‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 36 sur 59 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

liicr témoin de l'accomplissement de la parole du maître, j'ai vu Jérusalem : Non relinquetur lapis super lapidem.

Enfin Julien défendit aux fidèles d'enseigner les belles-lettres; c'étoit surtout par les enfants que l'Évangile s'emparoit des pères : « Laissez » les petits venir à moi!» — Ou n'expliquez point,

ment le récit d'Ammien Marcellin. Julien lui-même avoue qu'il avoit voulu rebâtir le temple. Templiuii illud tanto intervallo à ruinis excitare i'oluerim. Eu creusant les fondements du temple nouveau , on acheva de détruire les fondements de l'ancien temple, et l'on confirma les oracles de Daniel et de Jésus-Christ par la chose même qu'on faisoit pour les convaincre d'imposture. Au rapport de Philostorge (liv. vu, chap. 4), un ouvrier travaillant aux fondements du temple trouva, sous une voûte, au haut d'une colonne environnée d'eau , l'Evangile de saint Jean. Rien de plus positif que le texte d'Ammien ; le voici : Ambitiosum quondarn apud Hierosolyinam templiwi , quod post midUi et internecwa certamina , ohsidente Kespasiano posteaqiie Tito , œgre est expugnatuin , instaurare sumptibus c agit abat imniodicis .- negotiumque rnaturandum Alypio dederat Antiochensi , qui olïm Britannias cura^erat pro prœfectis . Ciiin itaque rei idem fortiter instaret Alypius , jiwarctque proi^inciœ rector , metuendi globi Jlammariun prope fundamenta crebris assidtibus eriunpentcs ,feccre locum , cxustis aliquolies operantibus , inaccessuni .• hocquc modo elemento destinatiiis rcpellcnte , ccssavit inccptum. ( Amm. , lib. XXIII, cap. 1, )

» disoit l'empereur dans son édit, 1<DS écrivains w profanes si vous condamnez leurs doctrines ; » ou , si vous les expliquez , approuvez leurs sen- » timents. Vous croyez qu'Homère , Hésiode et )) leurs semblables sont dans l'erreur : allez )) expliquer Mathieu et Luc dans les églises des » Galiléens ^ »

Les maîtres chrétiens, privés des chaires d'éloquence et de belles-lettres, eurent recours à un moyen ingénieux pour prouver qu'ils n'étoient point des rustres, obligés de se tenir dans la barbarie de leur origine, comme disoit Julien. Ils composèrent (et l'usage en fut continué), sur des thèmes de morale et de théologie et sur des sujets tirés de l'Histoire Sainte, des hymnes, des idylles, des élégies, des odes, des tragédies et même des comédies. Il nous reste bon nombre de ces poëmes qui ouvrent des routes nouvelles au talent, appliquent l'art des vers aux aspérités de la haute métaphysique , et plient la langue des muses aux formes des idées, comme elle l'avoit été de tout temps à celles des images ^

1 Sin in Deos sanctissimos putant ab illis auctoribiis peccatum esse, eant in Galilœorum ecclesias , ibique Matthc-Euni et Lucam interpretentur. ( Julian., epist. 42.)

2 Saint Grégoire de Nazianze seul a composé plus de trente mille vers. Trois de ses poëmes sont sur la virginité, plusieurs sur sa s'ie et sur les maux qu'il a soufferts;

Ce coup fut pourtant rude aux chrétiens; les beaux génies qui combattoient alors pour la foi auroient mieux aimé subir une persécution sanglante : ils ne s'en peuvent taire, ils reviennent sans cesse sur cette iniquité ; et comme le siècle au milieu des Barbares armés étoit pliilosopliique et littéraire , les païens mêmes n'applaudirent pas à l'ordre de Julien ; Ammien le traite d'injuste ^

Les controverses religieuses ou politiques commencent ordinairement par les écrits et finissent par les armes; il en fut autrement lors de la révolution qui a fait voir le premier, et l'unique exemple, d'un changement complet dans la religion nationale d'un grand peuple civilisé. On tua d'abord les chrétiens dans dix batailles

quelques-uns accusent les mœurs du clergé et le luxe des femmes ; d'autres font l'éloge dies moines. Les poëmes intitulés des calamités de mon âme , de la grandeur et de la misère de l'homm.e , les secrets de saint Grégoire, sont admirables par la hauteur du sujet et la beauté de l'expression : il y a aussi beaucoup de vers sur le respect dii aux tombeaux. Les deux ApoUinaires , le père et le fils , se signalèrent par leur combat poétique contre l'édit de Julien. Le premier mit en vers héroïques l'Histoire sainte jusqu'au règne de Saûl ; il prit pour modèles de ses comédies , de ses tragédies et de ses odes pieuses , Ménandre, Euripide et Pindare ; le second expliqua dans des dialogues à la manière de Platon, les évangiles et la doctrine des apôtres.

