‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 16 sur 59 · TOME i · texte numérisé non relu

TOME i

demi subjugués. Les Perses continuoient la chaîne avec les Arabes ou les Sarrazins en Asie : ceux-ci donnoient en Afrique la main aux tribuis errantes du Bargab et du Sahara , et celleslà aux Maures de l'Atlas , achevant d'enfermer dans un cercle de peuples vengeurs, et ces dieux qui avoient envahi le ciel , et ces Romains qui avoient opprimé la terre.

Ainsi se présente le christianisme dans les quatre premiers siècles de notre ère, en le contemplant avec la persuasion de sa divine origine; mais si, secouant le joug de la foi, vous vous placez à un autre point de vue , vous changez la perspective sans lui rien ôter de sa grandeur.

Que ce soit un certain produit de la civilisation et de la maturité des temps, un certain travail des siècles, une certaine élaboration de la morale et de l'intelligence, un certain composé de diverses doctrines , de divers systèmes métaphysiques et astronomiques, le tout f^nveloppé dans un symbole afin de le rendre sensible au vulgaire; que ce soit l'idée religieuse innée, laquelle, après avoir erré d'autels en autels, de prêtres en prêtres , s'est enfin incarnée; mythe le plus pur, éclectisme des grandes civilisations philosophiques de l'Inde, de la Perse, de la Judée, de l'Egypte, de l'Ethiopie, de la Grèce, et des Gaules, sorte de christianisme uni-

versel existant avant le christianisme judaïque , et au delà duquel il n'y a rien que l'essence même de la philosophie; que ce soit ce que l'on voudra pour s'élever au-dessus de la simple foi , (apparemment par supériorité de science, de raison et de génie) il n'en est pas moins vrai que le christianisme ainsi dénaturé, interprété, allégorisé, est encore la plus grande révolution advenue chez, les hommes.

Le livre de l'histoire moderne vous restera fermé , si vous ne considérez le christianisme ou comme une révélation laquelle a opéré une transformation sociale , ou comme un progrès naturel de l'esprit humain vers la grande civilisation : système théocra tique , système philosophique , ou l'un et l'autre à la fois, lui seul vous peut initier au secret de la société nouvelle.

Admettre, selon l'opinion du dernier siècle , que la religion évangélique est une superstition juive qui se vint mêler aux calamités de l'invasion des Barbares ; que cette superstition détruisit le culte poétique, les arts, les vertus de l'antiquité ; qu'elle précipita les hommes dans les ténèbres de l'ignorance , qu'elle s'opposa au retour des lumières, et causa tous les maux des nations : c'est appliquer ïa plus courte échelle à des dimensions colossales , c'est fermer les yeux au fait dominateur de

toute cette époque. Le siècle sérieux où nous sommes parvenus, a peine à concevoir cette légèreté de jugement , ces vues superficielles de l'âge qui nous a précédé. Une religion qui a couvert le monde de ses institutions et de ses monuments; une religion qui fut le sein et le moule dans lequel s'est formée et façonnée notre société toute entière , n'auroit-elle eu d'autres fins, d'autres moyens d'action, que la prospérité d'un couvent, les richesses d'un clergé , les cartulaires d'une abbaye , les canons d'un concile , ou l'ambition d'un pape?

Les résultats du christianisme sont tout aussi extraordinaires philosophiquement, que théologiquement parlant. Décidez-vous entre le choix des merveilles.

Et d'abord le christianisme philosophique est la religion intellectuelle substituée à la religion matérielle , le culte de l'idée remplaçant celui de la forme : de là un différent ordre dans le monde des pensées, une diflférente manière de déduire et d'exercer la vérité religieuse. Aussi remarquez-le : partout où le christianisme a rencontré une religion matérielle, il en a triomphé promptement, tandis qu'il n'a pénétré qu'avec lenteur dans les pays où régnoient des religions d'une, nature spirituelle comme lui : aux Indes il livre de longs combats meta-

physiques, pareils à ceux qu'il rendit contre les hérésies ou contre les Ecoles de la Grèce.

