‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 6 sur 59 · TOME I. C · texte numérisé non relu

TOME I. C

xxxiv PRÉFACE.

francicarum scriptores de don Bouquet. Lancelot, Le Bœuf, Secousse, Gibert , Foncemagne , Sainte-Palaye conféroient de ces recherches chez M. d'Argenson , chez le chancelier de Lamoignon ou chez M. de Malesherhes , son fds ; suite de noms, à compter depuis André Duchesne, que nous pouvons opposer aux noms les plus illustres de l'Europe.

Désirons qu'un temps vienne et c|ue ce temps soit prochain , où ces grands desseins étouffés par la barbarie révolutionnaire seront repris , où l'on achèvera de cataloguer ces manuscrits de la Bibliothèque (je ne sais plus si je dois dire royale ou nationale), qui gisent misérablement inconnus. On y pourroit rencontrer non - seulement des documents de l'antiquité franke , mais des ouvrages de l'antiquité grecque et hitine. Des auteurs que nous n'avons plus, ou que nous avons mutilés, se voy oient encore au dixième, onzième et douzième siècles : un Tacite, un Tite-Live, un Ménandre, un Sophocle ont peut-être échappé aux Condorcet du Moyen Age. Désirons qu'on améliore le sort des hommes lionorables qui veillent aux dépôts de la science , c[ui succombent sous le poids d'un travail qu'accroissent chaque jour^ en se multipliant, et les livres et les lecteurs. Désirons qu'on augmente le nombre des élèves de l'école des Chartes. Quand les Dacier et les Vanpraêt , quand les autres vénérables savants qui nous restent , auront passé de ces tombeaux des temps appelés bibliothèques , à leur propre tombeau , qui déchiffrira nos annales ? La patrie des Mabillon subira-t-elîe la honte d'aller chercher en Allemagne

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des interprètes de nos diplômes ? Faudra-t-il qu'un Champollion germanique vienne lire sur nos monuments la langue de nos pères, morte pour nous? Désirons enfin qu'on ne s'obstine pas à agrandir le bâtiment de la Bibliothèque sur le terrain où elle existe aujourd'hui , et qu'on adopte le beau plan d'un habile architecte pour réunir le temple de la science au palais du Louvre : ce sont là les derniers vœux d'un François.

ÉCRIVAINS DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE ET DE L'HIS TOIRË CRITIQUE DE FRANGE , AVANT LA RÉVO LUTION.

Les jugements sont trop durs aujourd'hui,» l'égard des écrivains qui ont travaillé à nos annales avant la Révolution. Supposons que notre histoire générale fût à composer ; qu'il la fallût tirer (les manuscrits ou même des documents imprimés • qu'il en fallût débrouiller la chronologie , discuter les faits , établir les règnes -je soutiens que, malgré notre science innée et tout notre savoir acquis, nous n'en mettrions pas trois volumes debout! Combien d'entre nous pourroient déchiffrer une ligne des chartes originales, combien les pourroient lire , même à l'aide des alphabets , des specimen et des/ac simile insérés dans la jRe diplomaticâ deMabillon et ailleurs? Nous sommes trop impatientsd'étalernos pensées ; nous dédaignons trop nos devanciers, pour nous abaisser au modeste rôle de bouqmneurs de cartulaires. Si nous lisions, nous

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aurions moins de temps pour écrite, et quel larcm fait à la postérité! Quel que soit notre juste orgueil , oserai -je supplier notre Supériorité de ne pas briser trop vite les béquilles sur lesquelles elle se traîne les ailes ployées? Quand avec des dates bien correctes ^ des faits bien exacts , imprimés en beau françois dans un caractère bien lisible, nous composons à notre aise des histoires nouvelles ; sachons quelque gré à ces esprits obscurs, aux travaux desquels il nous suffit de coudre des lambeaux de notre génie , pour ébahir l'admirant univers.

Du Haillan , Belleforest , de Serres et Dupleix, ont travaillé les premiers sur l'histoire générale de France. Du Haillan sait beaucoup, et des choses curieuses ; il a delà fougue ; son indépendance nobiliaire est amusante. Dans sa dédicace à Henri IV il dit : « Je n'ai point voulu faire le flatteur ni lecourti- » san , mais l'historien véritable ; j'ai voulu peindre » les traits les plus difformes ainsi que les plus M beaux, et parler hardiment et librement de tout..

