‹ Etudes orientalesChapitre 7 sur 25 · LE DROIT CHEZ LES JUIFS · texte numérisé non relu

LE DROIT CHEZ LES JUIFS

Plus de douze siècles avant Zoroastre, dans une des parties du vaste empire où devait régner sa doctrine, au fond de la Chaldée, encore plongée dans les ténèbres du sabéisme, un simple pasteur jetait les fondements du monothéisme le plus pur, qui, transmis à ses descendants et conservé dans sa race, de génération en génération, à la fois comme un héritage cher à sa tendresse et comme un dépôt confié à sa piété, est devenu, après quatre à cinq cents ans, la religion, la poésie, la philosophie, la politique, en un mot la vie de tout un peuple. Ce pasteur, c’est le patriarche Abraham, et ce peuple, c’est le peuple juif, un des plus petits qui aient existé sur la terre, si on l’estime par le nombre et par la puissance ; un des plus grands, si on le juge par le caractère et par les idées ; car de toutes les croyances entre lesquelles se partagent les nations les plus nombreuses et les plus policées du monde, il n’y en a pas une qui ne s’appuie sur les livres saints; il a été l’instituteur religieux du genre humain, et, avant de lui transmettre les basés de sa foi, il les a défendues avec une héroïque con-

ÉTUDES OKIENTALES

stance, au milieu des plus affreuses calamités, contre le mépris et la cruauté des autres peuples; enfin, aujourd’hui même, dispersé sur toute la terre, décimé par les persécutions d’un autre âge, ouvert à toutes les influences de la civilisation moderne, entré dans plusieurs pays en plein partage de ses devoirs, de ses droits et de ses travaux, il trouve encore une nourriture suffisante pour son âme dans ces mêmes livres, dans ces mêmes convictions qui ont fait la force et la grandeur de ses ancêtres. Mais la doctrine qu’attendait cette haute destinée nefut pas formée en un jour. Il y a loin du culte des patriarches à la législation de Moïse. Les préceptes de Moïse, surtout si on les considère dans leurs applications morales, ont été développés par les prophètes qui lui ont succédé : et après les prophètes sont venus les docteurs de la grande synagogue et les pères de la Mischna ou de la tradition, qui, au milieu de la division des sectes et sous la menace des événements extérieurs, ont voulu arrêter d’une manière définitive les croyances et les lois de leur pays. Si l’on veut connaître véritablement dans ses dogmes et dans sa morale l'antique religion des Hébreux, il faut la suivre à travers toutes ces vicissitudes, il faut l’observer à toutes les périodes de son histoire, sans confondre ni les temps ni les hommes. C’est pour avoir suivi une autre marche et s’être arrêté à moitié chemin, qu’on lui a souvent reproché de déplorables lacunes, de dangereuses erreurs, dont elle est parfaitement innocente.

Aux yeux de la foi, les livres du peuple hébreu ont une origine surnaturelle. Mais ce caractère, devant lequel je m’incline avec respect, ne change rien à leur

LE DROIT CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE L'ORIENT lo‘>

sens naturel et historique, et n’empêche pas de les c mparer avec les monuments et les traditions des autres peuples. D’ailleurs nous ne sommes plus au temps de Bayle et de Voltaire. Les passions de l’incrédulité ne trouvent plus de prétexte dans celles de l’intolérance. Les unes et les autres, à part quelques obscures exceptions, sont également éloignées de nos Ames. La Bible peut aujourd’hui être étudiée de sang-froid par les philosophes,. et si l’esprit de système ne les égare pas, ils justifieront au nom de la raison le sentiment de vénération que la religion lui accorde.

Ce qui frappe tout d’abord dans les livres qui composent l’Ancien Testament , ce sont les termes dans lesquels ils parlent de Dieu, c’est le caractère moral et personnel avec lequel ils le représentent, sans porter aucune atteinte à ses attributs métaphysiques, c’est-iï-dirc à ceux qui entrent dans l’idée de l’infini. Il ne s’agit plus ici, comme dans le brahmanisme ‘et le bouddhisme, d’un principe non-seulement infini, mais absolument indéfinissable, d’une substance sans forme et sans attribut , par conséquent sans volonté et sans conscience, qui se confond avec la nature : il ne s’agit pas, comme dans la théologie des anciens Égyptiens, d’un couple héroïque luttant sans espoir contre un ennemi invincible ou d’une personnification mythologique des attributs contraires de la nature et de Dieu : il ne s’agit pas, comme dans le Zend- Avesta, de deux principesinégaux, il est vrai, mais dont le meilleur et le plus fort ne triomphe à la fin qu’ après avoir été balancé et ensuite effacé durant une longue période, par son redoutable ennemi. Il s’agit d’un Dieu unique, cause volontaire, intelligente et toute-puissante, Créa-

leur et Providence de tous les êtres, dont le pouvoir ne reçoit de règles et de limites que de sa sagesse. Bayle et les philosophes du dernier siècle ont prétendu, et aujourd’hui encore l’on entend souvent répéter, sur la foi de leurs paroles, que le Dieu de Moïse et de l’Ancien Testament n’est qu’un Dieu national, roi et protecteur d’Israël, qui, semblable aux souverains de la terre, n’exerce son autorité que sur un seul peuple, et s’est choisi une capitale, en désignant Jérusalem comme le lieu où il veut être adoré. Bien n’est plus contraire à la lettre et à l’esprit de l’Écriture sainte, car la première fois quelle parle de Dieu, c’est pour nous dire qu’il a créé le ciel et la terre, la lumière et les ténèbres, les astres du firmament, les végétaux, les animaux et l’homme. Il est, selon scs propres expressions', le Dieu des esprits qui anime toute chair, c’est-à-dire le principe de l’intelligence et de la vie, qui est sur la terre et dans les deux, et devant lequel il n’y a pas d’autre Dieu. Lorsque Moïse lui demande son nom, afin de le redire à ses frères, plongés dans l’ignorance et dans la servitude, il lui répond par ces sublimes paroles : « Je suis celui qui est,» c’est-à-dire le seul Être à qui appartienne véritablement l’existence, l’Être éternel qui a toujours été et qui sera toujours 3, ainsi que l’indique aussi son nom de Jéhovah3. Il est l’Être éternel, immatériel, infini; voilà pourquoi il est défendu de le représenter aux yeux, et

* Nombres, ch. 16, v. 21, î Exode, ch. 3, v. 14.

> Ce nom, qui ne devait être prononcé que par le grand-prêtre, une fois dans l’année, le jour du Grand-Pardon, exprime à la fois le présent, le passé et l'avenir.

Digitiisd bstiloogle

LE DltOIT CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE L'OHIENT ltl

que toute image est proscrite de son sanctuaire : « Tu ne feras aucune forme ni aucune ressemblance de ce qui est en haut dans le ciel et en bas sur la terre ; tu ne te prosterneras pas devant elles, et tu ne les adoreras pas; car je suis l’Éternel votre Dieu'. » Il est le juge aussi bien que le maître de la terre. « Moi seul, dit-il par la bouche de son prophète11, moi seul je suis et il n’y a pas d’autre Dieu avec moi ; je tue et je vivifie ; je frappe et je guéris, et il n’y a personne qui puisse délivrer de ma main. »

Qu’importent après cela les images anthropomorphiques sous lesquelles il nous apparaît souvent dans l’histoire du peuple juif et dans les visions de ses prophètes depuis Moïse jusqu’à Zacharie? Ne fallait-il point parler à des hommes incultes le seul langage qu’ils pussent comprendre, celui de l’imagination et des sens? Il va du reste une'telle majesté dans ces figures; elles transportent l’àme à une telle hauteur, et lui parlent avec une telle éloquence, que l’on conçoit difficilement une manière plus sublime et plus claire de faire comprendre à la foule l’existence d’un créateur. Ainsi, par exemple, quand on lit dans le psalmiste que Jéhovah a fait du ciel son trône, et de la terre l’escabeau de ses pieds, que les deux racontent sa gloire, et que le firm ament dit les œuvres de ses mains; ou quand on le voit, dans les prophéties d’Isaïe, faisant marcher à son gré les nations et les rois, les faisant accourir, sur un signe, des extrémités de la terre, peut-on douter qu’il ne soit

« Exode , ch. 20, v. 4 et 5.

