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relatives au nouveau culte. Saint Augustin, dans une réponse affable et polie , lui envoie une sorte d'abrégé de la Cité de Dieu.
Le même père entretient une correspondance avec la population païenne de Madaure «Réveil- » lez-vous, peuples de Madaure, mes parents! mes » frères^!... Puisse le vrai Dieu vous convertir h » la foi , vous délivrer des vanités de ce monde!» Un évéque , un controversiste ardent , saint Augustin , appelle des idolâtres ses parents , ses frères.
Quelques années auparavant il avoit eu un commerce de lettres avec Maxime, grammairien dans cette même ville de Madaure : Maxime l'avoit prié de laisser de côté son éloquence et les subtiles arguments de Cbrjsippe, pour lui dire quel étoit le Dieu des chrétiens. « Et à préy> sent, homme excellent ^ qui as abandonné » ma communion , cette lettre sera jetée au feu » ou détruite d'une autre manière. S'il en est ainsi, » un peu de papier périra , mais non ma doc-
» trine Puissent les Dieux te conserver! Les
» Dieux par qui les peuples de la terre adorent » en mille manières différentes, dans un harmo-
■■ Expergis crimini aliquando , fratres mei , et parentes mei madaurenses. ( Epist. 232. ) 2 Vir eximie.
» mieux discord , le Père commun de ces dieux et » des hommes K-» Voici le païen qui appelle à son tour les bénédictions du ciel sur la tête d'un chrétien.
Longinien écrit ces mots à saint Augustin : « Seigneur et honoré Père , quant au Christ en » qui tu crois, et l'Esprit de Dieu par qui tu espères )) aller dans le sein du vrai , du souverain , du » bienheureux auteur de toutes choses, je n'ose )) ni ne puis exprimer ce que je pense; il est » difficile à un homme de définir ce qu'il ne com- )) prend pas; mais tu es digne du respect que je )) porte à tes vertus ^. »
Saint Augustin répond : « J'aime ta circon- )) spection à ne rien nier, à ne rien affirmer tou- » chant le Christ; c'est une louable réserve dans » un païen'. »
L'illustre évêque d'Hippone expira à soixanteseize ans dans sa ville épiscopale assiégée , en
'' Dii te servent, per quos et eorum atque cunctorum mortaiium communem patrem, universi mortales, quos terra sustinet , mille modis concordi discordiâ veneramur et colimusl ( Ap. A ugustin. , ep. 1 6 , al. 43 , t. II.)
^ Ut autem me cuhorem tuarum virtutum di^natus est. (Augustin., ep. 233, n. 3.)
^ Proindè quod de Christo nihil tibi negandum vel affirmandum putasti, hoc in pagani animo temperamentuni non invitas acceperim. (Ep. 235. )
plein exercice des devoirs d'un pasteur courageux et charitable. «Il mourut, dit l'élégant auteur que » vous aimerez encore à retrouver , il mourut les » yeux attachés sur cette cité céleste dont il avait )) écrit la merveilleuse histoire ^»
Mais, avant ces lettres d'Augustin , on trouve peut-être un monument encore plus extraordinaire de la tolérance religieuse entre des esprits supérieurs : ce sont les lettres de saint Basiie à Libanius et de Libanius à saint Basile. Le sophiste païen avoit été le maître du docteur chrétien à Gonstantinople. « Quand vous fûtes )) retourné dans votre pays , écrit Libanius à Ba- )) sile, je me disois : Que fait maintenant Basile? » plaide-t-il au barreau? enseigne-t-il l'éloquence? » J'ai appris que vous aviez suivi une meilleure » voie ; que vous ne vous étiez occupé qu'à plaire )) à Dieu, et j'ai envié votre bonheur ^. »
Basile envoie déjeunes Cappadociens à l'école de Libanius sans crainte de les infecter du venin de l'idolâtrie « Il suffira, lui mande-t-il, qu'avant 1) l'âge de l'expérience ces jeunes gens soient » comptés parmi vos disciples ^m — «Basile est )) monami, s'écrie Libanius dans une autre lettre,
1 Traduct. de M. Yillemain, Mél. hist. et litt. ^ Ep., 336. — Edit. Bened. i Ep., 337.
» Basile est mon vainqueur , et j'en suis ravi de » joie \ » — « Je tiens votre harangue, dit Basile ; » je l'ai admirée : ô Muses 1 ô Athènes 1 que de » choses vous enseisfnez à vos élèves ^. »
Est-ce bien l'ennemi de Julien , l'ami de Grégoire de Nazianze , le fondateur de la vie cénobitique; est-ce bien l'ardent sectateur de Julien , le violent adversaire des moines, l'orateur qui défendait les temples; sont-ce bien ces deux hommes qui ont ensemble un pareil commerce de lettres?
