LE DROIT CHEZ LES ÉGYPTIENS
Pendant que le Brahmanisme, portant dans ses flancs le Bouddhisme, sortait peu à peu de la vieille poésie des Védas, une autre civilisation, non moins puissante, mais animée d’un esprit tout différent, avait déjà pris naissance et se développait avec éclat sur les bords du Nil- 11 est impossible, en effet, de contester à l’Égypte ce qu’elle revendiquait avec tant d’orgueil et ce qui lui donnait tant de prestige aux yeux des philosophes de la Grèce : la complète originalité et l'antiquité incomparable de ses institutions, de ses croyances, de ses monuments, de ses connaissances dans les sciences et dans les arts. Son antiquité, il ne faut pas songer à la mettre en doute devant ses vingt-huit ou trente dynasties, dont la dernière, détrônée par les armes d’Artaxerce III, a déjà cessé d’exister 340 ans avant Jésus-Christ ; dont la vingt-deuxième, celle qui a conquis Jérusalem sous le règne de Jéroboam, celle qui a produit le roi Schesclionk, ou le Sésac de l’ Écriture-Sainte, n’arrive qu’à l’an 970 de notre ère; dont la dix-neuvième nous fait reculer jusqu’au temps de Sésostris II, ou Ramsès-lc-
LE DROIT CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE L’ORIENT fil
Grand, c’est-à-dire à une distance d’au moins quinze ou seize siècles En franchissant maintenant les trois ou quatre siècles de barbarie, peut-être davantage, pendant lesquels ont régné les Hyksos, ou rois pasteurs, à quelle époque faut-il transporter en arrière de nous les dynasties plus anciennes, depuis la treizième jusqu’à la quatrième, qui, regardées pendant longtemps comme purement fabuleuses, viennent d’être rendues à l’histoire par de récentes découvertes, par les inscriptions de Giseh et de Sakara1 * 3? L’originalité de la civilisation égyptienne n’est pas moins bien établie : car oii lui trouver des ancêtres? On avait pensé un instant à l’Inde; mais la chronologie, aussi bien que la géographie et les différences ethnographiques, condamnent cette hypothèse. On s’est adressé à l’empire complètement effacé de Méroé : mais pourquoi Méroé n’aurait-il pas été une colonie plutôt qu’une métropole de l’Égypte? Et, en tout cas, comment résoudre un problème par un autre beaucoup plus obscur? L’opinion généralement admise aujourd’hui, et qui seule peut se concilier avec la physionomie, avec la conformation extérieure, avec la position géographique, avec les relations non interrompues des deux races, et aussi certaines affinités de langages, c’est que la population primitive de l’Egypte était une colonie arabe, venue du bord oriental de la mer Rouge, et à laquelle se mêla peu à peu, non le sang nègre, dont l’art
1 Voyez Wilkinson, The ancient Egyplians, 2 vol. in-12. Lon-
dres, 1854, t. I, p. 307-309.
’ Voyez C. H. Lepsius. Denkmaehler ans Ægyoten and /Ethiopien, gr. in-f° publié à Berlin d'après les dessins recueillis dans l'expédition scientifique de 1842-1845.
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égyptien, si fidèle imitateur de la nature, ne nous offre pas la moindre trace, mais celui d’une race plus intelligente de l’intérieur de l’Afrique1. Alais il est sorti de lit, un nouveau peuple qui ne ressemble ;Y aucun autre, et qui, par l’éclat de son génie, par la grandeur de ses destinées, par la seule majesté de ses ruines, objet de notre étonnement et de notre admiration, a fait complètement oublier ses aïeux.
Quoique formée en société longtemps avant l’Inde, l’Égypte, sous le rapport moral, lui est bien supérieure, à en juger par les monuments qu’elle nous a laissés : sa peinture, sa statuaire, ses bas-reliefs, son architecture, ses hiéroglyphes, témoignages irrécusables de ses mœurs, de ses habitudes, de ses occupations, de ses croyances, des événements les plus importants de son histoire, et qui nous permettent de lire, comme dans un livre, une partie considérable de sa vie, tant publique que privée. Elle nous présente le spectacle d’une activité plus réelle et plus féconde ; elle a conçu une plus haute idée de la personne humaine; elle montre plus de respect pour ses droits et ses légitimes affections. C’est que nous ne sommes plus en présence de cette nature formidable qui ne laisse pas à l’homme d’autre sentiment que celui de son impuissance, d’autre emploi de scs facultés que la contemplation, ni d’autre but à poursuivre que le repos et l’immobilité. La nature et l’homme semblent ici se
1 Celte opinion, aujourd'hui à peu prés incontestée, a été soutenue, si je ne me trompe, pour la première fois, avec une grande abondance de preuves et une remarquable érudition, par M. Joinard, dans ses Eludes géographiques el physiques sur L'Arabie, in-8. Paris, 1839.