1 Genèse, ch. 28, v. 35; Deutéronome, ch. 33, v. 39.

question non du roi d’Israël, mais du maître du monde? Les détracteurs de la Bible ont souvent cité ces paroles prononcées par Jephté, quand il cherche à détourner les attaques du roi de Moab : « L’Éternel, notre Dieu, nous a donné ce pays pour le posséder, comme Camos, votre Dieu, vous a donné le pays de Moab pour le posséder'. » Mais qui tient ce langage? c’est un aventurier ignorant, s’adressant à un roi idolâtre et barbare ; car Jephté, né d’une prostituée, et chassé de la maison paternelle par les enfants légitimes, mena longtemps à l’étranger une vie errante, pendant laquelle il oublia les croyances de son peuple.

Oui, sans doute, tant que le reste du monde est plongé dans l’idolâtrie, Dieu a son temple à Jérusalem, et il ne veut que ce seul temple, aussi longtemps qu’il est connu d’un seul peuple; car il ne faut pas oublier que la nationalité du peuple hébreu était entièrement confondue avec sa religion, et que plusieurs autels, plusieurs temples indépendants l’un de l’autre, auraient détruit son unité tant dans l’ordre politique que dans l’ordre religieux. Mais les prophètes ne cessent pas d'annoncer que la maison de Jéhovah sera une maison de prières pour toutes les nations; qu’un temps viendra où son nom sera invoqué sur toute la terre; que sa parole sortira de Jérusalem pour éclairer le monde. A l’époque même des patriarches, quand il apparaît pour la première fois à Abraham, il lui prédit que toutes les familles de la terre seront bénies par lui !.

1 Juges, ch. 21, v. 24.

5 Genèse, rh. 12, v. 3.

Ou ne tarirait pas, si l’on voulait citer tous les passages de l’Écriture qui parlent de Jéhovah comme du Dieu unique, comme du maître souverain de la nature et des hommes, qui, après avoir produit non-seulement l’univers, mais la matière elle-même, conserve sur elle un empire absolu. Il incline les deux pour descendre; il défend à la mer de franchir ses bornes ; il fait des vents ses messagers, et du feu déchaîné son serviteur ; il suspend la terre dans le vide; il l’étend comme une nappe; il déroule les deux comme une tente; il allume les étoiles du firmament pour les besoins de l’homme, sa créature favorite. Tout ce qui existe est dans ses mains; c’est lui qui l’a créé, et il l’a créé parce qu’il l’a voulu, parce qu’il a vu que c’était bon. Le Dieu de la Bible est donc un Dieu libre, un Dieu personnel; et il serait impossible qu’il en fût autrement , puisqu’il est un Dieu créateur. L’idée de la création n’est que celle de la toute-puissance, qui elle-même suppose la liberté et les attributs moraux dont elle est inséparable.

L’homme, d’après les livres saints, porte en lui le même caractère; il a été créé, dit la Genèse, à l’image de Dieu; et puisqu’une des premières lois du Décalogue est la défense de représenter la Divinité sous aucune forme matérielle, il faut bien entendre cette ressemblance dans un sens spirituel. C’est ainsi, en effet, que nous la voyons comprise dans toute l’étendue du Pentateuque. Toutes les qualités moralesque Moïse veut développer dans l’âme de son peuple, il les représente comme des perfections divines que l’homme doit chercher à imiter. «Vous serez saints, car moi Jéhovah, votre Dieu, je

suis saint ■ — « Jéhovah est un Dieu miséricordieux et clément, indulgent, abondant en grâce et en fidélité, pardonnant l’iniquité, le crime et le péché2. » — « Vous n’endurcirez plus votre cœur, car Jéhovah, votre Dieu, est le Dieu grand, fort, qui ne fait pas acception de personnes, et n’accepte point de don corrupteur, qui fait droit à l’orphelin et à la veuve, qui aime l’étranger pour lui donner du pain et un vêtement3. » te serpent luimême, quand il promet à Adam et à Eve que leur désolœissance les rendra semblables au Créateur, ne parle que d’une ressemblance spirituelle : « Vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal*. » Mais toutes ces qualités supposent la liberté ; c’est par la liberté ou la volonté (pie les deux existences, celle de Dieu et celle de l’homme, se ressemblent véritablement sans se confondre. Aussi e-t-elle formellement reconnue dans le livre de Moïse. On y voit que Dieu parle à l’homme comme à une créature restée maîtresse de ses actions ; il lui montre dans l’avenir les récompenses et les châtiments qui suivront sa conduite, selon qu’elle aura été bonne ou mauvaise; malgré les tentations du démon, il le rend responsable du sa première faute ; et au moment où il vient de donner sa loi, il dit, en s’adressant à tout son peuple5 : t Regarde, j’ai mis aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal... Je prends aujourd’hui à témoin les cieux et la terre contre vous que j’ai mis devant toi

* Lititique, ch. 19, v. 2.

1 Exode, ch. 34, v. 6 et 7.

» Deutéronome, ch. 10, v. 3 et suiv.

* Genèse, ch. 3, v. 5.

* Deutéronome, ch. 30, v. 15 et 19.

la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis donc la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité. »

Si le panthéisme, considéré de son côté mystique, peut inspirer à des âmes tendres et portées vers la spéculation le renoncement le plus absolu ; si le dualisme, en concevant l’homme comme un soldat en campagne, lui apprend à se protéger lui-même, soit contre les forces extérieures de la nature, soit contre les passions de son cœur, le monothéisme seul a le privilège de réunir, dans un parfait accord, le principe du renoncement et le sentiment de la conservation, l’amour de Dieu et celui de l’homme, les devoirs qu’imposent la société, le genre humain tout entier, et les droits de l’individu ; car l’idée d’un Dieu unique, créateur et providence du monde, n’est que l’idée même de la liberté ou de la personne morale élevée à sa plus haute perfection, se reproduisant dans l’homme sous les conditions d’une nature imparfaite et bornée, et faisant naître, partout où elle se présente, le respect et l’amour. Aussi la morale et la législation des Hébreux sont-elles bien supérieures à celles des autres peuples de l’antiquité.

On entend souvent dire, l’on a écrit récemment que l’amour de Dieu est une vertu née avec le christianisme, et qui n’appartient qu’à lui. C’est une erreur contre laquelle proteste cette parole de l’Évangile : « Aime Dieu par-dessus tout et ton prochain comme toi-même ; voilà la loi et les prophètes. » La loi et les prophètes enseignaient donc l’amour divin. Rien n’est plus vrai. C’est l’auteur de la loi, c’est Moïse qui a dit : « Tu aimeras l’Éternel, ton Dieu, de tout ton

cœur, de toute ton àme et de toutes tes forces 1 : » et ces paroles sublimes sont devenues comme le Credo de la synagogue*. C’est le roi prophète qui peint en ces termes les élans passionnés de son àme consommée par l’amour du Créateur : « Comme le cerf altéré soupire après les courants d’eau, ainsi mon àme soupire après toi, ô Seigneur! Mon àme a soif de Dieu, du Dieu vivant. Quand irai-je et verrai-je la face de Dieu ? Jour et nuit, mes larmes étaient mon pain, quand on me disait tout le jour : Où est ton Dieu \ » — « Je ne demande à Jéhovah qu’une chose, je n’implore de lui qu’une grâce : c’est de demeurer dans la maison de Jéhovah tous les jours de ma vie, pour contempler la gloire de Jéhovah, pour le servir dans son temple*. »

1,’amour de Diou est, pour ainsi dire, chez le peuple juif, le seul fondement de la morale et du droit: car si l’on aime le Créateur, il est impossible de ne pas aimer la créature formée à son image; il est impossible de ne pas aimer l’homme, et en soi-même et chez les autres. Aussi le principe de la fraternité humaine est-il enseigné par les livres hébreux dans un sens tout à la fois matériel et moral; dans un sens matériel, quand ils nous apprennent que tous les hommes descendent

• Deutéronome, ch. 5, v. 6.

: Elles suivent immédiatement ce verset qu'on n’en sépare jamais: • Ecoute, Israël, l'Eternel, notre Dieu, est un Dieu nn. » Ces paroles étaient dans la bouche du célèbre docteur Akiba, lorsqu'il mourut, sous le régne et par les ordres d’Adrien, dans les plus horribles supplices.

» Psaume xlii. v. 1 et 2.

* Ibid., ch 26, v 4.

