‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 49 sur 59 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Avitus, d'une famille puissante de l'Auvergne , beau-père de Sidoine xlpollinaire , et maître général des forces romaines dans les Gaules, remplaça Maxime. Il reçut la pourpre des mains de Théodoric lî, roi des Visigots, régnant à Toulouse; ce Théodoric étoit frère de Thorismond, fils de Théodoric I, tué aux champs Catalauniques. Il soumit le reste des Suèves en Espagne; mais, tandis qu'il avoit l'air de combattre pour la gloire de l'empereur son ouvrage, Avitus étoit déjà tombé : il fut dégradé par le sénat de Rome, qui sembloit puiser ce pouvoir d'avilir dans sa propre dégradation. Ricimer ou Richimer, fils d'un Suève et de la fille du roi Goth Vallia, comme je vous l'ai déjà dit, fut le principal auteur de cette chute. Ce chef des troupes barbares à la solde des Romains en Italie , donna une double marque de sa puissance, en nommant l'empereur déposé (16 octobre 456) , évêque de Plaisance^ : la tonsure alloit devenir la couronne des rois sans couronne. On ne sait trop comment finit Avitus : privé de l'empire , il le fut aussi de la vie, dit pourtant un historien^.

Ricimer passa la pourpre à Majorien , ancien compagnon d'Aëtius. Majorien étoit un de ces

• \ict. Tuu.

^ Idat. Clnon.

hommes que le ciel montre un moment à la terre dans rabàtardissement des races : étrangers au monde où ils viennent, ils ne s'y arrêtent que le temps nécessaire pour empêcher la prescription contre la vertu \ Majorien ranima la gloire romaine, en attaquant les Francks et les Vandales avec les vieilles bandes sans chef d'xittila et d'Alaric. On a de lui plusieurs belles lois. Ricimer ne l'avait placé sur le trône que parce qu'il le croyoit sans génie; quand il s'aperçut de sa méprise, il fit naître une sédition , et Majorien abdiqua. On croit qu'il fut empoisonné ^ ( 7 août 461 ). Le faiseur et le défaiseur de rois ( à cette époque de révolutions , cela ne supposoit ni talents supérieurs, ni grands périls), remit le diadème à Libius Sévère : il prit garde cette fois que le prince ne fût pas un homme, et il y réussit. On ne connoît guère que le titre impérial de ce Libius Sévère : l'excès de l'obscurité pour les rois a le même résultat que l'excès de la gloire; il ne laisse vivre qu'un nom.

Deux hommes fidèles à la mémoire de Majorien refusèrent de reconnoître la créature de

^ Sic!., App.,carm. 5,p. 312 ; Piocop. de Bell. Vand., lib. I, cap. 7.

-Selon un autre version, Majorien fut de'posé par Ricimer , qui le fit tuer cinq jours après sa déposition.

Ricimer : Marcellin , sous le titre de patrice de l'Occident, resta libre dans la Dalmatie; ^Egidius , maître général de la Gaule , conserva une puissance indépendante : ce fut lui que les Bretons implorèrent et que les Franks nommèrent un moment leur chef, quand ils chassèrent Childéric.

L'Italie continua d'être livrée aux courses des Vandales; chaque année, au printemps, le vieux Genseric y rapportoit la flamme. Par un renversement de l'ordre du destin, dit Sidoine, la brûlante Afrique versoit sur Rome les fureurs du Caucase \

Léon I , surnommé le Grand , ou le Boucher, ou plus souvent Léon de Thrace , avoit été élu empereur d'Orient, après la mort de Marcien , arrivée vers la fin de janvier, l'an 457. Constantinople, échappée aux Barbares, obtenoit sur Rome la prééminence, non la supériorité, que donne le bonheur sur l'infortune. L'empire d'Occident, sur son lit de mort, ressembloit à un guerrier ou à un roi dont on pille la tente ou le palais, tandis qu'il expire, ne lui laissant pas un linceul pour l'ensevelir. Léon , qui

i conversosque ordine fati

Torrida caucaseos infert mihi Byrsa furores.

( Sidon. Apoll. )

voyoit donner des maîtres à Rome, lui accorda Anthême (468) en qualité d'empereur, sur la demande du sénat. Ricimer empoisonna Libius Sévère et épousa la fille d'Antliême. Il y eut de grandes réjouissances; tout parut consolidé dans une ruine.