1 Lib. xxu , cap. 10.

rangées, les dix persécutions générales, et les chrétiens livrèrent leur tête sans essayer de se défendre par la force ; mais ils sentirent de bonne heure la nécessité d'écrire , pour affirmer leur innocence et assurer leur foi. C'est au christianisme que l'on doit la liberté delà j^ensée écrite; elle coûta cher à ceux qui en firent la conquête : on dédaigna d'abord de leur répondre autrement qu'avec des griffes de fer et les ongles des lions. Quand l'Evangile eut gagné la foule, le polythéisme, obligé de renoncer à la guerre de l'épée, accepta celle de la plume : l'idolâtrie se réfugia aux deux extrémités opposées de la société, les ignorants et les gens de lettres. Les philosophes, les rhéteurs, les poètes, les grammairiens tinrent ferme au paganisme avec les hommes rustiques; les premiers par orgueil de la science, les autres par la privation de tout savoir. Depuis le troisième siècle de l'ère chrétienne jusqu'à l'abolition complète de l'idolâtrie , vous n'ouvrez pas un livre de philosophie, de religion, de science, d'histoire, d'éloquence, de poésie où vous ne trouviez le combat de deux religions. Sous Julien vous rencontrez Libanius , Edésius , Priscus , Maxime, Sopâtre, orateurs et sophistes; Andronic et Delphide, poètes; Ammieu Marcellin et Aurélius Victor, historiens; Mamertin, panégyriste; Oribase, médecin , et Ju-

lien lui-même orateur, poëte et historien ; tows combattant contre Atlianase , Basile , les deux Grégoire de Nisse et deNazianze, Diodore de Tarse, orateurs, philosophes , poètes, historiens, Césarius , médecin et frère de Grégoire de Nazianze, Protérésius rhéteur, lequel aima mieux abandonner sa chaire à Athènes que d'être excepté de l'édit qui dëfendoit aux chrétiens d'enseigner.

Julien préluda aux persécutions qu'il méditoit par une espèce d'apologie du paganisme : en innocentant ses dieux et en condamnant le Dieu qu'il avoit quitté , il justliioit indirectement son apostasie. Au milieu des soins qu'exigeoit de lui son empire, il trouva le temps de dicter l'ouvrage dont saint Cyrille nous a conservé une partie dans la réfutation qu'il en a faite.

Julien remonte jusqu'à Moïse, compare son système sur la création du monde à celui de Platon , et donne la préférence au dernier.

Dieu, après avoir fait l'homme, dit : « Il n'est » pas bon que l'homme soit seul; » et il crée la femme qui perd l'homme.

Que penser du serpent qui parle? dans quelle langue parloit-il? comment se moquer après cela des fables populaires de la Grèce?

Dieu interdit à nos premiers parents la connaissance du bien et du mal ; il leur défend de

toucher à l'arbre de vie dans la crainLe q.u ils viennent à vivre toujours : blasphèmes contre Dieu , ou allégories. Alors pourquoi rejeter les mythes philosophiques ?

Dieu choisit pour son peuple les Hébreux. Comment un Dieu juste a-t-il abandonné toutes les autres nations? chez les Grecs , le Dieu créateur est le roi et le père commun des hommes.

Julien remarque qu'il y a peu de nations dans l'Occident propres à l'étude de la philosophie et de la géométrie : les temps sont bien changés.

Vous voulez que nous croyions à la tour de Babel, et vous ne voulez pas croire aux géants d'Homère, qui entassèrent trois montagnes les unes sur les autres pour escalader le Ciel.

Le Décalogue ne contient que des préceptes vulgaires; le dieu des Hébreux est un Dieu jaloux qui n'en souffre point d'autre. Galiléens, vous donnez un prétendu fils à ce Dieu qui ne le connut jamais.

Quel est ce Dieu toujours en courroux qui, voulant punir quelques hommes coupables , fait périr cent mille innocents ^ ? comparez le législateur des Hébreux aux législateurs de la Grèce et de Rome , aux grands hommes de l'Egypte et de la Babylonie.

^ Il est curieux de trouver dans les arguments de Julien tous les arguments de Voltaire.

Qu'est-ce que ce Jésus suborneur des plus vils d'entre les Juifs, et qui n'est connu que depuis trois cents ans, ce Jésus qui n'a rien fait dans le cours de sa vie, si ce n'est de guérir quelques boiteux et quelques démoniaques? Esculape est un tout autre sauveur de l'humanité.

L'inspiration divine envoyée par les dieux n'a qu'un temps : des oracles fameux cessent dans la révolution des âges.

Les Galiléens n'ont pris des Hébreux que leur fureur et leur haine contre l'espèce humaine : ils ont renoncé au culte d'un seul Dieu pour adorer des hommes misérables; comme la sangsue, ils ont sucé le sang le plus corrompu des Juifs et leur ont laissé le plus pur.

Jésus et Paul n'ont pu prévoir les chimères que se formeroient un jour les Galiléens; ils ne pouvoient deviner le degré de puissance où ceux-ci parviendroient un jour. Tromper quelques servantes, quelques esclaves ignorants, Paul et Jésus n'avoient pas d'autre prétention.

Peut-on citer sous le règne de Tibère et de Claude des chrétiens distingués par leur naissance ou leur mérite?

L'eau du baptême n'ôte point la lèpre et les dartres, ne guérit ni la goutte, ni la djssenterie, mais elle efface l'adultère, la rapine, et nettoie l'âme de tous-les vices.

Si le Verbe est Dieu , venant de Dieu , comment Marie, femme mortelle, a-t-elle enfanté un Dieu?

Ni Paul, ni Mathieu, ni Luc, ni Marc n'ont osé dire que Jésus fut un Dieu ; mais quand dans la Grèce et dans l'Italie un grand nombre de personnes l'eurent reconnu pour tel, qu'elles eurent commencé à honorer les tombeaux de Pierre et de Paul , alors Jean déclara que le Verbe s'étoit fait chair et qu'il avoit habité parmi nous. Cependant quand il nomme Dieu et le Verbe, il ne nomme ni Jésus, ni Christ. Jean doit être regardé comme la source de tout le mal.

Viennent après ceci quelques considérations sur le sacrifice d'Abraham.