Tout change avec le christianisme ( à ne le considérer toujours que comme un fait humain); l'esclavage cesse d'être le droit commun; la femme reprend son rang dans la vie civile et sociale; l'égalité, principe inconnu des anciens , est proclamée. La prostitution légale , l'exposition des enfants , le meurtre autorisé dans les jeux publics et dans la famille , l'arbitraire dans le supplice des condamnés , sont successivement extirpés des codes et des mœurs. On sort de la civilisation puérile, corruptrice, fausse et privée de la société antique, pour entrer dans la route de la civilisation raisonnable, morale, vraie et générale de la société moderne : on est allé des dieux à Dieu.

Il n'y a qu'un seul exemple dans l'histoire, d'une transformation complète de la religion d'un peuple dominateur et civihsé: cet exemple unique se trouve dans l'établissement du christianisme, sur les débris des idolâtries dont l'empire romain étoit infecté. Sous ce seul rapport, quel esprit un peu grave ne s'enquierroit de ce phénomène? Le christianisme ne vint point pour la société, ainsi que J.-G. vient pour les âmes , comme un voleur ; il

vint en plein jour, au milieu de toutes les lumières, au plus haut période de la grandeur latine. Ce n'est point une horde des bois qu'il - va d'abord attaquer ( là , il ii'a aussi quand il le faudra) ; c'est aux vainqueurs du monde, c'est à la vieille civilisation de la Judée , de l'Egypte , de la Grèce et de l'Italie qu'il porte ses coups. En moins de trois siècles la conquête s'achève , et le christianisme dépasse les limites de l'empire romain. La cause efficiente de son succès rapide et général est celle-ci : le christianisme se compose de la plus haute et de la plus abstraite philosophie par rapport à la nature divine , et de la plus parfaite morale relativement à la nature humaine; or ces deux choses ne s'étoient jamais trouvées réunies dans une même religion ; de sorte que cette religion convint aux Ecoles spéculatives et contemplatives dont elle remplaçoit les Initiations , à la foule Policée dont elle corrigeoit les mœurs, à la population Barbare dont elle charmoit la simplicité et tempéroit la fougue.

Si le dogme de l'unité d'un Dieu a pu remplacer les absurdités du polythéisme, c'est-à-dire si une vérité a pris la place d'un mensonge, qui ne voit que, la pierre angulaire de l'édifice social étant changée, les lois, matériaux élevés sur cette pierre , ont dû s'assimiler à la substance élémentaire de leur nouveau fondement?

Comment cela s'est-il opéré? quelle a été la lutte des deux religions? que se sont elles prêté, que se sont elles enlevé? Comment le christianisme passé de son âge héroïque à son âge d'intelligence , du temps de ses intrépides martyrs au temps de ses grands génies, comment a-t-il vaincu les bourreaux et les philosophes? comment a-t-il pénétré à lafois tous les entendements, tous les usages, toutes les mœurs, tous les arts, toutes les sciences, toutes les lois criminelles, civiles et politiques ?

Comment les deux sexes se partagèrent-ils les postes dans l'action générale? Quelle fut l'influence des femmes dans l'établissement du christianisme ? n'est-ce pas aux controverses religieuses, à la nécessité où les fidèles se trouvèrent de se défendre, qu'est due la liberté de la parole écrite, l'empire du monde étant le prix offert k la pensée victorieuse ?

Quel fut l'effet sous Constantin de l'avènement de la Monarchie de l'Eglise , bien à distinguer de la République Chrétienne? que produisit le mouvement réactionnaire du paganisme sous Julien? qu'arriva-t-il lors de la transposition complète des deux cultes sous Théodose? quelle analogie les hérésies du christianisme eurent- elles avec les diverses sectes de la philosophie? à part le mal qu'elles purent faire, les hérésies n'ont-elles

pas servi à prévenir Ja complète barbarie , en tenant éveillée la faculté la plus subtile de l'esprit, au milieu des âges les plus grossiers?