LE DROIT CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE LORIENT 117 d’un même père; dans un sens moral, quand ils leur commandent de s’aimer les uns les autres comme des frères.

C’est dans les livres de Moïse, c’est dans la Genèse qu’on voit enseignée pour la première fois l’unité du genre humain. Si nous avons rencontré la même croyance dans le Zend-Avesta,ilne faut pas oublier que Zoroastrc n’est venu que huit à neuf siècles après l’auteur du Pentateuque. Un autre fait à considérer, c’est que l’homme, dans le Zend-Avesta, n'est pas directement l’œuvre d’Ormuzd, mais il sort successivement d’un arbre, d’un taureau, d’un homme taureau. Dans l’Écriture Sainte, au contraire, Adam n’a aucune parenté avec les créatures inférieures. Dès qu’il est sorti du néant, il se montre à nos veux tel qu’il sera toujours, jusqu’à l’instant de sa désobéissance et de sa chute. C’est Dieu lui-même qui le crée à son image et qui lui donne, après l’avoir créé, l’empire de toute la terre.

En proclamant la fraternité de tous les hommes, Moïse ne se borne pas à la représenter comme un fait, il l’impose comme une loi, il en fait la règle suprême de nos sentiments et de nos actes. C’est lui quia dit le premier : « Aime ton prochain comme toi-même ; » et ces paroles peuvent être considérées comme l’expression la plus complète du dévouement et du droit, de la charité et, de la justice, de ce qu’on doit aux autres et à soi. En effet, loin d’exclure absolument l’amour de soi-même, elles le donnent pour règle et pour type à celui qu’il faut porter aux autres. Loin de prescrire, comme la morale indienne, l’anéantissement de l’individu, le sacrifice de la personne humaine, c’est elle précisément qu’elles défendent

et protègent sous la forme impérative d’une loi générale émanée de Dieu; elles exigent que la personne humaine nous soit chère pour elle-même, sans distinction ni exception, sans différence entre nous et. nos semblables. Par là, elles arrêtent aussi la confusion déplorable où s’est égaré le Bouddhisme; car elles établissent entre l’homme et l’animal une ligne de démarcation infranchissable. Elles nous montrent le premier comme seul digne de notre amour, ne laissant au second que la pitié '.

On a vainement contesté le sens universel de ce précepte, en soutenant qu’il ne s’appliquait qu’aux Hébreux. Moïse a dit : * Aimez l’étranger, car vous avez été étrangers en Égypte3. » — « Que l’étranger qui demeure au milieu de vous soit à vos yeux comme l’un d’entre vous, né dans le pays; vous l’aimerez comme vous-mêmes; car vous avez été étrangers sur la terre d'Égypte*. » 11 ne s’en, tient pas là; il veut qu’on aime jusqu’à son ennemi, et, ce qui est mieux encore, qu’on vole à son secours quand il se trouve dans le besoin, qu’on travaille avec lui à sa délivrance. On lit dans l’Exode' ces belles paroles : « Si tu rencontres le bœuf de celui qui te hait ou son àne égaré, ramène-le-lui. Si tu vois l’àne de celui qui te hait succombant sous sa charge , garde-toi

• C'est, sans aucun doute, sous I inspiration de ce sentiment que Moïse a ordonné le repos hebdomadaire pour les bêtes de somme; qu'il a défendu d'atteler ensemble, à la mémo charrue, deux animaux de force inégale, comme l'âne et le bœuf, et de faire périr en un jour l'agneau ou le veau et sa mère.

’ Deutéronome, ch. 10. v. 19.

’ Livilique. ch. 19, v. 34.

* Idem., ch. 33, v. 4 et 5.

de l’abandonner à lui-même , mais aide à le décharger. »

Les articles du Décalogue qui défendent le vol, le le meurtre, l’adultère, le faux témoignage, l’envie, ne sont que les conséquences rigoureuses du même principe; car s’il nous est ordonné d’aimer nos semblables comme nous-mêmes, à plus forte raison faut-il nous abstenir de leur faire aucun mal ; et le moyen de juger de ce qui est mal pour eux, c’est de nous mettre à leur place. De là cette maxime d’un pharisien célèbre qui vivait environ un demi-siècle avant l’ère chrétienne : « Ce que tu n’aimes pas pour toi, ne le fais pas à ton prochain. » Cependant, il ne faut pas croire qu’il n’y a pas d’autres actions moralement coupables aux yeux de Moïse, que celles que désigne le Décalogue; le législateur des Hébreux est beaucoup plus sévère ; il condamne, non-seulement le meurtre, mais tout acte de violence, toute injure en action ou en paroles et jusqu’aux ressentiments enfouis dans le cœur1. Il condamne, non-seulement l’adultère, mais la débauche, qu’elle qu’elle soit, et la prostitution’. Il pousse même la sévérité sur ce point jusqu’à exiger le supplice du feu pour la fille d’un prêtre dont les mœurs seraient devenues un scandale public1. Il ne condamne pas seulement le vol, mais les abus mêmes de la propriété, comme l’action de recevoir en nantissement d’un pauvre emprunteur l’instrument de son travail ou le vêtement qui le couvre*. Il ne condamne

1 Lévitique , ch. 29, v. 17 et 18.

’ Lévitique, ch. 19, v. 29.

* Lévitique, ch. 21, v. 9.

* Deutéronome, ch. 24, v. 10-14.

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pas seulement le faux témoignage, mais la calomnie, la médisance et le mensonge.

Est-ce à dire que ces admirables maximes ont été toutes mises en pratique par la société juive, et que Moïse les a données pour base à scs lois civiles ? Il y a un immense intervalle entre les lois civiles d'un pays, si avancé qu’il soit dans la civilisation, et les lois universelles de la morale. Les lois civiles, pour être praticables, et prendre racine dans la nation ii laquelle elles sont destinées, sont obligées d’accepter au moins une partie de ses préjugés, de ses passions, de ses habitudes, et de sacrifier plus d’une fois sa perfection morale aux conditions matérielles de sa conservation. Les lois civiles, chez tous les peuples et dans tous les temps, ne sont pas autre chose qu’une transaction entre le fait et le droit, entre l’état de culture, de moralité, de sécurité extérieure où une nation est parvenue, et les exigences absolues de la conscience ou d’une religion enseignée au nom du ciel. Comment, par exemple, concilier avec la douceur de l’Évangile les peines prononcées contre les criminels par les législations de tous les peuples chrétiens? Comment concilier avec la pureté évangélique, cette espèce de garantie offerte par la police au dérèglement des mœurs? C’est encore bien pis lorsqu’on passe de l’ordre civil aux relations internationales, où la force est la seule garantie et l’on peut même dire la seule mesure de droit, où la paix n’est que le résultat chèrement acheté de la guerre. 11 n’est donc pas étonnant que Moïse, à la fois législateur moral, législateur civil et chef politique de sa nation, nous oll're une contradiction semblable, et encore plus prononcée, à cause de la différence des temps et des mœurs. C’est

ainsi que, tout en proclamant l’unité originelle et l’égalité morale de tous les hommes, il poursuit de ses malédictions et de sa haine les races qui ont fait le plus de mal à la sienne : les Chananéens, les Ammonites, les Moabites, et par-dessus tous les descendants d’Amalek. Non content de leur déclarer, de peuple à peuple, une guerre d’extermination, il les exclut comme individus de la protection, de la charité qu’il réclame pour l’étranger ; il ne permet pas qu’ils entrent, à quelque titre que ce soit, dans l’assemblée du Seigneur; ni que leur sang, à un degré quelconque, se mêle à celui des enfants d’Israël. C’est, ainsi encore que, tout en reconnaissant dans la nature humaine la sublime empreinte du Créateur, le caractère divin de la raison et de la liberté, il admet dans ses lois l’odieuse institution de l’esclavage. C’est ainsi, enfin, qu’en nous offrant le modèle du mariage dans le couple primitif qui a donné naissance au genre humain, et en n’époiLsant lui-même qu’une seule femme, il autorise ces deux coutumes si mortelles à la famille : la répudiation et la polygamie.

