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SES RAPPORTS AVEC CELLE DES AUTRES PEUPLES

Les différents peuples chez lesquels nous avons étudié, jusqu’à présent, les origines et les développements du droit, sont entraînés dans un même courant de civilisation et pénétrés d’un seul esprit, d’une seule vie, que chacun d’eux nous représente avec plus ou moins de perfection. Entre le panthéisme de l’Inde, le dualisme de l'Égypte et de la Perse, et le monothéisme de la Judée, le progrès, ou, pour parler plus exactement, la distinction des rangs est manifeste ; et il y a distinction de rangs, parce qu’il y a unité de principe. La religion est la source commune des institutions et des lois, de la vie politique et morale de toutes ces nations, et les relations constantes qui existent entre elles, la domination qu’elles exercent l’une sur l’autre ou qu’elles subissent toutes ensemble, les réunissent jusqu’à un certain point dans une commune destinée, dans les annales d’une môme histoire. Il n’en est pas ainsi de la contrée où nous allons entrer. La Chine, cet empire qui compte aujourd’hui plus de trois cent

soixante millions d’habitants sur une surface plus étendue que celle de l’Europe, et qui, non moins étonnant par sa durée que par son immensité , nous offre déjà des preuves incontestables de son existence, plus de deux . mille six cents ans avant notre ère ; la Chine est un monde à part qui ne ressemble pas plus aux peuples dont je viens de parler qu’ils ne ressemblent eux-mêmes aux nations européennes. Sa langue, ses mœurs, ses institutions, ses rites invariables, encore plus que ses montagnes et ses mers, et par-dessus tout son orgueil et sa défiance, ont formé autour d’elle, pendant quatre mille ans, une barrière infranchissable qui, aujourd’hui meme, après les missions religieuses et diplomatiques de ces trois derniers siècles, après l’expédition anglaise de 18A2, après les traités imposés dans les murs de Péking par les armes triomphantes de la France et de l’Angleterre, en présence de notre drapeau, de nos marins, de nos soldats et de nos diplomates, ne s’abaisse qu’avec peine devant le voyageur étranger.

Elle proteste avec éclat contre cette philosophie de l’histoire qui, subordonnant la marche de la civilisation à celle du soleil, nous montre l’homme plus sociable, plus réfléchi, plus actif et plus libre à mesure qu’il s’avance de l’Orient vers l’Occident. La Chine occupe l’extrémité orientale de l’Asie ; car sa véritable limite, du côté de l’est, ce n’est pas le Japon, faible empire composé de débris et fatalement entraîné dans son orbite, mais l’im-

* C’est l’opinion de M. l’abbé [lue, qui, du reste, rapporte fidèlement les autres évaluations de la population chinoise. Voyez {'Empire chinois , t. Il, p. 106.

mense étendue de l’océan Pacifique. Cependant elle a laissé bien loin derrière elle non - seulement l’Inde, l’Égvpte et la Perse, mais, sous plus d’un rapport, la Palestine et la Crèce elle-même. Très-inférieure à la première par le sentiment moral et les croyances religieuses, non moins éloignée de la seconde par la poésie, les arts, la spéculation philosophique, l’amour de la liberté et de la gloire, elle se place à une incomparable hauteur, au-dessus de toutes deux, par son unité administrative et politique, un grand nombre de ses institutions civiles, son activité et sa persévérance dans le travail, et surtout par la précocité en même temps que par la fécondité de son génie industriel, par le degré de perfection où elle a élevé de bonne heure tous les arts utiles.

Ce qu’il y a chez elle d’esprit de gouvernement se révèle au premier coup d’œil dans cette savante organisation qui, laissant à l’empereur la plénitude de la souveraineté, ne lui en permet l’exercice que sous certaines formes protectrices de l’intérêt général, et par des agents d’une capacité publiquement reconnue, juridiquement constatée. On fait remonter jusqu’à huit ou dix siècles avant l’ère chrétienne l’institution de ses ministères (lou-pou), sur le modèle de laquelle a été formée l’administration des provinces, des départements et des districts'. Je crois qu’elle a pris naissance beaucoup plus tôt; car le Choû-King, un des livres canoniques de la Chine,

