‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 45 sur 59 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

D'ARCADE ET HONORIDS A THÉODOSE 1er. ET VALENTINIEN III.

1 HÉODOSE ne survécut que trois mois à sa arooe, iio.^o victoire sur Eueène : il mourut à Milan; son SiRicms, corps fut transporté à Constantinople. il lais- («^cEnT u

■»•■«• ^ papes,

sa deux fils , Arcade et Honorius. Arcade d s^-mo

avoit été déclaré auguste par son père, la cinquième année du règne de ce dernier. Honorius fut revêtu de la même dignité après la mort de Valentinien II, et lorsque Tliéodose se préparoit à marcher contre Eusrène. Arcade hérita de

l'empire d'Orient , Honorius de celui d'Occident; Arcade s'ensevelit dans le palais de Constantinople, Honorius dans les murs de Ravennes. Arcade étoit petit, mal fait, laid , noir et bête; il avoit les yeux à demi endormis, comme un serpent ^ ; Honorius étoit fainéant et léger ^. Rufm se chargea de tromper et d'avilir les deux empereurs; Stilicon de les trahir et de les défendre. Arcade subissoit le joug des eunuques et de sa femme; Honorius élevoit une poule appelée Rome , et Alaric prenoit la cité de Romulus.

Rufin fut le ministre d'Arcade, comme Stilicon le ministre d'Honorius. Originaire d'Eause, dans les Gaules, Rufin avoit obtenu sous Théodose, qui le favorisa trop , les charges de grandmaître du palais, de consul et de préfet du prétoire. Il est accusé d'ambition , de perfidie, de cruauté et surtout d'avarice par Claudien , Sui-

^ Philost, , Hist. eccl. , lib. xi, cap. 3 ; Procop. , de Bel- Persic. lib. i, cap. 2.

^ Piocop. , de Bel. Vandal., lib. i, cap. 2 j Phot. ^ cap. 80.

das, Zosime, Orose, saint Jérôme et Simmaque \ lequel louant tout le monde ne louait personne, ainsi qu'on l'a remarqué.

Déclaré préfet d'Orient, aspirant secrètement à l'empire, Rufin avoit une fille qu'il prétendoit donner en mariage à Arcade. Eutrope l'eunuque, déjoua ce projet, et Arcade mit dans le lit impérial Eudoxie, fameuse par ses démêlés avec saint Jean Chrysostome; elle étoit fille de Bauton , vaillant chef frank devenu comte et général romain.

Stilicon gouvernoit l'Occident sous Honorius; c'étoit un grand capitaine de race vandale ^. 11 avoit épousé Serène , nièce de Théodose. Cette alliance enfloit le cœur du demi-barbare ^ ; il prétendoit que son oncie Théodose lui avoit laissé la tutelle de ses deux fils, et ne supportoit qu'avec impatience l'autorité dont Rulin jouissoit en Orient.

Celui-ci trompé dans ses projets par le mariage d'Eudoxie , craignant les entreprises de Stilicon qui levoit des soldats , déchaîna les Barbares sur l'empire; il invita les Huns à se

^ In Ruf. Suid. , p. 690; Zosim. , lib. v; Oios. , p. 221; Hier., epist. 3 ; Symm., lib. vi, epist. 15. ^ Oros. , lib. VII, cap. 38.

^ Hier. , ep. 21 .

précipiter sur l'Asie , et il livra l'Europe aux Goths ^ Ces derniers étoient commandés par Al a rie.

Alaric étoit né dans l'île de Peucé , à l'embouchure du Danube, au sein même de la Barbarie. Claudien appelle poétiquement le Danube le dieu paternel d'Alaric. Cet homme, un des cinq ou six hommes millénaires ou fastiques, n'étoit pas de la famille des AmaleSy la première de la nation des Goths, mais de la seconde, la famille des Balthes. Son courage lui avoit fait donner parmi ses compatriotes le surnom de Balt, qui signifie le hardi ou le vaillant.

Tout jeune encore, Alaric avoit passé le Danube en 376 avec les Visigoths, lorsqu'ils fuyoient devant les Huns. Il s'étoit trouvé aux combats qui précédèrent et amenèrent la défaite et la mort de Valens ^. Il fit sa paix avec Théodose, et le suivit en qualité d'allié dans l'expédition contre Eugène.

Rufin alla déterrer, pour venger sa querelle domestique , l'homme que Dieu avoit destiné pour venger la querelle du monde. Afin que le Goth ne rencontrât aucun obstacle , le favori

1 Hier., ep. 3, 30. 20, p. 783.

^ Claud., de Sext. Hon. consul., pag. 117; id., de Bell. Get., p. 1 70; Symm., lib. ii ; Jornand., cap. 14, 29.

d'Arcade plaça deux traîtres , Antioque et Géronce , l'un à la garde des Thermopyles, l'autre à celle de l'isthme de Gorinthe ^ : ces deux portiers de la Grèce la dévoient ouvrir aux Barbares.

