‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 48 sur 59 · TOME H · texte numérisé non relu

TOME H

et s'engagea à lui payer un tribut annuel du sixième ou des deux sixièmes de cette somme \ A la suite de ces événements le roi des Huns avoit envoyé à Constantinople(449) unedéputation dont faisoit partie Oreste, son secrétaire , qui fut père d'Augustule, dernier empereur romain. Ces guerres prodigieuses , ces changements étranges de destinée, nous étonnoient plus il y a un demi-siècle qu'ils ne nous frappent aujourd'hui : accoutumés au spectacle de petits combats renfermés dans l'espace de quelques lieues et qui ne cbangeoient point les empires, nous étions encore habitués à la stabilité héréditaire des familles royales. Maintenant que nous avons vu de grandes et subites invasions ; que le tartare , voisin de la muraille de la Chine, a campé dans la cour du Louvre, et est retourné à sa muraille; que le soldat français a bivouaqué sur les remparts du Kremlin ou à l'ombre des Pyramides; maintenant que nous avons vu des rois, de vieille ou nouvelle race, mettre le soir dans leurs porte-manteaux leurs sceptres vermoulus ou coupés le matin sur l'arbre, ces jeux de la fortune nous sont devenus familiers ; il n'est

^ Evag. , de Hist. eccl., p. 62; Marcel. Chron. ; Jorn. Rer. Goth. , cap. 44 ; Prise. , p. 44; Théoph. Chronogr.,

monarque si bien apparenté, qui ne puisse perdre dans quelques heures le bandeau royal du trésor deSaint-Deois;il n'est si mince clerc ou gardeur de cavales qui ne puisse trouver une couronne clans la poussière de son étude ou dans la paille de sa grange.

L'eunuque Chrjsaphe, favori de Théodose, essaya de séduire Edécon , un des négociateurs d'Attila , et crut l'avoir engagé à poignarder son maître. Edécon de retour au camp des Huns révéla le complot. Attila renvoya Oreste à Gonstantinople avec des preuves et des reproches, demandant pour satisfaction la tête du coupable. Les patrices Anatole et Nomus furent chargés d'apaiser Attila avec des présents ^ ; Priscus les accompagnoit; il nous a laissé le récit de sa mission et de son voyage. Ce même Priscus avoit vu Mérovée , roi des Franks, à Rome ^

Sur ces entrefaits Théodose mourut à Gonstantinople l'an 450, dune chute de cheval ^; il étoit âgé de cinquante ans. Le code qui porte son nom a fait la seule renommée de ce prince; monument composé des débris de la législation antique , semblable à ces colonnes qu'on

■* Prise, de Leg. , p. 34 cl seq.

' Id. Ib. ,p. 40.

^ Theodor. , p. 55.

élève avec l'airain abandonné sur un champ de bataille; monument de vie pour les Barbares, de mort pour les Romains, et placé sur la limite de deux mondes.

Les historiens ecclésiastiques sont de cette époque; les rappeler c'est reconnoître la position de l'esprit humain : Sozomène , Socrate, Théodore!, Philostorge , Théodore, auteur de l'histoire Tripartite , Philippe de Side , Priscus et Jean l'orateur.

Pulchérie, depuis long-temps proclamée auî^usta, plaça la couronne de son frère Théodose sur la tête de Marcien : pour mieux assurer les droits de ce citoyen obscur , moitié homme d'épée , moitié homme de plume, elle l'épousa, et demeura vierge (451) ^ Cette élection ne fut contestée, ni du sénat, ni de la cour, ni de l'armée: prodigieux changement dans les mœurs. Ici commence un esprit inconnu k l'antiquité, et qui fait pressentir ce moyen âge où tout étoit aventures : des femmes disposent des empires ; Placidie , sœur d'Honorius et captive d'un Goth, passe dans le lit de ce Goth qui aspire à la pourpre; Pulchérie, sœur de Théodose II, porte l'Orient à Marcien; Honoria , sœur de Valentinien III , veut donner

^ Evag. , lib. I , cap. 1 ,

l'Occident à Attila ; Eudosie , fille de Théodose II et veuve de Valentinien III , appelle Gcnseric à Rome ; Eudoxie , fille de Valentinien TII, épouse Hunneric , fils de Genseric. C'est par les femmes que le monde ancien s'unit au monde nouveau : dans ce mariage, dont nous sommes nés, les deux sociétés se partagèrent les sexes : la vieille prit la quenouille , et la jeune l'épée.

