LE DROIT CHEZ LES PERSES
Entre l’Égypte et l’Inde, nous rencontrons la Perse, qui, par le rang (pi’ elle occupe dans l’histoire, par la nature et les éléments de sa civilisation plus encore que par sa position géographique, se rapproche à la fois de l’une et de l’autre, tout en les dépassant au moins dans la sphère de la morale et du droit. Un seul fait suffit pour nous convaincre des relations étroites, des ressemblances intimes qui existèrent à l’origine entre la Perse et l’Inde : c’est la langue dans laquelle sont écrits les livres de Zoroastre, l’ancienne langue de l’Iran, retrouvée parle génie de Burnouf. Le Zend n’est qu’une dérivation du Sanscrit, ou plutôt c’est le Sanscrit même contracté en quelque sorte dans la bouche d'une nation plus mâle,- au sein d’une nature plus rude que celle qui lui a donné naissance. Or, Tunité de langage suppose nécessairement la parenté ou tout au moins l’alliance des races et, par conséquent, celle des idées. Ainsi, par exemple, le principe indien de l’émanation a laissé des traces non équivoques dans le dogme persan. Quoique déchus de leur rang et relégués dans les ténèbres, les dévas du culte
brahmanique sont encore faciles à reconnaître dans les dews, c’est-à-dire les démons du Zend-Avesta. Ils ont subi la mémo dégradation que les divinités du paganisme dans la théologie de saint Augustin. Enfin, quand nous voyons dans la religion des mages le principe de la lumière et le principe des ténèbres appelés tour à tour à gouverner l’univers pendant une période de trois mille ans, il nous est impossible de ne pas penser aux alternatives de vie et de mort, d'organisation et de dissolution, (pii sont un des articles les plus essentiels de la foi brahmanique. Mais quoi ! la l'erse, si voisine de l’Egypte et plusieurs fois vaincue ou visitée par elle, jusqu’à ce cju'elle l’eût soumise à son tour par les armes de Cambyse, ne doit-elle absolument rien à ce pays si admiré pour sa piété et son antique sagesse? Cela serait contraire à la vraisemblance, surtout quand on lit dans Hérodote' que les Perses ont de tout temps adopté avec facilité les mœurs et les coutumes des autres nations; mais je pense aussi que cela serait peu d’accord avec les faits. L’on aperçoit, en effet, entre les mythes égyptiens et les dogmes enseignés dans le Zend-Avesta, des ressemblances qu’il est difficile d’attribuer au hasard. Les uns et les autres ont pour base le dualisme, avec un caractère à la lois métaphysique et moral. Pourquoi Osiris et Typhon ne seraient-ils pas les ancêtres et même les modèles d’Ormuzd et d’Ahrimane? Les deux couples se ressemblent, non-seulement par leurs attributs contraires, mais par le principe supérieur d’où ils tirent leur origine. Ormuzd et Ahrimane sont tous
1 Liv. i, ch. 135, édit. Firmin Didot.
les deux lils du Temps sans bornes (Zervane Akérène) et selon d’autres de l’Espace infini, comme Osiris et Typhon de l’Éternité et de l’Immensité (Sev et Netpé). Nous trouvons dans les deux systèmes le dogme de la résurrection des corps joint à celui de l’immortalité. On peut voir dans Mithra, le ministre d’Ormuzd sur la terre, le guide des âmes à travers les régions du ciel, une imitation fidèle de Tliot. Il n’y a pas jusqu’au boeuf Apis qu’on ne soit forcé de reconnaître dans le bœuf Goschouroun, qui est, lui aussi, le symbole de la vie. Mais tous ces éléments étrangers, empruntés à deux sources si différentes, ne se sont rencontrés dans l’Iran que pour subir une transformation profonde, et donner naissance à un système véritablement original, qui laisse bien audessous de lui le panthéisme énervant des Brahmanes et le symbolisme obscur des prêtres égyptiens.
La l'erse avait des traditions religieuses fort anciennes; car, sans remonter à la dynastie fabuleuse des prophètes Mah-Abadiens dont parle le Désatir ', et de leurs douze successeurs non moins chimériques, on remarque que Zoroastre lui-même en appelle souvent à une révélation antérieure, « A une première loi, » comme il l’appelle, qui a été annoncée par la bouche de Djemchid « aux hommes du premier Age ; » et ces paroles semblent confirmer ce que les Grecs nous apprennent d’un premier Zoroastre qui aurait vécu plusieurs milliers d’années avant la guerre de Troie. Mais comme nous ne savons rien de certain sur ces traditions primitives, et qu’elles
i 2 vol. in-8°. Bombay. 1818. — Voir, sur ce livre, un article Je Sylvestre de Sar.y, dans le Journal des Savants , janvier 1821.