LE DROIT CH 1.2 LES ANCIENNES NATIONS DK L'ORIENT (Kl
partager la tâche et régner ensemble. 11 a fallu au premier de grands efforts d’activité et d’intelligence pour asservir à ses besoins ce lleuvc extraordinaire qui pouvait devenir pour lui un lléau aussi bien qu’une source de richesse. A l’invention de l’agriculture, qui a dû prendre sur-le-champ un rang très-élevé et occuper l’attention des esprits les plus actifs, est donc venue se joindre, en Égypte, celle des sciences et des arts, dont le concours lui est le plus nécessaire, de la géométrie, de l’astronomie, de l’arithmétique, de l’arpentage, de l’art de construire des canaux et des digues. 11 a fallu également, pour bâtir des demeures solides sur ce terrain mouvant; mettre à contribution les carrières de marbre, de granit et de pierre calcaire, et jeter ainsi les premiers fondements de l’architecture et de la mécanique. Tout le monde sait que les Pyramides, qui ne sont qu’une expression idéale des conditions de la solidité, ont été élevées sous les premières dynasties ; et c’est au roi Menés, le plus anciens des Pharaons, qu’on attribue la construction de la grande digue qui détourna les eaux du Nil pour faire place aux fondations de Memphis. Or, ces travaux et ces connaissances sont bien éloignées des mystiques rêveries; ils ne permettent pas à l’homme de s’oublier et de s’effacer; ils exigent, au contraire, le concours de toutes ses forces, et supposent qu’il a la conscience do sa valeur. De là, le principe de vie, d’activité, de moralité, qui caractérise la vieille société égyptienne, et que l’on reconnaît également, soit dans ses dogmes religieux, soit dans ses institutions civiles, soit même dans les œuvres de ses artistes.
C’est une opinion généralement répandue que l’art
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égyptien, particulièrement le dessin et la statuaire, exprime au plus haut degré la sécheresse, la raideur et l’immobilité, ell’on sait toutes les conséquences auxquelles elle a conduit des philosophes trop pressés de conclure. Mais ce jugement ne peut se justifier que par certains monuments, les seuls que, pendant longtemps, l’on ait connus en Europe, qui aient été vus dans nos musées, et qui appartiennent à une époque de décadence. Il en est d’autres, récemment découverts, et beaucoup plus anciens, qui présentent un caractère tout différent. Ce sont ceux qui ont été produits depuis le commencement de la cinquième jusqu’à la fin de la douzième dynastie. Quand on suit, dans la magnifique galerie de M. Lepsius' , tous les développements de l’art égyptien pendant la durée de cette période qu’on peut appeler son âge d'or, on est frappé de la force, de la grandeur, de la variété et de la vérité de ses œuvres. Ce n’est pas la beauté idéale, dont les types faisaient défaut aux artistes des bords du Nil ; ce n’est pas l’harmonie, la grâce et la majesté de l’art grec ; mais c’est une puissance d’expression, une vérité de mouvement, et même, surtout dans la représentation des animaux, une perfection de formes, qui témoigne d’un haut degré d’observation, c’est-à-dire de réflexion et de sentiment, et d’une non moins grande habileté de main. Une œuvre, qui remonte au moins à la sixième dynastie, la statue d’un scribe accroupi, trouvée par M. Mariette dans le tombeau de Skem-Ka, et que chacun peut voir aujourd’hui au musée du Louvre, suffit
• Monuments de l'Égypte et de l'Éthiopie, les deux premières parties.
à elle seule pour renverser les idées qu’on a eues longtemps sur la sculpture égyptienne. On n’a jamais vu taillée en pierre, ou peinte sur la toile, une figure plus personnelle, plus vivante et plus parlante. Nous voilà bien loin des monstres difformes ou tristement emmaillottés qui nous èeprésentent, sur les bords du Gange, Brahma et les autres divinités indiennes. Mais ce ne sont pas là toutes les qualités de l’art égyptien. Consacré à la famille aussi bien qu’à la religion et à l’histoire, il lui donne la consécration du souvenir, il l’honore dans toutes les conditions de son existence, dans ses occupations comme dans ses affections; il ne dédaigne pas de représenter les plus humbles travaux, et, dans quelque sphère qu’il s’exerce, à quelque degré de familiarité qu’il puisse descendre, jamais il n,e blesse les lois de la chasteté. Je mets à part, bien entendu, ces symboles naïfs consacrés par le culte et dont le sens métaphysique ou moral, objet d’une vénération universelle, était.seul présent aux yeux et à la pensée. Cette réflexion m’amène naturellement à parler de la religion des Égyptiens.
11 faudrait être bien téméraire pour se flatter de connaître entièrement les croyances religieuses, ou même les symboles extérieurs, la mythologie de la vieille Égypte. Cette partie de l’histoire ancienne est encore enveloppée de ténèbres, et surtout nous offre l’aspect d’une * grande confusion. Les dieux de toute forme et de toute espèce, qu’on rencontre sur les bords du Nil, paraissent difficilement s’accommoder d’une seule origine et d’un seul culte; ceux qu’on adore dans un lieu ne sont pas reconnus dans un autre, ou, tout au contraire, les mêmes divinités dissimulent leur identité sous des noms différents.