Marcien éLoit digne du choix de Pulchérie ; il possédoit ce mérite qu'on ne retrouve que dans lesclassesinférieuresautemps delà décadence des nations. Il a été loué par saint Léon le Grand ^ : on a dit qu'il avoit le cœur au-dessus de l'argent et de la crainte, il apaisa les troubles de l'Eglise par le concile de Calcédoine; il répondit à Attila qui lui demandoit le tribut : « J'ai de lor » pour mes amis, du fer pour mes ennemis ^ » Lorsque Aspar, général de Théodose, attaqua l'Afrique , Marcien l'accompagnoit en qualité de secrétaire; Aspar fut défait par les Vandales , et Marcien se trouva au nombre des prisonniers de Genseric: attendant son sort, il se coucha à terre, et s'endormit dans la cour du roi. La chaleur était brûlante; un aigle survint, se plaça entre le visage de Marcien et le soleil, et

1 Léo., ep. 89, p. 616; — Id. , ep. 94, p. 628.

2 Prise, p. 39.

lui fit ombre de ses ailes. Genseric l'aperçut, s'émerveilla , et , s'il en fautcroire cette ingénieuse fable, il rendit la liberté au prisonnier dont il préjugea la grandeur ^

La fière réponse de Marcien à Attila blessa l'orgueil de ce conquérant : le Tartare hésitoit entre deux proies ; du fond de sa ville de bois , dans les herbages de la Pannonie, il ne sa voit lequel de ses deux bras il devoit étendre pour saisir l'empire d'Orient ou l'empire d'Occident, et s'il arraclieroit Rome ou Constantinopîe de la terre.

Il se décida pour l'Occident et prit son chemin par les Gaules. ^Etius étoit rentré en grâce auprès de Placidie: on a vu qu'il avoit été Ihôte et le suppliant des Huns.

Le royaume des Visigoths, dans les provinces méridionales des Gaules, s'étoit fixé sous le

^ Illi sub Dium coacti circiter mei-idiem, cum à sole quippe œstivo languescerent, sederant .- inter qiios Marcianus negligenter stratus ducebat somnum ; quâdam intérim, ut perhibent, aquilâ supervolante, quaepassisalis ita se iibrabat, eumdemque in aère locum insistebatur, umbrâ blandiretur uni Maieiano, Ptem Gizericus è superiori contemplatus aedium parte, atque ut erat sagacissimus vir ingenio , divinum ostentum interpretatus... Deus illi destinasset imperium. ( Procop. deBel.Vand., lib. I, p. 185 et 186.) "

sceptre deThéodoric, que quelques-uns ont cru fils d'Alaric. Glodion , le premier de nos rois, avoit étendu ses conquêtes jusqu'à la Somme; iEtius le surprit et le repoussa ^ , mais Glodion finit par garder ses avantages. Glodion mort, ses deux fils se disputèrent son patrimoine; l'un d'eux, peut-être Mérovée, qui tout jeune encore était allé en ambassade à Rome ^ , implora le secours de Valentinien , et son frère aîné rechercha la protection d'Attila ^

Honoria, soeur de Valentinien, rigoureusement traitée à la cour de son Irère, avoit été aimée d'Eugène, jeune Rornain attaché à son service ^. Des signes de grossesse se manifestèrent; l'impératrice Placidie fit partir Honoria pour Gonstantinople. Au milieu des sœurs de Théodose et de leurs pieuses compagnes, Honoria, qui avoit senti les passions, ne put goûter les vertus : de même que Placidie, sa mère, étoit devenue l'épouse d'un compagnon d'Alaric , elle résolut de se ieter dans les bras d'un Barbare : elle envoya secrètement un de ses eunuques porter son anneau au roi des Huns : Attila était horrible,

^ Idat., Ch., p. 19; Vales., Re. Franc. , lib. iii.

2 Prise, Leg. , p. 40.

^ Sid, , car. 7; Greg. Tur. , lib. ii.

^ Marcel. Chron.

mais il était le maître du monde et le fléau de Dieu^

Armé de l'anneau d'Honoria , le chef des Huns réclamoit la dot de sa haute fiancée , c'est-à-dire une portion des états romains : on lui répondit que les filles n'iiéritoient pas de l'empire. Attila se prétendoit encore attiré par des intérêts que mettoit en mouvement une autre femme. Tliéodoric avait marié sa fille unique à Hunneric, fils de Genseric : sur un soupçon d'empoisonnement , Genseric la renvoya à son père, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles. Les Visigoths menaçoient les Vandales de leur vengeance, et Genseric appeloit Attila son allié pour retenir Tliéodoric son ennemi ^.

^ Jornandès place plus tôt l'envoi de cet anneau ; mais il confond les temps.

