XXX PREFACE
Et pourtant, puisque nous ne sommes plus touchés que des seuls faits, nous devrions reconnoître que le passé est un fait, un fait que rien ne peut détruire, tandis que l'avenir, à nous si cher, n'existe pas. Il est pour un peuple des millions de millions d'avenirs possibles ; de tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n'est rien , qu'est-ce que l'avenir , sinon une ombre au bord du Lethé , qui n'apparoîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant et une chimère.
De l'édition commencée des catalogues des Chartes et de l'impression de ces Chartes , Epîtres et Documents , il n'est échappé , comme on vient de le lire dans la Notice de M. Champollion , que quelques exemplaires ;le reste a été mis au pilon. Les volumes imprimés, publiés par Bréquigny et de La Porte du Theil, Diplomata, Chartes^ epistolœ et alla documenta ad res francicas spectantia ^ sont précédés de prolégomènes où l'histoire de l'entreprise est racontée^ et où l'on trouve ce qu'il est nécessaire de savoir sur les documents contenus dans ces volumes.
Les preuves matérielles de la fausseté d'un acte sont assez faciles à distinguer, quand on a un peu étudié la calligraphie; les Bénédictins ont donné sur cela de bonnes règles. Mais il y a des évidences internes d'après lesquelles les jeunes annalistes se doivent aussi décider. Par exemple, il ne nous reste que six diplômes ro3\iux de Khlovigh ; et , sur ces six diplômes , un seul est intégralement authentique. Comparez le style et la manière dont ces pièces sont souscrites : vous lisez au bas de
PREFACE. xxxj
l'jicte de fondation du monastère de Saint-Pierrele-Vif à Sens : Ego Ch/orleveus , in Dei nomine, rex Frajicorum , manu propriâ signavi et subscripsi : comme si Khlowigli parloit latin , écrivoit en latin, sianoit en latin, en défigurant son nom par loithoi^iaphe latine ! Après cette prétendue signature, viennent les signatures aussi incroyables de Ghlotilde, des quatre fils du roi , de sa fille, de l'archevêque de Reims, etc.
Le diplôme authentique est une lettre dictée, arlressée à Euspice et à Maximin : Khlovigh leur donne le lieu appelé Micy , et tout ce qui est du domaine royal entre la Loire et le Loiret. Cette lettre commence ainsi : Chlodoveus , Francorum rex , uir inluster , et finit par ces mots : ita fiat ut ego Chlodoveus volui. Au-dessous on lit seulement ; Eusebius episcopus confinnavi. Voilà le maître; un évêque truchement traduit ses ordres. Voilà le Frank dans toute la simplicité salique : fiât : ego uolui.
Le glossaire de Sainte-Palaye et Bréquigny, continué par Moucbet, se compose de 56 volumes in-folio, dont deux seuls sont imprimés ; on n'a sauvé de l'édition que trois exemplaires, le reste est en manuscrit. Chaque volume contient de quatre à cinq cents colonnes et depuis quatre cents jusqu'à huit cents articles ; c'est un répertoire composé sur le plan du glossaire latin tle Ducanges , et du glossaire du droit françois de De Laurières ; il traduit souvent les articles du premier, en y ajoutant. Le Moyen Age tout entier est par ordre alphabétique dans cet immense recueil.
Ces rois de France qui nous maintenoient dans
ïxxij PREFACE.
une ignorance c.rasse afin de nous mi eux opprimer, ces rois qui auroient dû naître tous à la fois de nos jours pour apprendre à mésépriser eux et leurs siècles , avoient cependant la manie défavoriser les lettres ; l'idée de ces grandes collections de diplômes leur étoit venue de bonne heure, on ne sait trop pourquoi. Montagu , secrétaire et trésorier des Chartes sous Charles V , avoit commencé ou plutôt continué le catalogue général des documents historiques ; il nous apprend que ses prédécesseurs avoient été obligés ■ d'abandonner leurs investigations , faute d'argent pour les suivre. Henri II ordonna d'ouvrir le Trésor des Chartes à Jean Du Tillet. Ce greflSer du parlement^ l'homme le plus versé dans nos antiquités qui ait jamais paru, avoit conçu dans presque toutes ses parties le vaste plan accompli sous les rois Louis XIV ;, Louis XV et Louis XVI avec l'appui du gouvernement, l'encouragement du clergé, et. les veilles des grands corps lettrés de la France.
« Ayant à très-grand labeur et dépense, dit Du Tillet » au roi , compulsé l'infinité des registres de votre » parlement j rec^ierché les librairies et Litres de » plusieurs églises, j'entreprins dresser par forme » d'histoires et ordre des règnes , toutes les que- » relies de cette troisième lignée régnante avec » ses voisins , les domaines de la coronne par pro- » vinces, les lois et ordonnances depuis la Salique, » par volumes et règnes et par recueil séparé, ce » qui concerne les personnes et maisons royales, et » la forme ancienne du gouvernement des trois états, » et ordre de justice dudit royaume avec les chan- » gements y survenus. »
PREFACE. xxxiij
Du Tillet met à la suite de ses recueils, des inventaires des chartes , comme preuves et éclaircissements. Un exemple montrera son exactitude : » Promesse de Eléonor royne d'Angleterre, de » faire hommage au roy Philippe des duchés de » Guyenne et comté de Poitou , en juillet 1 1 34. Au » trésor, layette anglia C , et sac non coté. »
Ces inuentaires de Du Tillet, sont le modèle des catalogues modernes des chartes.
Après du Tillet, Pierre Pithou et Marquard Freher formèrent le plan d'une collection des historiens de France , plan que commença à exécuter André Duchesne, justement surnommé le père de notre histoire ; son fils François continua son ouvrage qui devoit avoir quatorze volumes , et dont cinq sont imprimés. Colhert confia à une assemblée de savants le soin de poursuivre cette entreprise. Ces savants n'étoient rien moins que Lecointe , Ducange , Wion d'Hérouval , Adrien de Valois , Jean Gallois et Baluze. Ducange proposa une autre distribution que celle de Duchesne , avec l'insertion des pièces nouvellement découvertes.
L'archevêque de Reims , Gharles Maurice Letellier, reprit le projet sous le patronage de Louvois , son frère , et voulut charger don Mabillon de la direction des travaux. Le chancelier d'Aguesseau, en 1717, forma deux sociétés de gens de lettres, pour s'occuper du recueil de Duchesne. On a un Plan de Ducange , des Remarques de l'abbé Gallois , un Mémoire de l'abbé des Thuilleries , des Observations de l'abbé Grand , lesquels Plan , Remarques, Mémoire et Observations, ont puissamment contribué à la confection des Berum gallicnrum et