LE DROIT CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE L’ORIENT s»
n’ont donné lieu qu’à des livres évidemment supposés, nous sommes obligés do nous en tenir au Zend-Avesta, ou du moins aux diverses parties de ce livre qui subsistent encore, et qu’Anquetil-Dupcrron a rapportées du Guzarate, il y a juste un siècle.
Le Zend-Avesta, cest-à-dire la. parole de vie, selon Anquetil-Duperron, et, selon Burnouf, la parole de feu, c’est le nom du code religieux apporté par Zoroastrc, vers l’an 5 ftO avant notre ère, et qu’il prétendait avoir reçu de Dieu lui-méme, au moyen do la révélation. Il contient, comme les lois de Manou et presque tous les livres de ce genre, une métaphysique et une cosmogonie étroitement unies à un système de morale, de politique, de législation civile et de liturgie. Les persécutions qui ont pesé, durant plusieurs siècles, sur les malheureux descendants des anciens Perses, aujourd’hui connus sous le nom de Parses ou de Guébres, ne leur ont pas permis de le conserver tout entier ; mais ce que le temps a épargné en forme la plus grande partie et nous donne une idée suffisante de tout l’ouvrage. J’ajouterai qu’ après la traduction et les dissertations d’ Anquetil-Duperron ', confirmées et en partie complétées par les recherches de Burnouf *, et par les savantes observations d’un voyageur persan du xvn* siècle 3, il nous est impossible de douter du sens et de l’authenticité de ce monument. La doctrine
' Le Zend-Atesla, ouvrage de Zoroastre, traduit en français sur l'original Zend par Anquetil-Duperron, 3 vol. in-4. Paris, 1771, et les Mémoires de l'Académie des Inscriptions.
* Commentaire sur le Yaçna, in-4. Paris. 1833.
* Le Dabislan ou l 'École des moeurs, traduit en anglais par MM. David Sheaet Anthony Troyer, 3 vol. iu-8. Paris, 1843.
ÉTUDES OIÎIENTALKS
qu’il nous présente a donc été réellement professée par un des empires les plus populeux et les plus vastes qui aient existé sur la terre, par une nation qui pouvait mettre sur pied plus d’un million de soldats, et devait compter plus de cent millions d’àmes.
Personne n’ignore qu’un des dogmes fondamentaux du Zend-Avesta est celui qui reconnaît, à la tête de l’univers, deux principes : l’un auteur du bien, Ormuzd, et l’autre du mal, Ahrimane. Mais ce dualisme n’est admis que pour un temps, et dans une mesure déterminée, afin d’écarter de Dieu la responsabilité du mal ; il n’est pas le dernier mot de la religion de Zoroastre. Le fond de cette croyance, comme il me sera facile de le démontrer, c’est le monothéisme. D’abord Ormuzd et Ahrimane sont issus l’un et l’autre d’un principe supérieur; on les représente comme « un seul peuple » de Zervane-Akérène, c’est-à-dire de l’Étemel. Le Zend-Avesta ne s’explique pas davantage sur la nature et les attributs de ce premier être : aussi a-t-il été compris de diverses manières par les différentes sectes du magisme. Les uns n’y ont vu que le temps abstrait ou l’éternité, les autres que l’espace, et d’autres, formant la secte des Zcrvanites, la Inmière primitive; mais la réserve même des livres originaux nous autorise à croire qu'il s’agit ici de l’Être infini, supérieur à toute distinction du bien et du mal, et qui échappe à toute définition.
On remarquera, en outre, qu’il n’y a aucune égalité entre Ormuzd et Ahrimane. A en croire plusieurs sectes 1 ,
• Thomas llyde, Veterum Persarum historia, in-4. Oxford, 1700 et 1760, ch. 22.