2 Hujus ergo raentem ad vastationem oibis paratam comperiens Gizei'icus , rex Wandalorum, quem paulè antè memoravimus, multis rauneribus ad Yesegotharum bella praecipitat, nietuens ne Theodericus , Vesegotharum rex, filiœ ulcisceretur injuriam , quae Hunnericho , Gizerici fîlio , juncta , prias quidem tante conjugio lajtaretur : sed postea , ut erat ille et in sua pignora truculentus , ob suspicionem tantummodo veneni ab eâ parati, eam amputatis naiiljus spolians tlecore naturali , patri suo ad G allias remiserat , ut turpe funus miseranda semper ofFerret, et crûdelitas, quâ etiam moverentur

HISTORIQUES. 3l3

Trois causes ou trois prétextes amenoient donc Attila en Gaule : la réclamation de la dot d'Honoria , l'intervention réclamée dans les affaires du royaume des Franks, la guerre contre les Visigoths, en vertu de l'alliance existante entre les Huns et les Vandales. Arbitre des nations , défenseur d'une princesse opprimée , le ravageur du monde, devancier de la chevalerie, se prépara à passer le Rhin au nom de l'amour, de la justice et de l'humanité.

Des forêts entières furent abattues; le fleuve qui sépare les Gaules de la Germanie se couvrit de barques ^ chargées d'innombrables soldats , comme ces autres barques qui transportent aujourd'hui , le long du Péné , les abeilles nomades des bergers de la Thessalie ^. Saint Agnan , évêque d'Orléans , saint Loup , évêque de Troyes, sainte Geneviève, gardeuse de moutons à Nanterre, s'efforcèrent de conjurer la tempête: vous verrez l'effet et le caractère de leur intervention, quand je vous parlerai des mœurs des chrétiens.

externi , vindictampatris efficacius impetraret. (Jornand.

de Reb. Get., cap. 36.)

■* Cecidit citô secta bipenni

Hercynia in lintres , et Rhenuni tcxuit alno.

(Sid. Ap. , carm. 7 , p. 97. ) ^ Pouqueville , voyage en Grèce.

iEtius n'avoit rien négligé pour combattre ses anciens amis : les Visigoths s'étoient, non sans hésitation, joints à ses troupes; beaucoup de négociations avoient eu lieu entre Théodoric, Attila et Valentinien \ ^Etius marcha au-devant des Huns, et les rencontra occupés et retardés devant Orléans, dont la destinée était de sauver la France ; Attila se retira dans les plaines Catalauniques, appelées aussi mauritiennes, longues de cent lieues, dit Jornandès , et larges de soixantedix^ : il y fut suivi par iEtius et Théodoric.

Les deux armées se mirent en bataille. Une colline qui s'élevoit insensiblement, bordoit la plaine; les Huns et leurs alliés en occupoient la droite ; les Romains et leurs alliés la gauche. Là se trouvoit rassemblée une partie considérable du genre humain ^ , comme si Dieu avoit voulu faire la revue des ministres de ses vengeances, au moment où ils aclievoient de remplir leur mission t il leur alloit partager la conquête , et désigner les fondateurs des nouveaux royaumes. Ces peuples , mandés de tous les coins de la terre , s'é-

^ Jornand. , cap. 36.

" C leugas , ut Galli vocant , in longum tenentes , t't LXX in latum. ( Jornand. , cap. 36.)

^ Fit ergo area innumerabilium populorum pars illa terrarum. (Jornand.-, cap. 36. )

toient rangés sous les deux bannières du monde à venir et du monde passé, d'Attila et d'iEtius. Avec les Romains marchoient les Visigoths, les Lœti. les Armoricains, les Gaulois, lesBréonnes, les Saxons, les Bourguignons, les Sarmates, les Alaius, les Allamans, les Ripuaires et les Franks soumis à Mérovée ; avec les Huns se trouvoient d'autres Franks et d'autres Bourguignons, les Rugiens, lesErules, les Turingiens, les Ostrogoths et les Gepides. Attila harangua ses soldats :

« Méprisez ce ramas d'ennemis désunis de » mœurs et de langage, associés par la peur. Pré- » cipitez-vous sur les Alains et les Gotlis qui font » toute la force des Romains : 1-e corps ne se peut » tenir debout quand les os en sont arrachés. » Courage! que la fureur accoutumée s'allume! » Le glaive ne peut rien contre les braves avant » l'ordre du destin. Cette foule épouvantée ne » pourra regarder les Huns en face. Si l'événe- » ment ne me trompe, voici le champ qui nous » fut promis par tant de victoires. Je lance le » premier trait à l'ennemi : quiconque oseroit » devancer Attila au combat, est mort \ »