Plusieurs choses vous auront frappé dans cet ouvrage tronqué de Julien. Les miracles de Jésus- Christ j sont avoués, les hommages rendus aux tombeaux de saint Pierre et de saint Paul reconnus, le silence des oracles attesté. Saint Jean, y est-il dit , a fait tout le mal. Cela signifie qu'il a énoncé la doctrine du Verbe et qu'il n'y a pas moyen de soutenir que cette doctrine établie par le disciple bien - aimé , a été empruntée deux siècles plus tard à l'école d'Alexandrie : du reste l'attaque est foible. Julien ne veut voir ni ce qu'il y a de sublime dans les livres de Moïse, ni d'ineffable dans l'Evangile; ses

raisonnements tournent à la gloire de ce qu'il prétend ravaler. Comment se fait-il que sous Claude et sous Tibère, à la naissance même de l'ère chrétienne , le christianisme comptât à peine pour néophytes quelques servantes et quelques esclaves , et qu'immédiatement après , l'apôtre Jean voie la Grèce et l'Italie couvertes de chrétiens et honorant les tombeaux de Pierre et de Paul? Julien ne s'aperçoit pas qu'il prête, par ce rapprochement, une nouvelle force au miracle de l'établissement du christianisme. La cause humaine de la propagation étonnante de la foi, c'est que la première de toutes les vérités , la vérité qui enfante toutes les autres , la vérité de l'Unité d'un Dieu , étoit venue détrôner le premier <le tous les mensonges, le mensonge qui engendre toutes les erreurs , le mensonge de la Pluralité des Dieux . Une fois cette vérité répandue dans la foule après une absence de plusieurs milliers d'années, elle agit sur les esprits avec son essentielle et native énergie.

Julien, persécuteur d'une nouvelle sorte, affecta de substituer au nom de chrétien celui de Galiléen, dont s'étoit déjà servi Epictète et quelques hérésiarques. Joignant la moquerie à l'injustice , il dépouilloit les disciples de l'Evangile en disant : « Leur admirable loi leur enjoint de » renoncer aux bitîns de la terre afin d'arriver

»> au royaume des cieux ; et nous , voulant gia- » cieusement leur faciliter le voyage, ordonnons » qu'ils soient soulagés du poids de tous les biens. » Quand les clirétiens s'osoient plaindre, il répondoit : « La vocation d'un chrétien n'estrelle )) pas de souffrir. »

Beaucoup d'édifices païens avoient été détruits sous le règne de Constance, d'autres changés en église. Julien força le clergé de rendre les uns et de relever les autres : les intérêts acquis, se trouvant attaqués , produisirent des désordres. Marc , évêque d'Aréthuse , à la tête de son troupeau , avoit renversé un temple : trop pauvre pour en restituer la valeur, on saisit le prélat en vertu de la loi romaine qui livre aux créanciers la personne du débiteur insolvable. Battu de verges, la barbe arrachée, le corps nu et frotté de miel, le vieillard suspendu dans un filet fut exposé , sous les rayons d'un soleil ardent, à la piqûre des mouches. Marc avoit dérobé Julien enfant aux fureurs de Constance , comme Joad avoit soustrait Joas aux mains d'Athalie : il fut traité de même que Joad par le prince ingrat envers le pontife et infidèle au Dieu qui l'avoient sauvé.

Décidé à rendre au temple et au bois de Daphné son ancienne pompe , Julien fit enlever les reliques desaintBabylas du cimetière chrétien ;

le peuple se mutina ; le temple d'Apollon fut brûlé. L'empereur, irrité, ordonna à son oncle Julien, comte d'Orient, et apostat comme lui , de fermer la cathédrale d'Antioche et de confisquer ses revenus. Le comte mit en interdit les autres églises , souilla les vases sacrés et condamna à mort saint Théodoret. Gaza, Ascalon, Césarée, Héliopolis, la plupart des villes de Syrie, se soulevèrent contre les chrétiens , non par ardeur religieuse, mais par cupidité, haine et envie. Après avoir déterré les morts on tua les vivants; on traîna dans les rues des corps déchirés: les cuisiniers perçoient les victimes avec leurs broches , les femmes avec leurs quenouilles ; les entrailles des Prêtres et des Récluses furent dévorées par des cannibales, ou jetées mêlées d'orge , aux pourceaux. Quelques serviteurs du Christ périrent égorgés sur les autels des dieux ^ Mais il est une chose difficile à croire, même syr le témoignage de deux saints et de deux hommes illustres : le lit de l'Oronte, des puits, des caves, des fossés, des étangs demeurèrent encombrés, disent-ils , par les corps des martyrs nuitamment exécutés, ou par ceux

^ Sozomen., lib. v; Théodoret., lib. ix; Greg. Naz., or. 9.

2 Chrysost., cont. gênt.; Greg. Naz., ib.; Theod., ib.

HISTORIQUES. i25

des nouveau-nés et des vierges que l'empereur immoloit dans ses opérations magiques. Les premiers chrétiens avoient été accusés de sacrifier des enfants : la calomnie étoit renvoyée à Julien .

Théodoret raconte que Julien marchant sur la Perse, vint à Carrhes où Diane avoit un temple; il se renferma dans ce temple avec quelquesuns de ses confidents les plus intimes ; lorsqu'il en sortit, il en fit sceller les portes , y mit des gardes et défendit de laisser pénétrer personne dans l'intérieur de l'édifice jusqu'à son retour : il ne revint point. On rouvrit le temple; qu'y trouva t-on? une femme pendue par les cheveux, les mains déployées, et le ventre fendu. Julien en cherchant l'avenir dans le sein de cette victime, y avoit fait entrer la mort : elle y resta pour lui ^

Le sincère fanatisme de ce prince et la familiarité des Romains avec le meurtre qu'autorisoit l'ancien droit paternel , le droit de l'esclavage, le pouvoir du glaive, et celui du juge souverain dans le chef absolu de l'empire , donnent de la vraisemblance au récit de Théodoret : Ammien, admirateur de Julien, l'accuse d'avoir été plus superstitieux que religieux. Auguste et Claude

' Theod., lib. ni , cap. 21 .

avoient défendu les sacrifices humains, mais ^ dans la législation du despotisme, ce qui est interdit au peuple est permis au tyran : le prince qui crée le crime , qui fait la loi et l'applique, est au-dessus de Tun et de l'autre.

