‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 51 sur 59 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

école que n'interrompirent point la captivité d'Egypte et celle de Babylone, la conquête d'Alexandre, l'oppression des rois de Syrie, la domination romaine , la monarchie des Hérodes qui implantèrent de force et improvisèrent en Judée un civilisation étrangère. Cette école de l'avenir évoquant le passé et dédaignant le présent ne manqua de maîtres ni dans la prospérité, ni dans le malheur, ni sur les rivages du Nil , ni sur les bords du Jourdain , ni sur les fleuves de Babylone, ni sur les ruines de Tyr et de Jérusalem. Et quels maîtres! Moïse, Josué, David, Salomon, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel , Daniel et le Christ, en qui s'accomplirent toutes les prophéties et qui fut lui-même le dernier prophète.

Lorsqu'il eut paru , les juifs le méconnurent : ils le regardèrent comme un séducteur. Les deux commentaires de la Mishna , le Talmud babvlonien et le Talmud de Jérusalem donnent de singulières notions du Christ \

^ La Mishna est un recueil des traditions juives, fait vers le milieu du second siècle de l'ère chrétienne, par le rabbin Juda, fils de Simon, appelé le Saint à cause de la pureté de sa vie, et chet de l'école hébraïque à Tibériade ou Galilée.

« Ea omnia, secundùm certa doctrinae capita dispo- » suit , et in unum volumen redes^it cui nomen hoc

« Un certain jour, lorsque plusieurs docteurs » étoient assis à la porte de la ville, deux jeunes » garçons passèrent devant eux : l'un couvrit sa » tête, l'autre passa la tête découverte. Éliezer, » voyant l'effronterie de celui-ci, le soupçonna » d'être un enfant illégitime; il alla trouver la » mère qui vendoit des herbes au marché, et » il apprit que non -seulement l'enfant étoit » illégitime, mais qu'il étoit né d'une femme » impure ^ »

Marie est appelée plusieurs fois dans le Talmud une coiffeuse de femmes.

Les juifs composèrent deux histoires du Christ sous le titre de Sephcr toldos J es chu : livre des générations de Jésus. Joseph Pander^j, de Bethléem , se prend d'amour pour une jeune coiffeuse nommée Mirjan (Marie), fiancée à Jochanan. Pandera abuse de Mirjan ; elle accouche d'un

» Mishna, hoc est -Jijrîowrrtç , imposuit. » Tela ignea Satané, (Wagemeil , pr., p. 55.)

^ Cum aiiquando seniores sederent in porta (urbis) praeterierunt ante ipsos duo pueii , quorum a!ter caput texerat, aller retexerat. Et de co quidem , qui caput protervè, et contra bonos mores , retexeiat prononeiavit

R. Elieser, quod essct spurius

Abiit ergo ad matrom pueri istius , quam cùm videiet

sedentem in foro , et vendentem legumina

Unde apparuit, puerum istum esse non modo spurium, sed et menstruata? filium.

fils appelé Jehoscua (Jésus). Jehoscua , élevé par Elchanan , devient habile dans les lettres. Les sénateurs que Jehoscua ne voulut pas saluer à la porte de la ville firent publier, au son de trois cents trompettes, que sa naissance étoit impure. Il s'enfuit en Galilée, revient à Jérusalem, se glisse dans le temple, apprend et dérobe le nom de Dieu, l'écrit sur une peau \ s'ouvre la cuisse sans douleur et cache son larcin dans cette incision. Avec l'ineffable nom Schemhaméphoras, il accomplit une foule de prodiges. Jehoscua, condamné à mort par le Sanhédrin, est couronné d'épines, fouetté et lapidé; on le vouloit pendre à du bois , mais tous les bois se rompirent, parce qu'il les a voit enchantés. Les Sages allèrent chercher un grand chou ^ et l'on y attacha Jehoscua.

Telle est une des misérables histoires que les juifs opposoient à la majesté du récit évangélique.

1 Yenit itaque Jésus Nazarenus , et ingiessus templum didiscit litteras illas , et sciipsit in pergameno : deindè scidit carnem cruris sui , et in incisione illâ inclusit dictam cartulam, et dicendo nomen, nuUum sensit dolorem, et rediit cutis continué sicut antë erat.

- Ipse quippe per Scheinhameplioras adjuraverat omnia ligna ne susciperent eum. Abierunt itaque , et adduxeiunt stipitem unius caulis qui non est de lignis, sed de herbis, et suspendeinint eum super eum.

HISTORIQUES. 34t

La première église juive se composa des trois mille convertis. Ces convertis écoutoient les instructions des apôtres, prioient ensemble, et faisoient dans les maisons particulières la fraction du pain. Ils mettoient leurs biens en commun, et vendoient leurs héritages pour en distribuer le prix à leurs frères. Leur vie , comme je J'ai dit plus haut, étoit à peu près celle des Esseniens.