Le principe des institutions modernes ne se rattache-t-il pas au règne de Constantin , cinq siècles plus haut qu'on ne le suppose ordinairement? L'empire d'Occident a-t-il été détruit par une invasion subite des Barbares, ou n' a-t-il succombé que sous des Barbares, déjà chrétiens et romains ? Quel étoit l'état de la propriété au moment de la chute de l'empire d'Occident? La grande propriété se compose par la conquête et la barbarie, et se décompose par la loi et la civilisation : quel a été le mouvement de cette propriété, et comment a-t-elle changé successivement l'état des personnes ? Toutes ces choses, et beaucoup d'autres qui se développeront dans le cours de ces éludes , n'ont point encore été examinées d'assez près.

Il y a dans l'histoire, prise au pied de la croix et conduite jusqu'à nos jours, de grandes erreurs à dissiper, de grandes vérités à établir, de grandes justices à faire. Sous l'empire du christianisme la lutte des intelligences et des légitimités contre les ignorances et les usurpations, cesse par degrés; les vérités politiques se découvrent et se fixent; le gouvernement représentatif, que Tacite regarde comme une belle chimère, devient pos-

sibîe ; les sciences , demeurées presque stationnaires , reçoivent une impulsion rapide de cet esprit d'innovation que favorise l'écroulement du vieux monde. Le christianisme lui-même, s'épurant, après avoir passé à travers les siècles de superstition et de force , devient chez les nations nouvelles le perfectionnement même de la société.

Il fut pourtant calomnié ; on le peignit à Marc- Aurèle comme une faction , à ses successeurs comme une école de perversité ; dans la suite l'hypocrisie défigura quelquefois l'œuvre de vérité ; on voulut rendre fanatique, persécuteur, ennemi des lettres et des arts , ennemi de toute liberté , ce qui est la tolérance , la charité , la liberté, le flambeau du génie. Loin de faire rétrograder la science, le christianisme débrouillant le chaos de notre être, a montré que la race humaine, qu'on supposoit arrivée à sa virilité chez les anciens , n'étoit encore qu'au berceau. Le Christianisme croît et marche avec le temps; lumière quand il se mêle aux facultés de l'esprit, sentiment quand il s'associe aux mouvements de l'âme; modérateur des peuples et des rois, il ne combat que les excès du pouvoir, dequelquepart qu'ils viennent; c'est sur la morale évangélique, raison supérieure, que s'appuie la raison naturelle dans son ascension vers le sommet élevé qu'elle n'a

point encore atteint. Grâces à cette morale , nous avons appris que la civilisation ne dépouille pas l'homme de l'indépendance , et qu'il y a une liberté née des lumières, comme il y a une liberté fille des mœurs.

Les Barbares avoient à peine paru aux frontières de l'empire que le christianisme se montra dans son sein. La coïncidence de ces deux événements, la combinaison de la force intellectuelle et de la force matérielle , pour la destruction du monde païen , est un fait où se rattache l'origine d'abord inaperçue de l'histoire moderne. Quelques invasions promptement repoussées , une religion inconnue se répandant parmi des esclaves, pouvoient-elles attirer les regards des maîtres de la terre? Les philosophes pouvoient-ils deviner qu'une révolution générale commençoit? Et cependant ils ébranloient aussi les anciennes idées; ils altéroient les croyances, ils les détruisoient dans les classes supérieures de la société , à l'époque où le christianisme sapoit les fondements de ces coyances, de ces idées , dans les classes inférieures. La philosophie et le christianisme, attaquant le vieil ordre de l'univers par les deux bouts, marchant l'un vers l'autre en dispersant leurs adversaires , se rencontrèrent face à face après leur victoire. Ces deux contendanls avaient pris cfuelque chose l'un

de l'autre dans leur assaut contre l'ennemi commun; ils s'étoient cédé des hommes et des doctrines; mais quand, vers le milieu du quatrième siècle, il fallut, non partager, mais assumer l'empire de l'opinion , le christianisme, bien qu'arrivé au trône, se trouva en même temps revêtu delà force populaire; la philosophie n'étoit armée que du pouvoir des tjrans: Julien livra le dernier combat et fut vaincu. Brisant de toutes parts les barrières, les hordes des bois accoururent se faire baptiser aux amphithéâtres, naguères arrosés du sang des martyrs. Le christianisme étoit alors démocratique chez la foule romaine, chez les grands esprits émancipés , et parmi les tribus sauvages : le genre humain revenoit à la liberté par la morale et la barbarie.

