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laissent également à une distance infranchissable derrière eux. Citons encore leur céramique, qui fournit depuis trois siècles, à nos hôtels et à nos palais, leurs plus riches ornements.

Sont-ce les ouvrages de l’esprit qui manquent à la Chine? Sans parler des livres canoniques ( King ) et des livres classiques (Sssé-Choû) , qui renferment, pour ainsi dire, une poésie, une histoire, une philosophie d’État beaucoup plus qu’un système religieux, et qui réunissent, avec un caractère sacré , toutes les antiquités de la nation , il y a peu de contrées qui possèdent une littérature plus riche et plus variée. On y rencontre tous les genres : théologie i philosophie, histoire, biographie, études archéologiques et notices bibliographiques , encyclopédies universelles, poésie de toute espèce, et surtout d’innombrables pièces de théâtre, des romans, des nouvelles soit en vers, soit en prose. La seule bibliothèque de Khien- Long, qui est une bibliothèque choisie et ne renferme que des écrits rédigés dans la langue classique, des œuvres de science et de haute littérature , se compose de dix mille cinq cents ouvrages. Le catalogue de cette bibliothèque célèbre mentionne jusqu’à mille quatre cent cinquante commentaires du Y-King et trois cent trois encyclopédies. L’un de ces recueils , la grande encyclopédie des Ming, n’a pas moins de vingt-deux mille huit cent soixante-dix livres. Un autre, intitulé Collection des Antiques du Musée impérial des Tsitig occidentaux , est formé de vingt-quatre volumes in-folio ; un troisième tient à lui seul toute une bibliothèque, puisqu’il comprend jusqu’à dix mille volumes in-&" : c’est ['Encyclopédie ancienne et moderne, imprimée par les soins de l’Acadé-

mie des Hân-Lih, c’est-à-dire l’Académie impériale de Péking, et qui, par les gravures jointes au texte, n’intéresse pas moins les arts que les lettres et l'histoire. Si l’on veut se représenter toute la souplesse du génie littéraire de la Chine et savoir ce qu’il a produit dans l’espace d’un siècle, il faut lire le savant ouvrage de M. Bazin sur le siècle des Youén \ c’est-à-dire de la dynastie qui a régné depuis 1200 jusqu’en 1008 de notre ère, et qui a donné son nom à l’une des époques les plus glorieuses de la littérature chinoise. I.’amour et la vocation des Chinois pour les travaux de l’intelligence se montrent nonseulement dans leurs innombrables écrits, mais dans ce qu’on peut appeler leurs institutions littéraires. Indépendamment de la Bibliothèque impériale de Péking, ils ont, au chef-lieu de chaque province * de chaque département, de chaque district, des bibliothèques publiques accessibles à tout le monde. Ils possèdent, avec la même profusion, des musées, des théâtres, des académies; au-dcssüs de toutes ces corporations est la fameuse Académie des llftn Lin, qui tient la même place à Péking que notre Académie française, ou plutôt qui rappelle à la fois notre Institut et notre Conseil impérial de l’instructibn publique. Le Collège des annalistes et des historiographes, qui est placé sous la direction dc3 Hàn-Lin, n’est peut-être pas sans analogie avec l’École des Chartes et l’administration des Archives. Enfin , dans quel autre pays a-t-on attaché aux lettres et aux titres littéraires des droits aussi étendus que dans celui-ci? Dans

' Le Siècle des Youên, ou Tableau historique de la littérature chinoise, 1 vol. in-8. Paris, 1860.

1 jô

ÉTUDES OillEiN TALES

quel autre pays a-t-on jamais vu toute une nation et son souverain , une nation de trois cent soixante millions d’àmes, brûler de l’encens et se prosterner devant le nom d’un philosophe? Ce qu’on appelle en Europe le culte de Confucius n’est pas autre chose qu’un hommage solennel, un hommage sans exemple rendu à la mémoire d’un grand homme, mais où n’entre absolument aucune idée religieuse, qui n’honore que la vertu, la raison et la science.

Sur cette limite extrême de l’Asie et du vieux monde où la Chine est placée , l’inspiration orientale paraît s’éteindre comme saisie et glacée par une influence contraire. Le peuple chinois, en effet, réunit en lui le génie de l’Orient et celui de l’Occident , mais en les broyant l’un contre l’autre , si l’on peut parler ainsi, en les empêchant de prendre tout leur essor, en les abaissant et les diminuant par leur confusion même , de manière à leur interdire à tous deux la sphère de l’idéal et de l’infini: c’est de là que découlent ses qualités comme ses défauts, là est le secret de son originalité. Ainsi, à l’exemple des autres peuples asiatiques, des Indiens, des Perses, des Égyptiens, des Juifs, il reconnaît pour suprême loi la pratique, les rites de ses aïeux, la tradition. Mais cette autorité, au lieu d’être descendue du ciel comme dans les contrées dont je viens de parler, a une origine purement humaiqe : c’est le respect du pays pour lui-même ; c’est la nation se regardant avec complaisance dans le passé, et persuadée que dès le premier jour elle a atteint la perfection. Il y a beaucoup d’orgueil dans cette apparente humilité. Comme les sectateurs de Brahma et de Çakya-Mouni, les habitants du Céleste-

Empire laissent apercevoir quelquefois une aspiration ardente au néant et au repos ; mais ce sentiment ne leur vient pas , comme à leurs voisins , d’une foi trop exaltée, d’un emportement du mysticisme : il prend la forme d’un système philosophique et devient la doctrine du Tao, c’est-à-dire de la raison. Le bouddhisme lui-même, professé aujourd’hui par la plus grande partie de la nation, a perdu au milieu d’eux la plupart de ses excès. Considérez-les, au contraire, du côté de la vie active, du côté qui , pour ainsi parler , regarde vers nous , vous trouverez la même absence de grandeur et d’élévation, d’idéal , en un mot , avec des facultés cependant puissantes , secondées par une merveilleuse organisation. Tels sont les arts, telle est l’industrie, telle est la politique de la Chine ; c’est ce qui nous explique pourquoi la science, dans ce pays, n’est pas encore sortie de l’enfance, tandis que les applications sont déjà si avancées. Dans nos rapports avec la nature extérieure, la science pure, la théorie, c’est l’idéal ; au contraire, les applications ou les procédés, en même temps qu’ils se transmettent à la faveur de la tradition, ne dépassent pas le cercle de notre puissance et de nos besoins.