Malgré ces concessions faites à la barbarie du temps, la législation de Moïse est encore la plus parfaite qui ait existé dans l’antiquité. Je ne parle pas de ce qu’il a prescrit à, l’égard des peuples voisins et des anciens possesseurs de la Palestine, quoiqu’on puisse dire, pour sa défense, qu’il aurait 'difficilement trouvé un abri à son peuple et à ses institutions, qu’il aurait difficilement implanté son culte monothéiste dans une contrée abandonnée’ ii la plus grossière idolâtrie, s’il n’avait usé dans toute sa rigueur du terrible droit de la guerre, alors reconnu de toutes les nations. Mais ses lois civiles, par la

douceur et l’humanité qu’elles respirent, par le but qu’elles assignent à la société et à la protection dont elles entourent l’individu jusque dans les plus humbles conditions, sont supérieures à celles, non-seulement de tous les peuples de l’Orient, mais de Rome et de la Grèce. Quelques-unes môme de ces lois sont tellement au-dessus de la faiblesse humaine, ou tout au moins des mœurs de l’époque, qu’elles n’ont jamais été pratiquées.

Le but de Moïse était de fonder, non pas une théocratie, comme on le croit généralement, c’est-à-dire un État gouverné par l’autorité sacerdotale, mais une société à la fois politique et religieuse, dont tous les membres, égaux devant Dieu, égaux devant la loi, devaient l’être également entre eax : « Vous ôtes pour moi, dit-il 1 en parlant au nom de Jéhovah, vous êtes pour moi une nation de prêtres et un peuple saint. » L’égalité du prêtre et du simple fidèle ne résulte-t-elle point de ces paroles? Mais Moïse a fait mieux que la proclamer en principe : il en a fait une des bases de sa constitution. Il existe, en effet, bien peu de ressemblance entre le sacerdoce hébreu et celui de l’Égypte et de l’Inde. Le sacerdoce hébreu, représenté à la fois par les prêtres et par les lévites, était renfermé, il est vrai, dans une seule tribu; mais, par ses alliances, cette tribu sacrée était unie à toutes les autres. Toute fille d’Israël, à la seule condition d’être irréprochable dans ses mœurs, pouvait y entrer par le mariage et devenir la femme même du grandprêtre ; et réciproquement, une femme de race sacerdotale ne dérogeait pas en se mariant avec un homme

1 Exode, ch. 15, v. 6.

d’une autre origine. Le sacerdoce hébreu était une fonction, non un privilège. Les prêtres, descendants d’Aron (Cohanim) avaient la garde du sanctuaire et servaient à l’autel ; les simples lévites veillaient, sous leurs ordres, à tous les détails inférieurs du service divin; mais hors de ces attributions, hors du temple, ils n’avaient aucun pouvoir, et leur influence dépendait de leur vertu ou de leur science. Il était naturel que, retirés à l’ombre du temple, toujours placés en présence de Dieu, ils menassent une vie plus sainte et fissent une étude plus approfondie de la loi que le reste du peuplé ; cependant, nous voyons les prophètes, successeurs de Moïse, sortir indistinctement de toutes les tribus; et, plus tard, quand la prophétie éteinte est remplacée par la tradition et la science des docteurs, nous observons le même fait. Les pharisiens et les scribes dont parle l’Évangile, les docteurs de la grande synagogue et ceux qui ont fait la Mischna, sont loin d’être tous de la maison de Lévi. C’est la force des événements, ou pour mieux dire, la reconaissance nationale, qui a réuni pour un instant, dans la main des Hasmonéens, le sceptre et l’encensoir; mais Moïse avait nettement séparé les deux pouvoirs, en donnant à son frère Aron la grande-prêtrise et en se réservant à lui-même l’autorité politique. Enfin, tandis que les brahmanes se donnaient pour les seuls propriétaires de la terre; tandis que les prêtres égyptiens possédaient le tiers du pays, sans compter les revenus particuliers de chaque temple et l’exemption de tout impôt, la tribu de Lévi était exclue du partage de la Terre promise. A l’exception de quarante-huit villes ou villages jugés nécessaires pour lui servir d’asiles, elle ne devait avoir au-

ÉTl'DES ORIENTALES

cun patrimoine. « Jéhovah dit à Aron : Tu n’hériteras pas dans leur pays et tu n’auras aucune part au milieu d’eux ; c’est moi qui suis ta part et ton héritage au milieu des enfants d’Israël *. » Ses ressources consistaient dans la dime des produits de la terre et des troupeaux % et de cette dîme un dixième était réservé aux seuls prêtres. Quand on compare ces revenus avec le nombre de ceux qui les consommaient, on les trouve encore assez considérables, et l’on voit dans la suite les grands-prêtres élever leur foi lune au niveau de celle des rois, dont ils épousaient les filles; mais comme le prouvent les paroles que je viens de citer, Moïse voulait imposer au sacerdoce le dévouement et le sacrifice, les privations de la pauvreté sans l’humiliation du besoin. S’il l’a fait encore trop riche, il lui a du moins épargné l’ivresse du pouvoir et l’orgueil de la propriété.

La constitution politique de Moïse n’est pas plus une monarchie, au moins dans le sens oriental de ce mot, qu’une théocratie. Le gouvernement qu’il préfère à tous les autres, c’est celui qu’il a institué lui-même et qui s’est prolongé après lui jusqu’à l’avéncment de Saiil ; c’est l’autorité temporaire d’un juge ( schophct , suffèle ) , c’est-à-dire d’un chef à la fois civil et militaire, choisi par le peuple ou accepté par lui, sur la désignation du prophète. C’est ainsi que Moïse a transmis ses pouvoirs à Josué ; que Débora a institué Barak ; que Samuel et Gédéon, en alléguant les ordres de Dieu, se sont institués eux-mêmes. Au contraire, Abimèlek, Jephté, Héli, ont été appelés

» Nombres, ch 28, v. 20,

5 Ibid., v. 21 et suiv.

par le vœu de la nation. L’auteur du Pentateuque n’exclut pas la royauté , mais il ne l’admet que par condescendance à l’opinion de la multitude, et avec de telles restrictions, qu’il ne lui laisse que le prestige d’une magistrature populaire. « Si tu arrives dans le pays que Jéhovah, ton Dieu, te donne, et si, après en avoir pris possession ett’y être établi, tu te dis: Je veux placer audessus de moi un roi comme toutes les nations qui m’entourent, place au-dessus de toi un roi que Jéhovah, ton Dieu, aura choisi ; place au-dessus de toi un roi du milieu de tes frères ; tu ne pourras point placer au-dessus de toi un étranger qui n’est pas ton frère. Seulement qu’il n'amasse pas un grand nombre "de chevaux..., qu’il n’amasse pas un grand nombre de femmes..., qu’il n’amasse pas trop d’or et d’argent; qu’assis sur son trône, il copie pour lui un double de cette loi sur un des livres qui se trouvent sous les yeux des prêtres et des lévites; qu’elle soit avec lui et qu’il la lise tous les jours de sa vie, afin qu’il apprenne à craindre Jéhovah, son Dieu, à observer toutes les paroles de cette loi et h pratiquer tous ses préceptes; afin qu’il n’élève pas son cœur au-dessus de ses frères et qu’il ries’ écarte pas de mes commandements ni à droite ni à gauche '. » On reconnaît ici le fond des sombres prévisions exprimées par Samuel2, devant les tribus assemblées, quand, pour les dissuader de sc donner un roi, il leur montre dans l’avenir le plus dur esclavage; leurs fils obligés de servir dans l’armée, dans la cavalerie de leur nouveau maître, de courir devant son

* Deutéronome, ch. 17, v. 14-20.

1 Liv. n, cli. 8. v. 19 et siiiv.

ÉTODES ORIENTALES

char, de travailler dans ses arsenaux, de labourer et de moissonner pour lui; leurs filles enlevées pour son sérail, ses cuisines, ses parfumeries; les meilleurs de leurs champs, de leurs vignes et de leurs oliviers distribués à ses serviteurs, à ses ennuques; elles-mêmes, enfin, poussant des cris vers Jéhovah, contre le prince de leur choix, et n’obtenant pas de réponse. Ce n’est donc point l’auteur du Pentateuque qu’il faut accuser des excès où la royauté est tombée chez les Hébreux; une grande partie de ses institutions et de ses enseignements avait, au contraire, pour but de les prévenir, et la réprobation dont il les frappait d’avance n’a pas été désavouée par ses successeurs.

