‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 4 sur 59 · PREFACE. XXV · texte numérisé non relu

PREFACE. XXV

» des chartes imprimées ; M. de Bréquigny fut » chargé delà rédiger, et il en publia trois volumes » in-folio , commençant par une lettre du pape » Pie I, à l'évêque de Vienne , qu'on croit de » l'année 1 42 ou bien 1 66 , et finissant avec le règne » de Louis VII;, en 1 1 79 : l'impression du quatrième » volume fut interrompue à la page 568, arrivant » à l'année 1213; quelques recueils des bonnes » feuilles ont été conservés. 2°. La réunion la plus » nombreuse possible , soit de chartes originales , » publiées ou inédites , soit de copies fidèles de » toutes les chartes et autres instruments histori- » ques non publiés ; on y joignit les inventaires » d'un grand nombre de chartriers ou d'archives , » plusieurs cartulaires et le dépouillement de ceux » delà Bibliothèque du roi, des terriers, des col- » lections de pièces formées par des particuliers, » les portefeuilles laissés par des savants dont les » travaux étoient analogues à la nature du dépôt, » enfin quelques ouvrages manuscrits intéressant « l'histoire de France, et qu'on ne négligea jamais » de sauver de la dispersion : tel est le magnifique » manuscrit sur vélin , Contenant le procès de » Jeanne d'Arc , et connu sous le nom de Manuscrit » de d'Urfé.

» Le but final de l'entreprise étoit arrêté , dès son » origine même, dans la pensée de ceux qui la » dirigeoient ; mais pour atteindrez ce but, outre » tout leur zèle et toutes leurs lumières , il leur fal- « loit le secours du temps , et ce secours leur man- T> qua. On avoit fait pressentir que la Collection » générale de ces diplômes pourroit un jour être » publiée en entier ; le roi en avoit donné l'espé-

xxYj prefacl:.

» rance au monde savant en 1782 , et quelques an- » nées après , le premier volume de la Collection » des Chartes et les deux volumes des Lettres du » pape Innocent III (le plus habile jurisconsulte de » son siècle , et qui n'eut pas moins d'influence sur » les affaires de la France que sur celles des autres » états de la chrétienté ) étoient déjà sous presse , » le premier par les soins de M. de Bréquigny, et « les deux autres par ceux de M. Du Theil qui en « avoit recueilli à Rome tous les matériaux. Le » dépôt lui-même prenoit une consistance qui ac- » croissoit son utilité ; il devenoit le centre de ces » grands travaux historiques qui seront un éternel » honneur pour les lettres françoises, et de précieux » modèles pour tous les peuples jaloux de leur » propre renommée. On y venoit puiser à la fois » pour le Recueil des ordonnances , le Recueil des » historiens de France , l'Art de vérifier les dates , » et la nouvelle Collection des Conciles ; époque » à jamais mémorable de notre histoire littéraire , » où , sous la m^ême protection et par le seul effet » de la munificence royale , les presses françoises » produisoient à la fois 'ces quatre grandes Collec- » tions , dont le mérite égaloit l'étendue, etenmcme » temps le Gallia christiana , la Collection des » Chartes , les Lettres historiques des Papes , la » Table chronologique des Chartes imprimées , » l'Histoire littéraire de la France et les Histoires » particulières des provinces par les Bénédictins , » le Glossaire françois de Sainte-Palaye et Mou- » chet, le Froissard complet de M. Dacier, les No- » tices et Extraits des- manuscrits, et les Mémoires » de l'Académie des Belles-Leftres , qui ont fondé

PRÉFACE. xxvij

» et propagé dans le monde savant les plus solides «principes de l'érudition classique.. Ces prospé- » rites littéraires étoient dans tout leur éclat en 1786, >) et en 1 79 1 il ne restoit que le douloureux souvenir » de tant de glorieuses entreprises. »

M. Champollion parle de l'interruption de ces travaux, mais il ne dit pas quelle en fut la cause immédiate ; je le vais dire :

Le 19 juin 1792, Gondorcet monta à la tribune de l'Assemblée nationale , et prononça ce discours :