• Voyez le savant travail deM. llazin: Recherches sur les institutions administratives et municipales de la Chine. Paris, in-8,

et le plus ancien monument de son histoire, nous en montre le premier essai sous l’empereur Yao, qui commença h régner vers l’an 2357 avant notre ère. On voit ce même prince jeter les bases de la corporation des lettrés, en choisissant ses ministres, sans distinction de fortune ni de naissance, parmi les hommes les plus instruits et les plus vertueux de ses États. La division actuelle du territoire de la Chine, qui paraît remonter également à une haute antiquité, et la hiérarchie ainsi que la classification de ses fonctionnaires, ont beaucoup d’analogie avec celles que la Révolution et l'Empire ont établies parmi nous. J’en excepte les magistrats de l’ordre judiciaire, dont les attributions, dans l’Empire du milieu, ont toujours été réunies à celles du pouvoir administratif. La Chine a une police dont le regard vigilant embrasse tout l’Empire, et qui peut rivaliser d’habileté avec celles des grands peuples de l’Europe. Elle possède, dans les plus pauvres de ses communes, des institutions municipales dont le suffrage universel des chefs de famille est la base première'. Elle connaît de temps immémorial l’usage du cadastre, de l’état civil, appelé chez elle le registre des familles (hou-tsi), et des recensements généraux de la population ; elle a des officiers préposés aux service des ponts, des chaussées, de la navigation, de l’agriculture et de l’instruction publique. Elle ne peut, en effet, se passer d’une magistrature distincte pour la distribution de ces grades littéraires qui conduisent dans son sein à toutes les charges de l’État,

1 M. Bazin, ubi supra; M. l'abbé Hue, Y Empire chinois, t. Il, p. 88.

et sont, avec les qualités de prince impérial et de descendant de Confucius, les seuls titres nobiliaires du pays. Elle a, depuis des siècles, jusqu’à une presse officielle, une presse quotidienne qui fait connaître à tout l’Empire les actes de son gouvernement, et à chaque province, à chaque département, ceux de ses autorités particulières. Que ces institutions se soient corrompues avec le temps ; que l’esprit de routine et d’immobilité, cette plaie incurable des peuples asiatiques, les ait frappées de stérilité; que la guerre, l’invasion, le règne prolongé d’une dynastie étrangère aient fini par les avilir et les tourner contre leur but, nous' ne le contestons pas; mais ce n’est pas une raison d’oublier ce qu’elles furent à l’origine et dans l’esprit de leurs fondateurs; ce qu’elles n’ont pas cessé d’être, si nous en croyons les témoins les plus accrédités,. pendant une longue suite de siècles.

Quant au rang considérable que la Chine tient d ans l’industrie , personne ne songera à le révoquer en doute. Aussi haut qu’on remonte dans son histoire, on voit qu’elle sait fabriquer la porcelaine et la soie, travailler les métaux, polir et tailler les pierres les plus dures, construire des instruments de musique, dont malheureusement elle est peu habile à se servir. Depuis une époque dont l’antiquité échappe à nos yeux, depuis deux mille cinq cents ans avant la naissance de Jésus-Christ, si l’on en croit ses historiens, elle connaissait la polarité de l’aimant, la composition de la poudre à canon et l’usage de l’artillerie, tout au moins des pierriers et des bombardes, qu’elle aurait ensuite, douze à treize siècles plus tard, enseigné aux Tartares. Si ces instruments de des-

traction ne se sont pas beaucoup perfectionnés entre ses mains, c’est que, dans son estime et dans son génie, les arts de la paix l’ont toujours emporté sur ceux de la guerre. Plus de mille ans avant l’ère chrétienne, elle se servait de la boussole, et près de dix siècles plus tard, elle donnait naissance à l’imprimerie et à la gravure sur bois. Ses broderies, ses laques, ses couleurs, son encre incomparable, son papier, toutes choses qaelle produit depuis bien longtemps, font l’admiration et le désespoir de l’Europe, tandis qu’elle joint au don de l’invention celui d’une imitation devenue proverbiale. Non moins propre au commerce qu’à l’industrie, elle a eu l’art, pendant longtemps, d’attirer sur ses frontières presque toutes les nations de l’Asie, et d’échanger contre leur or ses inventions merveilleuses. Elle a exécuté elle-même de lointains voyages dont ses annales ont conservé les traces, et aujourd’hui encore,, à la suite de nos colonies, de nos comptoirs, de nos expéditions militaires, on voit ses habitants s’établir en grand nombre dans les mers du Sud et traverser l’océan Pacifique pour exploiter l’ouest du nouveau monde. Qui ne connaît les honneurs et les services qu’elle rend à l’agriculture? L’exercice de cet art, la connaissance des règles qu’il tire de l’expérience, font partie en quelque sorte de sa religion et de sa philosophie. Non contente de le recommander à la vénération des peuples par cette solennité fameuse où le Fils du Ciel conduit lui-même la charrue, elle le protège par ses lois, en frappant d’une peine sévère le propriétaire négligent qui ne tire pas de ses terres les récoltes quelles doivent produire, et en châtiant avec la même rigueur le magistrat indulgent ou mal informé