Ahrimane aurait reçu l’existence après Ormuzd et, par conséquent, il ne serait pas éternel. 11 aurait accompagné la création, c’est-à-dire le développement de la puissance divine, comme l’ombre accompagne la lumière, et ne devrait être considéré que comme une négation, comme la limite ou l’imperfection inséparable des êtres finis. Mais, sans sortir des textes du Zend-Avesta, on voit que le seul Ormuzd, « le roi très-savant (Ahurà- Mazdaô), » possède véritablement les attributs de la divinité. Lui seul est invoqué, adoré dans la religion de Zoroastre, qui s’appelle, de son nom, le Mazdéisme. Voici en quels termes il est ordonné de le prier : « J’invoque et je célèbre le créateur Ahurà-Mazdaô, lumineux, resplendissant, très-grand et très-bon, très-parfait et très-énergique, très-intelligent et très-beau, éminent en pureté, qui possède la bonne science, source de plaisirs, lui qui nous a créés, qui nous a formés, qui nous a nourris, lui, le plus accompli des êtres intelligents'. • Ahrimane, au contraire, l’esprit du mal, le roi de ténèbres, n’a qu’un pouvoir limité et temporaire, qui le fait ressembler beaucoup moins à un des auteurs de la création qu’à un ange déchu, à une créature révoltée contre Dieu et destinée à se réconcilier avec lui. En effet, selon les livres Zends, la durée de la nature se partage en quatre périodes de trois mille ans chacune. Dans la première, c’est Ormuzd seul qui règne; car c’est lui qui a commencé l’œuvre de la création. Dans la seconde, qui est celle où nous vivons, Ormuzd et Ahrimane luttent ensemble avec des avantages à peu près égaux, l’un
* Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, p. 446.
ÉTU DES URIKNTAI.ES
régnant sur la lumière, l’autre sur les ténèbres; l’un déployant toute sa puissance pour le bien, l’autre pour le mal. Dans la troisième, la victoire appartient à Ahrimanc, c’est lui et les êtres sortis de ses mains, les démons, les puissances infernales, qui possèdent le monde et le précipitent vers sa dissolution. Enfin, Ormuzd reprend le dessus, et cette fois pour toujours ; les morts ressuscitent, purifiés de leurs fautes ; le mal disparaît, et avec lui l’enfer; Ahrimane lui-même, récitant des prières et offrant des sacrifices, est un zélé serviteur du roi de la lumière. « Cet injuste, cet impur, dit le Yaçnà, qui ne comprend que le mal, à la résurrection, il dira PAvesta, exécutant la loi, il l’établira même dans la demeure des darvands (des maudits). » 11 est impossible de dire plus clairement que la puissance d’ Ahrimane n’est que temporaire et relative. Elle n’intervient que dans l’état actuel du monde, pour en expliquer les imperfections et en décharger la responsabilité divine. Avant que ce monde fût formé, elle n’existait pas encore, et quand il aura disparu pour faire place à un monde meilleur, elle n’existera plus; car, pour le principe du mal, c’est avoir perdu l’existence que d’être réuni ou subordonné au principe du bien.
Détruire la nécessité du mal, c’est rendre hommage à la liberté, à la justice, à la bonté de Dieu, et préparer la place du droit dans la société des hommes. Je ne voudrais cependant pas affirmer que l’idée de la liberté divine ait été poussée par Zoroastre jusqu’à la création ex nihilo , telle que l’entendent les chrétiens et les juifs. Je crofs plutôt qu’il a pris une sorte de moyen terme entre la création et l’émanation, en nous représentant le
monde comme une expansion volontaire de la substance d’Ormuzd. Il enseigne, en effet, qu’Ormuzd a donné le ciel et la terre; mais il ne dit pas qu’il lésait tirés du néant. Et comment lui attribuer une telle pensée, lorsqu’on voit qu’Ormuzd lui-même « a été donné • par l’Eternel ou l’être ineffable, Zervane-Akérènc? Ormuzd ne peut pas être une créature, lui qui a toujours été et qui sera toujours, lui le premier auteur, le soutien, et qui sera, à la consommation des siècles, le régénérateur du monde; lui, enfin, qui a toutes les attributions morales et actives de la divinité. Il est donc impossible qu’il soit autre chose qu’une expansion, ou, si l'on veut, une manifestation éternelle de l’être infini. C’est de la même' manière qu’à son tour il a produit l’univers, mais avec cette différence, que l’univers ayant commencé, que l’univers étant produit dans le temps, que l’univers étant la manifestation de l’activité et de l’intelligence divine, est une expansion volontaire; tandis que ces attributs, personnifiés dans Ormuzd, existent nécessairement et de toute éternité. La présence de Dieu dans les œuvres de la nature peut seule nous expliquer pourquoi Ormuzd a pour symboles le feu, la lumière, le soleil ; pourquoi il est appelé la grande lumière, la lumière primitive. Le sens de ces images est parfaitement exprimé dans scs paroles rapportées en son nom par le prophète de l’Iran : « Apprends à tous les hommes que tout objet brillant et lumineux est l’éclat de ma propre lumière '... Lien dans
* Ce passage est lire du Dabistan, t. Ier, p. 239; mais il est trop conforme au sens généra! du Zend-Avrxta, pour que nous en contestions l'authenticité.