Le chef de la nation, de quelque nom qu’on l’appelât, juge ou roi, ne devait pas seulement obéir à la loi, dont il n’était que le ministre, il était encore obligé de gouverner avec le concours, ou du moins avec l’assentiment de plusieurs autorités, les unes choisies par lui, les autres par le peuple : ce sont les anciens, c’est-à-dire les hommes les plus remarqués pour leur caractère et leur sagesse ( zékênim ), les chefs de tribus, ou princes (nessiim ), les chefs de famille (rosché alphé Y Israël), les juges des tribunaux (schophlim) , et certains magistrats populaires, qui semblaient avoir servi d’intermédiaires entre les simples citoyens et les pouvoirs publics (scho- Irim). Tous ensemble formaient l’assemblée d’Israël (edath Y Israël), la réunion de Jéhovah (kahal Jehuvah), ou simplement l’assemblée, la réunion, que le chef de la nation, dans les circonstances importantes, était tenu de convoquer pour lui découvrir scs desseins et se concerter avec elle. Nous voyons tous ces pouvoirs en pleine activité

LE Dh.jir CHEZ LES ANCIENNES NATIONS DE L'OKIENT 127

avant même la conquête de la Terre promise. Les chefs de tribus et de familles, d’abord désignés par leur âge, ensuite par l’élection, étaient les successeurs naturels des patriarches. Les anciens existaient déjà en Égypte ; mais Moïse leur a donné des attributions plus régulières et un caractère plus révéré, en les associant, au nombre de soixante-dix, à son propre pouvoir et à l’esprit prophétique qui l’animait : « Je ne veux pas seul, disait-il avec une rare modestie', porter tout ce peuple, car il est trop lourd pour moi. » La mort lui semblait préférable à un tel fardeau. Ces soixante-dix anciens ont plus tard servi de prétexte à l’établissement du grand sanhédrin. C’est aussi à Moïse qu’il faut attribuer la création des assemblées que nous voyons subsister, avec les anciens, jusque sous la domination des rois. C’est lui qui, communiquant son esprit aux auxiliaires qu’il s’ctait choisis dans toutes les tribus d’Israël, jeta les premiers fondements de ces collèges de prophètes, plus tard organisés par Samuel1 et devenus avec le temps une institution à la fois politique et religieuse, un pouvoir public, seul capable de résister, chez un peuple croyant, aux passions de la multitude et aux ivresses du despotisme. Les prophètes hébreux (ncbiim) étaient à la fois des poètes, dont les chants inimitables faisaient tressaillir toute la nation ; des prédicateurs inspirés, qui rappelaient à la crainte de Dieu et à la pratique delà loi, de la morale encore plus que des cérémonies extérieures, une multitude égarée par ses passions, des riches aveuglés par leur bonheur, des prêtres avilis

' Nombres, ch. 11, v. 14.

* Samuel, liv. i, ch. 19, v et 10; ch. 19, v. '20-24.

ÊTCDKS ORIENTALES

par la cupidité et l’ignorance ; enfin, si l’on peut parler de la sorte, des tribuns de Dieu et du peuple, qui, franchissant le seuil des palais, ne craignaient pas de faire entendre aux oreilles des rois la voix de la raison et de la justice, de la prière et quelquefois de la menace. C’est ainsi que Nathan reprochait à David son double crime envers Uri, qu’Amos fait entendre à Jérobohamdes prédictions sinistres sur les destinées de son royaume ; qu’Élie fait trembler sur son trône d’impie Achab etJésabel, sa terrible épouse; qu’Isaïe, ayant, cherché en vain détourner Ezéchias d'une alliance funeste, lui annonça, avec l’invasion prochaine de ses Etats, l’exil et l’humiliation de ses descendants; que tant d’autres encore, bravant la mort et les plus terribles supplices, ont résisté à l’impiété et à la tyrannie. A la considérer de ce seul point de vue, la prophétie peut soutenir la comparaison avec l’éloquence des républiques païennes.

Mais pour revenir à Moïse, l’égalité devant la loi, l’égalité devant le droit, ce n’est pas assez pour lui ; il lui faut l’égalité des conditions et des fortunes. C’est pour arriver à ce résultat qu’il interdit à son peuple toute autre industrie que l’agriculture1, et que, les prêtres exceptés, il exige également de tous les Israélites le service militaire dans les moments où la nation est en guerre avec l’étranger. Pour atteindre son but d’une manière encore plus certaine, il veut que la Terre promise, partagée entre les familles, en raison des individus dont chacune d’elles se compose’, soit considérée comme la propriété

* y ombres, cli. 33, v. 54.

5 Ibid.

de Jéhovah, tandis que les habitants n’en seront que les fermiers ou les usufruitiers. « La terre ne doit pas être vendue pour toujours, car la terre est il moi (c’est Dieu qui parle), et vous êtes des étrangers établis près de' moi'. » Ce principe n’est pas le communisme, puisque le titre de propriétaire n’appartient pas plus à T État ou h la société qu’aux particuliers; ce n’est qu’une restriction dans le droit d’aliénation ou la stabilité du premier partage. L’usufruitier peut renoncer temporairement à la jouissance de son usufruit ; mais la portion du territoire dont il est dépositaire doit demeurer distincte de toutes les autres ; la distribution que Dieu a ordonnée doit rester intacte, car elle est une des conditions de la concession qu’il a faite à son peuple. De là, l’institution du Jubilé, qui, après chaque période de cinquante ans, doit ramener les imgneubles vendus dans les mains de leurs premiers possesseurs ou de leurs héritiers, et rétablir l’égalité entre les fortunes1-. Encore ce terme n’est-il pas fixé comme irrévocable ; le vendeur, ou un de ses parents, conserve toujours le droit de rachat;1. C’est dans les mêmes vues d’égalité que Moïse a défendu le prêt à intérêt entre Hébreux, tout en autorisant ce genre de contrat entre Hébreux et étrangers*. Mais toutes ces lois sont tellement près de l’utopie, que nous ne voyons point par l’histoire qu’elles aient jamais été observées. Tout au contraire, si nous écoutons les prophètes, la cupidité

* Livilique, ch. 25, v. 23.

* Litilique, ch. 25, v. 10 et suiv.

* Ibid., v. 25 et suiv.

* Deutéronome, ch. 23, v. 20, 21.

et la spéculation se seraient exercées sans résistance; tout le sol serait devenu la proie de quelques-uns. « Malheur ! s’écrie Isaïe 1 ; malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, terrain à terrain, jusqu’à ce que la place leur manque et qu’ils soient les seuls habitants du pays! »

Moïse accepte l’esclavage domestique, comme un fait universellement consacré, comme une institution enracinée dans les mœurs ; mais tout en l’acceptant, il le condamne en principe et l’adoucit singulièrement par ses lois. * Les enfants d’Israël, dit-il en parlant au nom de Jéhovah, les enfants d’Israël ne sont esclaves que de moi. Ce sont mes esclaves que j’ai fait sortir de l’Égypte avec moi, Jéhovah, votre Dieu2 3. » Il punit de la flétrissure et voue à l’inlàmie l’esclave volontaire, celui que la loi appelle à la liberté et qui aime mieux manger le pain de la servitude. « Si l’esclave dit : J’aime mon maître, je -ne veux pas sertir libre, que son maître l’amène devant les juges, qu’il le fasse approcher de la porte ou du linteau et lui perce l'oreille avec un poinçon, afin qu’il serve toujours’. » Au contraire, l’esclave étranger, qui est venu chercher un asile sur la Terre promise, est par cela même déclaré libre ; il est défendu de l’opprimer, de le rendre à son maître. On lui permettra de s’établir dans lieu qu’il aura choisi*. Voler une personne libre et et la vendre comme esclave, est un crime puni de mort.

1 /*., ch. 5, v. 8.

» Livitique, ch. 25, v. 65.

3 Exode, ch. 21, v. 5 et 6; ch. 25, v. 16 et 17. * Deutéronome, ch. 23, v. 16, 17.

Tels sont les sentiments dont Moïse était animé au sujet de l’esclavage. Us sont plus généreux que ceux de plusieurs publicistes de nos jours; ils pourraient servir de leçons à la démocratie américaine.