DU DROIT EN PARTICULIER; DE SES RAPPORTS AVEC LES AUTRES ÉLÉMENTS DE LA CIVILISATION CHINOISE

Ce caractère se réfléchit naturellement dans les idées du peuple chinois sur le droit. Rien d’absolu chez lui, soit qu’il s’agisse de liberté ou d’autorité, de l’individu,

1ÎS ÉTUDES ORIENTALES

de l’État ou de la famille, de la propriété ou de la communauté ; mais une sorte de moyen terme, de transaction entre deux principes contraires, qui, sans donner satisfaction à la justice et, au delà de la justice, à la charité, atténue cependant l’iniquité, met un frein à l’oppression et à la violence , excite la compassion en faveur de la faiblesse et de l’adversité. Par exemple, en Chine comme dans toute l’Asie, le pouvoir est revêtu d’un caractère presque divin ; l’empereur y est appelé le Fils du Ciel, et jouit en apparence d’une autorité sans bornes ; attenter à sa vie ou à sa puissance est un crime réversible sur tous les parents du coupable et qui est puni sur eux, selon le degré de parenté, par des supplices atroces, par la simple décapitation, par la déportation ou l’esclavage 1 ; dérober un objet qui lui appartient est un sacrilège puni de mort et qui n’admet pas de pardon a. Mais sa volonté, coinme je l’ai déjà remarqué, est obligée de se soumettre aux lois, aux traditions, aux rites, à une antique et savante organisation, plus propre à arrêter le despotisme que bien des constitutions européennes. En Chine, comme dans'toute l’Asie, la polygamie est permise ; mais en même temps les effets en sont paralysés, ou tout au moins amoindris, par une certaine image de la vraie famille, car il n’y a qu’une femme à qui appartienne véritablement le nom d’épouse et de maîtresse de maison, qui nous représente la mater-familias des Romains : c’est celle qu’on appelle

» Code pénal des Chinois, ou Taï-thsing-liu-li, liv.vi, sect. 254 et 255.

> Ubi tupra, liv. n, sect. 2{‘ liv. vi, sect. 259.

la femme principale. En Chine comme dans toute l’Asie, on rencontre l’esclavage ; mais il y est entré, en quelque sorte, par accident ; il y est plus doux que dans aucun pays du monde ; l’esclave y reste un homme dont la vie et même l’honneur sont protégés par les lois. Beaucoup d’autres faits de la même nature pourraient être cités en témoignage ; mais ceux-là suffisent pour nous montrer les limites où se sont arrêtés et la direction qu’ont suivie, dans la patrie de Confucius, la conscience morale et les principes du droit.

Pour avoir une idée complète des développements qu’a reçus le droit chez le peuple chinois, il faudrait l’étudier sous trois aspects : dans ses rapports avec les doctrines philosophiques et religieuses ; dans ses rapports avec la législation ; dans ses rapports avec les mœurs, telles que nous pouvons les connaître par l’histoire et par le théâtre, témoignages beaucoup plus sûrs que les récits incomplets ou exagérés de quelques rares voyageurs. Obligé de réserver l’exécution de ce plan pour une œuvre plus complète, je mécontenterai d’interroger ici la philosophie et la religion , qui sont toujours et partout l’expression la plus générale et la plus élevée de la conscience humaine.

La Chine, ainsi que l’Inde, l’Égypte, Borne et la Grèce, n’a eu pendant longtemps d’autre religion que le polythéisme ou le culte de la nature, sous une forme mythologique. On s’est représenté toutes les forces de l’univers comme des êtres vivants, intelligents, semblables à nous, capables de nous comprendre, et on leur a adressé, suivant l’occasion, des prières ou des actions de grâces. Aux forces de la nature, aux principes qui

ino , ÉTUDES ORIENTALES

animent tous les éléments, sont venus se joindre, dans la vénération des premiers âges, les esprits qui animent notre propre corps, les mânes ou les âmes des ancêtres. A cette poésie naïve sont venues se substituer plus tard, dans les intelligences les plus éclairées, des croyances plus réfléchies, plus abstraites, plus savantes, dont je parlerai tout à l’heure ; mais la mythologie primitive a conservé son empire sur l’esprit des masses, et, quand les masses elles-mêmes se sont converties à d’autres symboles, elle s’est mêlée aux dogmes nouveaux, par exemple à ceux du bouddhisme, bien plus encore à ceux de la secte des Tao-ssé, et leur a fait subir une modification profonde. Il y a plus : les honneurs qu’on rendait à ces vieilles divinités mythologiques, les sacrifices qui étaient offerts sur leurs autels, ayant été très-anciennement réglés par la loi, étant entrés au nombre de ces rites immuables consacrés par le Li-Ki, sont demeurés le culte officiel, le culte légal, le culte national de la Chine. En effet, malgré les révolutions accomplies dans les opinions religieuses de ce pays et la diversité qu’elles y ont introduite, on continue, Dieu sait depuis quelle antiquité, de sacrifier publiquement au ciel, à la terre, ou plutôt aux esprits du ciel et de la terre, ainsi que du soleil et de la lune ; aux génies tutélaires de la patrie et du sol, aux dieux du vent, des nuages, du tonnerre, des éclairs, de la pluie, des montagnes et des rivières \ On se rappelle que les mêmes noms sont invoqués et célébrés