» J'ai impugné plusieurs points qui sont

» de la commune opinion des hommes, comme la « venue de Pharamon es Gaules , l'institution de » la ; loi Salique , etc. »

Belleforest est diffus , mais sa compilation des anciennes chroniques met sur la voie de plusieurs raretés. Du Haillan le critiqua dans une de ses préfaces : « Je ne suis pas de ces hardis et ignorants >! écrivains qui enfantent tous les jours des livres et » qui en font de grosses forêts. » ( Allusion au nom de Belleforest.

Jean de Serres étoifc protestant. Il est infivièle dans ses citations, fautif dans sa chronologie; son

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style est chargé de figures outrées et de métaphores. De Serres étoit savant néanmoins : Pascruier et d'Aubigné l'ont repris avec aigreur.

Dupleix procède avec méthode ; c'est le premier historien françois ;, avec Viguier , qui ait coté en marge ses autorités. Avant le chef-d'œuvre d'Adrien de Valois, Dupleix n'avoit été surpassé dans l'histoire des deux premières races que par Fauche t.

Je ne parle point de d'Aubigné, bien qu'il en valût la peine, parce qu'il s'est renfermé, ainsi que De Tliou, dans une période particulière : la même raison me fait omettre Jean le Laboureur : personne n'a élevé plus haut le style historique que ce dernier écrivain.

Après ces quatre premiers auteurs de notre histoire générale , nous trouvons JVIézeray, Varillas, Cordemoy, Legendre, Daniel, Velly, Villaret et Garnier.

On n'écrira jamais mieux quelques parties de notre histoire , que Mézeray n'en a écrit quelques règnes. Son abrégé est supérieur à sa grande histoire , quoiqu'on n'y retrouve pas quelques-uns d^ ces discours débités à la manière de Carneille. Les Vies des reines sont quelquefois des modèles de simplicité. Quant au défaut de lecture reproché à Mézeray, la plupart de ses erreurs ont été redressées par l'abbé le Laboureur, Launoy, Dirois et le P. Grif- '' fet. Mézeray avoit été frondeur ; rien de plus libre que ses jugements : c'est dommage que son exécuteur testamentaire ait jeté au feu son histoire de la Maltîjte. Amelot de la Houssaye dit que Mézeray a laissé dans ses écrits une assez vwe image de

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V ancieniw liberté. Ménage reproclie à cet auteur de nauoir pas de phrases. C'est Mézeray qui a dit: Sous la fin de la deuxième race le royaume étoit tenu selon les lois des fiefs , se goui^ernant comme un grand fiej" plutôt que comme une monarchie.Toxxi ce qu'on a rabâché depuis sur les temps féodaux n'est que le commentaire de cet aperçu de génie.

Louis de Cordcmoy publia, en l'achevant, l'histoire de France qu'avoit écrite Geraud de Cordemoy, son père. Cordemoy étoit, comme Bossuet, grand cartésien ; son travail exact est le premier où l'on sente la présence de la méthode philosophique.

L'abbé Le Gendre fit entrer dans l'histoire générale la peinture des mœurs et des coutumes; heureuse innovation qui ouvroit une nouvelle route à l'histoire. Le Gendre, flatteur de Louis le Grand dans ses essais sur le règne de ce roi, juge franchement tout le reste.

Varillas est fort décrié pour son romanesque; il n'est pas cependant aussi menteur qu'on l'a dit. Versé dans la lecture des originaux , il avoit même perdu la vue à cette lecture, mais il a la plus singulière manie qu'on puisse imaginer ; il trans])orte les actes d'un personnage à un autre, quand ce personnage a des homonymes dans des siècles différents : j'en pourrois citer des exemples curieux.

Après le père Daniel, l'histoire militaire de la France n'est plus à faire. Enfin, sans parler de VAbrégé chronologique trop vanté du président Hénault, et des Essais historiques trop décriés de Voltaire, le long travail de Velly, de Villaret et Garnier est d'un grand prix. Ce n'étoient pas sans

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doute des hommes de génie que ces trois derniers écrivains; mais le génie, qui en a? si ce n'est dans notre siècle où il court les rues en sortant du maillot, comme un poussin qui brise sa coquille. Au défaut de ce premier don du ciel qui nous étoil exclusivement réservé, on trouve dans les historiens que je viens de nommer une consciencieuse lecture, des pages nettement écrites, des jugements sains. Ces historiens se trompent, il est vrai, sur la physionomie des siècles, encore pas toujours.

