TROISIÈME PARTIE
-Le combat moral et intellectuel, se termina de la même manière que le combat politique. Après le sacre de Rome , l'idolâtrie accusa les fidèles d'être la cause de toutes les calamités publiques , accusation qu'elle avoit souvent
reproduite , et qu'elle renouveloit à sa dernière heure. Des chrétiens foibles joignoient leurs voix à celle des païens et disoient : a Pierre , )) Paul, Laurent sont enterrés à Rome, et cependant Rome est saccagée ^ » Pour réfuter cet argument rebattu , saint Augustin composa le grand ouvrage de la Cité de Dieu. Son but en relevant la beauté, la vérité et la sainteté du christianisme, est de prouver que les Romains n'ont dû leur perte qu'à la corruption de leurs mœurs et à la fausseté de leur religion. 11 les poursuit leur histoire à la main.
« Vous dites proverbialement : « Il ne pleut pas, les chrétiens en sont la cause. » Vous oubliez donc les fléaux qui ont désolé l'empire avant qu'il se soumît à la foi? Vous vous confiez en vos dieux : quand vous ont-ils protégés? les Barbares, respectant le nom de J.-C. , ont épargné tout ce qui s'étoit réfugié dans les églises de Rome : les guerres des païens n'offrent pas un seul exemple de cette nature; les temples n'ont jamais sauvé personne. Au temps de Marins le pontife Mutins Scévola fut tué au pied de l'autel de Vesta, asile réputé inviolable , et son sang éteignit presque le feu sacré. Rome idolâtre a plus souffert de ses discordes civiles que Rome chrétienne du fer
^ Au g. serin., p. 1JiOO.
(ies Goths ,• Sylla a fait mourir plus de sénateurs qu'Alaric n'en a dépouillés.
» La Providence établit les royaumes de la terre; la grandeur passée de l'empire ne peut pas plus être attribuée à l'influence chimérique des astres, qu'à la puissance de dieux impuissants. La théologie naturelle des philosophes ne sauroit être opposée à son tour à la théologie divine des chrétiens, car elle s'est souvent trompée. L'école italique que fonda Pythagore , l'école ionique que Thaïes institua, sont tombées dans des erreurs capitales. Thaïes appliqué à l'étude de la physique eut pour disciple Anaximandre, celui-ci instruisit Anaximène qui fut maître d'Anaxagore, et Anaxagore de Socrate , lequel rapporta toute la philosophie aux mœurs. Platon vint après Socrate, et s'approcha beaucoup des vérités de la foi.
» Mais comment est-il que les chrétiens, tout en prétendant n'adorer qu'un seul Dieu, élèvent des temples aux martyrs Pie fait n'est point exact: notre respect pour les sépulcres des confesseurs, est un hommage rendu à des hommes témoins de la vérité jusqu'à mourir : mais qui jamais entendit un prêtre, officiant à l'autel de Dieu sur les cendres d'un martyr , prononcer ces mots , « Pierre , Paul ou Gyprien , je vous offre ce sa- » cri lice. »
» Les païens se glorifient des prodiges opérés par leur religion : Tarquin coupe une pierre avec un rasoir; un serpent d'Epidaure suit Esculape jusqu'à Rome ; une vestale tire une galère avec sa ceinture; une autre puise de l'eau dans un crible ; sont-ce là des merveilles à comparer aux miracles de l'Ecriture? Le Jourdain , suspendant sou cours, laisse passer les Hébreux; les murs de Jéricho tombent devant l'arche sainte. Ahl ne nous attachons point à la Cité de la terre; tournons nos pas vers la Cité du ciel qui prit naissance avant la création du monde visible.
» Les anges sont les premiers habitants de cette Cité divine; ils tiennent du ciel et de la lumière, car au commencement Dieu fit le ciel, et il dit : que la lumière soit faite. Dieu ne créa qu'un seul homme ; nous étions tous dans cet homme. 11 répandit en lui une âme douée d'intelligence et de raison, soit qu'il eût déjà créé cette àme auparavant, soitqu'il la communiquât en soufflant contre la face de l'homme dont le corps n'étoit que limon. Il donna à l'homme une femme pour se reproduire ; mais, comme toute la race humaine devoit venir de l'homme, Eve fut formée de l'os, de la chair et du sang d'Adam.