ÊTl'DKS ORIKNTALBS
le monde n’est au-dessus de la lumière dont j’ai créé le Paradis, les anges et tout ce qui est agréable, tandis que l’enfer est une production des ténèbres. » Le passage suivant du Zend-Avesta est encore plus explicite s’il est possible, puisqu’il désigne Ormuzd comme le corps des corps, c’est-à-dire comme la substance de tous les êtres : « Je vous invoque, je vous célèbre, corps des corps, Ormuzd, lumière élevée au-dessus de tout1. •
Une sorte de platonisme mythologique, s’il m’est permis de parler ainsi, vient se combiner avec cette doctrine et lui imprimer un caractère éminemment spiritualiste. La lumière, qui a servi à former le monde et qui en fait toute la splendeur, ce n’est pas autre chose que la raison même de Dieu, sa parole, son verbe, le saint Honover comme on l’appelle. Le Honover est aussi ancien que Dieu ; il a existé avant toutes choses, avant le ciel et la terre, avant l’homme, avant les anges mêmes. Image fidèle d’Ormuzd, il le réfléchit,, en quelque sorte, sur la nature; il renferme les perfections et les types éternels, les modèles invariables de tous les êtres*’. Ces types ont un nom : dans la philosophie de Platon, ils s’appellent les idées, dans la religion de Zoroastre les Férouërs. A l’exception d’Ahrimane, qui n’est que le mal, c’est-à-dire la négation personnifiée, et de l’être infini, qui échappe à toutes les formes de l’intelligence, tout ce qui existe a son Férouër : les êtres matériels et immatériels, l’àme et le corps, l’homme et les animaux,
* Tome II, p. 180.
» Anquelil-Duperron, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XXXVII, p. 62.
les nations, les villes, les provinces, aussi bien que les individus. Mais, comme je viens de le dire, ce platonisme anticipé ne se montre encore que sous le voile de la mythologie. Les Férouërs nous sont représentés comme des êtres réels, envoyés par Orrnuzd du ciel sur la terre, afin de la protéger contre la puissance d’Ahrimane, mais qui rentreront un jour dans la possession de leur premier état.
Après les modèles les ouvriers ; après les I’érouërs les Ainschaspands et les Yzeds, c’est-à-dire les anges et les g • lies, ou les anges supérieurs et les anges subalternes produits par Orrnuzd, afin de le seconder dans la création et ensuite dans le gouvernement de l’univers. L’intervention des anges à la place des dieux de la vieille mythologie, est un grand progrès dans les idées religieuses, car elle établit nettement et l’unité, et la toutepuissance, et la liberté, en un mot la personnalité de Dieu. Les divinités mythologiques sont plus ou moins indépendantes du Dieu suprême ; elles ont chacune leur domaine où elles paraissent comme inviolables et forment une espèce de monarchie féodale dont les pouvoirs, mal définis, insubordonnés, sont toujours sur la pente de l’anarchie ou de la révolte. Tout au contraire les anges du Zend-Avesta, librement créés par la volonté d’Orinuzd, composent une hiérarchie parfaitement régulière, où chacun, suivant son rang, suivant son emploi, concourt au bien général, sans pouvoir, et, il est vrai, sans vouloir un instant sortir de sa dépendance. A la tête de cette milice céleste se trouvent les six Amschaspands, dont les différents noms, selon la traduction de M. Burnouf',
‘ Commentaire sur le Yaçna,p. 147-166.
signifient la bonté, la pureté excellente, la bonté unie à la puissance, l’humilité et la soumission du cœur, la fécondité et l’immortalité. Le second rang est donné aux Yzeds, chargés de présider, les uns aux différentes heures du jour, les autres aux différents jours du mois ou aux douze mois de l’année ; ceux-ci aux astres, ceux-là aux plantes, aux troupeaux ; d’autres aux hameaux et aux villes. Le plus puissant de tous est Mithra, déjà reconnu par un culte plus ancien, probablement avec un rang supérieur, mais que le Zend-Avesta appelle « l’œil d’Ormuzd; le protecteur des provinces de FYran. » C’est lui qui, à l’exemple de l’Anubis égyptien, est chargé de peser les actions des hommes sur le pont Tchinevad, ce passage aussi tranchant qu’un rasoir, dont Mahomet a fait le pont Sourate.