Sjnésius, de la colonie lacédémonienne fondée en Afrique dans la Cyrenaïque , descendoit d'Eurysthène, premier roi de Sparte de la race dorique : il étoit philosophe; comme Saint Augustin dans sa jeunesse, il partageoit ses jours entre la lecture et la chasse. Le peuple de Ptolémaïde, en Libye, le demande pour évêque. Synésius déclare qu'il ne se reconnoît point la pureté de mœurs nécessaire à un si saint état; que Dieu lui a donné une femme , qu'il ne veut ni la quitter, ni s'approcher d'elle furtivement comme un adultère; qu'il souhaite avoir un grand nombre d'enfants beaux et vertueux. 11 ajoutoit: « Je ne croirai jamais quel'àme
1 Ep., 338.
^ Ep., 353.
» soit créée après le corps; je ne dirai jamais que » le monde doit périr en tout ou en partie : la » résurrection me paroît une chose fort mysté- » rieuse, et je ne me rends point aux opinions » du vulgaire ^ » On lui laissa sa femme et ses opinions, et on le fit évéque. Quand il fut ordonné , il ne put pendant sept mois se résoudre à vivre au milieu de son troupeau ; il pensoit que sa charge étoit incompatible avec sa philosophie ; il vouloît s'expatrier et passer en Grèce ^. On lui laissa sa philosophie, et il resta à Ptolémaïde.
Sjnésiusavoitété disciple d'Hjpatia, à Alexandrie. Les lettres qu'il lui écrit sont ainsi subscrites : «Au philosophe. Au philosophe Hjpatia^» Dans une de ces lettres (et il étoit alors évéque), il l'appelle sa mère, sa sœur, sa maîtresse '*. Il lui trouve une àme très-divine ^. Il félicite Herculien de lui avoir fait connoître cette femme extraordinaire qui révèle les mystères de la vraie philosophie ^. Ces relations paisibles
1 Syn. Ep.,57. — 105.
2 Ep,, 95. — ad. Olymp.
' T^ (fù.oaôtfoi. Tri tfàoaôifoj YTraria. Ep. 15, p. 1 72 j ep-.
* M-/-;TÊp , y.u.1 u5ê,l<f-h , yod StSiay.otle. Ep. 16, p. 173. 5 T>j; QîorôzYi; aoû -^y/r.c- -^P' 10 , p. 170.
«Ep. 136, p. 272.
s'entretenoient dans un coin du monde, ran4io de Rome, l'année même qui vit entrer Alaric dans la Ville Eternelle. Cinq ans auparavant, les Macètes et d'autres peuples barbares avoient assiégé Cyrène ^ La main de Dieu se montroit dans la nue; sous cette main, les siècles, les empires , les monuments s'abimoient , et les hommes poursuivoient le cours ordinaire de leur destinée : en ce temps-là il y avoit beaucoup de vie , parce qu'il y avoit beaucoup de mort.
U n'est pas jusqu'aux poètes dans les deux cultes, qui ne gémissent de ne pouvoir chanter aux mêmes fontaines et sur la même montagne. Ausone, de la religion d'Homère, écrit à Paulin, de la religion du Christ : « Muses , divinités de » la Grèce, entendez cette prière, rendez un » poëte aux Muses du Latium! » Le poëte de la Croix répond : « Pourquoi rappelles- tu en ma » faveur les Muses que j'ai répudiées? Un plus
» grand Dieu subjugue mon âme Kieri
» ne t'arrachera de ma mémoire Cette
» âme ne peut t'oublier , puisqu'elle ne peut » mourir ^. »
Le temps, comme vous le voyez, avoit usé
1 Ep. 265.-269.
2 \Ulemain, Mél. hist. et litt., p. 449.
la violence des partis : les hommes supérieurs, le moment de l'action passé, ne tardent pas à s'entendre ; il est entre ces hommes une paix naturelle qu'on pourroit appeler la paix des talents , semblable à cette paix de Dieu qu'une religion commune établissoit entre les vaillants et les ibrts. Aussi, vers la fin du quatrième siècle et dans les deux siècles suivants, la tendance que les philosophes des deux religions ont k se rapprocher est visible : la haine a disparu; il ne reste que les regrets. Les contentions n'existent plus que parmi les chrétiens des différentes sectes.