Quant aux lois qu’il a faites sur cette triste matière, elles surpassent en douceur, en humanité, en modération, celles des peuples les plus civilisés des temps anciens. Il établit d’abord une grande différence entre les esclaves nationaux et les esclaves étrangers. Les premiers, il le dit expressément, réalisant d’avance le vœu de Cicéron, ne doivent être considérés que comme des serviteurs à gages. « Si tu vois ton frère s’appauvrir et obligé de se vendre à. toi, ne lui fais pas faire un travail d’esclave; mais qu’il soit avec toi comme un mercenaire, habitant du pays '. » Au bout de six ans, ils recouvrent leur liberté, à moins qu’ils ne préfèrent la servitude et la flétrissure dont elle est punie ; car alors ils restent dans cette condition jusqu’au J ubilé, époque d'affranchissement universel, où chacun retourne il son héritage et à sa famille. Ni dans l’un ni dans l’autre cas, ils ne doivent partir les mains vides; mais il est prescrit au maître de leur donner une partie de son troupeau, des fruits de son champ et de sa vigne, et de tous les tiens dont Jéhovah l’a béni *. On comprendra maintenant dans quel sens il est permis au père de vendre sa fille *. Cela veut dire simplement qu’avant l’âge nubile il a le droit de l’engager pour six ans en qualité de servante. Prévoyant

• Lévitique, ch. 25, v. 29, 40.

* Deutéronome, ch. 15, v. 13, 14.

«■ * Exode, ch. 21, v. 7.

los dangers qui menacent cette jeune fille, le législateur la couvre d’une protection dont on chercherait vainement un autre exemple dans l’antiquité et même dans les temps modernes. Il veut. que le maître, s’il ne l’épouse pas, aide à son affranchissement, ou en fasse la femme de son fils en lui assurant les mêmes droits qu’à une jeune fille de condition libre Les véritables esclaves sont ceux qu’on prend à la guerre ou qu’on achète chez l’étranger. Ceux-là, on les transmet à ses descendants comme un héritage et on a le même droit sur leurs enfants*. Mais il est expressément défendu de les traiter avec dureté*. Les frapper jusqu’à les fairet mourir sous les coups est un crime capital. Les mutiler, leur crever un œil, leur casser simplement une dent, c’est perdre tous les droits que l’on avait sur eux; car à l’instant même, l’esclave qui a subi cette violence est rendu à la liberté *. Ajoutez à cela que l’esclave, indigène ou étranger, prenait part à toutes les fêtes, jouissait du repos sabbatique et était admis, avec ses maîtres et avec les lévites, à manger la dîme dans la ville Sainte \ On parle même, dans le premier livre des Chroniques', d’un esclave égyptien devenu l’époux de la fille de son maître, et qui, héritant de tous les droits d’un fils, continua la postérité de son père adoptif. Mais on ne peut rien conclure des exceptions, et toutes les restrictions du monde

' Ibid., v. Ml.

1 Lé ri tique, ch. 25. v. 44, 45.

» Ibid., v. 46.

» Exode, ch. 21 , v. 20 et suiv.

4 Deutéronone, ch. 12, v. 18.

* Ch. 11, v. 34 et suiv.

n’empêfchent pas l’esclavage d’être en opposition avec le dogme de la fraternité humaine.

C’est la même contradiction, ou plutôt la même lutte, que nous rencontrons dans Moïse, lorsqu’il parle de la famille. En principe, il n’admet que l’union d’un seul homme avec une seule femme, et sa conduite est d’accord avec cette régie, puisqu’il n’a pas connu d’autre épouse que Séphora. Il enseigne que le genre humain est la postérité d’un seul couple ; que la femme, faite de notre chair et de nos os, n’est pas autre chose que 'nousmcmes ; qu’appelée à charmer notre existence, « à nous offrir un secours contre la solitude, » elle n’est pas moins nécessaire à notre cœur qu’à nos sens; qu’enfin l’homme doit quitter son père et sa mère pour vivre avec sa femme et former avec elle une seule chair'. C’est ainsi que Moïse s’exprime sur l.e mariage quand il le considère en moraliste et en théologien. C’est tout autre chose quand il parle en législateur. Alors il autorise la polygamie, le divorce, la répudiation, ces trois causes de dissolution et de servitude qui ont exercé et exercent encore une si funeste influence, non-seulement sur la famille, mais sur la société orientale. Cependant, sous l’empire même de ces tristes lois, la femme a été plus respectée, plus heureuse, plus libre chez les Hébreux que chez aucun autre peuple de l’antiquité. On le croira facilement si l’on songe que, dans une société pauvre, exclusivement vouée à l’agriculture, où le mariage était un devoir pour tous, où l’égalité était le principe et le but de la constitution, où les femmes mariées avaient toutes

Genèse, ch. 22, v. 2J-25.

le môme rang et par conséquent les mêmes droits, où l’esclave même, séduite par son maître, devenait l’égale d’une épouse de condition libre, la polygamie était une rare exception. Si quelques rois, enivrés de leurs pouvoirs, comme David et surtout Salomon, l’ont poussée à ses derniers excès, ce fut au mépris des préceptes du Deutéronome et au grand scandale de la nation. Quelquefois aussi l’usage de ne prendre qu’une seule femme est représenté par le législateur des Hébreux comme la règle ordinaire. C’est ainsi qu’en instituant le lévirat, il ne parle que d’une, seule épouse, qui, survivant à un homme mort sans postérité mâle, est obligée de se remarier avec son beau-frère, afin d’en avoir des héritiers et de conserver le nom de son mari en Israël '.

Mais les lois elles-mêmes sont corrigées par les mœurs et par l’esprit général (je la race hébraïque, par ce souffle d’humanité, de piété, de liberté qui lui a été communiqué par son législateur, qu’on observe déjà chez ses patriarches, et qui a toujours été en s’épurant chez ses derniers prophètes. La femme israélite n’a jamais été cette esclave avilie, cette âme dégradée qu’on se figure à l’ombre des gynécées et des harems. Elle joue un rôle très-actif dans l’histoire de son peuple ; elle est bénie par la voix du prophète et chantée par celle du poète, non pour sa beauté, mais pour sa vertu et sa sagesse; et elle finit par être reconnue comme la digne compagne et presque comme l’égale de l’homme. Nous la voyons intervenir dans tous les grands événements qui intéressent la nation, pleurant sur ses malheurs, cé-

* Deutéronome, ch. 25, v. 5.

lébrant ses succès par des chants et par des danses, comme après le passage de la mer Rouge et la victoire de David sur les Philistins; quelquefois, par son énergie et son dévouement, amenant elle-même le triomphe ou la délivrance de son pays, comme Judith et Jaëi ; ou, selon l’héroïque exemple de la mère des Macchabées, donnant sa vie et celle de ses enfants pour sauver leur foi. Nous voyons, par l’histoire de Débora, élevée au rang déjugé etdeprophétesse, qu’ellepeut atteindre le plus haut degré de puissance politique et morale, sans autre titre que l’ascendant de son caractère et de son génie. Sous le règne de Josias, une autre femme, également éclairée par l’esprit prophétique, Iloulda, reçoit dans son humble demeure le grand-prêtre et les plus illustres personnages du foyautne, accourus pour lui demander conseil La femme israélite ne se montre pas moins dévouée ni plus servile dans la vie privée. Abigaïl, épouse du riche Nabal, avertie que son mari a offensé le roi et court le plus grand danger, part sans rien dire, va sc jeter aux pieds de David, les mains chargées de présents, la bouche pleine de prières, et Ife supplie de faire tomber sur elle le fardeau de sa colère : « Que sur moi, sur moi seule, 6 seigneur, tombe le châtiment1 ! » Voilà pour le dévouement; maintenant voici la part de la dignité et de l’indépendance. On sait que David dansa devant l’arche t de toutes ses forces, » comme dit l’Écriture’. Michal, son épouse, ne goûta point cette manière d’honorer Dieu, ne

' 11e liv. des Rois, ch. 22, v. 14 et suiv.

* i'r liv. de Samuel, ch. 25, v. 24.