• Voyez, outre le Li-Ki, ch. 8 et 38, le Code pénal des Chinois, liv. iv, sect. 161, et l’ouvrage de M. Bazin, Recherches .sur les institutions administratives et municipales de la Chine, sect. 5-

dans la plus ancienne partie des Védas ; mais, à toutes ces divinités tirées de l’ordre physique, on a ajouté avec le temps, comme chez les Grecs et les Romains, les auteurs prétendus divins des découvertes utiles aux hommes, par exemple : Heou-tsi, l’inventeur de l’agriculture, les plus illustres des guerriers, des philosophes, des magistrats, des empereurs et, en général, tous les grands hommes, même les femmes qui se sont fait un nom par leurs vertus, qui ont préféré la mort au déshonneur

Ce culte n’a pas de prêtres ; n’étant autre chose qu’une institution de l’État, les représentants de l’État ou de l’autorité publique, l’empereur, et après lui les gouverneurs de provinces, les préfets, les chefs de districts, les chefs des communes, en sont les seuls ministres. Les cérémonies et les sacrifices qu’il prescrit sont subordonnés à cette hiérarchie purement civile. Ainsi à l’empereur seul appartient le droit d’offrir de l’encens, des victimes et des prières aux divinités supérieures, c’est-àdire aux esprits du ciel et de la terre, du soleil et de la lune. Les divinités subalternes sont servies par les magistrats et reçoivent' pour tout hommage l’encens qu’on brûle sur leurs autels J.

Il est possible que la foule, toujours avide de spectacles et profondément attachée aux vieilles traditions, accorde encore quelque respect à ce vain cérémonial; mais il y a longtemps qu’il a perdu toute signification dans les régions élevées de la société et du pouvoir. Complètement étranger à l’état véritable des consciences

* Ubi supra.

* M. Bazin, Recherches sur les institutions, etc., p. 122.

et des esprits, il n’est qu’une formalité de convention sous laquelle s’abritent, sans se dissimuler, les croyances les plus opposées. Ainsi, après plusieurs empereurs qui se piquaient d’être de bons disciples de Confucius, on a vu venir la dynastie des Soung, qui a fait monter avec elle sur le trône la religion des Tao-ssé ; la dynastie des Ming a fait le même honneur au culte de Bouddha. Khienloung, le fondateur de la bibliothèque qui porte son nom , inclinait au lamaïsme, et l’on ne voit pas que son peuple ou sa cour lui en aient fait tin crime ; la même liberté existe chez les mandarins et chez les particuliers. Si l’on peut se fier aux tableaux de mœurs que nous représente la littérature chinoise, il arriverait souvent à un seul homme de pratiquer ii la fois deux cultes différents: tel est, en effet, un des personnages du Chouï-houtchouen ou l’histoire des rivages, célèbre roman dé: Ja grande époque des Youên. C’est un jeune homme qûi, pour délivrer l’âme de son père des épreuves du purgatoire, s’adresse en même temps aux prières des moines bouddhistes et à celles des religieux tao-ssé '. Un tel état de choses n’est pas sans exemple dans l’histoire. Il a beaucoup d’analogie avec la situation du polythéisme romain, surtout à l’époque des empereurs, lorsque entièrement déserté par la conscience publique, qui se partageait entre la philosophie et le christianisme, il n’était plus soutenu que par le bras de l’État, et avait pour grand pontife l’héritier des Césars. Mais ce qui était chez les Romains une ère de décadence et le commencement de la dissolution, .paraît être l’état normal

' M Bazin, le Siècle des Youtn, p. 188.

de !a Chine. Voilà au moins dix-huit siècles qu’il dure, si l’on veut compter seulement depuis l’introduction du bouddhisme en l’an 05 de notre ère. Un fait aussi extraordinaire ne peut s’expliquer que par ce penchant naturel du peuple chinois pour les partis moyens, par cet esprit pratique et politique qui cherche à tout concilier, pt.qui, en lui ôtant la puissance de l’enthousiasme, de la foi, des idées absolues, jx aussi l’avantage de le sauver du fanatisme.

Les véritables croyances du peuple chinois, les seules qui portent le nom de religions ( kiao ), sont en môme temps des doctrines philosophiques, sauf ce qu’elles empruntent aux traditions populaires. On en compte trois principales : la première et la plus ancienne, au moins par le boni qu’elle invoque comme celui de son fondateur, c’est la religion des Tao-ssé ( Tao-kiao ), qui a la prétention de remonter jusqu’à Lao-tseu , né quelques années avant le vi* siècle de notre ère. Après elle vient la religion des lettrés^ou-Afao), qui a pour auteur Confucius, mais qui croit n’avoir reçu de lui que des doctrines déjà connues dés la plus haute antiquité. Enfin, en l’an 65 de l’ère chrétienne, la Chine accueillit aussi dans son sein, en l’accommodant à son propre génie, le bouddhisme ou la religion de Fo ( Chi-kaio ), qui, depuis ce temps, n’a cessé de faire des progrès, et semble destiné à régner sur l’immense majorité de la nation.