Néanmoins quelques caractères rigides , instruits aux rudes enseignements apostoliques, désapprouvoient ces ménagements; ils condamnoient orateurs et poètes, et méprisoient la délicatesse du langage. Saint Jérôme confesse avec larmes son penchant pour les auteurs profanes ; il expie d'avance par le jeûne, les veilles et les prières , la lecture qu'il se prépare à faire de Gicéron et de Platon. Rutin accuse Jérôme d'un crime énorme : d'avoir occupé certains religieux du mont des Olives à copier les dialogues de Gicéron, et d'avoir, dans sa grotte de Bethléem , expliqué Virgile à des enfants chrétiens.
Les philosophes, après le règne de Julien,
avoient cessé de se distinguer de la foule par les habits et les mœurs; mais la suite des dociriiies et la succession des maîtres se prolongèrent Lieu au delà du règne de l'Apostat. Dans le cinquième et dans le sixième siècle, les chaires publiques à Athènes étoient encore occupées par des païens ^ : Sjrannius fut le prédécesseur de Proclus qui transmit le doctorat à Marinus , converti du judaïsme samaritain à l'hellénisme. Proclus étoit auteur d'un double commentaire sur Homère et sur Hésiode , de deux livres de théurgie , de quatre livres sur la République de Platon , de dix livres sur les Oracles , de plusieurs autres traités, et de dix-huit Arguments contre les Chrétiens , réfutés par Philoponus ^. Marinus nous a laissé la biographie de son maître : alors un saint écrivoit la vie d'un saint, un philosophe la vie d'un philosophe; ils se partageoient la gloire du ciel et de la terre.
Marinus attribue à Proclus une vertu surnaturelle de bienfaisance : il en apporte en preuve la guérison miraculeuse de la jeune Asclépigénie,
^ lontius donne le catalogue de la succession des philosophes athéniens. Pages 301 et 302 : De scriptoribus hist. philosophicaî.
'^ Suidas. Lex.voce procl.jFabric. de Procii script, édit. pag. 80.
fille d'Archiades et de Plutarcha. Il remarque que la maison de Proclus toucboit au temple d'Esculape; car, dit-il, Athènes étoit encore assez heureuse pour conserver dans son entier le temple du Sauveur. Platon étoit pauvre (c'est toujours Marinus qui parle) , il n'avoit qu'un jardin dans l'enceinte de l'Académie, et un revenu delà valeur de trois pièces d'or; mais, du temple de Proclus, le revenu de l'Académie s'élevoit à plus de mille ^
Marinus nous donne encore l'époque certaine de la perte de la fameuse statue de Phidias, la Minerve du Partlienon : échappée aux ravages des Goths, elle n'échappa pointa ceux des Chrétiens. « Minerve, dit-il, manifesta le grand attachement qu'elle avoit pour Proclus, quand la statue de cette déesse, qui jusqu'alors étoit restée au Parthenon , fut enlevée par ceux qui touchent aux choses qui ne devraient pas être touchées. Quand donc Minerve eut été chassée de son temple, une femme d'une beauté exquise apparut en songe à Proclus; elle lui commanda de parer ses foyers, en lui disant : « Minerve veut » habiter et dormir avec toi ^. »
^ Phot, cod. 242, p. 1054. Damasc. in vit. Esidor. ■^ Marin. , in vit. Procli , cap. 30 , pag. 62. Nous devons à M. Boissonnade une excellente édition de la
Marinus date la mort de Proclus de l'an 124 à partir de celle de Julien ^ : c'étoit une ère à Tusage des regrets et de la reconnoissance philosophiques. Les chrétiens comptoient ainsi de l'époque des martyrs.
Plus tard encore, vers l'an 55o, nous trouvons Damascius le stoïcien , lié d'amitié avec Simplicius et Eulianus. L'aventure de ces derniers philosophes du monde romain mérite d'être racontée.
Damascius de Syrie, Sjmplicius de Silicie , Eulanius de Phrygie, Ermias et Diogènes de Phœnicie, Isidore de Gaza, accablés du triomphe de la Croix , résolurent de s'expatrier et d'aller vivre chez les Perses. Arrivés dans la convie de Proclus par Marinus , et du commentaire inédit de Proclus sur le Cratyle.
