PREMIERE PARTIE
DE VALEiNTINIEN I"., ET VALENS, A GRATIEN ET A THÉODOSE I".
X ouB éviter la confusion des sujets, vous aime- vaimtihuk ,
. VlLMS,
rez mieux voir séparément ce qui se passoit aux «"p-
empires d Orient et d Occident , sans toutefois p^p"-
perdre de vue leur connexite et ce qu il y avcit
de commun dans les événenements , les mœurs et les lois des deux grandes divisions du monde romain.
L'Occident, dévolu à Valentinien , comprenoit rilljrie, l'Italie, les Gaules, la Grande-Bretagne, l'Espagne et l'Afrique; l'Orient, laissé à Valens, embrassoit l'Asie, l'Egypte, la Thrace et la Grèce.
La résidence particulière de Valentinien étoit à Milan; celle de Valens à Constantinople; mais les deux empereurs se transportoient là où leur présence étoit nécessaire.
Dans l'Occident Valentinien eut à combattre les Allamans qui se jetèrent sur la Gaule , et il fortifia de nouveau la ligne du Rhin. On voit paroître les Bourguignons issus des Vandales qui habitoient les bords de l'Elbe. Leur roi étoit connu sous le nom générique d'Hendinos, et leur grand-prêtre sous celui de Sinistus^ Ennemis des Allamans, les Bourguignons s'allièrent avec Valentinien, et s'engagèrent à lui fournir une armée de quatre-vingt milles hommes.
Les Saxons et les Franks reparurent sur les côtes de la Gaule et de la Grande-Bretagne; les Pietés et les Scots désolèrent cette dernière pro-
' Apud hos gcnerali nomine rex apellatur Hendinos... Sacerdos omnium maximus vocatur Sinistus, (Amni. Marcell., lib, xxviii, cap. 5, p. 539, 1671.)
vince. Théodose, général de Valentinien, les refoula au fond de la Galédonie.
Les peuples de la Gétulie, de la Numidie et de la Mauritanie ravagèrent l'Afrique: Théodose fut envoyé pour les repousser, et punir l'avidité de Romanus, commandant militaire de cette province : il réussit dans la première partie de sa mission.
Valens et Valentinien poursuivirent avec toute la rigueur des lois romaines leurs sujets accusés de magie. Les victimes furent nombreuses à Rome et à Antioche. Maxime, si fameux sous Julien, et d'autres philosophes succombèrent; Jamblique s'empoisonna ; Libanius échappa avec peine à l'accusation^.
Valens étoit tyran par foiblesse , Valentinien par colère. Deux ourses, l'histoire en dit le nom, inoffensive et paillette dorée , avoient leurs loges auprès de la chambre à coucher de Valentinien ; il les nourrissoit de chair humaine. Inoôensivc, bien méritante, fut rendue k ses forêts ^.
'' Primus ex nobilibus philosophis interfectus est Maximus , et post illum oriundus ex Phrygiâ Hilarius qui ambiguum quoddam oraculum clariùs fuisset interpretatus. Secundùm hune Simonides, et patricius Lydus et Andronicus è Caria. ( Zosim. , histor. , lib. iv , p. 65, Basileae. )
^ Micam auream et Innocentiam : cultu ità curabat
L'empereur d'Occideut gâtoit de grandes qualités par un tempérament cruel : il ordonnoit le feu pour les moindres fautes. Milan eut des victimes qui prirent de leur injuste condamnation le nom di Innocents. Tout débiteur insolvable étoit mis k jiiort. Le prévenu récusoit-il un juge? c'étoit à ce juge qu'on le renvoyoit \
Vous êtes frappés de cet arbitraire de supplices , qui souille les annales de Rome ; le genre de peines à appliquer semble abandonné au caprice des magistrats et des particuliers : la loi criminelle , chez les Romains , étoit fort inférieure à la loi civile. Nous ne faisons pas assez d'attention aux améliorations évidemment apportées dans les lois , par la mansuétude du Christ. Accoutumés que nous sommes à lire des faits atroces , quand nous voyons des hommes déchirés avec des ongles de fer , exposés nus et frottés de miel à la piqûre des mouches, torturés comme les prisonniers de guerre des Iroquois par l'ordre d'un juge ou la
enixOjUt earum caveas propè cubiculum suumlocaret... Innocentiam deniquè, post multas quas ejus laniatu caflavtrum viderat sepulturas , ut benè meritam in sylvas abire dimisit. (Amm. Marcell., lib. xxix, cap. 3.)