qui a toléré ce dommage'. On lit dans le Choû-King que deux de ses premiers empereurs, Yao et Chou- Tien, consacraient tous leurs soins à faire écouler les eaux, à dessécher les marais, à endiguer les fleuves, à déboiser les montagnes, à améliorer à la fois et le sort et l’art du laboureur. Quatre siècles avant l’ère chrétienne, le successeur de Confucius et un des plus illustres philosophes de la Chine, Meng-tseu, parcourt tous les États du Céleste-Empire en enseignant aux princes, avec la politique et la morale, l’art de répandre la prospérité et l’abondance par de bonnes lois sur la pêche, sur la chasse, sur l’aménagement des forêts et la culture de la soie. On sait, du reste, avec quelle habileté ce peuple ingénieux arrive à féconder le .sol le plus aride, et non-seulement le sol, mais les étangs et les lacs chargés de champs flottants et de jardins suspendus inconnus à Scmiramis.

Que conclure de là? Que la civilisation de la Chine, comme on le répète souvent, est purement politique et industrielle? que l’esprit de cette grande nation, grande seulement par le nombre, mais petite par la direction de ses facultés, ne s’élève pas au delà des besoins matériels et des institutions d’une police intelligente ? Rien ne serait plus injuste, rien ne serait plus faux. Comme le remarque avec raison un auteur que j’ai déjà cité 3, cette opinion, qui semble dominer aujourd’hui, n’est pas

< Taï-thsing-liu-li, ouCode pénal des Chinois, traduit en anglais par George Thomas Staunton, et mis en français par Félix Renouard de Sainte Croix, liv. m, sect. 97, t. Ier, p. 174 de la traduction française,

3 N. Hue, Y Empire chinois, l. II, p. 13.

moins condamnable que l’admiration enthousiaste des missionnaires du xvr siècle. Le peuple chinois a toujours eu un goût très-prononcé, et, par comparaison avec les autres races orientales, une aptitude remarquable pour les arts. Si nos oreilles sont peu .charmées de sa musique, nos yeux goûtent assez son architecture capricieuse, non moins solide que légère, ses dômes tourmentés, ses riches pagodes. Nos yeux et notre esprit à la fois sont forcés d’admirer sa gravure et sa peinture. Il est vrai que les peintres contemporains de la Chine, entièrement perdus dans les détails, paralysés par une tradition déchue, asservis par de bizarres conventions, et remarquables seulement par la vivacité des couleurs, semblent peu dignes de notre estime; mais les peintres anciens, tout aussi coloristes, se placent au premier rang par la finesse et la grâce du dessin, la naïveté de l’expression, la fécondité d’une imagination plus hardie qu’élégante, et la vie qu’ils savent donner à leurs plus chimériques créations '. Les Chinois excellent dans la gravure sur bois et la gravure sur pierre fine, deux arts qui existent chez eux depuis la plus haute antiquité. Leurs incrustations de jade et d’autres pierres précieuses, leurs émaux, leurs bronzes damasquinés sont d’une beauté incomparable ; leurs sculptures en ivoire, en nacre, en corne et en écaille défieront encore longtemps l’émulation de l’Europe. Quand ils représentent par la broderie des paysages, des oiseaux, la nature humaine, ils nous

1 On lira avec autant de plaisir que de profit le remarquable article de M. Feuillet de Oonches sur les peintres chinois, dans la Revue contemporaine du 30 avril 1856.

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