[.a cause de ce fait se découvre d’elle-même. L’Égypte a été longtemps divisée entre plusieurs royaumes, suffisamment séparés par leurs traditions, leurs institutions, et la date même de leur naissance, pour admettre quelque diversité dans les objets de leur culte. C’est ainsi qu’Ammon occupe la première place parmi les dieux de Thèbes, Neith parmi ceux de Sais et I’htah parmi ceux de Memphis. N’en est-il pas de même en Grèce? Les sanctuaires fameux de Dodone, d’Éleusis, de Delphes, d’Éphèse, n’étaient-ils point consacrés à des divinités différentes, le premier à Jupiter, le second à. Gérés, le troisième à Apollon, le dernier à Diane? N’était-ce pas Jupiter qui régnait h Olympie, Minerve <\ Athènes, Vénus dans ’ile de Chypre, Esculape à Épidaurc? Il est évident aussi que la religion de l’Égypte, comme celle de l’Inde et de tous les autres peuples, a traversé plusieurs âges, a revêtu plusieurs formes, dont chacune a laissé son empreinte dans les rares traditions qu'elle nous a laissées. 11 me répugne de croire qu’elle soit jamais descendue jusqu’au fétichisme: car les nombreux animaux qu’on voit ligurer dans son culte, le taureau, la vache, le lion, le chacal, le bélier, l’ibis, l’iclnieumon, l’épervier, le singe cynocéphale, le scarabée, le scorpion, etc., peuvent s’expliquer comme des symboles, les uns de l’agriculture, les autres de l’astronomie, d'autres de certains attributs physiques, moraux ou métaphysiques, ainsi que le furent, chez les Grecs, les lions de Cvbèle, les tigres de Bacchus, le hibou de Minerve, l’aigle de Jupiter, le paon de Junon, les colombes de Vénus, et, chez les Hébreux mêmes, si ennemis de toute représentation matérielle, les chérubins «aux ailes dé-
ployées. Mais comment n’y pas reconnaître les traces du sabéisme ou du culte des astres, quand on voit le soleil et la lune, le premier identifié avec Ilaroéris ou le premier Iforus, la seconde souvent personnifiée dans Tliot, rester toujours au nombre de ses divinités ; quand on voit le nom du premier, Ra ou Phra, s’associer et même se substituer aux noms d’Ammon et de Phtah ; quand on voit la représentation de l’un et de l’autre, le disque ailé et le croissant, figurer au premier rang des emblèmes sacrés' ; enfin, quand on lit dans Hérodote J, dont le témoignage est confirmé par tous les monuments, quelle relation étroite existait en Égypte entre les idées théologiques et les calculs de l’astronomie? Cepend mt, devant le témoignage unanime de l’antiquité et les récentes découvertes de la science, il serait absurde de prétendre que la religion égyptienne s’est arrêtée là. Les conceptions grossières du sabéisme ont été détrônées par un culte plus pur, par une riche et savante mythologie, qui, transformée à son tour, est devenue, entre les mains des prêtres, le symbole d’une croyance encore plus élevée, tout en gardant aux yeux du peuple son sens primitif. Mais lorsqu’on a fait la part de cette discordance inévitable des lieux et des temps, alors, sans aller au delà du sens naturel des traditions et des monuments, sans avoir besoin de faire intervenir la méthode, toujours suspecte, des interprétations allégoriques, on découvre dans la mythologie des Egyptiens un fonds commun, des éléments généraux
1 Voyez M. de Rongé, Notice sommaire des monuments égyptiens exposés dans les galeries du musée du Louvre. 5* édit., in-8. Paris. 1835.
1 Liv. il, ch. 4. 145 et 146.
de la signification la plus profonde et du plus noble caractère.
En effet, de quelque nom qu’elle l’appelle, Ammon comme à Thèbes, Phtah comme à Memphis, Osiris comme dans toute l’Égypte, ou bien Noum etNoum-Ra, la vieille religion égyptienne ne reconnaît qu’un seul Dieu comme principe actif de tous les êtres, comme cause première et éternelle, comme auteur et modérateur de l’univers. » Il est, disent en parlant de lui les légendes sacrées, le seul être vivant en vérité, le grand Dieu vivant, le père et le seigneur des dieux, le seigneur de l’éternité, le maître des trônes, celui qui équilibre le monde. Il a tout fait et n’a pas été fait. Il s’engendre lui-même et existe dans le commencement1. » Mais cette cause suprême, quoique indivisible et toujours la même dans son essence, peut être conçue, par notre esprit, sous des points de vue très-divers, et se manifeste dans la nature avec das attributs distincts; de là les différents noms sous lesquels elle est invoquée. Ammon, qui signifie, d’après Plutarque*, le voilé ou le caché, c’est le nom qu’elle porte en dehors et au-dessus de la création, quand retirée, pour ainsi dire, en elle-même, elle demeure, pour notre intelligence, un impénétrable mystère : c’est le Dieu caché de l’Ecriture sainte. Noum ou Noum-Ra, dont les tirées ont fait Chnoumis, Chnouphis et Kneph; c’est, comme les légendes le disent expressément, une des formes d’Ammon; c’est Ammon considéré comme créa-
' Voyez M. de Rouge, l’ouvrage cilé plus haut, et la Revue archéologique, année 1831, p. 40.
5 Plutarque, De Unie et Oetrifle, eli.fl.
teur, comme père des dieux et des hommes. On l’appelle particulièrement V Esprit des dieux, et, en cette qualité, il tient la place de la raison suprême, principe supérieur à toutes les forces de la nature, artiste divin qui a modelé tous les êtres. L’art égyptien le représente ordinairement façonnant, sur un tour à potier, une tête humaine ou l’œuf du monde. On le montre aussi avec une tête de bélier, et ce symbole, qui signifie probablement la puissance génératrice, s’accorde parfaitement avec un mystère très-étrange rapporté par Hérodote. Cet historien raconte' qu’un jour Hercule, faisant de vives instances auprès d’Ammon pour qu’il voulût se rendre visible ses yeux, le dieu refusa ce qu’on lui demandait ; mais il consentit à se montrer enveloppé de la dépouille d’un bélier, en se cachant le visage avec la tête de l’animal. Ce récit ne rappelle-t-il pas celui du Pentateuque, où Moïse demande en vain l’ Éternel de voir sa face, et n’obtient que la grâce de l’apercevoir par derrière? Enfin, une troisième forme de la cause première, dans la théologie des Égyptiens, c’est Phtah ou Ptha, qu’on appelle le dieu au beau visage et le roi des mondes. Ce dieu, reconnu par les Crées comme le Vulcain de l’Égypte, c’est le principe de la vie et de l’organisation, le forgeron divin, qui travaille la matière d’après un modèle invisible et dont l’œuvre, commençant avant la naissance des êtres, quand ils dorment encore dans le sein de leur mère, ne les quitte pas même après la mort ; * car la mort, comme nous le verrons tout à l’heure, n’est qu’une forme de la vie. Aussi Phtah est-il représenté.