Telle est la modération que ces croyances empruntent au caractère national et à leurs propres principes, à leur origine^hilosophique , qu’elles vivent l’une à côté de l’autre dans la paix la plus profonde. La liberté de conscience, si difficilement conquise, si récente et si incom-

plète encore dans nos sociétés européennes, existe depuis bien des siècles en Chine, également consacrée par les lois et par les mœurs. Personne n’est exclu des fonctions publiques, soit civiles, soit militaires, ni même du trône impérial, à raison de ses opinions religieuses. Pour se présenter aux concours littéraires, qui conduisent?, comme on sait, à tous les services de l’État,»peu importe qu'on soit tao-ssé, bouddhiste ou dç la secte de Confucius, pourvu qu’on apporte la preuve authentique qu’on est originaire du district où le concours est ouvert'. « Les trois religions n’en font qu’une, » dit une maxime chinoise. Une autre étend ce même principe à toutes les croyances: « Les religions sont diverses; la raison est une, nous sommes tous frères *. C’est par des motifs purement politiques, comme le démontre un missionnaire récemment revenu de la Chine3, que le christianisme, d’abord accueilli avec faveur par la cour de Péking, paraît exclu aujourd’hui de la tolérance générale. Le gouvernement craint qu’il ne serve d’instrument à la domination européenne ; il croit voir flans les missionnaires les agents redoutables d’une autre Compagnie des Indes, et, dans sa défiance, il épuise sur eux tous les moyens de répression dont il est armé par la loi4 contre les sectes suspectes de troubler l’État. Il importe cependant de remarquer que la liberté de conscience chez les Chi-

' M. Bazin, Recherches sur les institutions administratives, P 79. ,

1 M. Hue, l’£»ipire chinois, t. H, p. 208.

» M. Hue, ubi supra, t. Ier, p. 154.

* Voyez le Code pénal des Chinois, liv. iv, sect. 162, t. I*r, p. 289 de la traduction française.

nois ne s’élève pas à la hauteur d’un droit ; elle ne vient pas de leur respect pour la responsabilité humaine, de leur foi dans la puissance de la vérité, de leur soumission à la religion elle-même, qui, dès qu’elle est imposée par la force, n’est plus qu’un mensonge et un blasphème ; mais rien n’est plus injuste que de l’attribuer, comme on fait, au scepticisme et à l'indifférence ; elle est, en quelque sorte, un sentiment naturel chez un peuple plus philosophe que religieux, bien qu’il soit certainement l’un et l’autre, et plus politique que philosophe.

Je ne reviendrai pas sur le bouddhisme, dont je me suis déjà occupé en parlant de l’Inde1. Mais je dois montrer quelle a été l’influence qu’ont exercée sur la morale, et par la morale sur le droit, les doctrines de Confucius et de Lao-tseu, et les opinions professées encore aujourd’hui par les prétendus disciples de ce dernier philosophe.

LE DROIT DANS LA DOCTRINE DE LAO-TSEli ET DES TAO-SSÉ.

11 ne nous reste rien de Lao-tseu, qu’un petit écrit de quarante et quelques pages, où l’on a compté en tout cinq mille trois cent vingt mots, et qui a pour titre Taole-King, c’est-à-dire le livre de la Voie et de la Vertu, composé vers le milieu du vi* siècle avant notre ère. Cet ouvrage n’était encore arrivé jusqu’à nous que par des analyses plus ou moins infidèles, quand M. Stanislas

1 Voyez plus haut ch. 2. ,

166 ÉTUDES OHJENTALES

Julien, en 1842, le fit connaître à l’Europe par une traduction française, accompagnée d’un commentaire perpétuel*. 11 appartenait à l’auteur de la version latine de Meng-tseu, illustré depuis par tant d’autres travaux, de rendre à la philosophie et à la philologie tout à la fois un service encore plus précieux et plus difficile, en portant la lumière sur un monument de cette antiquité, et sur lequel se fonde, encore aujourd’hui, une religion professée par plus de cent millions de sectateurs.

Pendant longtemps on s’est mépris en Europe sur le vrai sens et le vrai caractère du Tao-te-King. Préoccupés d’une seule pensée, les missionnaires de Péking, le P. Prémare, le P. Bouvet. le P. Fouquet, ont cru y trouver le mystère de la Trinité, révélé aux Chinois par une grâce spéciale, qui ne leur a guère profité, plus de cinq siècles avant Jésus-Christ. Un peu moins prodigue delà faveur divine, Abel Rémusat2 s’est contenté d’y découvrir le nom de Jéhovah, que Lao-tseu, d’après lui, aurait appris à connaître en voyageant dans l’Occident, ou, pour parler franchement, dans la Judée ; dans cette contrée privilégiée où l’on a tour à tour misà l’école, chez les prophètes, les plus illustres philosophes de la Grèce, avant qu'il fût de mode, en haine de la raison, de leur imputer toutes les erreurs et tous les vices. M. Julien, n’ayant en vue que la vérité, et s’attachant avec la plus rigoureuse exactitude au sens naturel des mots, ayant d’ailleurs soin d’appuyer ses interprétations sur celles

1 Le Livre de la Voie et de la Vertu , in-8. Paris, 1842.

9 Mémoires sur la vis et les opinions de Lao-tseu, dans le t. VII des Mémoires de l'Académie des Inscriptions.

des auteurs chinois les plus accrédités, n’a eu aucune peine à faire Jastice de ces hypothèses. Loin qu’il soit ici question du mystère de la Trinité et du dogme de la création tel qu’il est enseigné dans l’Écriture sainte, on n’y trouve pas même l’idée de Dieu comme la comprend le spiritualisme, l’idée d’une cause suprême, auteur intelligent, volontaire, et providence du monde. Le Tao, qui en tient la place, et dans lequel d’autres ont cru voir la Raison éternelle, la Raison divine, le Logos ou le Verbe de Platon, n’est pas autre chose que le principe d’où sortent tous les êtres et dans lequel ils doivent tous rentrer. C’est pour cela mêihe qu’il s’appelle le Tao, c’està-dire la Voie, la Roule par laquelle passent tous les êtres, ou, selon la définition d’un commentateur chinois, la porte qui leur livre passage, soit pour sortir delà vie, soit pour y entrer. On se souvient que tel est précisément le rôle de Brahma dans le Yadjour-J^éda et les Oupanishads.