* n« liv. de Samuel, ch. 6, v. 14.

la trouva pas digne de la'majesté royale, et laissa éclater son sentiment par cette amère ironie : « Combien le roi d’Israël s’est honoré aujourd’hui en se donnant en spectacle aux yeux de ses servantes et de ses serviteurs, comme un homme de rien 1 ! »

Avec le rôle et le caractère de la femme, nous voyons aussi, chez les Hébreux, grandir ses droits. Un des derniers prophètes, Malachic, condamne formellement la répudiation, et recommande qu’on soit fidèle à la femme de sa jeunesse : < Jéhovah est témoin entre toi et la femme de ta jeunesse ; tu lui as été infidèle, et elle est la compagne et la femme de ton alliance. Ne sois pas infidèle à la femme de ta jeunesse; car Jéhovah, le Dieu d’Israël, hait la répudiation5. » Au sentiment du devoir, l’auteur des Proverbes a ajouté les tendres accents du coeur», la puissance de l’imagination et du souvenir. «Réjouis-toi, mon fils, avec la femme de ta jeunesse, cette biche des amours, cette gazelle pleine de grâces ! Que ses charmes t’enivrent dans tous les temps! Que son amour te transporte toujours! Pourquoi donc t’éprendre d’une étrangère et prodiguer tes caresses aune inconnue3? » Mais nulle part les vertus de la femme de bien, de la femme forte, le doux empire qu'elle exeFce près du foyer domestique, le bonheur et l’abondance qu’elle répand autour d’elle, l’amour et le respect dont elle est l’objet, ne sont peints avec plus de vérité et de grâce que dans le dernier chapitre de ce livre. « La femme forte, qui la trou-

* Ibid., v. 20.

’ Malachie, ch. 11, v. 14-16.

* Pruverbes , ch. 5, v. 18-21.

vera? Car son prix dépasse beaucoup celui des perles. Le cœur de son mari se confie en elle; elle le comble de biens chaque jour de sa vie. » Ce n’est pas assez de la montrer maîtresse de maison infatigable, mère de famille prévoyante, qui, les reins ceints de force et les bras armés de vigueur, se lève avant le jour pour donner du paip à sa maison et des tâches à ses servantes, qui pense â un champ et l’acquiert de ses deniers, qui fait planter une vigne du fruit de ses mains; qui, voyant son œuvre réussir, ne laisse plus éteindre sa lampe, et a les mains appuyées, toute la nuit, sur la quenouille et le fuseau; qui, sachant les siens couverts par ses soins de doubles vêtements et sa maison garnie de tapis, jette un regard de défi à la neige et sourit à l’avenir : le poète nous la représente encore sous un autre aspect. « Elle ouvre et tend ses deux bras vers le nécessiteux. La force et la dignité lui servent de manteau ; elle ouvre la bouche avec sagesse et la loi de la charité est sur sa langue. Ses fils se lèvent devant elle et la disent bien heureuse ; son mari proclame ses louanges. Plusieurs filles, dit-il, se sont montrées fortes; mais toi, tu les as toutes surpassées. La grâce est trompeuse ; la beauté n’est que néant ; la femme qui craint Dieu est seule digne d'éloges. »

Sans doute, ce n’était là qu’un idéal pour la société hébraïque, telle que nous la représentent sa législation et son histoire ; mais on cherchait vainement un idéal semblable dans le reste de l'Orient, et même dans la Grèce, l’aimable patrie de la poésie et des arts, où la crainte de Dieu, presque inconnue, laissait la victoire à la beauté et à la grâce. Cependant il faut dire que la tradition qui s’est formée chez les Juifs après l’extinction de la

ÉTUDt.S ORIENTALES

prophétie, et qui exerce sur leur esprit la même autorité, s’écarte peu de ces idées et de ces sentiments. Elle enseigne qu’il faut aimer sa femme comme soi-même et l’honorer plus que soi-même. Un des docteurs qui ont le plus contribué à cette œuvre, Rabbi Johanan, compare la mort d’une épouse à la destruction du temple. «Toutes les pertes, dit-il1, peuvent être réparées; mais celle delà compagne de notre jeunesse est irréparable. » Un autre dit, dans un langage allégorique plein de grâce : « Si ta femme est petite, abaisse-toi à sa taille. »

On peut reprocher à Moïse une sévérité excessive dans les lois qui concernent les rapports des parents et des enfants. Ce n’est pas assez pour lui de condamner h mort le fils dénaturé qui a frappé, qui a maudit son père ou sa mère ; il prononce la peine de la lapidation contre celui qui s'est rendu coupable de désobéissance habituelle. « Un homme a un fils désobéissant et rebelle, qui n’écoute pas la voix de son père ni la voix de sa mère ; ils l’ont châtié et il ne leur obéit pas. Que son père et sa mère le saisissent, qu’ils le traînent devant les anciens de sa ville et la porte de son endroit, et qu’ils disent aux anciens tfe sa ville: « Notre fils que voici est méchant et rebelle, il n’écoute pas notre voix, il est gourmand et ivrogne. » Alors que tous les gens de sa ville l’assomment à coups de pierre, qu’il meure et que tu ôtes le mal du milieu de toi, que tout Israël l’apprenne et soit saisi de crainte2. » On voit qû’il s’agit ici presque d’un enfant; mais nous lisons ailleurs que le fils, même marié, restait

* Taltn. babyl., trait è Sanhédrin, f° 22. 1 Deutéronome, ch. 21, v. 18-22.

toujours subordonné, au chef de la famille, tant que celuici vivait; qu’il était dans la maison de son père comme un mineur, obligé de travailler pour lui et de Subir sa volonté, dut-elle disposer de ses propres enfants. Quand aux filles, avant l’époque de leur mariage, qui avait la vertu de les émanciper, elles ne pouvaient pas même faire un vœu religieux sans le consentement paternel1. Si dures que ces lois nous paraissent, elles sont pourtant une précieuse conquête sur les vieilles mœurs patriarcales, qui, semblables au droit patricien des Romains, donnaient droit de vie et de mort au père sur ses enfants, au chef de la famille sur ses fils, sur ses brus et ses petitsfils2. Puis elles découlent naturellement de l’économie sociale de Moïse. l.a terre étant partagée entre les chefs de famille dont chacun gardait sa portion jusqu’à la mort, le fils, privé de patrimoine, était privé aussi d'indépendance, chez un peuple entièrement voué à l’agriculture. Cela n’a pas empêché la famille israélite de se distinguer en tout temps, avant comme après Moïse, par les sentiments les plus doux et les plus tendres. Qu’ya-t- ■ il de plus saisissant que l’histoire de Joseph ou celles de Ruth et de Noémie et du jeune Tobic, que le désespoir de David après avoir perdu son fils rebelle Absalon, que les larmes de Rachel qui pleure sur ses fils et ne veut pas qu’on la console, que ces comparaisons perpétuelles dans les Livres saints entre la bonté divine et la tendresse d’un père?

* Nombres, ch. 30, v. 4, 5, 6.

J On en trouve un aperçu remarquable dans la Genèse (ch 38, v. 24), quand Juda, apprenant que Tainar, sa bru. s’est rendue coupable d’une faute dont lui-même était complice, la condamne a être brûlée vire.

II y a une autre loi plus difficile à justifier et qu’on voudrait, pour l’honneur du plus grand législateur de l’antiquité, pouvoir effacer de Pentateuque. C’est celle qui consacre la justice du talion: « œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, plaie pour plaie, meurtrissure pour meurtrissure'. Mais on ne trouve dans l’histoire du peuple juif aucun fait qui se rapporte, même indirectement, à cette pénalité barbare, et, selon la tradition, elle a toujours été entendue dans le sens d’une composition pécuniaire. Cette interprétation paraît d’autant plus fondée que la composition pécuniaire, dans la législation de Moïse, était admise pour toutes les peines, à l’exception de la peine capitale, prononcée contre un meurtrier. Il est donc probable que, sans heurter de front une idée universellement répandue, une loi qu’on rencontre, non-seulement dans les codes de l’Orient, mais dans la philosophie pythagoricienne, Moïse a voulu introduire, à la faveur de l’intérêt, une justice plus humaine et plus douce.