1 Liv. il, ch. 42.
tantôt sous la forme d’un embryon, tantôt sous celle d’un homme rasé et emmailiotté comme une momie. Quelquefois, il lient dans la main l’oeuf du monde et porte toujours sur la tète le scarabée, symbole de la génération éternelle Apis, le taureau immortel, que l’on croyait engendré par un rayon de lumière, n’est que sa représentation vivante ; et l’on comprend que l’animal le plus utile à l’agriculture, digne emblème de la vie et de la nourriture des hommes, soit devenu une ligure de la vie en général.
Parallèlement ii ce premier principe, qui représente bien évidemment l’activité, la cause suprême dans ses principaux attributs, les Égyptiens reconnaissaient un principe passif, qui, k l’exemple du premier, recevait plusieurs noms et était figuré par plusieurs personnages allégoriques, tous féminins, selon les aspects sous lesquels il pouvait être considéré. Alaut, adorée à Thèbes comme l’épouse d’Ammon, et qu’on définissait « la souveraine de la nuit, » n’est-ce point l’éternité silencieuse, l’immensité impénétrable, où la cause première se tient enveloppée, à laquelle elle reste unie avant de se révéler par l’œuvre de la création? Keith, la principale divinité de Saïs, la mère de Phtah, mais une mère qui n’a point perdu sa virginité, parce que son fils, non engendré et aussi ancien qu’elle, est entré de lui-même dans son sein, nous offre également un sens bien intelligible. C’est l’espace infini ou l’espace céleste dans lequel est descendu, dans lequel s’est enfermé le principe du rnouve-
1 M. de Kougé, ouvrage cité, et Champollion, le Panthéon égyptien.
ment et de la vie. La fameuse statue de Sais était celle de Neith ; l’inscription qu’on y lisait n’avait pas d’autre signification que la virginité de la déesse, et l’on conçoit que, frappés de cette idée, qui leur rappelait la divinité du Parthénon , les Grecs aient vu dans Neith la Minerve de l’Égypte. Enfin, l’espace tout peuplé et orné des œuvres de la nature, ou la nature elle-même, la nature éclairée par la lumière du soleil, ce monde, chefd’œuvre de beauté et d’harmonie, voilà ce que personnifie en elle la déesse Hathor. Son nom signifie la maison de llorus', c’esbà-dire de la lumière, du soleil. Elle passait, aux yeux des Grecs, pour le type de la beauté, pour la Vénus égyptienne. Le sistre qu’elle tient à la main est l’emblème de l’harmonie, et l’on ne peut douter de son identité avec la nature ; car c’est elle qui, faisant l’ office de mère pour l’àme séparée du corps, la porte dans son sein jusqu’au moment où elle doit renaître à la vie.
Ainsi, nulle trace de panthéisme dans la religion des Égyptiens, dès qu’elle est sortie des langes du sabéisme. Le principe actif, la cause première des êtres y est nettement reconnu avec ses attributs propres, et distingué avec soin, do la matière inerte, du réceptacle passif de l’univers. De là un dualisme supérieur, séparé par la forme seulement de la foi en un seul Dieu, puisque le principe passif n’y joue aucun rôle véritablement contraire à la toute-puissance divine. Mais nous trouvons, chez les anciens Égyptiens, des traditions encore plus remarquables, qui nous montrent le côté moral de leur
> Plutarque, De lsid$ et Oeiride, ch. 55.
religion, comme celles que je viens d’exposer nous en présentent le côté métaphysique, .le veux parler du mythe d’Isis et d’Osiris, le plus récent de tous, quoiqu’il remonte au moins jusqu'à la douzième dynastie, et qui, seul reconnu dans toute l’Égypte, ainsi que l’observent Hérodote et Plutarque \ contient le véritable fond de ses croyances nationales.
Osiris, c’est-à-dire, selon Plutarque1 2, le grand roi bienfaisant, et d’après les savants d’aujourd’hui, l’être bon par excèllence, n’est plus simplement la cause et le maître de l’univers ; il est le Dieu et le type idéal de l’humanité ; il lui enseigne toutes les vertus ; il est le modèle des rois, des juges, des législateurs, des pères, des époux. Fils de Saturne et de Rliée, disent les Grecs, qui ramènent tout à leurs propres idées, de Sev et de Netpé, disent les hiéroglyphes, ou, pour substituer des idées à des mots, de l’éternité et de l’immensité, il n’a point dédaigné de descendre sur la terre, il a été le premier roi de l’Égypte et son premier législateur. Il lui a enseigné l’agriculture, la justice, la piété, les sciences, les arts ; puis il a été répandre les mêmes bienfaits chez les autres peuples et a conquis toute la terre à la civilisation, sans employer d’autres armes que la parole. Son ministre, c’est la raison elle-même unie à l’éloquence et manifestée par toutes les connaissances humaines ; c’est Thot, le rédacteur des livres sacrés, l’inventeur de l’écriture, celui que les légendes appellent « l’écrivain des dieux et le seigneur de la parole divine. » Tout au con-