' Amm. Marcell., lib. xxvii , cap. 7; lib. xxix, cap. 3; lib. XXX , cap. 8.
vengeance d'un simple créancier, nous ne nous demandons pas comment cela arrivoit chez les nations civilisées de l'ancien monde , et comment cela n'arrive plus chez les nations civilisées du monde moderne. Le progrès si lent de la société , ne suffit pas pour rendre compte de ces changements ; il y faut reconnoître une cause plus prompte, plus efficace, plus générale : cette cause est l'esprit du christianisme.
Le sang des empereurs païens se retrouve dans les cruautés de Valentinien, le caractère des empereurs chrétieas dans les lois qui ordonnent des médecins pour les pauvres et qui défendent l'exposition des enfans^ : honneur à la bénignité évangélique à qui l'on doit l'abolition d'une coutume qu'autorisoient les législations les plus fameuses de l'antiquité!
Parmi les lois de Valens et de Valentinien, je dois vous signaler encore l'institution des écoles, modèles de nos universités : l'éducation publique expira avec la liberté publique ; les collèges modernes eurent leur orisrine lointaine dans les siècles de décadence et d'esclavage de l'empire romain.
» Cod. Theod., tom. III, lib. vin, p. 34.
Valentinien donna aux villes des défenseurs ofiicieux ^ , sorte de magistrats élus par le peuple ^; d'où il arriva que les églises, devenues des espèces de municipes, eurent à leur tour des défenseurs qui se transformèrent en champions dans le moyen âge. La liberté politique s'étoit changée en privilèges de bourgeoisie : on voit partout les empereurs adresser des lettres et des rescrits aux communes des diverses provinces de l'Europe^ de l'Afrique et de l'Asie.
En suivant la série des institutions le Code à la main, on remarque, avec une admiration reconnoissante, que le travail des princes chrétiens tend surtout à l'adoucissement des inflictions criminelles et à la réforme des mœurs : les enfans des suppliciés retrouvent les biens paternels; des règlemens améliorent le sort des pauvres et des esclaves, multiplient les cas de liberté; les vices abominables chantés par les poètes , et protégés des magistrats , sont punis. En un mot, c'est dans \c recueil des lois romaines qu'il faut chercher la véritable histoire du christianisme, bien plus que dans les fastes, de l'empire.
1 Cod, Theod., tom. IX, lib. i, p. 197. ^ Cod. Just., tom. LV, lib. i et ii, p. 166.
Valentinien accorda le libre exercice du culte à ses sujets, et ne prit aucun parti dans les querelles religieuses ^ : il se crut d'autant plus autorisé à cette tolérance , qu'il s'était montré chrétien indépendant sous Julien. Cependant il défendit aux païens les sacrifices , et les assemblées aux Manichéens et aux Donatistes; Il mit aussi des bornes k l'accroissement des richesses de l'Église et à la multiplication des ordres monastiques : il fut défendu au clergé d'admettre à la cléricature les propriétaires hommes du peuple, et les décurions des villes, à moins que ceux-ci n'abandonnassent leurs biens ou à la municipalité dont ils étoient membres, ou à quelques-uns de leurs parens^. Il fut également défendu au même clergé d'accepter des legs testamentaires. Déjà le pouvoir et la fortune avaient amené la corruption : Damase disputa le siège de Rome à Ursin ; on en vint aux mains ^; cent trente-sept morts furent trouvés le matin dans la basilique de Sicinius, aujourd'hui Sainte-Marie- Majeure.
■* Bav., ann. 371 ; Symm., lib. x,epist. 54.
2 Cocl. Theod., tom. ^^, lib. lix , p. 405.
^ Datnasius et Ursinus, suprà humananum modum ad rapiendam episcopatûs sedem ardentes, scissis studiis asperrimè conflictabantur, adiisquc mortis vulncrumquc
Valentiriien a voit eu de sa première femme ^ Sévéra, un fils nommé Gratien qu'il éleva à Amiens, le 24 août 36y, au rang d'auguste, sans le créer d'abord césar , selon l'usage. On a cherché la raison de cette innovation : elle est évidente. Il j avoit maintenant deux empires ; Gratien , âgé de huit ans , n'étoit plus un césar ou un général nommé pour défendre une partie de l'état, c'étoit un héritier qui devait succéder à la souveraineté de son père.
Valentinien répudia Sévéra , et épousa Justine , sicilienne d'origine ; elle auroit , selon Zosime , été mariée d'abord au tjran Magnence. Justine étoit arienne, mais elle ne déclara son hérésie qu'après la mort de Valentinien. Elle donna à l'empereur un fils qui fut Valentinien II , et trois filles, Justa , Grata et Galla; celle-ci devint la seconde femme de Théodose le Grand.