^ Adunatas despicite dissonas gentes. Judicium pa-

voîis est , societate defendi

Alanos invadite, in \ese,"othas incumbite

Nec potest stare corpus , cui ossa substraxerit. Consm-

Cette bataille (453) fut effroyable, sans miséricorde, sans quartier. Celui qui pendant sa vie, dit riiistorien des Gotbs , fut assez beureux pour contempler de pareilles cboses et qui manqua de les voir , se priva d'un spectacle miraculeux ^ . Les vieillards du temps de l'enfance de Jornandès, se souvenoient encore qu'un petit ruisseau , coulant h travers ces cbamps béroïques, grossit tout à coup , non par les pluies, mais par le sang, et devint un torrent. Les blessés se traînoient à ce ruisseau pour y étancber leur soif, et buvoient le sang dont ils l'avoient formé ^. Centsoixante-

gant aniini , furor solitus intumescat • . .

Yicturos nulla tela convenient , niorituros et in ocio

fata praecipitant. . .• Non fallor

eventu , liic campus est quem nobis tôt prospéra promiserant Primus in hostes tela conjiciam. Si quis potuerit Attila pugnante ocium ferre , sepultus est. ( Jornand. , cap. 36. )

"• Ubi talla gesta referuntur , ut nihil esset^ quod in vitâ suâ conspicere potuisset egregius , qui hujus miraeuli privaretur aspectu. ( Id. , cap. 40. )

2 Nam si senioribus credere fas est , rivulus memorati campi bumili ripa prolabens , peremptorum vulneribus sanguine multo provectus, non auctus imbribus, ut solebat, sed liquore concitatus insolito , torrens factus est cruoris augmente. Et quos illic coëgit in aridam sitim vulnus inflictum , fluentâ mixtâ clade traxerunt : ita constricti sorte niiserabili sordebant , potantes sanguiiiem quem fudêre sauciati. ( Jornand. , cap, 40. )

deux milles morts couvrirent la plaine; Théodoric fut tué, mais Attila vaincu. Retranché derrière ses chariots pendant la nuit, il chantoit en choquant ses armes ; lion rugissant et menaçant à l'entrée de la caverne où l'avoient acculé les chasseurs ^

L'armée triomphante se divisa , soit par l'impatience ordinaire des Barbares, soit parla politique d'^Etius qui craignit qu'Attila passé ne laissât les Visigoths trop puissants. Comme je marque à présent tout ce qui finit, la victoire catalauûienne est la dernière grande victoire obtenue au nom des anciens maîtres du monde. Rome, qui s'étoit étendue peu à peu jusqu'aux extrémités de la terre, rentroit peu à peu dans ses premières limites; elle alloit bientôt perdre l'empire et la vie dans ces mêmes vallées des Sabins, où sa vie et son empire avoient commencé; il ne devoit rester de ce géant qu'une tête énorme , séparée d'un corps immense.

Attila s'attendoit à être attaqué ; il ne s'aperçut de la retraite des vainqueurs qu'au long silence des campagnes ^ abandonnées aux cent

^ Strepens armis tubis canebat , incussionemque minabatur -. vehit leo venabulis pressus , speluncas aditus obambulans. ( Id. , ibid. )

2 Sed ubi hostium absentia sunt longa silentia con-

soixante-deux mille muets de la mort. Échappé contre toute attente à la destruction , et rendu à sa destinée, il repasse le Pdiin. Plus puissant que jamais, il entre l'année suivante en Italie , saccage Aquilée et s'empare de Milan. Valentinien quitte sa caclie de Piavenne pour se recacher dans Rome, avec l'intention d'en sortir à l'approche du péril : la peur le faisoit fuir, la lâcheté le retint; également indigne de l'empire en l'abandonnant ou en le vendant. Deux consuls, Avienus et Trigesius,et le pape saint Léon , viennent traiter avec Attila. Le Tartare consent à se retirer sur la promesse de ce qu'il appeloit toujours la dot d'Honoria : une raison plus intérieure le toucha ; il fut arrêté par une main qui se moutroit partout alors , au défaut de celle des hommes. Cela sera dit en son lieu.