Vous avez vu qu Antheme pensoit à rétablir le culte des idoles \ Les deux empires; et surtout celui d'Orient, préparèrent un puissant armement contre les Vandales. Le commandement en fut donné à Basiliens qui laissa brûler sa flotte devant Garthage, réduit à la nécessité de passer pour un traître, afin de conserver la réputation d'un grand général. Sauvé de ce danger , Genseric reprit ses courses et s'empara de la Sicile.

Théodoric II avoit rompu ses traités avec Rome à la mort de l'empereur Majorien ; il réunit Narbonne à son royaume. Euric, son frère, qui l'assassina , acheva la conquête des Espagnes sur les Romains et sur les Suèves : ceux-ci reconnurent son autorité, en restant en possession de la Galice. Dans les Gaules , Euric ne fut pas moins heureux ; il étendit sa domi nation , d'un côté , depuis les Pyrénées jusqu'au Rhône, de l'autre jusqu'à la Loire. En ce temps, les Bourguignons

^ Ci-dessus , page 233.

étoient alliés de Rome et se décbiroient entre eux; il en étoit ainsi des Franks et des Saxons.

Cependant Ricimer se brouille avec Anthême son beau-père, et se détermine à cbanger encore le maître titulaire de l'Occident. Il appelle à la pourpre Oljbre qui avoit épousé Placidie , fille de Valentinien III. Il en résulte une guerre civile. Rome est saccagée une troisième fois , dit le pape Gelase,et les misérables restes de l'empire sont foulés aux pieds. Antbême est tué (1 1 juillet 472); Olybre meurt , et Ricimer le précède dans la tombe où il avoit précipité cinq empereurs , tous faits de sa main ^

Gondivar ou Gondibalde, neveu de Ricimer ^ et élevé h la dignité de patrice par Oîybre, pousse Glicériusà s emparer du pouvoir : Gondibalde est peut-être le célèbre roi des Bourguignons. A Constantinople on proclama Julius-Népos empereur d'Occident. Il surprit son compétiteur Gljcérius , le fit raser et ordonner évêque de Salone ^ Julius-Népos céda l'Auvergne

■• Valois s'appuie de l'auteur anonyme confbi'cne , pour ces temps obscurs , à ce que l'on trouve dans les fastes consulaires d'Onuphre , dans les actes des Conciles , dans Cassiodore , dans Victor de Tunne, dans la chronique d'Alexandrie , etc. , etc. ( Vales. , Re. Franc.)

2 Photh., cap. 78, p. 372; Onupli. ^ Joru. de Reg. ac temp. suc. , p. G54. -

à Euric roi des Yisigoths , croyant qu'on pouvoit sacrifier ses amis à ses ennemis. Les troupes que Népos tenoit à sa solde se révoltent; il luit, traînant dans sa retraite en Dalmatie , un titre que lui seul reconnoissoit : il retrouva k Salone son rival impérial qu'il ayoit fait évêque ^ Népos ne valoit pas la peine d'un coup de poignard , et fut assassiné pourtant ^. Les Ostrogoths, pendant l'apparition de Glycérius, s'étoient montrés en Italie.

Les autres Barbares, qui opprimoient plus qu'ils ne défendoient ce malheureux pays, avoient alors pour chef Oreste , ce secrétaire d'Attila dont je vous ai déjà parlé. A la mort du roi des Huns , il passa au service des empereurs d'Occident sous lesquels il devint patrice et maître général des armées; il avoit eu un fils d'une mère inconnue , ou peut-être de la fille de ce comte Romulus que Yalentinien envoya en ambassade auprès d'Attila : ce fils est Romulus- Auguste , surnommé Augustule : humiliez-vous, et reconnoissez le néant des empires !

1 Quo comperto , Nepos fugit in Dalmatias , ibique defecit privatus regno , ubi jam Glycérius, dudum imperator, episcopatum salonitanum habebat. ( Vales. Ke. Franc. , p. 227 ; id. in not. Am. Marcel. )

2 Onuph., p, 477 ; Marc. , Cbron. 16.

Oreste refusa la pourpre que lui ofïroient ses soldats, et en laissa couvrir son fils \ Les Scjres, les Alains, les Rugiens , les Hérules, les Turcilinges, qui composoient ces défenseurs redoutables des misérables Romains , enflammés par l'exemple de leurs compatriotes établis en Afrique , dans les Espagnes et dans les Gaules, sommèrent Oreste de leur abandonner le tiers des propriétés de l'Italie : il leur crut pouvoir résister. Odoacre (peut-être fils d'Edécon, ancien collègue d'OresLe dans sa mission à Constantinople ) , Odoacre , après diverses aventures, se trouvoit investi d'une charge érainente dans les gardes de l'Italie; il se met à la tête des séditieux, assiège Oreste dans Pavie, emporte la place, le prend et le tue ^. Le 23 août de l'an 476, Odoacre, arien de religion, est proclamé roi d'Italie : l'empire romain avoit duré 507 ans, moins quelques jours, depuis la bataille d'Actium ; on comptoit 1229 ans de la fondation de Rome.