Julien méditoit contre les chrétiens un plan de persécution digne d'un sophiste; il en avoit remis l'exécution à son retour de la guerre des Perses : il lui falloit un triomphe pour faire de 1 injustice avec de la gloire. Exclusion des Galiléensde tous les emplois, interdiction des tribunaux, nécessité d'offrir de Tencens aux idoles à fin de conserver le droit de plaider ou même d'acheter du pain ^ : tel étoit le dessein que la haine philosophique, la jalousie littéraire et l'amourpropre blessé avoient inspiré à l'apostat. Un trait caractéristique de l'histoire du peuple qui nous occupe, est cette privation de la justice toujours ordonnée, comme la plus grande peine qu'on pût infliger à un citoyen. La société chez cette nation magistrale, étoit pénétrée de la loi , et incorporée avec elle : les fastes de l'empire étoient un grand recueil de jurisprudence, le monde romain un grand tribunal.

Julien régna vingt mois, seize ou vingt-

"" Theodoret., lib, m , cap. 23; Sozom., lib. iv; Grcg. Naz., or. 3.

trois jours, depuis la mort de Constance. Enflé de ses succès contre les Franks , lier des ambassadeurs qu'il recevoit des peuples les plus éloignés, tels que ceux de la Trapobane , il refusa la paix que lui oifroit Sapor. Ce roi des rois que la tiare avoit coiffé jusque dans la nuit du sein maternel, ce frère du soleil et de la lune '', poursuivoit avec acharnement les chrétiens, peut-être par animosité contre le frère aîné dont il avoit usurpé le trône, Hormisdas l'exilé et le chrétien : on a évalué à deux cent quatre-vingt-dix mille , le nombre des victimes immolées dans les états de Sapor. Celui qui vouloit détruire les disciples de l'Evangile par la loi et celui qui les livroit à l'épée, alloient en venir aux mains; la Providence armoit l'apostat contre le persécuteur. Julien se crojoit si sûr de la victoire qu'il refusa l'alliance des Sarrazins : il traita avec hauteur Arzace, roi d'Arménie, dont il réclamoit néanmoins l'assistance ; Arzace professoit le christianisme. Une grande famine, augmentée encore par une fausse mesure sur les blés , avoit régné à Antioche ; le rassemblement d'une nombreuse armée accrut le fléau. Quelque chose sembloit pousser Julien; et, dans une entreprise militaire d'une si haute

^ Frater solis et liinse.

importance , on ne reconnoissoit plus ses talents accoutumés. Il avoit dédaigné d'attaquer les Goths ; c etoit la Perse qu'il se flattoit de conquérir comme Alexandre; il n'eut que la gloire d'y mourir comme Socrate: toujours en présence de ses souvenirs , ses actions les plus nobles ne paroissent que de hautes imitations. Il lioit de grands projets, pour l'empire et surtout contre la croix, à cette conquête espérée : l'homme, dans ses desseins, oublie de compter l'heure qu'il ne verra pas.

Julien s'avança dans le pays ennemi , et , comme s'il eût craint que sa philosophie n'eût fait soupçonner son courage , il s'exposoit sans ménagement. Il se laissa tromper par des transfuges, brûla sa flotte sur le Tigre , hésita sur le chemin qu'il avoit à prendre, car il vouloit voir la plaine d'Arbelles : bientôt manquant de vivres, harcelé par la cavalerie des Perses, il est obligé de commencer la retraite. Près de succomber avec son armée , il donnoit encore à l'étude et à la contemplation les heures les plus silencieuses de la nuit : dans une de ces heures solitaires, comme il lisoit ou écrivoit sous la tente, le Génie de l'empire, qu'il avoit déjà vu à Lutèce avant d'avoir été salué auguste, se montra à lui : il étoit pâle, défiguré , et s'éloigna tristement en cou^ï^rant d'un voile sa tête et sa

corne d'abondance ' . Julien se lève , s'empresse d'offrir une libation aux dieux : il aperçoit une étoile qui traverse le ciel et s'évanouit - ; le pieux serviteur de l'Oljmpe croit reconnoître, dans ce météore, l'astre menaçant du dieu Mars. Le lendemain, lorsqu'il combattoit sans cuirasse à la tête de ses soldats , une javeline lui rase le bras, lui perce le côté droit et pénètre dans la partie inférieure du foie : il tombe de cheval, défaille, et quand il rouvre les yeux il juge, malgré les soins de l'habile Oribase, que sa blessure est mortelle.

Un général atteint au champ de bataille expire sur des drapeaux; noble lit, mais que l'honneur accorde souvent à ses fidèles. Ici , se présente un spectacle sans exemple : Julien , étendu sur une natte recouverte d'une peau , sa couche ordinaire , est entouré de soldats et de sophistes; sa mort est la mort d'un héros, ses

^ Vidit squalidius , ut confessus est proximis , speciem illani Genii publici , quatn ciun ad augiistum surgeret culmen conspexit in Galliis , veÂatd ciini capite cornucopid per aulœa tristiiis discedentem . (Amm., lib. XXV, cap. 2.)