1 Hérodote, liv. u, ch 42; Plutarque, De Iside et Osiride.
1 Plutarque, De Iside et Osiride , ch. 12.
traire du Jupiter des Grecs, Osiris demeure toute sa vie fidèle à Isis, qu’il aima dès le sein de sa mère ; car c’est le même flanc qui les a portés tous deux, et le même lait qui lésa nourris. Il n’a pas moins de tendresse pour son fils Horus, objet de sa constante sollicitude, même après qu’il est séparé de lui par la tombe. Il revient tout exprès des enfers pour achever son éducation, qu’une fin tragique l’avait forcé de laisser incomplète. Perfidement mis îi mort parTyphon, son ennemi et son frère. Typhon ou Set, la personnification du mal, il termina sa mission terrestre pour revêtir des attributs divins. Il devient, sous le nom de Sérapis, le juge souverain et le suprême rémunérateur des âmes après la mort, ou plutôt il est la justice divine elle-même et la divine bonté, qui repousse les méchants et entraîne dans sa sphère lumineuse les âmes restées fidèles à la vertu ou purifiées par l’expiation.
Isis est le modèle des femmes, des mères, des reines. Rien de plus touchant et de plus pieux que sa douleur, lorsqu’elle apprend la mort de son époux, enfermé par Typhon dans une arche préparée avec un art infernal et précipité dans la mer. Vêtue de deuil, les cheveux rasés, dépouillée de tous ses insignes, elle laisse à son fils le gouvernement du royaume et se met à chercher sur toutes les plages le corps de celui qui est resté le seul objet de son amour. Apprenant qu’il a été rejeté sur les côtes de Byblos, elle se rend à la cour du roi de cette contrée, appelé Malcandre, et se résigne à y manger le pain de la servitude, jusqu’à ce qu’elle ait pu emporter le précieux dépôt rendu par les vagues. Mais la triste joie qu’elle éprouve à posséder ces restes, les transports
7â ÉTUDKS O.UIKNTALES
de douleur et de tendresse passionnée avec lesquels elle les presse contre son cœur, ne sont pas de longue durée. L’ennemi implacable lui fait connaître une seconde fois, pour ainsi dire, les afflictions du veuvage, en lui arrachant cette dépouille inanimée ; et pour qu'elle soit désormais introuvable, il la divise en lambeaux, quatorze lambeaux, selon le nombre primitif des nomes de l’Égypte, et la disperse sur toute la surface du pays. Isis recommence son pieux pèlerinage; elle recueille un à un ces débris informes, mais toujours chers, et leur accorde les honneurs de la sépulture. Ce lugubre devoir accompli, elle garde aux mânes d’Osiris le même amour et la même fidélité qu’elle avait pour lui vivant ; elle s’unit avec son ombre, et c’est de cette union mystique qu’est né Harpocrate, enfant chétif et mutilé, digne symbole de l’amour dans la douleur et dans la mort. Combien ce tableau de la vie conjugale est supérieur à celui que nous présentent toutes les lois indiennes, et même celles de Rome et de la Grèce ! Mais ce ne sont pas les seules vertus enseignées par l’exemple d’isis. Elle trouve un jour sur son chemin le fils encore enfant de son ennemie, desa rivale, deNephthys, la femmedeTvphon ', qui un jour a surpris l’amour d’Osiris en prenant la figure et la voix de son épouse. Isis n’ignore pas que
' Je ferai remarquer que les monuments égyptiens ne semblent pas (l'accord sur ce point avec le récit de Plutarque; car ils nous montrent toujours .Nephthys à cêté d'Isis, comme une sieur bienaimée et qui s associe à toutes ses oeuvres ; mais peut-être ces monuments veulent-ils nous apprendre qu'lsis, à la fin, a triomphé de la haine de sa rivale et s'en est fait une amie, comme elle s’est fait un fils d'Anubis.
nif)ili7Rri hy Cnnole
l’enfant tombé en son pouvoir est le fruit de cette fraude adultère ; mais elle le couvre de sa tendresse, lui tient lieu de mère, et, lorsqu’il est parvenu à l'âge d’homme, elle en fait, sous le nom d’Anubis, son gardien fidèle, en attendant qu’il soit reçu au nombre des dieux, ministres d’Osiris. C’est lui qu’on représente ordinairement avec une tète de chacal. Un autre jour, c’est Typhon luimême, vaincu par Horus et chargé de chaînes, qui est livré à sa vengeance. La déesse use de son pouvoir pour rendre son ennemi à la vie et à la liberté. Quant à llorus, il est tout à la fois l’image de la piété liliale et des vertus de la royauté. D’abord il défend contre Typhon son père menacé dans ses droits pendant son absence, puis il le venge quand il le sait mort, et s’efforce de le luire revivre en marchant sur ses traces. Mais il reste cependant loin de lui, et semble plutôt une personnification des Pharaons de l’Égypte que du souverain du ciel, ou des attributs de Dieu proposés pour règle à l’humanité.
C’est encore le dualisme qu’on .retrouve dans cette partie de la mythologie égyptienne; mais un dualisme d’une autre espèce, pareil à celui que nous rencontrerons chez les Perses, c’est-à-dire la lutte du bien et du mal. La triade d’Isis, d’Osiris et de llorus nous représente le bien; le couple de Nephthys et de Typhon est l’image du mal. Cependant il faut remarquer que la lutte n’est pas égale. Le mal est vaincu, le mal est stérile : tandis que le bien, resté maître de la terre comme du ciel, poursuit éternellement son œuvre.
Au mythe d’Isis et d’Osiris vient se rattacher, comme on a déjà pu le voir, le dogme de l’immortalité de l’àme.