Je ne sais si, par rapport à l'histoire de l'art, ce passage a jamais été remarqué. Il m'avoit échappé dans mon mémoire sur l'Histoire de Sparte et d'Athènes , dans l'introduction à Y Itinéraire de Paris à Jérusalem. M. Quatremère-de-Quincy ne le cite point dans son Jupiter Olympien , il y avait deux statues de Jupiter à Athènes de la main de Phidias : celle de la citadelle; elle étoit de bronze et l'on appercevoit l'aigrette de son casque du cap Sunium , celle du Parthenonj elle étoit d'or et d'ivoire. Marinus parle évidemment de la. dernière.
^ Marin., in vit. Procli, cap. 36, p. 73.
trée des Mages, ils trouvèrent que le roi n'étoit pas un philosophe, que les nobles étoient pleins d'orgueil, que le peuple, rusé et voleur, ne valoit pas mieux que le peuple romain. Ils furent surtout révoltés du spectacle delà polygamie, impuissante même à prévenir l'adultère: ils se repentirent et désirèrent rentrer dans leur pays. Chosroës, qui négocioit alors un traité avec la cour de Gonstantinople , y fit généreusement insérer une clause en faveur de ses hôtes : on ne les inquiéta point à leur retour, et ils jouirent en paix à leurs foyers de la liberté de
conscience ^
Dans cette agonie d'une société prête à passer, l'assimilation de langage , d'idées, et de mœurs étoit presque complète entre les hommes supérieurs des deux religions; mêmes principes de morale, mêmes expressions àe salut ^ àe grâce divine, mêmes invocations au Dieu unique, éternel, au Dieu Sauveur. Quand on litSynésius et Marinus, Fulgence et Damascius, et les autres écrivains religieux et moraux de cette époque , on auroit peine k déterminer la croyance à laquelle ils appartiennent , si les uns ne s'appuyoient de l'autorité homérique, les autres de l'autorité biblique.
^ Agathias, lib. ii, p. 69 et seq.; Suidas, voce ripéff^si?; Brucker, Hist. crit. de la philosoph. , toin. II, p. 451.
Boëce dans rOccident , Simplicius dans l'Orient terminèrent cette série des beaux génies qui s'étoient placés entre le ciel et la terre : ils virent entrer la solitude dans les écoles où le christianisme avoit été nourri, et dont il chassa l'auditoire; ils fermèrent avec honneur les portes du Ljcée et de l'Académie des sages. Justinien supprima les écoles d'Athènes quarante-quatre ans après la mort de Proclus '. Boëce chrétien et persécuté étoit un philosophe; Simplicius, philosophe et heureux , avoit le caractère d'un <;hrétien. «0 seigneur, dit-il (dans la prière » qui termine son commentaire de l'Enchiridion » d'Epictéte) : 0 seigneur, père, auteur et guide » de notre raison, permets que nous n'oublions » jamais la dignité dont tu décoras notre nature! » Fais que nous agissions comme des êtres libres; » que purifiés de toutes passions déréglées nous » sachions, si elles s'élèvent, les combattre et les » gouverner! Guidé par la lumière de la vérité, » que notre jugement nous attache aux choses » véritablement bonnes! Je te supplie, ô mon » Sauveur ! de dissiper les ténèbres qui couvrent » les yeux de nos âmes, afin que nous puissions, » comme le dit Homère, distinguer et 1 homme » et Dieu. »