Le Tao est si peu la Raison divine de Platon, ou le Dieu créateur, le Dieu Providence de la Bible, qu’il est absolument dépourvu d’action, dépensée, de jugement, d’intelligence. Comme il ne possède aucun autre attribut accessible à notre esprit, et susceptible, par conséquent, d’être exprimé par le langage, il n’est même pas possible de parler de lui ou de lui donner un nom significatif. « 11 est sans nom, » dit le livre de Lao-tseu * Sans nom, il est l’origine du ciel et de la terre ; avec un nom, il est la voie de toutes choses. Mais, avec un nom ou exprimé par la parole, il n’est ,pas la voie éternelle2. » On com-

prend, en effet, que le principe identique de tous les êtres ne puisse revêtir la nature d’un d’entre eux, ou prendre 2 * une forme particulière, sans perdre aussitôt son carac-

tère universel et absolu. On lit un peu plus loin : • Vous le regardez et vous ne le voyez pas; il n’a pas de couleur. Vous l’écoutez et vous ne l’entendez pas ; il n’a pas de voix. Vous voulez le toucher et vous ne l’atteignez pas ; il n’a pas de corps Ces paroles seraient belles si elles s’appliquaient à. un Dieu réel et vivant, quoique invisible ; mais gardez-vous de leur donner cette interprétation; elles ne s’appliquent qu’à, un principe indéfinis- * sable, incompréhensible, vide de toute qualité et de tout attribut, égal au hon-être. Voici d’ailleurs en quels termes le philosophe chinois complète sa pensée : » Le Tao rentre dans le non-être; car du non-être vient l’être1 2 * *. 11 est un être confus qui existait avant le ciel et la terre, mais je ne sais pas son nom ; voilà pourquoi je l’appelle la Voie (le Tao) \ » Enfin il ne reste plus rien à dire après les deux passages que je vais citer : « Tous les êtres retournent au Tao comme les rivières et les ruisseaux des montagnes retournent aux fleuves et aux mers '. « — * Toutes choses sont nées de l’être ; l’être est né du non-être 5. »

Propositions véritablement effrayantes dans leur laconisme sinistre! Ce n’est pas seulement la conscience, l’activité, la personnalité divine qui se trouvent niées

1 Liv. i, ch. 14. ,

1 Ubi supra.

1 Liv. i, ch. 25.

‘ Liv. i, ch. 32. •

' Liv. U, ch. 40, p. 150 de la traduction française.

ici; mais l’existence même de Dieu, considéré comme un être- distinct, par conséquent l’existence personnelle de l’homme. C’est le même principe, ce sont les mêmes expressions que nous avons rencontrés dans le bouddhisme, où le non-être ne désigne pas autre chose que la substance unique, universelle, tant elle est dépourvue de tout attribut déterminé. Quelle morale attendre d’une telle métaphysique? Celle que nous avons déjà trouvée et que l’on trouvera toujours à la suite du panthéisme contemplatif ou d’un mysticisme sans frein, qui voit la perfection dans l’immobilité, dans le repos éternel, et le repos dans le néant. La morale qu’apporte avec elle une flpille doctrine ne peut être sans doute que la condamnation de toutes les passions humaines, mais aussi l’anéantissement de toutes les vertus, de toutes les idées de droit et de devoir, le plus absolu abandon des autres et de soi-même. Écoutons les propres paroles de Lao-tseu.

« Le saint homme fait son occupation du nonagir et fait consister ses instructions dans le silence'. * — Quand le sage gouverne, il s’étudie constamment ' à rendre le peuple ignorant et exempt de désirs. Il fait en sorte que ceux qui ont du savoir n’osent plus agir. Il pratique le non-agir, et alors il n’y a rien qui ne soit bien gouverné a. saint homme n’a point

' d’affections particulières ; il regarde tout le peuple comme le chien de paille du sacrifice \ — L’empire est

* Liv. I, ch. 2.

’ Liv. h, ch. 3.

1 Liv. î, ch. 5.

no

comme un vase divin auquel il ne faut point travailler'. » De cette règle de conduite découlent naturellement certaines vertus négatives qui font du sage du Tao-te- Kituj au moins un être paisible et doux, incapable de faire le mal et capable de le souffrir avec résignation, soit qu’il vienne des hommes ou de la nature. Étranger à l’ambition, il ne tient le pouvoir qu’il exerce sur ses semblables que de son humilité même. Dans un langage qui rappelle beaucoup cette parole de l’Évangile : « Que celui d’entre vous qui veut être le premier, soit le serviteur de tous les autres, » Lao-tseu dit : « Le saint homme se met après les autres, et il devient le premier *. » Il fuit la gloire autant que d’autres l’ignonPS 11 l’estime quelque chose de bas; car celui qui la possède craint de la perdre. Le corps est à ses yeux la source de

A toutes Ie6 calamités; le sien lui pèse comme un fardeau.

• Quand on le maltraite, il s’abstient de toute fésistance.

« Il venge ses injures par des bienfaits. » Toujours calme etmaitre de lui, il est le même pour tous, pour les

* méchants comme pour les bons 3. Exempt de désirs, de passions, de soucis, des agitations de l’esprit comme de celles du cœur, « il ressemble à un nouveau-né qui n’a pas encore souri à sa mère4. » Mais il est un possible de se méprendre sur les caractères de cefle abnégation. Elle ne vient pas de ces idéjKde sacrifice et d’amour qui nous portent à nous imnloier*ptiur le salut des autres, ni de cette foi ardente qui, soupirant après les joies du ciel,

• Liy.. i, ch. 29.

* Liv. i, ch. 7.

• Liv. i, ch. 13.