ÉTUDKS ORIENTALES
Si nous en croyons Hérodote les Égyptiens lurent les premiers qui adoptèrent cette croyance, en la confondant avec la métempsycose. Ils auraient pensé que l’Ame, après avoir quitté notre corps, devait traverser successivement toutes les espèces d’animaux qui peuplent la terre, l’air et les eaux, pour renaître au bout de trois mille ans, sous une forme humaine. Ce n’est pas encore l’idée de la rémunération, c’est-à-dire de la justice et de la responsabilité morales transportées au delà de cette vie; ce n’est que la loi des révolutions astronomiques appliquée à l’existence de l’homme. Mais si, dans la vallée du Nil comme sur les bords du Gange, le sentiment de notre immortalité a pu revêtir d’abord cette forme grossière, nous apprenons par d’autres témoignages qu’il a pris, à une époque déjà fort ancienne, un caractère plus spiritualiste et plus personnel. Selon Plutarque J, les Égyptiens croyaient à un empire des morts appelé Amenthès, sur lequel régnait Osiris sous le nom de Sérapis, et où chacun était traité suivant ses œuvres. Porphyre1 * 3 nous a conservé une prière ainsi conçue, que les Égyptiens récitaient au nom de leurs morts : « O soleil \ le maître de toutes choses, et vous tous les autres dieux qui donnez la vie aux hommes, recevez-moi et faites que je sois admis dans la société des dieux éternels. »
Mais nous possédons aujourd’hui, sur ce point capital de la théologie égyptienne, un document bien plus com-
1 Liv. h, cli. 123.
1 De Itide et Osiride, ch, 39.
* I)e Abstinentia, liv. vi, ch. lt».
* C’est la traduction littérale du mot Ha, qui s'ajoutait au nom du Dieu suprême.
plet et plus digne de foi : c’est une sorte de rituel funéraire, un recueil d’instructions religieuses, d’hymnes et de prières, écrites sur papyrus en hiéroglyphes ou en caractères hiératiques, et dont chaque momie devait porter un exemplaire plus ou moins complet, selon la fortune du mort. La composition de ce livre remonte au moins à la douzième dynastie, puisqu’on en trouve plusieurs chapitres, le dernier surtout, gravés sur des monuments de cette époque si reculée. Le spiritualisme ou la distinction de l’àme et du corps, la vie personnelle qui est réservée à la première après qu’elle a quitté son enveloppe, y sont enseignés aussi formellement que le dogme de l’immortalité; car partout il représente la momie restée sur la terre et entourée de la vénération des parents, tandis que l’âme, figurée par un épervier à tête humaine, subit les épreuves de l’autre vie. L’une de ces épreuves consiste dans la confession et suppose, par conséquent, la mémoire, la persistance de la personnalité au delà du tombeau. On voit l’àme devant un tribunal de quarante-deux juges, s’accusant de tous les crimes qu’elle a pu commettre en ce monde, et nous apprenons à cette occasion quelles actions étaient réputées les plus coupables : c’était le meurtre, le vol, l’adultère, la profanation des choses saintes, l’action de faire pleurer son prochain , et même l’intempérance de la parole. Une autre épreuve était le jugement ou plutôt 1 cpèsement de l’âme. On représente une balance qui, dans un de ses plateaux, contient le cœur du mort et dans l’autre la plume d’autruche, symbole de la justice. A quelque distance se tient Thot, prêt à lire la sentence, tandis que ïlorus fait pencher la balance du côté du cœur. N’est-ce point reconnaître, avec la justice
de Dieu, l’intervention de sa grâce? IV est-ce pas faire entendre qu’il nous faut l’appui de celle-ci pour subsister devant la première? Enfin l’àme, justifiée et lavée de ses souillures, purifiée par le feu de l’expiation, vu se joindre à la lumière divine et vogue à sa suite sur les eaux du ciel, c’est-à-dire dans l'immensité. Alors elle entre dans une nouvelle vie, sur laquelle la mort n’a point de pouvoir. Cependant on trouve aussi dans le même ouvrage le dogme de la résurrection. On y enseigne que l’àme, après avoir expié toutes ses fautes, doit de nouveau se réunir à son corps pour ne plus le quitter ; et les galeries du Couvre renferment plusieurs cénotaphes où l’on voit l’épervier à tète humaine, c’est-à-dire l’àme, retourner vers la momie dans le caveau de la famille. Un autre fait non moins remarquable, et qui caractérise parfaitement le génie de la vieille Égypte, c’est que l’àme, dans l’autre vie, est souvent représentée avec les symboles de l’agriculture : une pioche, un hoyau et un sac de semences. On la peint labourant et moissonnant dans les champs du ciel, dans l’Elysée égyptien ; sans doute pour nous apprendre que l’oisiveté et le repos ne sont jamais faits pour elle, mais qu'il lui reste toujours quelque chose à acquérir , que sa tâche est sans fin comme son existence. C’est justement le contraire de la doctrine du Nirvàna.
