifier ni par la langue, ni par la tradition. Dans la langue nous trouvons mille exemples de la forme plurielle du nom Elohim , employé par honneur, par respect, pour désigner un singulier. Dans la tradition et dans l’histoire, pas la moindre trace de ce culte fantastique. Enfin le texte sacré dit formellement1 que c’est au temps de Seth, c’està-dire au lendemain de la création, qu’on commença d’invoquer le nom de Jéhovah. Je ne regarde pas comme plus solide la proposition que le Pentateuque et le livre de Josué, à part quelques morceaux d’un archaïsme non équivoque, ont été rédigés vers l’an 750 avant notre ère, sous les règnes de Josias et d’Ézéchias'. M. Renan ne veut pas dire qu’à cette époque relativement si moderne, sept à huit siècles après la mort de Moïse, les écrits dont il parle ont été composés de toutes pièces ; il soutient seulement qu’à ce temps de ferveur religieuse, l’àge classique de la langue sacrée, appartient la rédaction de ces livres, composés d’ailleurs sur des documents authentiques, contemporains des événements. Je prends l’opinion de M. Renan telle qu’il noifs la donne, et je ne la trouve pas mieux fondée. D’abord il nous appartient bien, dans une langue aussi éloignée de nous que l’hébreu biblique, dont il nous reste si peu de monuments, et quelques-uns si inintelligibles, de distinguer les formes archaïques des formes classiques, et celles-ci des symptômes de décadence ! 11 nous appartient bien de décider que le récit de la tour de Babel, les bénédictions de Ja-

1 Genèse, ch. 4, 26.

1 Liv. h, ch. 1.

LGS LANGUES SÉMITIQUES 417

cob et de Noé, les paroles mises dans la bouche de Balaam, sont de l’époque la plus reculée de la nationalité israélite, tandis que le sublime cantique de la mer Rouge, celui que Moïse chante avant de mourir, le Deutéronome tout entier et la plus grande partie des autres livres du Pentateuque, ne sont que l’œuvre de quelques beaux esprits de huit siècles plus jçunes que le? générations du désert! Il serait facile de montrer qu’entre la langue d’Isaïe, qui écrivait véritablement dans ce temps, et celle du Deutéronome ou du livre de Josué, la différence est immense ; mais j’ai bien d’autres objections contre la supposition de M. Renan. Le Pentateuque n’est pas seulement une histoire, un recueil de récits dont le fond peut, à la rigueur, se transmettre par la tradition jusqu’à la postérité la plus reculée; il renferme aussi un grand nombre de lois, et des lois de toute espèce, morales, politiques, civiles, hygiéniques, liturgiques, qui ont imprimé au peuple juif un cachet indélébile, et qui, presque toutes, ayant pour but de le séparer des peuples voisins, ont dû être immédiatement mises en pratique. Or, comment cette législation si compliquée et si originale a-t-elle pu exister pendant huit cents ans sans être écrite? et si elle rétJÈt, cjui aurait osé en changer la forme et le style? A-t-on jamais rien fait de pareil pour le code d’aucun peuple? Voici bien autre chose. C’est à l’époque des rois de Juda, sous les règnes de Josias et d’Ézéchias, que cette œuvre de rénovation ou de falsification a dû avoir lieu, et nous lisons dans le Deutéronome 1 des paroles très-peu respectueuses pour la royauté, qui appellent sur

cette institution la défiance du peuple, en la représentant comme une imitation étrangère, également funeste à la religion et à la liberté. Je crains que l’esprit de M. Renan, en général si juste et si pénétrant, ne se soit laissé un peu circonvenir ici par cette critique révolutionnaire de l’Allemagne qui traite le monde intellectuel comme la démagogie de OS a traite la société. Partout où elle aperçoit, dans un passé un peu lointain, un de ces noms dont la grandeur nous étonne, elle le supprime, pour mettre à sa place une foule anonyme. Jæs chefs-d’œuvre qui ont eu le privilège, pendant vingt ou trente siècles, de réunir toutes les nations, tous les cultes, toutes les écoles, dans un sentiment commun d’admiration, elle les disloque, elle les déchire, elle les divise en lots multipliés qu’elle distribue à sa fantaisie. Les monuments entiers commençant à faire défaut à sa rage, elle s’en prend maintenant à des chapitres isolés dont elle donne le commencement à tel temps et à tel écrivain, la fin à tel autre, le milieu à un troisième, et je vois déjà le moment où elle déchiquettera de la même manière les phrases, les versets et même les mots.