En descendant de la nature divine au monde intelligible, du monde intelligible au monde spirituel, l'on arrive enfin à celui où nous vivons et dont* nous faisons partie. La naissance de l’univers, telle qu’elle est racontée dans le Boun-Déhesch, le plus ancien livre des Parses après le Zend-Avesta, a la plus grande ressemblance avec le récit de la Genèse. C’est Ormuzd lui-nièine qui l’explique en ces termes : « En quarante-cinq jours, moi, Ormuzd, aidé des Amschaspands, j’ai bien travaillé, j’ai donné le ciel. En soixante jours, j’ai donné l’eau; en soixante-quinze, la terre; en trente, les arbres; en vingt, les animaux ; en soixante-quinze, l’homme. » Ces six époques de la création, formant ensemble une année de trois cent cinq jours, s’appellent les six Gàhambars et sont célébrées par autant de fêtes qui portent le même nom.
Cette cosmogonie, à l’avénement du Mazdéisme, était déjà fort ancienne en Perse, puisque Zoroastre lui-même la fait remonter à Djemschid, un des rois et des prophètes « des hommes du premier âge. » Mais l’auteur du Zend-Avesta, soit qu’il l’ait reçue d’ailleurs, soit qu’il l’ait trouvée dans son propre génie, y a ajouté le dogme de l’unité du genre humain. Toutes les races humaines ne forment, selon lui, qu’une seule famille, issue d’un seul couple, qui, à son tour, naquit d’un seul homme. Kaïomors (tel est le nom de notre premier père) a été créé parlant, avec un corps éclatant de lumière et la figure d’un jeune homme de quinze ans. Ormuzd l’établit le premier roi de la terre avec le droit de commander à tous les animaux et la mission de combattre les dews, c’est-à-dire les démons. Après une vie de trente ans, il succomba aux attaques d’Ahrimane ; mais, de sa semence répandue à terre et échauffée par le soleil, naquit le premier couple, Meschia et Meschiané, qui vécurent assez longtemps pour laisser après eux une postérité innombrable '.
L’unité du genre humain, telle quelle est enseignée par Zoroastre, ne parait être qu’une application d’une doctrine plus générale; car il admet aussi l’unité d’origine pour les animaux et même pour les plantes. I ne seule tige, donnée par Ormuzd, produisit d’abord dix mille espèces qui se multiplièrent à leur tour jusqu’à cent vingt mille. Cette tige primitive est le hom, arbrisseau des montagnes, avec lequel les Parses alimentent le feu sacré. Un seul animal, l’homme- taureau, adonné
’ Zend-Avesta, t. III, p. 351 et suiv.
ÉTUDES O RI ENTALES
naissance à. tous les animaux. Il périt comme Kaïomors, v ictime de la haine d’Ahrimane; mais son âme, appelée Goschouroun, lui survécut et devint l’âme de toute la nature animale. Cette doctrine elle-même, comme il est facile de s’en apercevoir, se rattache étroitement à l’idéalisme poétique que nous avons rencontré tout à l'heure-
Reste maintenant à concilier avec l’origine divine du genre humain les misères, les erreurs, les désordres, les crimes qui ont suivi sa naissance et qui n’ont pas cessé d’exister dans son sein. Ceci est l’affaire d’Ahrimane, qui joue le même rôle dans le Zend-Avésta que Satan dans la, Genèse. Meschia et Meschiané, placés densun lieu d’abondance et de délices plus beau que le monde entier, semblable au paradis céleste, unissaient ensemble l’innocence et le bonheur, quand le roi des ténèbres, caché sous la forme d'une couleuvre, vint changer complète ment leurs pensées et leur existence. Il les détourna d’abord de l’adoration du vrai Dieu en se mettant à sa place. Puis il alluma dans leur cœur tous les appétits de la terre, et au moyen de ces passions, il les attira péu à peu dans cette vie de labeurs et d’infirmités qu’ils transmirent à leurs descendants. Mais comme ils étaient plutôt trompés que coupables, Ormuzd leur envoya successivement plusieurs prophètes, dont le dernier et le plus accompli est le fils de Dogdo et de Poroschasp, c’est-àdire Zoroastre. Placé désormais entre le monsonge et la vérité, entre la lumière elles ténèbres, l’homme a le pouvoir de choisir et est le maître de sa destinée.