Des idées aussi élevées , des sentiments aussi purs, ne pouvaient rester renfermés dans la sphère de la théologie. Nous remarquons, en effet, que la famille, d’abord, était constituée en Égypte sur les bases les plus généreuses. La femme n’y était point esclave comme dans les contrées de l’Asie, comme dans las races mêmes d’où
les Égyptiens étaient sortis; niais elle était véritablement la compagne de l’homme. Hérodote, qui avait visité l’Egypte dans le v° siècle avant notre ère, déclare que la polygamie y était complètement inconnue ', et nous voyons le même fait reporté par les monuments jusqu’ h l'origine de la nation. Dans les peintures, dans les basreliefs qui nous représentent la vie intérieure de la famille, principalement sur les monuments funéraires, on ne voit jamais à coté d’un homme qu’une seule femme, et si l’on en juge par leur attitude, par l’expression de leur visage, les époux paraissent unis par la plus profonde tendresse. La femme partageait les occupations de son mari, et quelquefois même sa tâche était plus extérieure et plus active, à ce que nous assure le père de l’histoire2. On nous la montre dans les temples, à côté de son mari, concourant avec lui à l’accomplissement des rites sacrés, offrant avec lui des sacrifices et portant le sistre dans les solennités religieuses. On cite même des femmes qui sont montées sur le trône des Pharaons. A la fin de la douzième dynastie, nous trouvons une reine du nom de Seveknofréou, qui a occasionné de grandes agitations dans le pays, et sous le règne de la dix-huitième dynastie, Toutmès 1er, en partant pour l’Asie à la tête d’une armée, confie à sa fille la régence du royaume. Quant à l’amour et au respect des enfants pour les parents, nous en trouvons la preuve dans l’usage d'embaumer les corps pour les conserver, et dans le culte qui s’attachait à ces précieux restes.
« Liv. u, ch. 92.
1 Liv. u, ch. 35.
Toute la société égyptienne était fondée sur le même principe ; car ce qu’on appelle en Égypte l’institution des castes n’est qu’une extension naturelle et à peu près volontaire, du sentiment et des traditions de famille. Jamais l’empire des Pharaons n’a rien connu de semblable aux castes de l’Inde. Les distinctions qui existaient entre les habitants s’appliquaient à des classes comme on en rencontre partout, même en Grèce dans les cités les plus démocratiques ; même en Europe, chez les nations chrétiennes, et étaient la conséquence inévitable de la différence des professions. A une époque où les relations sociales étaient peu nombreuses, où l’ambition était limitée comme les besoins et les développements de la richesse publique, où la vie était à peu près renfermée dans le cercle de la famille, comment s’étonner que les états se transmissent de père en fils? N’en est-il pas de même encore aujourd’hui, dans notre propre pays, pour certaines carrières ; par exemple, pour la magistrature, le barreau et l’exercice de la médecine? Chez les Égyptiens, comme parmi nous, c'était là un fait et non pas une loi. Jamais ce peuple intelligent n’a eu la pensée absurde dont Bossuet lui fait un mérite 1 ; jamais il n’a imaginé que l’hérédité des professions, c’est-à-dire l’immobilité de la routine, fût la condition de la perfection dans l’industrie et dans les arts. D’abord, aucune barrière ne séparait l'une de l’autre les deux premières classes de la société égyptienne, les guerriers et les prêtres. Le roi pouvait être choisi indifféremment parmi les premiers ou parmi les seconds. Était-il guer-
1 Discours sur l'Hisloire universelle, 3* partie.
rier : il était obligé de se faire initier au college des prêtres. Était-il prêtre de naissance: son fils, s’il en avait un, était élevé dans le métier des armes et placé à la tête des guerriers'. Il y a plus, ces deux ordres privilégiés laissaient pénétrer dans leur sein des hommes qui n’y étaient pas nés, et même des étrangers. Joseph, à peine sorti de prison et délivré de l’esclavage, est admis, non seulement h la première charge de la cour et par conséquent aux honneurs de la noblesse militaire , mais nous voyons2 qu’il entre par alliance dans une famille sacerdotale; car Poti-Phéra, dont il épouse la fille, était prêtre d’On, probablement d’Ammon. Quant aux classes inférieures, portées par Hérodote au nombre de cinq, où trouver une raison qui les subordonne l’une à l’autre et en fasse comme autant de degrés de la hiérarchie sociale ? Pourquoi le laboureur, le marchand, l’interprète, le batelier du Nil ou le navigateur sur mer seraient-ils estimés plus ou moins l’un que l’autre? On ne trouve rien, ni sur les monuments, ni chez les historiens, qui puisse nous autoriser k admettre une pareille distinction. Nous voyons, au contraire, que tous les états étaient également honorés, à l’exception d’un seul, celui de gardien de troupeaux, et plus particulièrement de porcher. Quand Joseph dit k son père et k ses frères : « Les bergers sont en horreur aux Égyptiens 3, » il est parfaitement d’accord avec les peintures et les bas-reliefs qui nous représentent les hommes de cette condition dans un état de profonde
• Plutarque, De laide et Osiride, ch. 9.
> Genèse , ch. 41, v. 45.
• Genèse, ch. 46, v. 3-1.
misère et comme le rebut fie la population, par leur difformité et leur laideur. Mais cette opinion se comprend dans un pays où le pourceau était regardé comme un anima! immonde et sa chair défendue par la religion'. I) ms le royaume de Thèbes, les prêtres défendaient également la chair de la brebis.