11 faut rendre à M. Renan la justice qu’il combat cette influence plus souvent qu’il ne la suit. l)ès qu’il est assuré qu’il marche sur la terre ferme ; dès qu’il ne doute plus de l’authenticité des textes, les récherches les plus intéressantes, les observations les plus fines et à la fois les plus solides, se multiplient dans son livre. Je crois que personne avant lui n’a montré aussi bien comment l’hébreu, après avoir atteint la perfectionnons les règnes et par le génie même de David et de Salomon, est resté presque immobile pendant cinq siècles, puis est devenu

line langue écrite, c’est-à-dire à moitié morte, tandis que dans le sein du peuple, avec les débris de tous les dialectes, une autre langue se formait, destinée à détrôner la première : la langue parlée, la langue araméenne, confondue à tort avec le chaldéen. C’est avec un véritable intérêt qu’on suit avec lui, à travers les écrits des derniers prophètes, la marche parallèle de ces deux langues, le rôle de la première diminuant toujours, tandis que la seconde ne cesse de s'étendre. Personne ne fait mieux comprendre ce fait extraordinaire que la langue classique du peuple juif, malgré la richesse doses formes, la puissance et la noblesse de ses expressions, à plus forte raison la langue populaire, n’a jamais eu de lois écrites. En effet, les premières grammaires hébraïques, dont nous devons la connaissance aux précieux travaux de M. Munie1, ont été composées au x* siècle de notre ère, sous l’influence des écoles arabes. C’est que la grammaire se faisait en même temps que la langue, en même temps que les œuvres dans lesquelles on cherche à la reconnaître. Elle formait comme un organisme vivant, qui se modifiait suivant le génie des temps et des hommes. De là les règles innombrables et compliquées, avec leurs exceptions plus nombreuses encore, qu’a recueillies avec tant de patience l'érudition moderne. La même observation s’applique à l’orthographe. L’orthographe de la langue hébraïque n’a jamais été fixée dans ses détails. Comment cela eût-il été possible dans un système d’écri-

1 Notice sur Abou'l Walid Merwan Ibn-Djana’h et sur quel ques autres grammairiens hébreux du x« et du xi° siècle, in-8, Paris, 1851.

turc qui ne représente que les consonnes? Mais ce phénomène a une cause plus générale et plus profonde. « Plus une langue est ancienne et primitive, dit M. Renan, moins elle a d’orthographe; car, possédant ses racines en elle-même, elle se trouve, pour ainsi dire, face à face avec l’articulation qu’il s’agit d’exprimer, sans avoir à se préoccuper d’aucune raison antérieure d’étymologie1. » Pénétrant dans l’organisation la plus intime de cette langue merveilleuse, M. Renan nous explique aussi d’une manière toute philosophique comment, avec 500 racines et 5642 mots, l’hébreu biblique, tant le chaldéen que l’hébreu proprement dit, peut être regardé comme une des langues les plus riches de l’antiquité. Les ressources innombrables de sa grammaire le consolent de la pauvreté de son dictionnaire; et ce qui lui manque du côté de l’étendue, il le remplace par la profondeur en se consacrant à l’expression d’un seul ordre d’idées : les idées morales et religieuses.

C’est une opinion généralement reçue, accréditée même par le Talmud, que l’usage de l’hébreu cessa entièrement vers le vi* siècle avant notre ère, pendant la captivité de Rabylone, les exilés ayant substitué à la langue de leurs aïeux, bientôt oubliée, celle des Chaldéens, leurs vainqueurs. M. Renan soutient que, tout au contraire, la langue sainte, peu à peu chassée par l’araméen, finit par disparaître sur le territoire même de la Judée, pendant que la colonie des bords de l’Euphrate, composée de l’élite de la nation, des prêtres, de l’aristocratie, des sophrim ou lettrés, la conservait