A toutes ces idées, il faut ajouter celle de l’immortalité de l’âme, qui se présente, dans la religion de Zoroastre, purgée de toute croyance à la métempsycose et avec ce
caractère personnel qui seul lui donne de l’empire sur nos esprits et rattache la vie future à la vie présente. Il ne peut y avoir aucun retour de l’âme humaine à la nature animale, dans un système de cosmogonie où toutes les existences sont si nettement séparées les unes des autres et où l’homme nous apparaît comme la dernière et la plus parfaite des œuvres de Dieu. Mais dans la pensée de Zoroastre, l’existence de l'homme, prolongée sans fin, doit avoir un but conforme à la bonté divine. Il n’admet donc les peines de l’autre vie que comme une purification, une expiation temporaire, à la suite de laquelle tous pourront jouir d’un bonheur éternel. L’auteur du Zend-Avesta ne s’arrête pas là : il veut que le mal disparaisse de la nature entière et que le monde régénéré nousolTre partout l’image du ciel. Cette révolution suivra de près deux autres événements annoncés par le prophète de l’Iran : la résurrection des morts et le jugement dernier. Tous les hommes qui ont existé sur la terre depuis le commencement du monde, seront rendus à la vie et comparaîtront devant le tribunal d’Ormuzd. Les bons seront séparés des méchants, puis, quand ils auront éprouvé pendant trois jours, en corps et en âme, les uns toutes les joies du paradis, les autres toutes les peines de l’enfer, « tous seront unis dans une même œuvre. » Revêtus de corps immortels, affranchis de toutes les infirmités, libres de passions, ils jouiront de la félicité des anges. Ahrimane offrira des sacrifices à l’ Éternel ; l’enfer disparaîtra et Ormuzd, ayant accompli son œuvre, se reposera dans sa gloire '.
* Zend-Avesta, t. III, p. 411, 415.
Les conséquences de ces dogmes par rapport à la morale et au droit sont faciles à. apercevoir. En politique ils produisent l’abolition des castes, non plus, comme dans le Bouddhisme, par un sentiment d’indilTérence, mais par respect et par amour de la nature humaine. Puisque tous les hommes descendent d’un même couple, ils sont tous frères et sont tous soumis à la même loi. On lit dans, le Vendidad-Sadé, un des écrits qui font partie du Zend-Avesta : « Je vous adresse ma prière, ô Hom, qui faites que le pauvre est égal au grand. » Nous voyons, au reste, par le témoignage d’Hérodote, que, même avant Zoroastre, la classe des laboureurs était honorée en Perse à l’égal de celle des guerriers. Mais Zoroastre a étendu cette égalité à toutes les classes, en ordonnant que le grand-prêtre lui-même, le Dcstouran-Destour, protégé seulement par sa sainteté et ses lumières, soit soumis à la loi commune et subisse, quand il a fait le mal, les conséquences de ses fautes. « Celui qui est sans péché corrigera, dit-il ', celui qui a péché; le Destour corrigera le simple Parse, et le simple Parse le Destour. » Si, d’accord avec l’esprit et les traditions de son pays, il fait du roi le représentant de Dfeu sur la terre, l’image vivante d’Ormuzd, c’est à la condition qu’il le prendra pour règle de toute sa vie ; qu’il sera saint dans ses pensées, dans ses paroles et dans ses actions ; qu’il sera l’appui du faible, la terreur de l’oppresseur, le père de l’indigent, l’exemple et le salut de tous. Qu’il se montre infidèle à sa mission, le grand-prêtre a le droit de prononcer sa