Enfin, une dernière question se présente devant nous, dont la solution n’intéresse pas moins l’histoire du droit que celle de la religion et de la morale, puisqu’il s’agit de la sanction suprême de la justice et des lois. Moïse en particulier et le peuple juif en général ont-ils connu le dogme de l’immortalité de l’âme? Ont-ils cru aux récompenses et aux peines d’une autre vie? Moïse, alors même qu’il expose les dogmes de la théologie naturelle et les règles universelles de la morale, parle toujours en législateur, jamais en philosophe. Il s’adresse, non â l’individu,

1 Exode, ch. 21, v. 24, 25.

le nnoir cm:/, les anciennes nations de lorient îai à X homme, comme nous disons, mais à tout un peuple considéré en masse, au peuple qu’il a tiré de l’esclavage sous les inspirations et la conduite de Dieu, et à qui Dieu veut assurer, par des institutions particulières, une sainte et glorieuse destinée. Or. dès qu’il s’agit d’une nation uniquement envisagée dans son existence collective, comment parler d’immortalité et de vie future? Il ne peut être question que de peines et de récompenses politiques, de prospérités et de trésors renfermés dans les bornes de ce monde. Tel est précisément le caractère des promesses et .des menaces du Pentateuque. En voici quelques-unes que je traduis littéralement: « Si tu obéis à la voix de Jéhovah, ton Dieu, en gardant, en pratiquant tous les préceptesque je te donne aujourd’hui, Jéhovah, ton Dieu, te placera au-dessus de toutes les nations de. la terre, et toutes les bénédictions arriveront sur toi et t’atteindront: tu seras béni dans la ville et béni dans les champs ; béni sera le fruit de ton ventre, et le fruit de ton territoire, et le fruit de ton bétail, et la portée de tes vaches, et les brebis de ton troupeau... Jéhovah livrera battus devant toi les ennemis qui se lèveront contre toi ; ils sortiront contre toi par un seul chemin et par sept chemins ils fuiront devant toi. Jéhovah ordonnera à la bénédiction d’habiter avec toi sur la terre qu’il te donne; et tous les peuples de la terre verront que le nom de Jéhovah est appelé sur toi, et ils auront peur de toi... Mais s’il arrive que tu n’obéisses pas à la voix de Jéhovah, en gardant, en pratiquant tous les préceptes et tous les statuts que je te donne aujourd’hui, alors toutes les malédictions viendront sur toi et t’atteindront : tu seras maudit à la ville et maudit dans les champs. Maudit sera le

ÊTLDES ORIENTALES

fruit de ton ventre et le fruit de ton territoire, la portée de tes vaches et les brebis de ton troupeau. Les deux sur ta tête seront d’airain et la terre, sous toi, sera de fer. Jéhovah te livrera battu devant tes ennemis; tu sortiras contre lui par un seul èhemin ; par sept chemins tu fuiras devant lui, et tu seras un objet d’effroi pour tous les royaumes de la terre. Tu seras livré à l’oppression et au pillage tous les jours, et personne qui vienne à ton aide. Tes fils et tes tilles seront donnés à un autre peuple ; tes yeux regarderont et. se dessécheront après eux tout le jour, et il n’y aura pas de force dans tes mains'. » Comment douter que ces fortes paroles ne s’adressent à tout un peuple ? si l’on s’étonne d’y voir figurer la richesse, la santé, la fécondité du sol et des troupeaux, il faut se rappeler que la législation de Moïse règle l’agriculture, l’agronomie, la médecine, l’hvgiène, aussi bien que les croyances, les mœurs et la vie publique.

Mais à côté de ce langage, on reconnaît dans le Pentateuque, sous une ferme encore obscure, le dogme d’une autre vie; car sans cette croyance, comment expliquer la défense si souvent répétée d’interroger les morts? Que signifieraient ces mots : « Etre réuni à son peuple, être réuni ïi scs ancêtres, » quand ils s’appliquent à un honjme qui meurt, comme Jacob, loin de son pays, et dont le corps n’est pas encore rendu à la terre 5, ou à celui qui est enseveli seul dans un désert, comme Aron sur le mont Hor et Moïse sur le mont Abarim J. A mesure

* Deutérome, ch. 28.

» Genèse, ch. 49, v. 33.

» Nombres, ch. 20, v. 24; Deutéronome, ch. 32, v. 51 ; ch. 34, v. 2.

qu’on avance dans l’histoire du peuple juif les idées de spiritualité, d’immortalité, prennent un caractère plus distinct et plus ferme. Saül fait évoquer, par la pythonisse d'Endor, l’ombre de Samuel, qui fait entendre au roi ces paroles menaçantes : « Demain, toi et tes fils vous serez avec moi » Une femme du peuple dit à Da vid : « L’âme de mon maître sera enveloppée dans le faisceau de vie, auprès de Jéhovah, ton Dieu ; et il fera tournoyer filme de tes ennemis dans le creux de la fronde a. » Le creux de la fronde, n’est-ce pas l’épreuve rie la métempsycose, réservée seulement aux méchants ; tandis que les bons sont tout de suite admis devant Dieu? (fcst ainsi que l’entend la tradition et surtout la doctrine ésotérique de la Kabbale3. Le livre des prophéties tf Isaïe, après avoir annoncé la chute du roi de Babylone, nous montre l’abîme ( SchétU ) qui tremble, et les ombres (Rpphnïm) qui s’agitent à l’arrivée du tyran. Enfin, dans f Ecclésiaste, ouvrage d’une date évidemment postérieure, on lit ces paroles : « Que la poussière retourne à la poussière comme elle était, et que l’esprit retourne à Dieu, qui l’a donné \ »

La tradition, dont l’autorité commence deux ou trois siècles avant notre ère, en s’emparant à son tour de cette doctrine, lui donne une signification particulièrement morale. « Rappelle-toi ces trois choses, dit un des auteurs de la Mischna, et tu ne tomberas pas dans le pé-

* l*r liv. de Samuel, ch. 33, v. 19.

1 Ibid., ch. 25, v. 9.

* Voyez mon livre sur la kabbale ou la philosophie religieuse des Hébreux.

‘ Ecclis., ch. 12, v. 7.

IÎTUDES OniF.NTAIÆS

ché : Sache d’où tu viens, où tu vas et à qui tu dois rendre compte de tes actions. D’où viens-tu? D’un atome de matière corrompue. Où vas-tu? Dans un lieu qui n’est que poussière et putréfaction. Et à qui rendras-tu compte de tes actions? Au Roi des rois, au Saint, béni soit-il 1 !» — « Ce monde-ci, dit un autre n’est que le vestibule du monde à venir. Prépare-toi dans le vestibule, afin d’entrer dans le triclinium. — Une seule heure de la vie future vaut mieux que toute la vie présente. » On lit dans l’Évangile de saint Mathieu’ : « Dans la résurrection, on n’épouse pas et l’on n’est pas épousé ; mais on sera comme les anges de Dieu dans le ciel. » On trouve dans la Mischna 4 un passage tout à fait semblable : « 11 n’en est pas du monde à venir comme de ce monde-ci. 11 n’y a dans le monde à venir ni manger, ni boire, ni unions des sexes, ni négoce, ni envie, ni haine, ni passions; mais là les justes sont assis, la tète couronnée, et jouissent de la splendeur de la majesté divine. » Enfin, nulle part, dans l’Évangile, le dogme de la vie future n’est présenté comme une vérité nouvellement révélée; tout au contraire, selon les Actes des apôtres*, cette croyance et celle de la résurrection étaient les points capitaux par lesquels les Pharisiens se distinguaient des Saducéens. Si elle était admise par les Pharisiens, les gardiens sévères de la lettre et des cérémonies extérieures, elle avait des racines encore bien plus

* Mischna, Pirké-Aboth, ch. 3.

1 Ibid., ch. 4.

» Ch. 22, v. 3.

* Traité Berachol, f° 17, 7.

* Ch. 23, v. 8

profondes et un sens plus spiritualiste chez les Esséniens, les Thérapeutes et ces Juifs lettrés d’Alexandrie qui cherchaient, comme Philon, à concilier ensemble Platon et la Bible.

C’est par de telles idées, de tels dogmes, une telle morale, une telle législation, de tels principes de droit que se trouve expliquée, d’une manière naturelle et historique, la part considérable, sans exemple, qui appartient au peuple juif dans l’éducation morale du genre humain : car il a été, dans l’ordre moral et religieux, ce qu’ont été les Grecs pour les arts, les lettres et la philosophie ; ce qu’ont été les Romains pour la jurisprudence, l’administration et la guerre. Sa supériorité sur les nations de l’Orient qui nous ont occupés jusqu’ici, dérive d’un seul principe : d’un sentiment puissant de la personnalité, de la liberté morale, d’abord reconnue en Dieu par le dogme de la création, ensuite transportée dans l’homme avec toutes ses conséquences. C’est à ce sentiment qu’il doit son originalité et l’empreinte particulière qu’il a gardée, avec son existence et sa foi, à travers tant de vicissitudes, au milieu de la destruction et du mélange des autres races.

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