1 Ubi mpra.

LES LANGUES SÉMITIQUES m

à peu près intacte, tout à la fois par l’écriture et par la parole. Les faits donnent complètement raison à M. Renan, car c’est de Babylone que nous voyons sortir les restaurateurs de la loi : Esdras et Néhémie. C’est à Babylone que la muse hébraïque fait entendre quelques-uns de ses chants les plus purs, entre autres le fameux psaume Super flumina Babylonis. Babylone était devenue comme une seconde capitale du peuple juif, ainsi que l’attestent les chroniques et le livre d’Esdras; tandis que, sur la Terre-Sainte, la religion, aussi bien que les lettres nationales, était complètement désertée par une population ignorante et corrompue. C’est encore à Babylone que, sept siècles plus tard, après la destruction de Jérusalem par les Romains, se réfugient la vie et l’activité du judaïsme.

Mais quelle est donc cette langue qui a pris la place de l’hébreu? N’est-ce pas le chaldéen, c’est-à-dire la langue de l’empire babylonien, ou du moins une des langues sémitiques qui s’y trouvaient établies? Non, répond M. Renan; l’araméen n’est pas le chaldéen, quoique les deux noms prènnent souvent la place l’un de l'autre; l’araméen se trouve déjà mêlé à la langue hébraïque plusieurs siècles avant la domination chaldéenne, et avant qu’il y eût aucune relation entre la Judée et ses futurs maîtres. On en trouve des traces multipliées dans le livre de Job, dans le cantique de Débora, dans le Cantique des cantiques, dont la haute antiquité ne saurait être mise en doute. L’araméen, tel qu’il exista chez les Juifs avant et après l’exil de Babylone, s’est formé du syriaque et des dialectes en usage dans le nord de la Palestine. Voilà pourquoi les auteurs

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du Talmud le confondent habituellement avec la langue de la Syrie.

Ainsi que M. Renan le démontre par l'histoire et par la critique littéraire, la substitution ne n’est pas faite en un jour. L’ancienne langue, avant de se résigner à mourir, a tenté, à l’époque des Macchabées, une seconde renaissance, mais beaucoup plus faible que celle de Babylone, et presque purement artificielle. Enfin, plus d’un siècle avant l’ère chrétienne, nous la voyons complètement expulsée par sa rivale et reléguée à l’état de langue savante dans les écrits des docteurs. Là même, elle est profondément altérée et voit sa place diminuer chaque jour. L’hébreu de la Mischnane ressemble plus, même de loin, aux livres canoniques les plus récents et les moins corrects. Ce n’est plus seulement l’araméen, ce sont les idiomes d’une famille étrangère, le grec et le latin, qui entrent en conquérants dans ce code de la loi orale, œuvre des Pères de la synagogue. C’est bien pis encore dans les discussions auxquelles a donné lieu le texte mischnique, et dont nous avons conservé deux rédactions, l’une sous le nom de Talmud de Jérusalem, l’autre sous celui de Talmud de Babylone. Là, si l’on met à part les citations, l’hébreu forme une exception assez rare, et c’est un araméen plus ou moins capricieux qui tient lieu de texte. A partir, non pas de la clôture, mais de l’origine de ces recueils, dont la formation a duré plusieurs siècles, l’hébreu est bien une langue morte. Mais, non content d’avoir raconté ses destinées depuis son origine jusqu’à son terme extrême, M. Renan nous montre encore la vie artificielle qu’il a reçue des rabbins, les formes nouvelles qu’il revêt sous leur plume, au sein

L liS LANGUES SÉMITIQUES

de la civilisation arabe et chrétienne ; et pour que rien ne manque à cette remarquable partie de son ouvrage, il la termine par un coup d’œil rapide et cependant plein de science sur l’histoire de la philologie hébraïque chez les juifs et chez les chrétiens.