1 Xpinl Arrstii, I. lit, p. Sfl.
déchéance. « Enlevez, dit le Vendidad-Sadé ' ; enlevez le roi qui n’est pas selon votre désir. »
Si de la constitution de l’État nous passons à celle de la famille, pous y trouvons une nouvelle conquête du droit sur la force : l’abolition de la polygamie. Le mari, selon les maximes du Zend-Avesta, est toujours le chef, le roi absolu du foyer domestique; on lui doit obéissance comme ?i Dieu ; mais un homme ne peut épouser qu’une seule femme ; le couple de Mesrhia et de Meschiané doit servir de modèle à tous les mariages; et si Hérodote1 2 dit le contraire, cela doit s’entendre d’une époque antérieure à la mission de Zoroastre. Il y a cependant une exception à cette règle. Celui qui a épousé une femme stérile peut en épouser une autre du vivant de la première. Mais ce fait a sa cause dans la raison d’Etat, qui portait les rois de Perse à encourager l'accroissement de la population, et dans le sentiment religieux, qui représentait la postérité aux yeux du peuple comme un moyen de salut, comme un pont pour aller au ciel. Mais il ne change rien à l’idée que le législateur de l’Iran se fait du mariage en général. A tous les hommes capables de le contracter il l’impose comme un devoir ; il n’admet entre les deux sexes aucune autre relation, et il proscrit sévèrement tout acte d’impureté et de libertinage, à plus forte raison celui qui est accompli à l’aide de la force ou qui trahit la foi conjugale.
Quant aux relations qui existent entre tous les hommes,
1 Ha, 8.
1 Liv. vu, ch. 135, édit. P. Didot.
sans distinction de famille et de patrie, Zoroastre ne s’est pas contenté de défendre les actions généralement reconnues criminelles, le meurtre, l’adultère, le vol, la violence, la perfidie, le parjure, la débauche qui outrage la nature ; il interdit également celles qui échappent aux poursuites de la société et n’existent que devant la conscience; par exemple l’ingratitude et le mensonge, deux vices que les Perses avaient toujours flétris'. Il condamne l’envie, la vanité, l’avarice, la colère, l’orgueil, la présomption, la faiblesse, tous les sentiments haineux, jaloux et égoïstes \ Hérodote raconte qu’il était défendu en Perse de prier pour soi ; mais que les vœux qu’on adressait au ciel devaient avoir pour effet la prospérité de la patrie et du roi *. Zoroastre, en conservant cette loi, lui donne un sens beaucoup plus élevé. 11 veut que le Destour ou le prêtre qui récite la prière, s’unisse par la pensée à l’universalité des vrais croyants, et à toutes les âmes vertueuses qui ont existé sur la terre depuis le commencement du monde et même qui existeront dans l’avenir jusqu’au jour de la résurrection*.
En même temps qu’il proscrit les crimes, les passions et les vices qui arment les hommes les uns contre les autres, Zoroastre commande toutes les vertus propres à les réconcilier : la justice, la bienfaisance, la libéralité, la douceur, la miséricorde, le pardon des injures. La justice des Perses a été célèbre dans l’antiquité ; elle consiste.
1 Hérodote, liv. itr, ch. 138.
1 Zend-Avesta, i. III, p. 33 et 97.
‘ Hérodote, liv. ni, ch. 135.
* Zend-Avesta, t. III, p. 595,
LE DROIT CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE L’ORIENT IC" selon leur législateur, à s’abstenir non-seulement des mauvaises actions, mais aussi des mauvaises pensées ' ; à ne pas remettre au lendemain une bonne action qui peut être faite aujourd’hui ; à ne jamais manquer à la parole donnée ; à récompenser chacun suivant ses œuvres et à étendre cette règle même aux animaux3. La bienfaisance, la libéralité, que nous avons rencontrées tout à l’heure parmi les devoirs du souverain, ne sont pas moins obligatoires pour les particuliers. Ces vertus donnent à l’homme un tel degré de sainteté, qu’on invoque comme une puissance tutélaire le Fermier de celui qui lespratique habituellement, et qui, non content d’apaiser la faim de l’indigent, répand autour de lui l’abondance et le bonheur3. Au contraire, c’est un crime dont on s’accuse devant Dieu de n'avoir pas, quand on l’a pu, accueilli dans sa maison et préservé de la chaleur ou du froid le voyageur étranger*. La douceur et l’humanité, comme chez le grand roi Khosro, doivent accompagner le courage, la grandeur d’âme et n’appartiennent pas moins à celui qui commande qu’à celui qui obéit5. La miséricorde, comme la justice, doit s’exerter envers toutes les créatures, envers les bêtes comme envers les hommes. C’est un très-grand péché, pour un fidèle sectateur du Mazdéisme, de tuer ou seulement de frapper et de faire souffrir sans raison les animaux, de refuser de les couvrir et de les nourrir suivant leurs
* Ibid., p. 41 et 43.
1 Ibid., p. 613.
* Zend-Avesta, p. 260, 261, 265.
* Ibid., p. 43.
‘ Ibid., p. 179.