^ Flagrantissimam faccm cadenti siinUern visam , aeris parte sulcatâ ei^anuisse ejcistiniavit .• horrorsque perfusus est , ne ità aperte minax Martis apparuerit sidus. (Id., ibid.)

paroles sont celles d'un sage. « Amis, » dit-il, » le temps est venu de quitter la vie : ce que > la nature me redemande , débiteur de bonne » foi, je le lui rends alégrement. Toutes les » maximes des philosophes m'ont appris com- » bien l'âme est d'une substance plus fortunée » que le corps. Je sais aussi que les immortels » ont souvent envoyé la mort k ceux qui les ré- » vèrent, comme la plus grande récompense. Les » douleurs insultent aux lâches, et cèdent aux » courageux. J'espère avoir conservé sans tache la )) puissance que j'ai reçue du ciel et qui en dé- » coule par émanation. Je remercie le Dieu éter- » nel de m'enlever du monde au milieu d'une » course glorieuse. Celui qui désire la mort lors- » que le temps n'en est pas venu ,ou qui la re- » douîe lorsqu'elle est opportune, manque éga- » lement de cœur

» Je n'ai plus la force de parler. Je m'abstiens » de désigner un empereur dans la crainte de » me tromper sur le plus digne , ou d'exposer » celui que j'aurois jugé le plus capable , si mon » choix n'étoit pas suivi : en fils tendre et en » homme de bien , je souhaite que la répu- » blique trouve après moi un chef intègre ^ »

Après avoir ainsi parlé d'une voix tranquille,

^ Amm., lib. xxv, càp. 3.

il disposa de ses biens de famille en faveur de ses intimes, et s'enquit d'Anatolius, maître des offices. Le préfet Salluste répondit, qu'Anatolius étoit heureux ^ : Julien comprit qu'il a voit été tué , et il déplora la mort d'un ami , lui si indifférent à la sienne! Ceux qui l'entouroient fondoient en larmes. Julien les réprimanda , disant qu'il ne convenoit pas de pleurer une âme prête à se réunir au ciel et aux astres. On fit silence , et il continua de discourir de l'excellence de l'àme avec les philosophes Maxime et Priscus. Sa blessure se rouvrit ; il demanda un peu d'eau froide , et expira sans efforts au milieu de la nuit^. Il n'étoit âgé que de trente-trois ans; il avoit été vingt ans chrétien -.

S'il est vrai , comme on l'a voulu faire entendre , et comme le caractère de l'homme porteroit à le soupçonner, que Julien calculant les événemens de sa vie, avoit préparé d'avance son discours de mort, on n'a jamais si bien répété un si grand rôle : l'acteur égaloit le personnage qu'il représentoit. Les deux religions en pré-

^ Beatum fuisse... intellexit occisum. (Amm., lib. xxv, cap. 3. )

'^ Medio noctis horrore idtâ faciliîis est absolutiis. ( Amm., lib. xxv, cap. 3. )

^ Julian., epist. 51. La Bletterie ne lui en donne que trente et un , et se trompe avec l'historien Socrate.

sence, luttèrent de prodiges dans les versions opposées des derniers moments de l'empereur. Théodoret , Sozomène, le compilateur des actes du martyre de saint Théodoret, prêtre d'Antioclie , disent que Julien blessé reçut son sang dans ses mains et le lança vers lé ciel , en s'écriant : « Tu as vaincu, Galiléen^ 1 « D'autres prétendent qu'il se vouloit précipiter dans une rivière, afin de disparoître comme Romuluset de se faire passer pour un dieu. D'après les actes de Théodoret ce ne furent point des Perses , mais des anges sous la figure des Perses qui combattirent Julien ^.

La manière dont il périt devint encore un objet de controverse : les Romains assuroient que la javeline avoit été lancée par un Perse, les Perses par un Romain. Libanius avance, dans un de ses ouvrages, que l'empereur fut tué en trahison comme Achille ^; dans un autre il semble accuser le chef des chrétiens , qui, selon Gibbon , ne pou-

■■ Aiunt illum vulnere accepte , statim haustum manu sua sanguinern in cœlum jecisse , haec dicentem : Vicisti, Galilaee. ( Sozom., lib. m , cap. 25, p. 147.)

2 Et cùm omnia se obtinuisse putasset , subito ei irruit multitudo exercitûs angelorum. ( Passion. S. Theodor. presbyt. )

^ Dolo enim mortuus est sicut Achiiles. ( Lib. pro templis, p. 24, Genevae, 1634.)

voit être que saint Athanase '. La vie de saint Bazile et la chronique d'Alexandrie, contiennent l'histoire dune vision de ce saint, de laquelle il résulteroit que Mercure, martjr de Gappadoce, avoit frappé Julien par ordre de Jésus-Christ^. Didjme , célèbre aveugle, Julien Sabbas, fameux solitaire, eurent des révélations de la même nature. Didyme aperçut

^ Gibbon suit l'opinion de La Bletterie : le dernier remarque qu'on avoit , d'après une phrase de Liba mus , soupçonné saint Basile et saint Grégoire de Nazianze , mais que cette phrase désigneroit plutôt saint Athanase. Seize ans après la mort de Julien , Libanius ne craignit point de renouveler une accusation qui d'ailleurs étoit sans preuve , dans un discours adressé à l'empereur Théodose. Sozomène ( lib. vi, cap. 2) fait honneur à quelques chrétiens zélés de la mort de Julien, et compare ces héros inconnus à ces Grecs généreux qui se dévouoient autrefois pour la patrie. Libanius est si peu d'accord avec luimême qu'il dit positivement dans un autre discours ( orat. 11 , p. 258) que Julien avoit été tué par un Aquemenide, un Perse.