Quant aux deux premières races , il 1^ faut avouer, Velly est quelquefois ridicule; mais il peignoit à la manière de son temps. Khlovigh, dans nos annales anté-révoîutionnaires , ressemble à Louis XIV et Louis X.l\ à Hugues Capet. On avoit dans la tête le type d'une grave monarchie, toujours la même, marchant carrément avec trois Ordres et un Parlement eu robe loni;ue ; de là cette monotonie de récits, cette uniformité de mœurs qui rend la lecture de notre histoire générale insipide. Les historiens étoient alors des hommes de cabinet, qui n'avoient jamais vu et manié les affaires.

Mais si nous apercevons les faits sous un autre jour, ne nous figurons pas que cela tienne à la seule forcede notre intelligence. Nous venons après la monarchie tombée ;nous toisons à terre le colosse brisé, noue lui trouvons des proportions différentes de celles quil paroissoit avoir lorsqu^il étoit debout. Placés à un autre point de la perspective, nous prenons pour un progrès de l'esprit humain le simple résultat des événements, le dérangement ou la disparition des objets. Le voyageur qui foule aux pieds les ruines de Thèbes, est-il l,'ligyi>tien

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qui demeuroit sous une des cent portes de la cité de Pharaon?

Ce qui nous blesse aujourd'hui surtout, en lisant notre histoire passée, c'est de ne pas nous y rencontrer. La France est devenue républicaine et plébéienne, de royale et aristocratique qu'elle étoit. Avec l'esprit d'éiialité qui nous maîtrise, la présence exclusive de quelques nobles dans nos fastes nous irrite ; nous nous demandons si nous ne valons pas mieux que ces gens-là, si nos pères n'ont point compté dans les destinées de notre patrie. Une réflexion devroit nous calmer. Qui d'entre nous survivra à son temps ? Savons - nous comment s'appeloient ces milliers de soldats qui ont gagné les grandes batailles de l'armée populaire ? Ils sont tombés aux yeux de leurs camarades, morts un moment après à leur côté. Des généraux , qui peut-être n'eurent aucune part au succès , sont devenus les illégitimes héritiers de ces obscurs enfants de l'honneur et de la gloire. Une nation n'a qu'un nom; les individus, plébéiens ou patriciens, ne sont eux-mêmes connus que par quelquesuns d'entre eux, jouets ou favoris de la fortune.

Sous le rapport des libertés > une observation analogue se présente. Les historiens du dix-septième siècle ne les pouvoient pas comprendre comme nous; ils ne manquoient ni d'impartialité, ni d'indépendance, ni de courage, mais ils n'avoient pas ces notions générales des choses que le temps et la Révolution ont développées. L'histoire fait des progrès dont sont privées quelques autres parties de Tintelligence lettrée. La langue , quand elle a atteint îsa maturité, demeure en cet état ou se gâte.

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On peut faire des vers autrement que Racine ; jamais mieux : la poésie a ses bornes dans les limites de lidiome où elle est écrite et chantée. Mais l'histoire, sans se corrompre, change de caractère avec les âges , parce qu'elle se compose des faits acquis et des vérités trouvées , parce qu elle réforme ses jugements par ses expériences, parce qu'étant le reflet des mœurs et des opinions de l'homme, elle est susceptible du perfectionnement même de l'espèce humaine. Au physique, la société, avec les découvertes modernes, n'est plus la société sans ces découvertes; au moral, cette société avec les idées agrandies telles qu'elles le sont de nos jours, n'est plus la société sans ces idées ; le Nil à sa source n'est pas le Nil à son embouchure. En un mot, les historiens du dix^-neuvième siècle n'ont rien créé ; seulement ils ont un monde nouv-eau sous les yeux , et ce monde nouveau leur sert d'échelle rectifiée pour mesurer l'ancien monde.