» L'homme à qui le Seigneur avoit dit : «Le jour que vous mangerez du fruit défendu, vous
mourrez,)) mangea du fruit défendu et mourut. La mort est la peine attachée au péché. Mais si le péché est effacé par le baptême , pourquoi l'homme meurt-il à présent? Il meurt alin que la foi , l'espérance , et la vertu ne soient pas détruites.
«Deux amours ont bâti les deux Cités : l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu a élevé la Cité terrestre; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même a édifié la Cité céleste. Caïn , citoyen de la Cité terrestre , bâtit une ville; Abel n'en bâtit point : il étoit citoyen de la Cité du ciel et étranger ici-bas. Les deux Cités peuvent s'unir par le mariage des enfants des saints avec les filles des hommes à cause de leur beauté : la beauté est un bien qui nous vient de Dieu.
» Les deux Cités se meuvent ensemble : la Cité terrestre, depuis les jours d'Abraham, a produit les deux grands empires des Assyriens et des Romains ; la Cité céleste arrive , par le même Abraham, de David à J.-C. Il est veuu des lettres de cette Cité sainte dont nous sommes maintenant exilés; ces lettres sont les Ecritures. Le roi de la Cité céleste est descendu en personne sur la terre pour être notre chemin et notre guide.
» Le souverain bien est la vie éternelle ; il n'est pas de ce monde : le souverain mal est la
mort éternelle, ou la séparation d'avec Dieu. La possession des félicités temporelles est une fausse béatitude, une grande infirmité. Le juste vit de la foi.
» Lorsque les deux Cités seront parvenues à leurs fins au moyen du Christ, il j aura pour les pêcheurs des supplices éternels. La peine de mort sous la loi humaine ne consiste pas seulement dans la minute employée à l'exécution du criminel , mais dans l'acte qui l'enlève à l'existence : le juge éternel retranche le coupable de la vivante éternité, comme le juge temporel retranche le coupable du temps vivant. L'Eternel peut - il prononcer autre chose que des arrêts éternels?
i) Par la même raison , le bonheur des justes sera sans terme. L'àme toutefois ne perdra pas la mémoire de ses maux passés : si elle ne se souvenoit plus de son ancienne misère, si même elle ne connoissait pas la misère impérissable de ceux qui auront péri, comment chanteroitelie sans fin les miséricordes de Dieu , ainsi que nous l'apprend lepsalmistePDans la Cité divine cette parole sera accomplie : i( Demeurez en repos ,• recomioissez que je suis Dieu , c'est-à-dire qu'on y jouira de ce sabbat, de ce long jour qui n'aura point de soir, et où nous nous reposerons en Dieu. »
HISTORIQUES. 24i
Cet ouvrage du Platon chrétien est empreint de la mélancolie la plus profonde : on y sent une ànie tendre , inquiète, regrettant peut-être des illusions, et dont les vagues sentiments passent à travers un esprit abstrait et une imagination mystique. Celui qui, jeune encore, s'étoit confessé avec tant de cliarme d'avoir demandé la pureté mais pas trop tôt ^ , cï avoir désiré^ d aimer -^ celui qui avoit dit : «lorsque « vous m'aurez connu tel que je suis , priez pour » moi ^;« le père d Adéodat répand sur les pages échappées à sa vieillesse ce dégoût de la terre, bonheur des saints , et partage des infortunés. Le spectacle des calamités publiques contribuoit sans doute à attrister le génie d'Augustin : quel temps pour écrire que les années qui séparent Alaric de Genseric, second destructeur de Rome et de Carthage; que les années qui s'écoulèrent entre le sac de la Ville Eternelle par les Goths et le sac d'Hippone par les Vandales !
Volusien , homme d'une famille puissante à Carthage, avait mandé à saint Augustin qu'un de ses amis manifestoit le désir de trouver un chrétien capable, de résoudre certaines difficultés
^ Confes. , lib. 8, c. 7, numb. 17.
2 1d.,ib., lib. 3 et 4.
3Id,,Epist. 231, numb. 6.