Voilà ce qu'il faut retracer , avant d'entrer dans l'histoire particulière de nos pères ; je vais essayer de vous peindre ces trois mondes coexistants confusément : le monde païen ou le monde antique, le monde chrétien , le monde barbare; espèce de triuité sociale dont s'est formée la société unique qui couvre aujourd'hui la terre civilisée.

Résumons l'exposition du système qui m'a paru le plus approprié aux lumières du présent, et qui me semble le mieux concilier nos deux écoles historiques. Je pars du principe de l'an-

cienne école, pour arriver à la conséquence de l'école moderne : comme on ne peut pas plus détruire le passé que l'avenir, je me place entre eux, n'accordant la prééminence ni au fait sur l'idée, ni à l'idée sur le fait.

J'ai cherché les principes générateurs des faits; ces principes sont la vérité religieuse, la vérité philosophique avec ses trois branches , la vérité politique.

La vérité politique n'est que l'ordre et la liberté, quelles que soient les formes.

La vérité philosophique est l'indépendance de l'esprit de Thomme; elle a combattu autrefois la vérité politique et surtout la vérité religieuse; principe de destruction dans l'ancienne société, elle est principe de durée dans la société nouvelle, parce qu'elle se trouve d'accord avec la vérité politique et la vérité religieuse perfectionnées.

La vérité religieuse est la connoissance d'un Dieu unique manifestée par un culte. Le vrai culte est celui qui explique le mieux la nature de la Divinité et de l'homme; par cette seule raison le christianisme est la religion véritable.

Soit qu'on le regarde avec les yeux de la foi ou avec ceux de la philosophie, le christianisme a renouvelé la face du monde.

Le christianisme n'est point le cercle inflexible

de Bossuet; c'est un cercle qui s'étend à mesure que la société se développe; il ne comprime rien ; il n'étoufte rien ; il ne s'oppose à aucune lumière, à aucune liberté.

Tel est 1^ squelette qu'il s'agit de couvrir de chair. Pour vous introduire dans le labyrinthe de l'histoire moderne, je vous ai armé des fils qui doivent vous conduire : la prédication de l'Evangile , ou l'Initiation générale des hommes à la vérité intellectuelle et à la vérité morale; la venue des Barbares.

Deux grandes invasions de ces peuples sont à distinguer : la première commence sous Dèce et s'arrête sous Aurélien; à cette époque les Barbares, presque tous païens, se jetèrent en ennemis sur l'empire : la seconde invasion eut lieu pendant le règne de^ alentinien et de Valens; alors convertis en partie au christianisme , les Barbares entrèrent dans le monde civilisé comme suppliants, hôtes ou alliés des Césars. Appelés pendant trois siècles par la foiblesse de l'état et par les factions, soutenant les divers prétendants à l'empire, ils se battirent les uns contreles autres au gré des maîtres qui les payoient et qu'ils écrasèrent : tantôt enrôlés dans les légions dont ils devenoient les chefs, ou les soldats , tantôt esclaves , tantôt dispersés en colonies militaires , ils prenoient possession de la terre avec l'épée et

la charrue. Ce n'était toutefois que rarement et à contre cœur qu'ils labouroient : pour engraisser les sillons, ils trouvoient plus court d'y verser le sang d'un Romain que d'y répandre leurs sueurs.

Or, il convient de savoir où en était l'empire, lorsqu'arrivèrent les deux invasions générales de ces peuples, nos ancêtres; peuples qui n'étoient pas même indiqués dans les géographies: ils habitaient au delà des limites du monde connu de Strabon, de Pline, de Ptolémée, un pays ignoré; force fut de les placer sur la carte, quand Alaric et Genseric eurent écrit leurs noms au Gapitole.

PREMIER DISCOURS

SUR LA CUUTE

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