Nous savons qu’en Égypte, une partie du sol était affectée à la royauté, une autre à la classe des prêtres et une troisième k la classe des guerriers, pour être possédée d’une manière indivise et à titre inaliénable. Mais est-il vrai que ces trois lots absorbaient tout le pays et n’v laissaient point de place à la propriété individuelle? Rien ne nous autorise ù le croire. Hérodote, s’il avait trouvé cette organisation en vigueur, en aurait certainement été frappé, et il n’en parle pas. La Genèse, dont on a invoqué le témoignage, peut nous offrir une conclusion toute
i g; |-on veut se convaincre (le l'absence des castes en Égypte par le seul témoignage des hiéroglyphes, il faut prendre connaissance d'un mémoire de M. Ampère, lu en 1818 dans la séance publique d0 l'Académie des Inscriptions, et qui a pour litre Des castes et de la transmission héréditaire des professions dans Vancienne ÉavnU Je me borne à citer ici les conclusions de ce travail, aussi niquant par le style qu'intéressant par le sujet. Sur la fo. des tnsertptions hiéroglyphiques de plus de soixante-quinze monuments funéraires le savant académicien se croit le droit d affirmer : « Ou il n y avait nas de castes dans l'ancienne Egypte, en prenant ce mol dans un sens rigoureux, le sens, par exemple, qu'il a dans I Inde ; * que plusieurs professions importantes : celles de pretre.de militaire, de iuge et quelques autres, n'étaient pas constamment héréditaires; qo ,m j| n’y avait qu’une distinction profonde entre les diverses parles de la société égyptienne, la distinction qui se montre partout entre les hommes qui exercent les métiers mécaniques et ceux qui appartiennent aux professions libérales.
LE DHOIT CHEZ f.ES ANCIENNES NATIONS DE L'ORIENT BS
contraire. En effet, quand on lit dans ce livre 1 que Joseph acquit, pour le compte de Pharaon, tout le terri*toirede l’Égypte, à l’exception du patrimoine des prêtres, et que chaque Égyptien vendit son champ contre du blé, - cela ne ferait-il pas supposer que la propriété individuelle de la terre existait sur les bords du Nil depuis un temps immémorial, et que, si elle a pu disparaître momentanément, à une certaine époque, c’était par l’effet, non des lois et des mœurs, mais d’une véritable spoliation, exercée à la faveur d’une calamité extraordinaire. Au reste, cette iniquité a été largement réparée par Sésostris, qui, distribuant en parties égales son immense domaine entre tous ses sujets des classes populaires, substitua le revenu d’un impôt régulier aux redevances de la propriété féodale2.
Les institutions de l’Égypte n’admettaient pas plus le despotisme des rois que le régime des castes. Le roi était sans doute environné d’un grand prestige. Comme chez tous les peuples de l’Orient, il empruntait à la religion et au respect spontané de la multitude un caractère presque surnaturel; mais son pouvoir était loin d’être illimité. Toute sa vie était réglée par la coutume ou par la loi. La loi lui indiquait l’emploi de chaque heure de sa journée, et jusqu’à la nature et la quantité de scs aliments *; mais, ce qui est plus sérieux, sous la forme de l’éloge ou d’une prière adressée aux dieux dans l’intérêt de sa gloire, on pouvait lui faire entendre les conseils les
• Genèse, cli. 47, v. 20-22.
» Diodore de Sicile, liv. i, 9ect. 2; Hérodote, liv, n.
* Hérodote, liv. n. ch. 109; Diod. de Sic., liv. c.
plus sévères. En feignant de croire que le mal dont il sc rendait coupable était l’œuvre de ses serviteurs et de scs conseillers, tout comme, dans une monarchie constitutionnelle, on s’en prehd des fautes du prince à des ministres responsables, on pouvait cependant lui exprimer indirectement l’horreur qui en résultait pour lui, en appelant toutes les imprécations du ciel sur les auteurs supposés de ses mauvaises actions. Enfin, il savait qu’après sa mort il était soumis à un jugement qui pouvait flétrir sa mémoire et humilier sa famille en le privant des honneurs de la sépulture '. On conçoit qu’à moins d’une révolution ou d’un changement de dynastie, cette loi devait être d’une application difficile; elle en a cependant reçu quelques-unes 2; et quand elle serait restée à l’état de lettre morte, elle donnerait encore à l’ancienne Égypte une grande supériorité sur Rome impériale, qui n’avait pas honte de placer au rang des dieux des monstres indignes du nom d’hommes.
L’ Égypte n’a jamais connu, dans la sphère de la spéculation, cette abnégation fanatique, ce violent mépris de soi-même qui fait le vide dans l’àine, qui change la vie en une sombre nuit, et dans le domaine des faits, cette tyrannie odieuse, qui absorl>e tout en elle, la vie, la liberté, la propriété, les facultés morales, les forces physiques des peuples que le sort a livrés à son pouvoir. La vie humaine y était tellement en honneur, que la loi punissait de mort non-seulement le meurtre, mais la lâcheté de celui qui, témoin du crime, n’avait pas secouru
• Diodorc de Sicile, vbi supra.
5 Vbi suvra.
la victime, quand il le pouvait, ou dénoncé le coupable L’inviolabilité de la vie humaine est incompatible avec la servitude, soit qu’elle s’exerce sur les personnes ou sur les choses. Malgré les nuages qui le couvrent encore dans une société éminemment théocratique et sous l’enveloppe d’une mythologie à double sens, malgré les restrictions qu’il souffre nécessairement sous l’empire d’une nationalité orgueilleuse, c’est ce respect de la personne humaine, ce sentiment de sa dignité et de sa similitude avec la nature divine, qui a fait l’originalité et la force de la civilisation égyptienne, qui en a fait ce foyer de lumière dont les rayons puissants se répandaient dans toutes les directions, en Europe et en Asie, chez les Grecs, chez les Assyriens, chez les Perses et aussi, d’après le témoignage même de l’ Écriture % chez le peuple hébreu.
• Ubi supra.
1 El rruditus est Moïses omni sapientia Ægyptiorum. (Ad. Aposl , ch. 7, v. 22.)
ÉTUDES OlilENTALES