- Pernocturnam speciem, Basilius, Caesareaeepiscopus, vidit cœlos apertos et Christura Salvatorem in solio pro tribunali sedentem magnoque clamore vocantem : Mercuri, abi, occide Julianum imperatorem , illum hostem christianorum. Sanctus ergô Mercurius stans coram Domino , loricam ferreain indutus , accepto à Domino mandato evanuit : rursùs visus adstare ad tribunal Domini exclamavit : JuUanus imperator expiravit uti imperasti ^ Domine. (Chronicon Alexandnnum , p. 693-694. )

en songe des guerriers montés sur des chevaux blancs courantdans l'air et qui s'écrioient : «Dites » à Didyme qu'aujourd'hui , à cette heure même, )) Julien a été tué K » Sabbas entendit une voix qui prononçoit ces mots : « le sanglier sauvage « qui ravageoit la vigne du Seieneur est étendu »niort^.» Libanius, demandant à un chrétien d'Antioche : « Que fait aujourd'hui le fds du » charpentier? » — « Un cercueil , » répondit le chrétien ^. »

La plupart de ces faits sont contestés et trèscontestables; mais il s'agit moins de la critique historique à cette époque, que delà peinture du mouvement des esprits.

Les païens furent consternés en apprenant la fin prématurée du restaurateur de l'idolâtrie, u Je me souviens, dit saint Jérôme, qu'étant

■• Equos candidos per aerem discurrentes sibi videre visus est , virosque ipsis insidentes , ità clamantes audire : Nuntiate Didymo , hodiè Julianum hâc ipsâ hoiâ peremptum esse. ( Sozom. , liist. eccl. , lib. vi , cap. 2, p. 518.)

^ Suem agrestem , vastatorem vineae Domini... mor tuum jacere. (Theodor, lib. m, cap. 19. p. 657, Lute tiae Parisiorum , 1642. )

^ Iste fabri filius arcam ei ligneam parât ad tumulam. (Sozomen., hist. eccl. Jul. , cap. 2, p. 519.) L'histoire de saint Mercure , don t. on a fait un chevalier Mercure , est devenue le sujet d'un drame du moyen âge.

» encore enfant et étudiant la grammaire, lors- )) que toutes les villes fumoient des feux des sa- » crifices, la nouvelle delà mort de Julien se ré- » pandit tout à coup. Un philosophe s'écria :les )) chrétiens déclarent que leur dieu est patient, » et rien n'est plus prompt que sa colère ' ! »

Grégoire de Nazianze commence et termine ses invectives contre Julien, par une sorte d'hymne où respire une joie aussi féroce qu'éloquente :

« Peuples , écoutez î soyez attentifs vous tous qui habitez l'univers! j'élève de ce lieu, comme du haut d'une montagne , un cri immense. Ecoutez, nations! écoutez, vous qui êtes aujourd'hui, et vous qui viendrez demain! Anges, Puissances, Vertus, écoutez 1 La destruction du tyran est votre ouvrage. Le dragon . l'apostat , le grand et redoutable génie, l'ennemi du genre humain qui répandoit partout la terreur, qui vomissoit des blasphèmes contre le ciel , celui

"• Dùm adhùc essena puer, et in grammaticae ludo exercerer omnesque urbes victimarum sanguine polluerentur, ac subito in ipso persecutionis ardore Juiiani nuntiatus esset interitus, eleganter unus de ethnicis • quomodo inquit, christiani dicunt Deura suuru esse patientem... nihil iracundiùs, nihil hoc furore presentiùs. (S. Hieron. , comment., lib. ii , cap. 3 , in Habacuc, p. 243-244. )

dont le cœur étoit encore plus souillé que 1» bouche n'étoit impure, est tombé! Gieux et Terre prêtez l'oreille au bruit de la chute du persécuteur.

» Venez aussi , généreux athlètes , défenseurs de la vérité , vous qui avez été donnés en spectacle à Dieu et aux hommes ! approchez , vous qui fûtes dépouillés de vos biens ; accourez , vous qui, injustement bannis de votre patrie terrestre , avez été arrachés des bras de vos femmes, de vos enfans ; enfin , je convoque à ces réjouissances tous ceux qui confessent un seul Dieu , souverain maître de toutes choses. C'est ce Dieu qui a exercé un jugement si éclatant, une vengeance si prompte; c'est le Seigneur qui a percé la tète de l'impie. Dans les saints transports qui m'animent, il n'est pomt de paroles qui répondent à la grandeur du bienfait. Nous verrons un jour combien les supplices de Julien damné sont au-dessus de ce que l'esprit humain se peut figurer de tourments. 0 homme! qui te disois le plus prudent et le plus sage des hommes, voilà l'oraison funèbre que Grégoire et Basile prononcent sur ton cercueil ! 0 toi , qui nous avois interdit l'usage de la parole, comment estu tombé dans le silence éternel ^ ? »

^ Greg. Naz., or. cont. Julian. Ce beau mouvement.

Si Antioche se réjouit par des festins et des danses; si la victoire de la croix fut non-seulement célébrée dans les églises, mais sur les théâtres; si l'on s'écrioit : où sont vos oracles, insensé Maxime^? à Carrhes, le courrier, porteur du fatal message, fut lapidé^; quelques villes placèrent l'image de Julien parmi celles des dieux et lui rendirent les honneurs divins ^

Libanus se voulut percer de son épée '' et se résolut à vivre pour travailler k l'apologie d'un prince dont Grégoire de Nazianze devoit écrire la satire : la louange est plus à l'aise que le blâme sur un tombeau. Tel est l'emportement

Venez aussi , généreux athlète , a été visiblement imité par Bossuet dans l'admirable apostrophe qui termine l'oraison funèbre du grand Condé.