Alaric, feignant donc quelque mécontentement de la cour d'Arcade, marauda tout le pays, entre la mer Adriatique et le Pont-Euxin. Les Goths promenoient avec eux quelques troupes de Huns qui, l'hiver d'antan , avoient passé le Danube sur la glace. Les Barbares butinèrent jusque sous les murs de Constantinople d'où Rufin sortit en habit goth pour parlementer avec eux ^.

Stilicon , sous prétexte de secourir l'Orient , se mit en marche avec l'armée que Théodose avoit employée contre Eugène.

Alors arrive un ordre d'Arcade , qui redemande à Stilicon l'armée de Théodose, et lui défend de passer outre de sa personne : Stilicon obéit ; il remet le commandement de l'armée à Gainas , capitaine goth qui servoit sous lui , et le charge secrètement de tuer Rufin ; entreprise dans laquelle il ne manqua pas d'être assisté par l'eunuque Eutrope \

1 Zos , p. 782.

^ Claud.. in Ruf. , p. 22.

^ Zos., p. 7<S') ; Philost., lib. ii, cap. 3.

Rufin se flattoit d'être proclamé empereur par les soldats qui lui apportoient une autre pourpre; il alla avec Arcade au-devant d'eux: Gainas le fit envelopper , et tout aussitôt massacrer aux pieds d'Arcade. Sa tête, détachée de son corps , fut portée à Gonstantinople au bout d'une pique et promenée par les rues ; sa main droite coupée accompagnoit sa tête; on présentoit cette main de porte en porte \ Un caillou introduit dans la bouche du Mort la tenoit ouverte, et les lèvres en tre-bàillées étaient censées demander l'aumône que la main ^ attendoit ; satire populaire d'une effrayante énergie contre

■• Data à Gaine tesserà simul univers! Rufînum circumdatum gladiis feriunt. Et hic quidem ei dexteram adimebat , ille manum alteram procidebat. Alius à cervice revulso capite recedebat consuetos victoriae Poanas

accinens et manum ejus ubique per urbem circum

gestarent et ab occurrentibus peterent insatiabili pecuniara darent. (Zos., Hist., lib. v, p. 89.)

Rufînus quidem etiam imperatorium nomen ad se

ipsum trahere omni arte studebat Milites, in loco qui

Tribunal dicitur, ad ipsos imperatoris pedes gladiis con-

trucidarunt Eo ipso die quo ii qui militum delectum

agebant, purpuram ipsi cireumdaturi erant, (Philostorg., Hist. écoles., lib. ix , p. 528.)

- Porrô milites cum Rufino caput amputassent, lapidem ori ejus immiserunt : hastœque inflxum circumferentes quaquà versum discurrere cœperunt. Dextram quoquc pjusdera pr.rcisam gestantes,per singulasofficinas

l'exaction et le pouvoir. On ne gagna rien au changement du ministre : Eutrope prit la place de Ruf«n.

Alaric et ses Goths, n'ayant plus rien à piller ni à combattre, passèrent le défilé des Thermopyles, qui n'étoit défendu que par le tombeau de Léonidas. Des pâtres avoient enseigné aux Perses le sentier de la montagne; des Robes noires (ce qui, dans le langage d Eiinape , signifie des moines), le découvrirent aux Goths ^ Quel prodigieux changement dans les temps! Quelle révolution parmi les hommes!

Les murailles de Thèbes la protégèrent " : les souvenirs de cette ville venoient d'OEdipe , passoient par Épaminondas et Alexandre. Alaric épargna Athènes qui n'étoit plus qu'une université , moins fameuse par sa philosophie que par son miel ^. Il accepta un repas, et se baigna

urbis circumtulerunt , haec addentes : Date stipem insatiabili. Magnamque auri vim hujusmodi postulatione collegerunt. (Id., ibid. )

^ Eunap., cap. 6, p, 93, in \itâ Philosoph.

2 Zos., p. 783.

^ Athenae vero quondam civitas fuit , sapientùm domicilium, nunc eam mellatores célébrant; quibus pars illud sapientùm plutarcheorum adjice, qui non orationuni suarum famâ juvenes in theatris congregant, sed mellis ex Hymeto amphoris. (Synes. , epist. 135, ad fratrem, p. 272. )

dans la cité de Périclès et d'Aspasie pour loontner qu'il n'étoit pas étranger à la civilisation K Mais l'A-ttique fut livrée aux flammes. On voit encore aujourd'hui cette Athènes qui ressemble , comme elle ressembloit au temps des Gotlis , à la peau vide et sanglante d'une victime dont la chair avoit été offerte en sacrifice^. On alfirmoit que Minerve avoit remué sa lance ; que l'ombre d'Achille avoit etfrayé Alaric ^ Des esprits débilités par des fables sont bien petits dans les réalités des empires : la Grèce , conservée et comme embaumée dans ses fictions , opposoit puérilement les mensonges du passé aux terribles vérités du présent.