Je ne m’arrêterai pas longtemps au livre, d’ailleurs assez court, qu’il consacre à la période araméenne; car, malgré le talent et la science de l’historien, cette époque des lettres sémitiques qui n’oflre que des traductions, des commentaires, dés œuvres incertaines et sans valeur, écrites dans une langue dépourvue elle-même d'originalité et de caractère, n’est pas faite pour exciter l’intérêt en dehors des érudits de profession. M. Renan nous montre successivement ce qu’a été l’araméen entre les mains des juifs, entre les mains des païens et enfin chez les chrétiens. Le rôle qu’il a joué chez les premiers, nous le connaissons à peu près. Les ouvrages qu’il a produits chez les païens de la Mésopotamie et del’Yrak, autrement appelés les Nabathéens, sont encore inédits pour la plupart, et méritent de l’être toujours, si l’on en juge par ce que nous en savons. La magie, l’astrologie, le culte des astres, les peintures symboliques qui s’y rapportent, des légendes sur le dieu Tammuz ou Adonis, tels en sont les principaux sujets. Quant à l’araméen chrétien, qui n’est pas autre chose que le syriaque, demeuré jusqu’à nos jours la langue sacrée de quelques chrétiens d’Orient, il fournit les plus précieux documents à l’histoire ecclésiastique ; car presque tous les docteurs de l’église grecque, hérétiques ou orthodoxes, ont été traduits dans cette langue ; mais il a conservé si peu de son origine, il a tellement perdu le caractère des idiomes

de la même famille, qu’il n’est que d’un faible intérêt pour les études sémitiques.

Je voudrais donner plus d’étendue à la période arabe, que M. Renan décrit en peintre autant qu’en philosophe et en érudit. Mais, n’ayant aucune qualité pour me faire son rapporteur et encore moins pour être son juge dans cette matière, j’arrive, sans autre transition, à la conclusion la plus générale, et, selon moi, la plus importante de tout l’ouvrage.

Après avoir établi victorieusement, contre certaines théories, que les langues sémitiques et les langues indoeuropéennes forment deux systèmes essentiellement distincts, il soutient une opinion opposée quant aux races que ces langues nous représentent et quant aux hommes en général. « En un sens, dit-il', l’unité de l’humanité est une proposition sacrée et scientifiquement incontestable ; on peut dire qu’il n’y a qu’une langue, qu’une littérature, qu’un système de traditions mythiques, puisque ce sont les mêmes procédés qui partout ont présidé à la formation des langues, les mêmes sentiments qui partout ont fait vivre la littérature et la poésie, les mêmes idées qui se sont partout produites par des mythes divers. » Il ne s’en tient pas à cette unité purement spirituelle, il admet aussi, entre les peuples sémites et les peuples ariens, une parenté réelle, une unité d’origine, attestée par une foule de similitudes : similitude dans les formes générales du langage, qui dominent la diversité des détails ; similitude dans certaines traditions religieuses, car la cosmogonie de Moïse et la description du Pa-

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radis terrestre se retrouvent presque littéralement dans le Zend-Avesta ; enfin, similitude de certains caractères physiologiques, qui réunissent les deux races en une seule, la race caucasique ou blanche.

Ce résultat seul était déjà fait pour désarmer la polémique ardente que M. Renan a rencontrée chez certains adversaires. Mais ne faut-il pas aussi lui savoir gré de la hauteur où il place exceptionnellement, au nom seul de la science, avec la liberté de critique la plus absolue, la langue et les lettres hébraïques, celte source éternellement révérée du christianisme ? Ne faut-il pas lui tenir compte de la distance infranchissable, infinie, qu’il a tracée entre l’homme et les espèces inférieures, ou de la divine empreinte qu’il a mise à découvert dans la nature humaine, en nous montrant le langage comme une inspiration descendue sur notre berceau, comme une création merveilleuse, inexplicable par la convention et le travail réfléchi de l’intelligence?

Pour ceux qui jugent un livre, moins par les conclusions ordinairement condamnées ou absoutes d’avance, que par la force avec laquelle l’auteur les soutient, ils trouveront dans celui de M. Renan des qualités rarement unies : une patience et une gravité dans les recherches, une connaissance des faits et des livres, qui ne semblent appartenir qu’à un érudit ; une précision et une élégance de langage, une vivacité d’imagination, un talent de composition et de style, qui ne semblent appartenir qu’à un écrivain et même à un artiste ; enfin, une hauteur de vues, une puissance d’abstraction et quelquefois d’hypothèse, qui paraissent être l’apanage du philosophe. 11 ne faut pas croire que ces facultés se rencontrent par

intervalles l’une à côté de l’autre : elles s’exercent toujours ensemble, elles se pénètrent l’une l’autre, si je puis ainsi parler, et c’est là surtout ce qui fait de ce livre de philologie un ouvrage si original et si attachant à la lecture.

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