Les Quades et les Sarmates, justement irrités de la trahison des Romains qui , après avoir attiré leur roi Gabinus à une entrevue , l'avoient massacré , ravageoient l'Ill jrie ; Valentinien accourt avec les forces de la Gaule; il meurt
discrimina adjunientis utriusque processis — Uno die centum triginta-septem repeita cadavera pereinptorum. (Amm. Marcell., lib. xxvn , cap. 3, p. 481 , Parisiis ^
subitement à Bergetioii ^ , d'un accès de colère , dans une audience qu'il donnoit aux députés des Quades supplians.
Mallobaud ou Mellobaud , clief d'une tribu de Franks, avoit obtenu un commandement sous Valentinien, et s'étoit distingué par ses gestes militaires : à la mort de l'empereur il entreprit, avec Equitius, comte d'Ulyrie , de faire prévaloir les droits de Valentinien , fds de Justine , sur ceux de Gratien , fils de Sévéra. Valentinien II fut en effet proclamé empereur; mais son frère Gratien, déjà aueiuste, au vale^s, GRimn, lieu de s'en offenser, reconnut l'élection. Valen- DiMis, tinien eut dans son partage l'Italie, l'illyrie et ue j.c 37(5-378. l'Afrique; Gratien garda les Gaules, l'Espagne et l'Angleterre, peut-être même n'y eut-il pas de véritable partage. Ce qu'il y a de certain , c'est que Gratien gouverna seul l'Occident jusqu'à sa mort, Valentinien n'étant encore qu'un enfant sous la tutelle de sa mère.
Valens n'approuvoit pas ces arrangemens paisibles entre ses jeunes neveux ; mais les mouvements des Goths arrêtèrent son intervention dans des affaires d'une moindre importance.
Mis en possession de l'empire d'Orient par
' 17 novembre 375.
Valentiîiien I". , Valens avoit eu , dès les premiers jours de son règne , des épreuves k subir. Procope , commandant de l'armée de Mésopotamie, prit la pourpre dans Constantinople même, par l'autorité de deux cohortes gauloises. Voulant légitimer son usurpation, il épousa Faustine, veuve de l'empereur Constance; elle avoit une fille âgée de cinq ans, dans laquelle les légions voyoient le dernier rejeton de la race de Constantin. La révolte de Procope dura peu; ses soldats l'abandonnèrent à la voix de leurs capitaines, qui gardèrent leur foi. Procope, trahi, fut traîneau camp de l'empereur d'Orient, et décapité.
Valens soutint foiblement contre Sapor les rois d'Arménie et d'ibérie. On remarque dans cette guerre les aventures de Para , roi d'Arménie, monarque fugitif comme tant d'autres , protégé d'abord des Romains , ensuite égorgé par eux dans un repas.
Les Goths, restés fidèles à la famille de Constantin , s'étoient déclarés contre Valens en faveur de Procope , mari de la veuve de Constance. Valens remporta quelques avantages sur ces Barbares. Une paix fut le résultat de ces avantages, et six ans après les Huns précipitèrent les Goths sur l'empire.
L'aria nisme étoht la religion de Valens : il
persécuta les catholiques qu'il appeloit les athanasiens : saint Basile étoit devenu leur chef après la mort de saint Athanase. A ce grand homme de solitude et de charité , est due la fondation du premier de ces monuments élevés aux misères humaines; monuments qui font la gloire éternelle du christianisme. Les moines , presque tous catholiques , s'étoient accrus par l'esprit et le malheur de leur temps. Valens les fit enlever à main armée; on les força de s'enrôler dans les légions , et, quand ils résistèrent, on les massacra.
Nous arrivons au fameux événement qui hâta la chute de l'ancien monde.
Depuis leurs expéditions maritimes, les Goths, en paix avec les Romains , s'étoient multipliés dans les forêts: ils avoient assujetti autour d'eux les autres peuplades barbares. Hermanric, roi des Ostrogoths et de la noble race des Amali , devint conquérant à l'âge de quatre-vingts ans; à cent dix ans il alloit encore au combat et restoit le seul contemporain de sa gloire \ Il conquit les Hérules, et les Venèdes. Sa puissance s'étendoit dans les bois et sur les hordes des bois, du Pont-Euxin à la Baltique, derrière les tribus saxonnes, alla mânes, frankes, bourgui-
or.j cap. xxu.
gnonnes et lombardes , plus rapprochées des rives du Rhin : le Danube séparoit l'empire sauvage des Goths de l'empire civilisé des Romains, Les Visigoths, réunis aux Ostrogoths, leur avoient cédé la prééminence; leurs chefs, parmi lesquels se distinguoient Atlianaric, Fritigern et Alavivus , avoient quitté le nom de rois pour descendre ou pour monter à celui de juges ^
Telles étoient devenues les nations gothiques aux frontières de l'empire d'Orient , lorsque tout à coup un bruit se répand : on raconte qu'une race inconnue a traversé les Palus- Méotides. La présence des Huns fut annoncée par un tremblement de terre qui secoua presque tout le sol du monde romain , et fit pencher sur la tète d'Hermanric sa couronne séculaire. Les Huns étoient la dernière grande nation mandée à la destruction de Rome; les autres nations avoient fait une halte pour les attendre ; ils venoient de loin. A peine avoient-ils paru , qu'on entendit parler des Lombards, dernier flot de cet océan.