Alaric continua sa marche vers le Péloponèse : Gérés périt à Eleusis avec ses mystères; plusieurs philosophes moururent de douleur, ou par l'épée des Barbares , entre autres Protère , Hilaire et Priscus si chéri de Julien ^. Gorinthe , Argos et Sparte virent leur gloire foulée aux pieds.

1 Zos., p. 784.

- Nihil enim jam Athenae splendidum habent : praeter celeberrima locoium nomina. Ac velut ex hostiâ consumptâ sola pellis superest animalis , quod olim aliquandô fueiat indicium. ( Synes. , ad fratrem , ep, 135, p. 272.)

^ Zos., p. 784.

* Eunap., cap. v' , |'- 93-04.

Alors périt aussi peut-être ce Jupiter olympien qui n'avoit d'immortel que sa statue. Malheureusement il étoit d'or et d'ivoire; s'il eût été de marbre , quelque espoir resteroit de le retrouver sous les buissons de l'Elide , h moins que la pensée broyée de Phidias , ne fût devenue la chaux d'une cahutte ou d'un minaret.

Stilicon débarque avec une armée sur les côtes de la Grèce ; il enferme Alaric dans le mont Pholoë , et le laisse ensuite échapper i. Sorti du Péloponèse , Alaric par un soudain changement de fortune , est déclaré maître général de l'Illyrie orientale, au nom de l'empereur Arcade. Ce prince prétendoit qu'Honorius n'avoit pas eu le droit de le secourir, parce que la Grèce étoit du ressort de l'empire d'Orient ^ : Arcade ne vouloit rien perdre de la légitimité de sa coardise. Il crut gagner Alaric en l'investissant du commandement d'une province, et ne fit que le rendre plus redoutable. Une éternelle justice punit la lâcheté : Alaric venoit d'égorger les fils; on lui donna la puissance sur les pères : on ne règne point par de pareils moyens.

Les Goths déclarent Alaric roi , sous le nom

1 Zos., p. 784.

- Claud., de Bel. Get.

de roi des Visigoths : ils envahissent l'Italie, la première année même de ce cinquième siècle, fameux pai' la destruction de l'empire d'Occident et la fondation des royaumes barbares. Stilicon rassemble une armée ; Alaric se retire; Honorius va triompher à Rome. Je ne vous parle de ce ridicule triomphe qu'afin de rappeler le véritable triomphateur; c'étoit un moine qui portoit un nom voué à l'immortalité: Télémaque , sorti tout exprès de sa solitude de l'Orient, étoit venu à Rome sans autre autorité que celle de son froc, pour accomplir ce que les lois de Constantin n'avoient pu faire. Il se jeté dans l'amphithéâtre au milieu des gladiateurs et s'eiforce de les séparer avec ses mains pacifiques. Les spectateurs , enivrés de l'esprit du meurtre , le massacrèrent ^ ; vrai martyr de l'humanité , il racheta de son sang le sang répandu au spectacle de la mort. De ce jour, les

'' Telemachus, monasticae vitae deditus. Hic ab Orientis partibus profectus, cjusque rei causa Romam ingres-

sus Ipse quoque in auiphitheatrum venit. Et in are-

nam descendens, gladiatores qui inter se pugnabant compescere conabatur. Sed cruentae cœdis spectatores eum œgrè ferentes, et daemonis qui eo sanguine oblectabatur furorem animis suis concipientes , pacis autorem lapidi» bus obruerunt. ( Theod. episcop., Cyri eccles. hist , lib. V, cap. XXVI, p 234. Parisiis , 1G73. )

combats des gladiateurs furent définitivement abolis.

Stilicon, dont Houorius épousa successivement les deux filles , avoit traité avec les Franks aux bords du Rhin. Marcomir et Sunnon, frères , régnoient sur ces peuples. L'un fut banni en Toscane , l'autre tué par ses compatriotes. Ou veut que Marcomir ait été père de Pharamond K

. Saint Ambroise étoit mort dès l'année 397. Stilicon regarda sa mort comme la ruine de l'Italie \

Guidon se révolta en Afrique et fut défait par son frère Marcezel. «L'incertitude des choses de ce siècle est si grande, écrivoit alors saint Augustin ; on voit si souvent tomber les princes de la terre, que ceux qui mettent en eux leurs espérances y trouvent leur ruine ^ » Marcezel fut

^ Adrian., Tal. rer. Fr., iib. m.

2 Ambi'., vit. P., cap. 45.

^ Deus noster refugium et virtus; sunt qusedam réfugia quô quisque cùm fugerit magis infirmatur quam confirmetui% Confugis, verbigratiâ, ad aliquem in secuio magnum.... Tanta hiijus seculi inccrta sunt et ita potentum ruina? quotidiana; crebrescunt , ut cùm ad taie refugium pervenei'is , plus tibi timere incipias. (Aug., Enarrationes in Psahnos 45, v. 2, p. 299, 4.)

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