^ Nec in ecclesiis solùm ac martyriis, cuncti tripudiabant, sed in ipsis etiam tlieatris victoriam ci-ucis praedica-

bant Omnes siquidem juncti simùl clamabant : Ubi-

nam sunt vaticinia tua, Maxime stulte ? (Theodor. , lib, m, cap. 28, p. 147-148.)

^ Et Carreni tantum percepêre dolorem morte Ju liani nuntiatâ, ut eum qui nuntium hune adtulerat , lapidibus obruerent. (Zosim., lib. m, p. 59, Basileae. )

' Pleraeque urbes , illum deoruin fîguris representârunt, atque ut divos honorant. (Lib., orat. 10, t. I*^, p. 330, Lutetiae, 1637.)

* In ensem oculos conjeci, quasi vita acerbior orani jugulatione mihi futura esset. (Lib., vit., p. 45. )

du fanatisme, qu'un saint , un père de l'Eglise , un homme supérieur par ses talents, n'a pas craint d'avancer que Julien avoit fait empoisonner Constance.

Le corps de Julien transporté à Tarse, fut enterré en face du monument de Maximin-Daïa : le chemin qui conduit aux défilés du Mont- Taurus séparoit les sépulcres des deux derniers persécuteurs des chrétiens '.

Les funérailles eurent lieu selon les rites du paganisme : des bouffons chantoient des airs funèbres; un personnage représentoit le Mort et les baladins prenoient plaisir, au milieu de leurs danses et de leurs lamentations, à se moquer de la défaite et de l'apostasie de l'ennemi des théâtres ^ .

Le chrétien Grégoire de Nazianze plaint la ville de Tarse cond.imnée à garder la poussière

^ Porrô cadaver Juliani cum in , Merobandes et qui cum illo erant, cùm in Ciliciam déportassent, non consulté sed casu quodam è regione sepulchri in quo Maximini ossa erant condita deposuerunt , via publicâ dun;taxat loculos eorura à se invicem séparante. (Philostorg., hist. eccl., lib. vin, p. 511, Parisiis , 1G73.)

^ Mimi et histriones eum ducebant probris à scenâ petitis , ac ludibriis incessebant, eique fidei abjurationem et cladem vitaeque finem exprobantes. (S. Greg., theologi oratio 5, tom. I"''., p. 159, Lutetiœ, 1778. )

de l'adorateur des démons; poussière qui s'agitoit et que la terre rejeta \

Le philosophe Libanlus eût désiré saluer la dépouille mortelle de Julien auprès de celle du divin Platon dans les Jardins de l'Académie ".

Le soldat Ammien Marcellin souhaitoit que les cendres de son général fussent baignées non par le Cydnus, mais par le Tibre qui traverse la ville éternelle et embrasse les monuments des anciens Césars ^. Toutefois la tombe de Julien aux bords du Cydnus, si renommé par la fraîcheur de ses ondes , devint une espèce de temple ; une main amie y grava cette épitaphe : Ici repose Julien , tué au delà du

'' Ut mihi quispiam narravit nec ad sepulturam assumptum , sed à terra quae ipsius causa turbata fuerat excussum, aestuque vehementi projectum. (Id., orat. 21 , p. 408.)

^ Atque eum quidem Tarsi in Ciliciâ recepit suburbanum : at potlori jure in Academiâ, proximo Platonis sepulchro , fuisset tumulatus. (Liban., orat. Parental., cap. 156, p. 377.)

^ Cujus suprema et cineres , si quis tune juste consuleret, non Cydnus videre deberet, quamvis gratissimus amnis et liquidus : sed ad perpetuandam gloriam rectè factorum praeterlambere Tiberis , intersecans urbem aeternani , divorumque veterum monuiuenta praestringens. (Amm., xxv, 10.)

Tigre. Excellent empereur^ vaillant guerrier K Le polythéisme en étoit à son tour réduit aux reliques , et à pleurer dans ses sanctuaires abandonnés.

En dédaignant le faste de la cour de Constance , en recevant d'une armée mutinée le titre d'auguste, Julien avoit rendu momentanément le droit d'élection aux seuls soldats : ils s'assemblèrent après sa mort; pressés de se donner un chef ils offrirent la pourpre au préfet Salluste qui rejeta cet honneur. Vous avez pu remarquer que Ton commençoit à refuser assez fréquemment l'autorité suprême : jusqu'au règne de Commode l'empire étoit la possession de tous les plaisirs dans le repos; mais , après ce règne , le césar ne fut plus qu'un soldat courant les armes à la main , du Rhin à l'Euphrate et du Nil au Danube, combattant ou repoussant l'ennemi domestique ou étranger. Le pouvoir, qui cessoit d'être une jouissance, devint un fardeau : la médiocrité étoit toujours prompte à le mettre sur ses épaules, le mérite à le secouer.

Au défaut de Salluste les légions élurent empereur Jovien, primicèredes gardes, dont le nom avoit été prononcé par hasard. 11 étoit chrétien et catholique comme Valentinien ; il avoit préféré

^ Amm., lib. xxv, çap. 10, p. 340. n. z. Voyez aussi Vie de Julien, par La Bletterie , ad fin.

comme lui sa foi à son épée; mais Julien , qui le redoutoitpeu, consentit à lui laisser l'une et l'autre. Jovien s'étoit trouvé chargé de conduire à Constantinople le corps de Constance mort à Mopsucrène : assis dans le char funèbre il avoit partagé les honneurs impériaux rendus à la poussière de son maître ; on en augura sa grandeur future : on y auroit pu trouver le présage de son second et prochain voyage sur le même char.