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besoins*. Enfin, à l’exemple d’Ormuzd, qui, à la fin des siècles, pardonnera à tous les pécheurs, l’homme doit pardonner à ses semblables les dommages et les injures qu’il en a reçus. Zoroastrc, joignant l’exemple au précepte, va prêcher sa loi chez des nations ennemies, et prie pour que ses envieux et ses persécuteurs ouvrent les yeux à la lumière. Il nous montre les justes, au jour du jugement dernier, pleurant sur les méchants autant que les méchants pleureront sur eux-mêmes 2 .
Il faut cependant remarquer que cette clémence n’est pas sans conditions : elle exige au moins le repentir de celui qui a fait le mal, et n’interdit pas le droit de se défendre contre un ennemi obstiné. C’est que le Mazdéisfne n’est pas. comme le Brahmanisme et la religion de Bouddha, l’abandon de soi-même poussé jusqu’à l’anéantissement de l’âme et du corps, la confusion de tous les êtres, l’absorption de l’homme en Dieu; il est, tout au contraire, une revendication de la liberté humaine, et penche plus du côté du droit que de celui de l’abnégation. Il nous montre la vie comme un combat sans trêve et sans relâche, où l’homme, pour sc défendre contre un ennemi aussi rusé que méchant, est obligé de faire usage de toutes ses facultés. Le champ de bataille, c’est à la fois son âme et l’univers ; car tout ce qui est mauvais vient d’Ahrimane, les forces rebelles de la nature comme les passions de son propre cœur. l)e là vient que la religion de Zoroastre, tout en enseignant la morale la plus élevée, tout en présentant comme
* Ibid., p. 43.
2 Ibid., p. 413.
LE DROIT CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE L’ORIENT lu 5
le sommaire de la loi ces trois règles essentielles : « la pureté de pensée, la pureté de parole, la pureté d’action', > reste cependant très-éloignée du mysticisme et surtout de l’ascétisme si cher h l’Orient. Loin de recommander le jeûne et l’abstinence, elle les défend comme un péché, parce qu’ellesuppose que, dans la lutte qu’il a à soutenir, l’homme n’a pas moins besoin de la santé et des forces du corps que de l’énergie de l’àme et des facultés de l’intelligence. Elle ne croit pas que, dans ce monde, l’âme et le corps puissent se passer l’un de l’autre; elle les appelle des « amis, » et propose leur union comme un modèle pour celles qui doivent exister entre les hommes. Elle exige de ses sectateurs et leur promet tout à la fois, comme une récompense de leur fidélité, la santé et la force, « un corps vivant. » Parmi les nombreuses qualifications que Zoroastre donne à sa loi, on remarque celle-ci : « La parole qui donne la santé. »
Sans l’obscurité qui est toujours restée étendue sur quelques-uns de ses principes les plus essentiels, par exemple, l’unité de Dieu et la création du monde; sans la place qu’elle a donnée aux superstitieuses terreurs en faisant la part égale, dans l’état actuel de la nature, entre le Dieu du ciel et le roi des ténèbres, et en montrant l’homme entouré toute sa vie par des légions d’ennemis invisibles; enfin, sans les pratiques minutieuses, assujettissantes, en quelque sorte innombrables, qui, sous prétexte de lui servir de rempart, la cachent, si elles ne l’étoulfent, sous une enveloppe toute matérielle, cette noble croyance aurait exercé une influence plus profonde et plus éten-
* Ibid., t. Il, p. 141.
f. TORES ORIENTALES
due. Il a fallu cependant qu’elle renfermât une vitalité bien puissante, une grande force à la fois d’absorption et de résistance, pour remplir la carrière qu’elle a fournie. Après avoir conquis, sous la domination des anciens rois de Perse, une immense partie de l’Asie, elle a pénétré dans l’Égypte et dans la Grèce par l’école d’Alexandrie, dans la Judée par la captivité de Babylonc et la domination des Séleucides, dans l’Occident par le gnosticisme, le manichéisme, la secte des Catarhes; puis, détrônée par l’islamisme dans les lieux mêmes qu’elle eut pour berceau, elle s’y est développée, et, en quelque sorte, rajeunie, sous le feu de la persécution ; elle y a produit ces doctrines moitié philosophiques et moitié religieuses que nous voyons exposées dans le Dabistan et le Desatir, tandis qu’un grand nombre de ses sectateurs, réfugiés dans l’Inde, lui ont conservé jusqu’aujourd’hui ses monuments séculaires et sa pureté originelle.