* Liv. h, ch. 49.

méprise tous les biens et les soucis de la terre ; elle a pour unique origine l'indifférence ; son but suprême est le repos. t La seule chose que je craigne, c’est d’agir » Mais on agit avec l’esprit aussi bien qu’avec le corps, par la pensée autant que par la volonté. De là cette autre maxime, sans laquelle la première serait insuffisante : « Renoncez à l’étude, et vous serez exempt de chagrin ; délivrez-vous des lumières de l’intelligence, et vous pourrez être exempt de toute infirmité *. »

Rien ne caractérise mieux la doctrine de Lao-tseu et la différence qui la sépare de celle de Confucius, qu’un entretien qu’on suppose avoir eu Hqu entre les deux philosophes. On rapporte que Confucius, nécessairement encore jeune à ce moment, était allé visiter Lao-tseu dans sa retraite, pour le consulter sur les rites, c’est-à-dire sur les vieux usages et la prétendue sagesse des ancêtres. L’auteur du Tao-te-King ne lui témoigna que du mépris pour ses projets d’une restauration littéraire, et, en général, pour toute espèce de savoir: ■ J’ai entendu dire, lui répondit-il, qu’un habile marchand cache avec soin ses richesses et semble vide de tout bien ; le sage, dont la vertu est accomplie, aime à porter sur son visage et dans son extérieur l’apparence de la stupidité. » Espérant être mieux accueilli dans son dessein d’améliorer les hommes que dans celui do les instruire, Confuciqs se mit à interroger le terrible anachorète sur les moyens de faire revivre les antiques vertus, l’humanité et la justice. « A quoi bon, répliqua Lao-tseu, l’humanité et la justice? Vous

• Liv. ii, ch. 53, p. 194 de la traduction française,

’ Liv. h, ch. 20 et 10, p. 69 et 33.

ressemblez à un homme qui battrait le tambour pour chercher une brebis égarée. Maître, vous troublez la nature de l’homme. » Puis, comme pour expliquer ces paroles énigmatiques, il lui demanda s’il possédait le Tao\ Cela veut dire certainement que les vertus sont indifférentes pour qui reconnaît le néant de la vie et n’aspire qu’à se plonger dans cette source éternelle de repos, dans ce nonêlre parfait, principe et fin de toute existence ! On comprend sans peine ce que dut faire éprouver à Confucius un quiétisme si désolant, et professé avec cette force de conviction, cette hauteur de langage. Aussi l’on raconte que, revenu prés dejes disciples, il garda pendant trois jours un silence absolu. Puis, quand il ouvrit la bouche, ce fut pour exprimer en ces termes son trouble et son admiration : « Je sais que les oiseaux volent dans l’air, que les poissons nagent, que les quadrupèdes courent. Ceux qui courent peuvent être pris avec des filets ; ceux qui nagent avec une ligne ; ceux qui volent avec une flèche. Quant au dragon qui s’élève au ciel, porté par les vents et les nuages, je ne sais comment on peut le saisir. J’ai vu aujourd’hui Lao-tseu; il est comme le dragon1 2. »

Si le peuple chinois, abandonné à son propre génie, était plus accessible au mysticisme, Lao-tseu aurait eu la même destinée que Çakya-mouni ; car le dernier mot de sa morale a beaucoup de ressemblance avec le Nirvana. Ses sectateurs n’ont rien ménagé pour lui attirer les

1 Voyez la notice historique et la légende fabuleuse de Lao-tseu. l’une et l'autre en tête de la traduction du Tao-le-King , par M. Stanislas Julien.

1 Ubi supra.

mêmes honneurs. Ils ont essayé de le faire passer pour un être surnaturel, pour une incarnation de la Vérité et de la Sagesse divine. Il a été engendré, disent-ils, par une émanation du ciel, dans le rapide instant où sa mère, les yeux levés vers une étoile filante d’une grandeur extraordinaire, la voyait passer devant elle. Il aurait été renfermé pendant soixante-douze ans, d’autres disent quatrevingt-un ans, dans le sein qui l’avait conçu de cette façon miraculeuse, et serait arrivé au monde avec des cheveux blancs. C’est à cette circonstance qu’il devrait son nom, car Cao-tseu veut dire l’enfant-vieillard ou le vieillard-ejifant. On ajoute qu’il avait le pouvoir de ressusciter les morts et de prolonger la vie humaine au delà de ses bornes naturelles*. Mais ces légendes ont toutes été fabriquées de gaieté de cœur par le tao-ssé Ko-hang, près de neuf siècles après la mort de son héros, c’est-à-dire vers l’an 350 de notre ère2. Lao-tseu a conservé dans l’histoire les proportions d’un personnage purement humain, d’un philosophe, d’un solitaire, ou, pour conserver les expressions d’un historien chinois, «d’un sage qui aimait à vivre dans la retraite. » Ce que nous savons de plus intéressant de sa vie, c’est qu’il a été l’homme de ses principes, qu’il s’est retiré de la cour des Tcheou, où il occupait la charge de gardien des archives, pour aller passer ses dernières années sur une montagne déserte, dans le silence et le non-agir. Trop abstrait dans ses idées, trop obscur dans son langage pour être accessible aux masses, il n’exerça d’abord qu’une influence très-

« Légende fabuleuse de Lao-tseu, u bi supra, p. 19-32 * Tao-te-King. Introduction, p. 9,

restreinte. Son exemple, beaucoup plus que sa parole, lui gagna quelques rares adeptes dans les classes les plus élevées de la société chinoise. De puissants personnages, des princes mômes, après avoir renoncé aux dignités et distribué leurs biens aux pauvres , embrassèrent son geirre de vie.