« C'est aujourd'hui l'anniversaire de ce jour » mémorable où l'Assemblée constituante, en dé- » truisant la noblesse, a mis la dernière main à » l'édifice de l'égalité politique. Attentifs à imiter » un si bel exemple , vous l'avez poursuivie jusque » dans les dépôts qui servent de refuge à son inr> corrigible vanité. C'est aujourd'hui que , dans la » capitale , la Raison brûle aux pieds de la statue » de Louis XIV ces immenses volumes qui attes- » toient la vanité de cette caste. D'autres vestiges » en subsistent encore dans les Bibliothèques pu- » bliques, dans les Chambres des comptes ^ dans » les chapitres à preuve et dans les maisons des » généalogistes. Il faut envelopper ces dépôts dans » une destruction commune. Vous ne ferez point » garder aux dépens de la nation ce ridicule espoir » qui semble menacer l'égalité. Il s'agit de com- » battre la plus ridicule, mais la plus incurable » de toutes les passions. En ce moment même elle » médite encore le projet de deux Chambres, ou » d'nne distinction de grands propriétaires, si fa- » vorable à ces hommes qui ne cachent plus com- » bien l'égalité pèse h leur nullité personnelle-

xxviij PREFACE,

» Je propose, en conséquence, de décréter que » tous les départemens sont autorisés à brûler » les titres qui se trouvent dans les divers dé- » pots. »

L'Assemblée , après avoir décrété l'urgence , adopte à l'unanimité le projet de Condorcet qui venoit de dire , dans les derniers pbrases de son discours, tout ce qu'on répète aujourd'hui : nous en sommes à la parodie.

Le 22 février 1793, il fut ordonné de brûler sur la Place des Piques trois cent quarante-sejit volumes et trente-neuf hottes .

Condorcet, malgré tous ses soins, ne se tint pas si fort assuré de l'égalité , qu'il ne s'en précautionnât d'une bonne dose dans le poison qu'il portoit habituellement sur lui.

En 1793,1e ministre Rolland écrivit aux Conservateurs de la Bibliothèque pour leur enjoindre de livrer les manuscrits : ils répondirent qu'ils étoient prêts à obéir, mais ils prirent la liberté de faire observer humblement qu il falloit aussi détruire l'Art de vérifier les dates, elle Dictionnaire de Moréri, comme empoisonnés d'un grand nombre d'articles pareils à ceux dont on vouloit, avec tant de raison, purger la terre. Plus tard, le Comité de salut public décréta que les armes de France seroient enlevées de dessus les livres de la Bibliothèque ; on passa un marché avec un vandale, pour cette entreprise qui devoit coûter un million cinq cent trente mille francs. L'écu de France étoit taillé à l'aide d un emporte- pièces , et remplacé par un morceau de nviroquin. Quand les armes se trouvoient appliquées sur une feuille du volume,

PREFACE. xxix

on coupoit cette feuille. Ne pourroit-on pas aujourd'hui reprendre cette belle opération.

Le cabinet des médailles fut dénoncé .- les médailles d'or et d'argent dévoient être portées à la Monnoie pour y être fondues. L'abbé Barthélémy s'adressa à Aumont, ami de Danton, qui fit casser le décret : Danton ne faisoit fondre que les hommes. Un comédien ambulant, ensuite garde-magasin, sollicita la place de Conservateur des manuscrits ; interrogé s'il pourroit les lire, il répondit : « Sans » doute; j'en ai fait. » De précieux manuscrits furent vendus à la livre aux épiciers ; d'autres , envoyés à Metz, servirent à faire des gargousses. On chargea nos canons avec notre vieille gloire -. tous les coups portèrent et elle fit éclater notre gloire nouvelle.

La République aristocratique du Directoire procéda d'un autre manière que la République démocratique de la Convention ; elle ordonna de corriger dans R.acine , Bossuet et Massillon , tout ce qui sentoit la religion et la royauté. Des hommes de mérite se consacrèrent à ces élucubrations philosophiques : le travail sur Racine fut achevé, je sais par qui.

Il se peut que nous n'ayons pas aujourd'hui la stupide fureur d'un Sage de la Convention , ni la naïve animosité d'un Citoyen du Directoire ; mais aimons-nous mieux ce qui fut ? Irions-nous même jusqu'à prendre la peine de corriger ce pauvre Racine qui auroit pu faire quelque chose , si Boileau ne lui eût gâté le goût , et s'il fût né de notre temps; il avoit des dispositions.

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