Quand Augustule, dernier successeur d'Auguste, quitta les marques delà puissance, Simplicius, quarante-septième pontife depuis saint

^ Augustulo à pâtre Oreste in Ravennâ imperatore ordinato. (Jornand,, cap, 45.)

2 Ennodii Ticin. Vit. Jîpiph. , p. 387

Pierre , occupoit la chaire de l'apôtre dont l'empire avoit commencé sous 1 héritier immédiat d'Auguste : les successeurs de Simplicius , après 1354 ans, régnent encore dans les palais des Césare.

Odoacre établit son siège à Ravenne. Le sénat romain renonça au droit d'élire son maître; satisfait d'être esclave à merci, il déclara que le Capitole abdiquoit la domination du monde, et renvoya, par une ambassade solennelle, les enseignes à Zenon qui gouvernoit l'Orient. Zenon ^ reçut k Gonstantinople les ambassadeurs avec un front sévère; il reprocha au sénat le meurtre d'Anthême et le bannissement de Népos : « Né- » pos vit encore, dit-il aux ambassadeurs, il sera » jusqu'à sa mort votre vrai maître. » Ce brevet de tyran honoraire, délivré par Zenon h Népos, est le dernier titre de la légitimité des Césars.

Augustule , trouvé à Ravenne par Odoacre, fut dégradé de la pourpre -. L'histoire ne dit rien de lui sinon qu'il étoit beau ^ Le premier roi d'Italie accorda au derjiier empereur de

^ Malchno. , Excerp. de Leg., p. 93.

- Non muhùm post Odovaccr , Tui-cilirigorum rex , habenssecum Scyros , Herulos , diversarumque gentium auxilarios, Italiam occupavit , et Oreste interfecto, Augustiiluni fîlium ejus de regnopulsum. (Jornand.. ca^).46.)

^ Piilcher prat. , Anon. Vales.

Rome une pension de 6000 pièces d'or : il le fit conduire à l'ancienne villa de Lucullus \ située sur le promontoire de Misène, et convertie en forteresse depuis les guerres des Vandales : elle avoit d'abord appartenu à Marius; Lucullus l'acheta ^.

Ainsi la Providence assignoit pour prison au fils du secrétaire d'Attila , r» un prince de race gothique, revêtu de la pourpre romaine par les derniers Barbares qui renversoient l'empire d'Occident , la Providence assignoit , dis-je , pour prison à ce prince une maison où fut portée la dépouille des Cimbres, premiers Barbares du Septentrion qui menacèrent le Capitole. C'est là qu'Augustule passa sa jeunesse et sa vie inconnues, sans se douter de tout ce qui s'attachoit à son nom , indifférent aux leçons que donnoitsa présence, étranger aux souvenirs que rappeloient les lieux de son exil.

Ajoutons ceci, attentifs que nous sommes à l'immutabilité des conseils éternels et à la vicissitude des choses humaines : les reliques de saint Severin succédèrent à la personne d'Augustule

^ Déposait (Odovacer) Augustulum de regno... Tamen donavit ei reditum sex millia solides. ( Anonym. Val. , p. 706. ) In Lucullano Campaniaî castello exilii pœna damnavit. ( Jornand , cap. 4G. )

2 Plut, in Mario , et in Lucid,

dans la demeure que Marius décora de ses proscriptions et de ses trophées, Lucullus de ses fêtes et de ses banquets : elle se changea en une église^. Odoacre, n'étant encore qu'un obscur soldat, a voit visité saint Severin, dans la Norique. Le solitaire, à l'aspect de ce Barbare d'une haute taille qui se courboit pour passer sous la porte de la cellule, lui dit :«Va en Italie, tu es maintenant couvert )) de viles peaux de bêtes, un temps viendra que » tu distribueras des largesses ^. »

Enfin le Dieu qui d'une main abaissoit l'empire romain , élevoit de l'autre l'empire françois. Augustule déposoit le diadème l'an 476 de J.-C, et l'an 481 Clovis, couronné de sa longue chevelure, régnoit .sur ses compagnons.

^ Eugip., in vit. S. Severin.

2 Vade ad Italiam , vade vilissimis nunc pellibus coopeitus : sed multis citô plurima largiturus. ( Anon. Val., p. 717.)

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ÉTUDE CINQUIÈME

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