Toute justice ainsi rendue aux hommes de mérite qui ont traité de notre histoire générale avant la Révolution , je dirai avec la même impartialité qu'il ne les faut pas prendre pour guides. On ne se peut dispenser de recourir aux originaux, car ces écrivains les lisoient autrement que nous et dans un autre esprit : ils n'y cherchoient pas les choses que nous y cherchons , ils ne les voyoient même pas; ils rejetoient précisément ce que nous recueillons. Ils ne choisissoient, par exemple, dans les ouvrages des Pères de l'Eglise que ce qui concerne le dogme et la doctrine du christianisme : les mœurs , les usages , les idées ne leur paroissoient d'aucune importance. Une histoire nouvelle

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toute entière est cachée dans les écrits des Pères : ces Etudes indiqueront la route. Nous ne savons rien sur la civilisation grecque et romaine des cinquième , sixième et septième siècles, ni sur la barbarie des destructeurs du monde romain , que par les écrivains ecclésiastiques de cette époque.

A legard de nos propres monuments, des découvertes de même nature sont à faire. Avant la Révolution, on n interrogeoit les manuscrits que relativement aux prêtres, aux nobles et aux rois. Nous, nous ne nous enquérons que de ce qui regarde les peuples et les transformations sociales : or ceci est resté enseveli dans les Chartes.

Les écrivains anté-révolutionnaires de l'histoire critique de France sont si nombreux qu'il eSt impossible de les indiquer tous; quelques-uns seulement doivent être signalés comme chefs d'école.

lu Histoire de l' établissement de la monarchie française dans les Gaules est un ouvrage solide, souvent attaqué, jamais renversé, pas même par Montesquieu qui d'ailleurs a su peu de choses sur les Franks. On vole l'abbé Dubos sans avouer le larcin : il seroit plus loyal d'en convenir.

Il en arrive de même à i'abbé de Gourcy : sa petite dissertation sur l'état des personnes en France sous la première et la seconde race ^ dissertation couronnée par l'i^cadémie des Inscriptions ,• est d'une méthode , d'une clarté et d'un savoir rares. Ce qu'on écrit aujourd'hui sur le même sujet, est en partie dérobé à l'excellent travail de Gourcy : on a raison de ne pas refaire une besogne si bien faite , mais il faudroit en îivertir, pour laisser la louange a qui de droit. 11 y a des hommes qui sont ainsi en

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possession de servir de moniteurs arix autres : Pagi sera l'étemel flambeau des fastes consu'aires ; Tiliemont est le guide le plus sûr des faits et des dates pour l'histoire des empereurs ; Gibbon se colle à lui ; il se fourvoie et tombe quand l'ouvrage de Tillemont finit; Saint-Marc a débrouillé le chaos des affaires italiennes du cinquième au douzième siècle. On ne mentionne point son abrés:é cht'onologique qunnà on s'occupe de cette période de l'histoire : ce seroit justice cependant ; d'autant mieux que l'on commet beaucoup de fautes quand on ne suit plus Saint- Marc qui lui-même a suivi Sigonius et Muratori.

Les obser^^ations de l'abbé de Mably sont écrites d'un ton d'arrogance et de fatuité qui les feroit prendre pour l'ou-vrage de quelques capacités du jour, si la maigreur n'y remplaçoit l'enflure. Sous cette superbe , on ne trouve pourtant dans Mably que des idées écourtées , une grande prétention à la force de tête, le désir de dire des choses immenses en quelques mots brefs : il y a peu de mots en etlet et encore moins de choses. Lisez dans cet auteur gourmé quelques passages sur la transfusion des propriétés ; ils sont bons.

Boulainvilliers a bien senti la nature aristocratique de l'ancienne constitution françoise, mais il est absurde sur la noblesse : iln'a pas d'ailleurs assez de lecture pour que son instruction dédommage du vice de son système.

De ces détails , il résulte que deux écoles historiques sont à distinguer avant l'époque de la Révolution ; l'école du dix-septième siècle et l'école du dix-huitième siècle ; 1 une érudite et religieuse , l'autre critique et philosophique : dans la première,

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les Bénérlictins rassembloient les faits et Bossuet les proclamoit à la terre-, ànns la seconde, les Encyclopédistes crititjuoient les faits , et Voltaire les livroit aux disputes dumonde. L'Angleterre fondoit auprès de nous son école exacte, plus dégagée que la nôtre des préjugés anti-religieux. Notre école moderne du dix-neuvième siècle peut être appelée l'école Politique ; elle est philosophique aussi , mais autrement que celle du dix-huitième siècle : parlons-en.

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