1 Joan. Malt., t. II, p. 187; Alcman., p. 106.
Boëce enfermé dans un cachot h Ticinum (Pavie) se plaint du changement de sa fortune et des malheurs de sa vieillesse : les Muses l'environnent dans des vêtements de deuil. Tout à coup une femme majestueuse se montre à lui ; ses regards sont perçants, ses couleurs brillantes. Elle est jeune et pourtant on voit que sa naissance a précédé celle des hommes du siècle : tantôt elle ne paroît pas s'élever au-dessus de la taille commune ; tantôt son front touche aux nues, et se cache aux regards des mortels. Un tissu d'une matière incorruptible forme sa robe ; l'éclat de cette robe est légèrement adouci par une espèce de teinte semblable à celle que le temps répand sur les vieux tableaux. Cette femme tient un livre dans sa main droite, un sceptre dans sa main gauche. Dès qu'elle aperçoit les Muses dictant des vers à la douleur de Boëce, elle chasse ces courtisanes qui, loin de fermer les blessures, les tiennent ouvertes avec un poison subtil. Ensuite elle s'assied sur le lit du prisonnier et lui adresse ces paroles : « Est-ce donc toi que j'ai » nourri de mon lait , que j'ai élevé avec un si » tendre soin? toi dont j'avois fortifié l'esprit et » le cœur, tu te serois laissé vaincre à l'adver- » site! me reconnois-tu ? Tu gardes le silence! » La Divinité essuie- avec un pan de sa robe les
larmes qui roulent dans les yeux de Boëce . aussitôt il reconnoît la mère féconde des vertus, son amie céleste, la Philosophie. Elle donne ses dernières leçons à son élève; elle lui répète que le souverain bien ne se trouve qu'en Dieu , et comme Simplicius la Philosophie , ou plutôt Boëce , s'écrie : « Etre infini I source de tous » les biens! Dieu sauveur! élevez nos âmes » jusqu'au séjour que vous habitez! répandez sur » nous cette lumière qui seule peut donner à » nos yeux la force de vous contempler ! »
Y a t-il rien de plus beau et en même temps de plus semblable que ces derniers accents de Simplicius et de Boëce? A cette époque le christianisme étoit philosophique ; il rétrograda ; il devint monacal par l'ignorance et les malheurs répandus sur la terre : c'est précisément ce qui fit sa force. Le temps de la Barbarie couva les germes de la société moderne , et son incubation fut d'une énergie prodigieuse. Le christianisme , philosophique trop tôt à la suite d'une vieille civilisation qui n'étoit pas née de lui , se seroit épuisé ; il falloit qu'il traversât des siècles de ténèbres , qu'il fût lui-même Fauteur de la civilisation nouvelle, pour arrivera son âge philosophique «aturel^ âge qu'il atteint aujourd'hui.
Entre Platon et saint Augustin , entre Socrate
et Boëce, s'accomplit une des grandes périodes de l'histoire de l'esprit humain. Les maîtres de la sapience païenne remirent, en se retirant, le style et les tablettes aux maîtres de la sapience évangélique. Le principe de la philosophie ne périt point , parce qu'aucun principe ne se détruit, parce que la philosophie est à la fois la langue de l'esprit , et la haute région où l'àme habite à part de son enveloppe. La théologie s'assit sur les bancs que la philosophie abandonnoit , et la continua. Les systèmes d'Aristote et de Platon , la forme et l'idée , divisèrent toujours les intelligences , jusqu'au temps où les ouvrages du Stagirite, rapportés à l'Europe par les Arabes, renouvelèrent la doctrine des péripatéticiens et enfantèrent la scolastique. La branche gourmande du christianisme , l'hérésie , qui ne cessa de pousser avec vigueur, reproduisit de son côté le fruit philosophique dont le germe l'avoit fait naître.
En lisant le récit de la spoliation des temples sous le règne de Théodose , vous aurez cru assister à la destruction des églises, perpétrée de nos jours. Mais l'écroulement de nos églises n'a point amené la chute de la religion du Christ, tandis que la religion de Jupiter, ruinée d'ailleurs, disparut avec ses temples. La vérité ne tient point à une pierre; elle subsiste indépendamment d'un autel : l'er-
reur ne peut vivre, si elle n'est enfoncée dans les ténèbres d'un sanctuaire. Le christianisme, au temps de Théodose et de ses fils, se trouvoit prêt à remplacer le paganisme : le christianisme n'a point d'héritier dans notre siècle. La philosophie humaine qui se présenteroit pour succéder à la foi, ainsi qu'elle s'offrit pour tenir lieu de l'idolâtrie, qu'au roit-elle à nous donner ? Une théurgie ? Qui Tadmettroit ? Et cette théurgie que cacheroit-elle sous ses voiles, sinon ces mômes vérités de l'essence divine , que les enseignements publics de l'Eglise ont mis à la portée du vulgaire? Les mystères des Initiations sont révélés à la foule dans le Symbole que répète aujourd'hui l'enfant du peuple.
Si l'on imagiuoit d'établir autre chose que les vérités reçues de la foi, le panthéisme, par exemple, le pourroit-on? Le christianisme est la synthèse de l'idée religieuse; il en a réuni les rayons : le panthéisme est l'analyse de la même idée, il en disperse les éléments. Chacun aura t-il à ses foyers une petite fraction de la vérité divine, dont il se fera un Dieu pour sa consommation particulière? Les Pénates, les Fétiches, les Manitous, les Enones, les Génies ressusciteroient-ils? L'idolâtrie reviendroit-elle encore une fois par cette route fausser la société? Y auroit-il autant d'autels que de