Jovien siena une paix de vinsrt-neuf ou de '^vieii,

ni O l'inp.

trente ans et conclut un traité honteux avec Sa- ^^"" '"••

por : il céda aux Perses cinq provinces transtigri- oej.-c. 3G4.

taines ^ , la colonie romaine de Singare et la ville de Nisibe, malgré ses îarmes, malgré son dernier siège retracé éloquemment par Julien dans l'un de ses deux panégyriques de Constance. Obligés de livrer à Sapor les murs qu'ils avoient si vaillamment défendus contre lui avec Jacques leur évêque, les Nisibiens, chassés de leurs foyers, dépouillés de leurs biens, offrirent encore à l'auteur de leur exil la couronne d'or que chaque ville étoit dans l'usage de présenter aux nouveaux empereurs : exemple touchant d'une fidélité qui ne se croyoit pas affranchie de ses devoirs par l'ingratitude ^.

' Par rapport aux Perses.

2 Amm., lib. xxv.

Jovien rendit la paix à l'Eglise, et rappela saint Athanase.

Ainsi s'évanouirent tous les projets de Julien : il entreprit d'abattre la croix, et il fut le dernier empereur païen.

L'hellénisme retomba de tout le poids des âges dans la poudre d'où l'avoit soulevé à peine une main mal guidée. Les philosophes se rasèrent, jetèrent leur robe , et se contentèrent d'enseigner en silence ou de gémir sur les générations qui leur échappoient : on craignoit tellement d'être pris pour l'un d'eux, que les citoyens qui portoient des manteaux à franges, les quittèrent.

Julien s'étoit porté à la conquête des Perses, afin de revenir dompter les chrétiens : cette guerre , qui devoit renverser le trône du grand roi , amena le premier démembrement de l'empire des Césars.

Il a fallu vous rappeler en détail cette dernière épreuve de l'Eglise , parce qu'elle fait époque et qu'elle se distingue des autres : elle tient d'une civilisation plus avancée ; elle a un air de famille avec l'impiété littéraire et moqueuse qu'un esprit rare répandit au dix-huitième siècle. Mais l'impiété de fempereur, qui pouvoit ordonner des supplices , ne laissa aux chétiens que des couronnes, et l'impiété du poëte qui, n'avoit

pas la puissance du glaive, leur légua des échaf'auds.

La persécution de Julien ne sortit point du paganisme populaire; elle vint du paganisme philosophique demeuré seul sur le champ de bataille, ayant pour chef un cynique k manteau de pourpre, qui portoit le vieux monde dans sa tête et l'empire dans sa besace. Mais , dans la lice où les deux partis clierchoient à s'enlever des champions, les hommes de talent passèrent successivement avec leur génie et leur vertu au christianisme, comme des soldats qui désertent avec armes et bagages à l'ennemi : l'autre camp ne voyoit arriver personne.

Constantin étoit un prince inférieur à Julien, et pourtant il a attaché son nom à l'une des plus mémorables révolutions de l'ordre social : c'est qu'abstraction faite de ce qu'il peut y avoir de surnaturel dans l'établissement de la religion chrétienne , il se mit à la tête des idées de son temps, marcha dans le sens où l'espèce humaine marchoit, et grandit avec les mœurs croissantes qui le poussoient.

Julien au contraire se tit écraser par les générations qu'il prétendoit retenir; elles le jettèrent par terre malgré sa force, et lui passèrent sur la poitrine. Eut-il vécu, il auroit ralenti le mouvement; il ne l'eût pas arrêté : le calvaire nu,

par où l'esprit de l'homme alloit maintenant chercher la vérité de Dieu , devoit dominer tous les temples. Les soins inutiles que se donna une vaste intelligence, un monarque absolu, un guerrier redoutable pour rétablir l'ancien culte , prouvent qu'il n'est pas plus possible de ressusciter les siècles que les morts. Cent cinquante ans auparavant , Pline le jeune avoit aussi pensé qu'on pouvoit extirper le christianisme. La tentative rétrograde de Julien , événement unique dans l'histoire ancienne ^ , n'est pas sans exemple dans l'histoire moderne : toutes les fois qu'ils ont voulu rebrousser le cours du temps , ces navigateurs en amont , bientôt submergés, n'ont fait que hâter leur naufrage.

Jovien ramena du désert des soldats sans vêtements, mendiant leur pain : le légionnaire qui avoit conservé un morceau de sa pique ou de son bouclier, ou qui rapportoit un de ses brodequins sur son épaule , magnifioit son courage; ainsi auroient été les Perses si Julien avoit vécu , dit Libanius. La fin de la retraite de l'armée fut le terme de la vie de Jovien : sa femme venoit au-devant de lui pour partager sa pourpre; elle rencontra son convoi. Les officiers civils et

^ Léonidas à Sparte , sur un plus petit théâtre , se trompa et se perdit -comme Julien.

militaires, les eunuques et l'armée voulurent décerner le diadème à Salluste qui le refusa une seconde fois. L'élection, après la proj^osition de divers candidats , s'arrêta sur Valentinien , confesseur de la foi sous Julien : il étoit sans lettres, mais il avoit une naturelle éloquence. Trente jours après son élévation, il associa son frère Valens k l'empire; nom fatal qui rappelle la dernière et définitive invasion des Barbares.

Alors eut lieu , et pour toujours, la division de l'empire d'Orient et de l'empire d'Occident. Valentinien établit sa cour à Milan , Valens à Gonstantinople. Les deux frères quittèrent le château de Mediana , à trois milles de Naisse où s'étoit accompli le partage du monde romain ; ils allèrent ensemble à Sirmium : là, ils s'embrassèrent, se séparèrent, et ne se revirent plus \

^ Amm., lib. xxvi ; Philostorg., p. 1 14. Théodose I*""". ne fut un moment maître de tout l'empire , que pour le partager entre ses deux fils.

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ÉTUDE TROISIÈME

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TROISIÈME DISCOURS

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