Ce n’est que vers l’an 1 40 après Jésus-Christ que son nom paraît entouré d’une mystérieuse auréole, que son livre devient le code d’une religion, et que les Tao-ssé commencent à jouer un rôle dans l’histoire de la Chine. A partir du règne de Wou-ti, cinquième empereur de la dynastie dçs il an, ils n’ont cessé de croître en influence et en pombre, jusqu’à l’avénement de la dynastie des Miiig, ioute dévouée, comme on sait, à la cause du bouddhisme. Pÿom d’hui, tant en Chine que dans la Cochinchine, au Tonquin et au Japon, ils sont encore fort nombreux , quoique beaucoup moins que les sectateurs de Bouddha. Mais il s’en faut bien que les adeptes de cette croyance ne soient que de fidèles disciples de Lao-tseu. Au panthéisme philosophique, et si l’on peut l’appeler ainsi, au quiétisme rationnel du Tao-te-king, ils ont associé le dogme de la métcuapsychose et la vieille mythologie, transformée en un grossier supernaturalisme, en un peuple de démons, de mânes, d’esprits d$tout ordre, de tout rang, de toute nature, qu’eux seuls prétendent avoir le pouvoir de conjurer. S’appuyant sur quelques paroles du maître violemment détournées de leur acception primitive, il6joignent à cette pratique superstitieuse celle de la magie et de la sorcellerie. Ainsi Lao-lscu avait dit, .dans un sens non spiritualiste , mais panthéiste , que l’homme qui possède le Tao et qui vit selon ses lois, « est

à l’abri rie la mort'. » Qu’est-ce qu’en ont conclu les Tao -ssé ? Qu’il y a un moyen rie prolonger hors «les bornes ordinaires l’existence phydquc rie l’homme, et que ce moyen, une sorte d’élixir de longue vie, n’est pas connu ailleurs que dans leur secte. Lao-tseu avait dit également, en faisant allusion à l’identité de l’homme et de Dieu, que rien n’est impossible à celui qui s’est pénétré de la vraie doctrine, que son savoir divin le rend maître des hommes, des éléments et des bêtes féroces ï. Les disciples infidèles de Lao-tseu, s’autorisant de ces expressions, ont. soutenu qu’il y a un art. révélé à eux seuls, par lequel on peut r commander aux forces de la nature et aux instincts de la brute. Les lettrés, et même la partie de la nation qui professe d’autres croyances, durent accueillir ces prétentions avec le plus souverain mépris. Aussi les religieux tao-ssé sont-ils fréquemment bafoués, sur la scène chinoise, comme des charlatans et des jongleurs qui se jouent de là cçédulilé publique *. 11 est cependant juste de remarquer que ces vulgaires manœuvres et les superstitions qui s’y rattachent ne sont accréditées que dans les rangs les plus infimes de la secte. Les degrés supérieurs de la hiérarchie paraissent être restés plus près de la vie et des opinions du maître. Dans le célèbre roman de Chouï-houtchouen, tjue j’ai déjà eu l’occasion de citer, on voit que le chef de la religion ou le grand-maître des Tao-ssé reçoit la qualification de «divin instituteur parvenu au ride et à la quiétude. » On le représente comme un austère

* Tao-te-Kinu, liv. n, ch. 1, p. 184 delà traduction française.

> Ibid., ch. 22, p. 80.

* Voyez le Siècle des Youén, par M. Bazin, p. 140 et 277-298.

anachorète qui passe sa vie à méditer, logé dans une cabane de roseaux , sur une montagne déserte , loin même de son propre couvent Dans un drame qui appartient aussi au siècle des Youên et qui a pour titre : Le songe de IÂu-thong-pin 3. on aperçoit un autre solitaire, disciple de Lao-tseu, qui, non content de pratiquer la même vie et de poursuivre le même but, exerce un ministère de charité, de miséricorde, enseignant aux hommes à mépriser la vie, pareille à un songe, et cherchant à les gagner au Tao. Toutes ces idées réunies nous expliquent la morale <des Tao-ssé, singulier mélange de spiritualisme et de matérialisme, de raison et de superstition, de principes de maximes bouddhistes et empruntées à Lao-tseu, à Confucius ou aux livres canoniques.

Le manuel le plus complet de cette morale, et en même temps le plus populaire, c’est le Livre des récompenses et des peines, ouvrage assez récent, quoiqu’on l’attribue à Lao-tseu, et que M. Stanislas Julien a traduit dans notre langue, en le faisant précéder d’une savante introduction3. Qu’on se garde bien cependant d'imaginer sous ce titre un véritable traité des devoirs et des droits, un catéchisme pareil à ceux qui sont en usage parmi nous : non, le Livre des récompenses et des peines, comme i’a très-bien dit le savant traducteur, est une sorte de morale en action, et j’ajouterai une sorte de tarif de la justice divine, lequel, ii la suite de chaque obligation et de chaque défense, nous montre, par deux ou trois exemples.

1 Ibid., p. 130, i Ibid., p. 322-334.

• In-8, Paris, 1835,

ce qu’on gagne à l’observer et les châtiments qu’on encourt si on la méprise. Il nous offre donc tout à la fois un recueil de préceptes et un recueil de légendes étroitement liés l’un à l’autre, mais rédigés sans ordre et sans méthode. Le premier seul ayant droit à notre intérêt, je vais . essayer d’en donner une idée sommaire.

Dès le début, nous voyons l’inconséquence de ce prétendu code de la morale de Lao-tseu, qui exprime, comme je l’ai dit, la prétention ridicule d’être l’œuvre de Lao-tseu lui-même. L’auteur du Tao-le-King, en se représentant l’homme, ainsi que tous les êtres, comme un accident fugitif du principe universel, et en lui proposant pour seule fin l’anéantissement de sa personne, le non-agir , avait évidemment supprimé le libre arbitre.

Le Livre des Récompenses et des Peines commence, au contraire, par en affirmer l’existence. « Le malheur et • le bonheur de l’homme ne sont point, dit-il ', déterminés d’avance ; l’homme s’attire lui-même l’un et l’autre par sa conduite ; la récompense suit le bien, et la punition le mal, comme l’ombre suit la lumière. » Rien de plus juste en soi et de plus conforme à la saine morale ; mais c’est à Confucius, non à Lao-tseu, que revient l’honneur de cette maxime.

Voici une autre contradiction encore plus choquante.