Attila se jette une seconde fois sur les Gaules, d'où Thorismond , successeur de Théodoric, le repousse. Le Hun rentre encore dans sa ville de bois, méditant de nouveaux ravages : il y disparoît. Le Héros de la Barbarie meurt, comme le Héros de la Civilisation , dans l'enivrement de la

secuta , erigitur mens ad victoriam , gaudia prœsumuntur, atque potentis régis animus in antiqua fata levertitur. ( Jornand. , cap. 41. )

gloire et les débauches d'un festin ; il s'endormit une nuit sur le sein d'une femme et ne revit plus le soleil ; une liémorrcigie l'emporta : le conquérant creva du trop de sang qu'il avoit Lu et des voluptés dont il se gorgeoit. Le monde romain se crut délivré, il ne l'étoit pas de ses vices; châtié, il n'étoit pas averti.

L'invasion d'Attila en Italie donna naissance à Venise. Les habitants de la Vénetie se renfermèrent dans les îlots voisins du continent. Leurs murailles étoient des claies d'osier : ils vivoient de poisson ; ils n'avoient pour richesse que leurs gondoles et du sel qu'ils vendoient le long des côtes. Cassiodore les compare à des oiseaux aquatiques qui font leur nid au milieu des eaux \ Voilà cette opulente^, cette mystérieuse , cette voluptueuse Venise de qui les palais rentrent aujourd'hui dans le limon dont ils sont sortis.

La Grande-Bretagne, malgré ses larmes et ses prières, avoit été abandonnée des Romains.

Quand l'épée d'Attila fut brisée, Val entinien, tirant pour la première fois la sienne , l'enfonça dans le cœur du dernier Romain : jaloux

'' Aquatilium avium more dom us est. (Variai-., lib. xii, ep. 24. )

Voyez aussi P^crona illustrata de Maffei, et l'Histoire de \ enise par M. Daru.

d'^Etlus , il tua celui qui avoit retardé si longtemps la chute de l'empire \ Valentiiiien viole la femme de Maxime, riche sénateur de la famille Anicieune ^ : Maxime conspire; Valentinien, dernier prince de la famille de Théodose, est assassiné en plein jour par deux Barbarer,, Transtila et Optila, attachés à la mémoire d'iEtius ^ Maxime est élu k la place de Valentinien; son règne fut de peu de jours et il le trouva trop long. «Fortuné Damoclèsl s'écrioit-il , regrettant )) l'obscurité de sa vie, ton règne commença et » finit dans un même repas ^. »

Maxime, devenu veuf, avoit épousé de force Eudoxie, veuve de Valentinien et fille de Théodose IL Eudoxie cherche un vengeur, et n'en voit point de plus terrible que Genseric. Les

^ Prosp. , Idat. , an 454-

- Maximus quidam erat senator romanus... Uxorem habebat singulai'i continentiâ et forma, commendatissimae famae pr?editam... Huic nactae concubitu, obscœni libidine ardens Valentinianus... vim attulit obiuctanti. ( Procop., de Bell. Vand. , lib, ii, cap. 4, p. 187. )

^ Id. , ibid. , Evag. , lib. ii , cap. 7.

* Dicei'e solebat vir litteratus atque ob ingenii mérita quaestorius fulgentius , se ex ore ejus fi'equenter audisse, cùm perosus pondus imperii veterem desideraret securitatem :Felicem te Damocles, qui non uno longiùsprandio regni necessitatem toleravisti. ( Sid. App. , ep. 13, lib. II, p. 166.)

Vandales étoient devenus des pirates habiles et audacieux; ils avoient dévasté la Sicile, pillé Palerme, ravagé les côtes de la Lucanie et de la Grèce. Genseric, appelé par Eudoxie \ ne refuse point la proie ; ses vaisseaux jettent l'ancre a Ostie. Maxime se veut échapper; il est arrêté par le peuple qui le déchire. Saint Léon essaie de sauver une seconde fois son troupeau, et n'obtient point de Genseric ce qu'il avoit obtenu d'Attila : la ville éternelle est livrée au pillage pendant quatorze jours et quatorze nuits. Les barbares se rembarquent; la flotte de Genseric apporte k Carthage les richesses de Rome, comme la flotte de Scipion avoit apporté à Rome les richesses de Carthage. Le chantre de Didon sembloit avoir prédit Genseric dans Annibal. Parmi le butin se trouvèrent les ornements enlevés au temple de Jérusalem : quel mélange de ruines et de souvenirs I Tous les vaisseaux arrivèrent heureusement , excepté celui qui étoit chargé des statues des dieux ^. Ces nouvelles calamités n'étonnèrent pas: Alaric avait tué Rome; Genseric ne fit que dépouiller le cadavre.

1 Procop., de Bell. Tand., p. 188.

2 Navibus Gizerici unam quà simulachra vehebantur periisse ferunt. ( Procop., de Bell. Vand., lib. ii, p. 189.)

Page 1