Un nouveau système historique fait descendre les Huns des peuples ouralo - fiuois. Dans ce système fondé sur une meilleure critique , une
' Jorn., ibid.
connoissance plus avancée des peuples et des langues de l'Asie et de l'Europe septentrionales, on suit cependant avec moins de facilité la marche et les progrès des soldats futurs d'Attila.
Dans l'ancien système que Gibbon a adopté , il est plus aisé de se reconnoître. En rejetant de la primitive monarchie des Huns la partie confuse et romanesque, laissant de côté ce qu'ont pu faire ou ne pas faire les Huns au nord de la muraille de la Chine, 1210 ans avant l'ère vulgaire, négligeant leur invasion de la Chine, leur défaite par l'empereur Voulé de la dynastie des Hans, on trouve qu'au temps de la mission du Christ deux divisions des Huns s'avancèrent dans l'occident, l'une vers l'Oxus, l'autre vers le Volga : celle-ci se fixa au bord oriental de la mer Caspienne , et fut connue sous le nom des Huns blancs ; ils eurent de fréquens démêlés avec les Perses.
L'autre division des Huns pénétra avec difficulté au Volga , conserva ses mœurs en augmentant sa force par des alliances volontaires , des adjonctions de peuples conquis, et par l'habitude des combats : cette division subjugua les Alains : la plus grande partie des vaincus entra dans les rangs des vainqueurs , tandis qu'une colonie indépendante des premiers alla se mêler aux
JdO ETUDES
races germaniques et s'associer à leur guerre contre l'empire ^
Les Huns parurent effroyables aux Barbares eux-mêmes : quand ils eurent franchi les Palus- Méoiides , ils se trouvèrent en présence des tributaires de la puissance d'Hermanric. Les deux monarchies des Huns et des Goths , l'une com- . posée de sauvages à cheval, l'autre de sauvages à pied, c'est-à-dire les deux races scythe et tartare, se heurtèrent. Les Goths étoient divisés; Hermanric, abusant du pouvoir, avoit fait écarteler la femme d'un chef Roxolan qui s'étoit retiré de lui -. Les frères de cette femme la vengèrent en poignardant Hermanric vainement cuirassé d'un siècle, et à qui cent dix années avoient encore laissé du sang dans le cœur : il ne resta pas sous le coup. Balamir, roi des Huns , profita de cet événement : il attaqua les Ostrogoths qui furent abandonnés des
^ Deguines, Gibbon, Jornandès, Ammien Marcellin , etc.
■^ Dum enini quamdani mulierem Sanielh nomine pro mariti frandulento dicessu, rex furore commotus, equis feiocibus illigatam , incitatisque cursibusper diversadivelli prascepisset : fratres ejus Sarus et Ammius, germant obitum vindicantes, Ermanarici latus ferro petierant. ( Joinand., de reb. Geticis, cap. 24, p. 70-71, Lugduni Batavoruni.)
Visigotlis; Hermanric , impatient de la douleur que lui causait sa blessure, et encore plus tourmenté de la ruine de son empire , rnit (in à des jours que la mort avoit oubliés \ Witliimer, chargé après lui du gouvernement , en vint avec les Huns et les Alains à une bataille dans laquelle il fut tué ^. Saplirax et Alatliœus sauvèrent le jeune roi des Ostrogoths, Witlieric, et conduisirent les débris indépendants de leurs compatriotes sur les bords du Niester.
Cependant les Visigoths , séparés des Ostrogoths, s'étaient retirés chez les Gépides leurs alliés; ils y furent poursuivis par les Huns. Un corps de cavalerie tartare passa le Niester à gué pendant la nuit, au clair de la lune: Athanaric, juge des Visigoths, qui défendoit les bords de la rivière , parvint à gagner des hauteurs avec son armée; il s'y vouloit fortifier, mais les Visigoths se précipitent vers le Danube, envoient des ambassadeurs à Valens et le conjurent de leur accorder la Mœsie inférieure pour asile : ils offraient d'embrasser la religion chrétienne. « Valens, dit Jornandès,
'' Inter hase Ermanaricus lam vuineris dolorem , quam etiam incursiones Hunnoriira non ferens, grandaevus et plenus dierum , centesimo decimo anno vitae suae defunctus est. ( Jorn., cap. 24. )
2 Amm. Marcell., lib. xxxi , cap. 3.