On recommande de faire le bien sans aucune vue de récompense. A l’appui de ce généreux précepte, on cite l’exemple de l’empereur Wou-ti, prince célèbre par sa libéralité, surtout envers les Tao-ssé, qui, demandant un jour à un religieux de cette secte si ses bienfaits lui

avaient créé quelque mérite , en reçut cette réponse sévère : « Des bienfaits intéressés ne sont plus des actions méritoires*. » En même temps l’on invoque l’espérance et la crainte, les récompenses et les châtiments pour tous les devoirs de la vie, sans en excepter celui du désintéressement. On montre les esprits qui sont préposés à • nos destinées, tenant registre de toutes nos actions pour les rémunérer exactement suivant le tarif contenu dans ce livre. Et encore de quelle nature est cette rémunération, dont nous voyons les effets peints en détail dans les légendes? Toujours des récompenses et des peines matérielles : une longue vie, une nombreuse famille et surtout des fils appelés à nous rendre les derniers honneurs et à continuer notre race ; la santé, la fortune, des succès dans les concours, des grades, des fonctions importantes » ou la privation de ces biens. Seule, la vertu accomplie nous donne l’immortalité dans une autre vie. Tant qu’on n’a pas atteint ce degré de perfection, on est soumis aux lois de la métempsycose, et le bien cbmme le mal que notre conduite nous a attiré, n’a qu’une durée temporaire.

Si on laisse de côté cette étrange façon d’exciter l’àme humaine à l’amour de la vertu et à l’horreur du vice, pour s’occuper des préceptes mêmes de la morale desTao-ssé, on n’y trouve rien qui ne soit digne d’éloge, mais rien non plus qui puisse leur faire attribuer une origine distincte et une influence particulière sur le peuple chinois. La condamnation du vol, du meurtre, de l’adultère, de l’ingratitude, du mensonge, du faux témoignage, de l’hypocrisie, de la duplicité, et, en général, de tout ce

qui trouble la société ou compromet son existence môme, fait le fonds invariable, non-seulement de toute morale, mais de toute législation. On peut considérer également comme des maximes communes de probité et d’humanité de ne pas tuer un ennemi désarmé et suppliant ; de ne pas chercher son avantage aux dépens d’autrui ; de ne pas sacrifier le bien public à ses intérêts privés; de ne pas semer la désunion ; de ne pas abaisser les autres pour se grandir soi-même ; de ne pas s’attribuer le mérite de leurs bonnes actions; de ne point les railler sur leurs infirmités ou leurs misères ; de voler à leur secours dans un danger imminent ; de ne pas souhaiter la mort d'un ennemi ou d’un créancier La piété filiale, le culte des morts, la vénération des vieillards, l’amour fraternel % sont trop et depuis trop longtamps enracinés dans les mœurs chinoises, pour qu’on en fasse honneur à la secte dont nous nous occupons. Voici des prescriptions d’un ordre plus élevé : pratiquer abondamment la charité et l’aumône ; distribuer aux pauvres des aliments, des vêtements, des médicaments, surtout en temps de disette ou d’épidémie ; créer des fondations pieuses dont les revenus puissent servir perpétuellement à de telles œuvres ; élever des orphelins et prendre pitié des veuves; doter des jeunes filles sans ressources; ouvrir des écoles gratuites; venir en aide aux étudiants que leurs familles ne pourraient soutenir ; racheter les malheureux que la misère a forcés de se vendre \ Mais ces admirables pré-

1 Livre des récompenses et des peines, p. 245-289. 1 P. 56.

ceptes ine paraissent être plutôt d’origine bouddhiste que tao-ssé. Je soupçonne que c’est au moment de la faveur du bouddhisme qu’ils ont passé, comme on le verra plus tard, du sentiment pur dans la législation de la Chine, d’où ils finiront certainement par descendre dans la pratique. Je rangerai dans la même classe les maximes suivantes, en remarquant toutefois qu’elles s’accordent trèsbien avec l’esprit et la lettre du livre de Lao-tseu : « Ne recherchez pas les aises et les jouissances de la vie ' : quoi qu’il vous arrive, ne murmurez point contre le ciel et n’accusez pas vos semblables2; cédez beaucoup aux autres et prenez peu pour vous-mêmes 3 ; ne vous irritez point quand vous avez reçu un affront *. » En revanche, c’est le bouddhisme seul qu’on reconnaît dans ces paroles : « Montrez-vous humains envers les animaux5. » — « Ne faites pas de mal même aux insectes, aux plantes et aux arbres *. »

Les idées contradictoires dont cette morale se compose semblent donner raison à quelques auteurs chinois, convaincus que les bouddhistes et les Tao-ssé se sont réunis pour combattre les lettrés7. Ce qu’il y a de certain, c’est que le bouddhisme en peut revendiquer la plus noble part. Aussi n’est-ce pas là, et pas davantage dans l’œuvre authentique de Lao-tseu, qu’il faut cher-

’ M. StanislasJulien, Introduction au Tao-te-King. p. 10.

cher la véritable expression, la source originale de la morale et du droit chez le peuple chinois. Lao-tseu, comme je crois l’avoir prouvé, est un génie solitaire, qui, sur les sommets nuageux où il se tient immobile, ne peut être suivi que par un petit nombre de fidèles. Les Tao-ssé, tout en se réfugiant à l’ombre de son nom, ne sont, en grande partie, que des charlatans vulgaires, des restaurateurs sans bonne foi d’une mythologie éteinte, et, dans ce qu’ils ont de meilleur, des syncrétistes sans jugement, pour ne pas dire des plagiaires. Le bouddhisme, enfin, est une importation étrangère. Si l’on veut connaître la philosophie vraiment nationale de la Chine, celle qu’elle ne doit qu’à elle-même, et dont la puissante empreinte se reconnaît dans ses lois, dans ses mœurs officielles et dans toutes ses institutions, il faut la chercher dans les livres de Confucius, ou, pour l’appeler de son vrai nom, de Khoung-fou-tseu', et dans les enseignements que ses disciples nous ont transmis en son nom.

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