Cette simplicité se conserva long-temps. Domitien, ayant appris que certains chrétiens juifs se prétendoient issus de la race royale de David, les fit venir à Rome. Questionnés sur leurs richesses, ils répondirent qu'ils possédoient trenteneuf plethres de terre, environ sept arpents et demi , qu'ils pajoient l'impôt et vivoient de leurs champs; ils montrèrent leurs mains endurcies par le travail. L'empereur leur demanda ce que c'étoit que le royaume du Christ; ils répliquèrent qu'il n'étoit pas de ce monde : on les renvoya. Ces deux laboureurs étoient deux évêques. Ils vivoient encore sous Trajan \

* Nec sibi in pecunià subsistcre , sed in aestimatione terrae, quod eis esset in quadraginta minus uno jugeribus constituta, quani suis manibus excolentes, vel ipsi alelentur, vel tributa dcpendercnt. Simul et testes ruralis et diurni operis, raanus labore rigidas et callisobduratas

En faisant l'histoire de l'Eglise on a confondu les temps; il est essentiel de distinguer deux âges dans le premier Christianisme : ràe;e héroïque ou des martyrs , l'âge intellectuel ou l'âge philosophique; l'un commence à J,-C. et finit à Constantin , l'autre s'étend de cet empereur à la fondation des royaumes barbares. C'est de l'âge héroïque que je vais d'abord parler. Je vous le vais montrer tel qu'il s'est peint lui-même et tel que l'ont représenté les païens.

« Chez nous, dit un apologiste, vous trouve- » rez des ignorants , des ouvriers , de vieilles i) femmes, qui ne pourroient peut-être pas mon- )) trer par des raisonnements la vérité de notre » doctrine; ils ne font pas de discours, mais ils » font de bonnes œuvres. Aimant notre prochain M comme nous-mêmes, nous avons appris k ne » point frapper ceux qui nous frappent , à ne )» point faire de procès à ceux qui nous dé- )) pouillent : si l'on nous donne un soufflet, nous » tendons l'autre joue ; si l'on nous demande » notre tunique, nous offrons encore notre man- » teau. Selon la différence des années , nous regar-

prapferebant. Interrogati vero de Christo, quale sit regnum ejus.,. responderunt quod non hujus iniindi regnum. (liegesip., ap. Eùseb., hb. m, cap. 20.)

» dons les uns comme nos entants , les autres » commes nos frères et nos sœurs : nous hono- )) rons les personnes plijs âgées comme nos » pères et nos mères. L'espérance d'une autre » vie nous t'ait mépriser la vie présente, et jus- » qu'aux plaisirs de l'esprit. Chacun de nous, lors- » qu'il prend une iemme, ne se propose que d'a- » voir des enfants , et imite le laboureur qui w attend la moisson en patience. INous avons re- » nonce à vos spectacles ensanglantés , croyant » qu'il n'y a guère de différence entre regarder » le meurtre et le commettre. Nous tenons pour » homicide les femmes qui se font avorter , et » nous pensons que c'est tuer un enfant que )) de l'exposer. Nous sommes égaux en tout, M obéissant à la raison sans la prétendre gouver- )) ner ^ . »

Kemarquez que ce n'est pas là une école, une secte, mais une société fondée sur la morale universeVle inconnue des anciens.

Les repas se mcsuroient sur la nécessité , non sur la sensualité : le^ frères vivoient plutôt de poisson que de viande, d'aliments crus, de préférence aux aliments cuits; ils ne faisoient qu'un seul repas au coucher du soleil, et s'ils

^ Atlicnagor. Apolog., trad. tle Fieury. ( Hist. Eccl.» lib. m, t. 1, p. 389 .

mangeoient quelquefois le matin , c'étoit un pea de paiii sec. Le vin, défendu aux jeunes gens, étoit permis aux autres personnes, mais en petite quantité. La règle proliihoit les riches ameu- Llements , la vaisselle, les couronnes, les parfums, les instruments de musique. Pendant le repas on chantoit des cantiques pieux : le rire Lrujant, interdit, laissoit régner une gravité modeste.

Après le repas du soir on louait Dieu du jour accordé, puis on se retiroit pour dormir sur un lit dur : on abrégeoit le sommeil afin d'allonger la vie. Les fidèles prioient plusieurs fois la nuit, et se levoient avant l'aube.

Leurs habits blancs, sans mélanare de couleurs, ne dévoient point traîner à terre, et se composoient d'une étoffe commune : c'étoit une maxime reçue que fliomme doit valoir mieux que ce qui le couvre. Les femmes portoient des chaussures par bienséance; les hommes alloienE pieds nus, excepté à la guerre; for et les pierreries n'entroient jamais dans leurs parures: déguiser sa tête sous une fausse chevelure, se farder, se teindre les cheveux ou la barbe, sembloit chose indigne d'un chrétien. L'usage du bain n'étoit permis que pour santé et propreté.

Cependant quelques ornements étoient laissés

aux femmes comme un moyen de plaire à leurs maris. Point d'esclaves , ou le moins possible ; point d'eunuques, de nains, de monstres , aucune de ces bêtes que les femmes romaines nourrissoient aux dépens des pauvres.

Pour entretenir la vigueur du corps dans la jeunesse, les hommes s'exerçoient à la lutte, à la paume, à la promenade, et se livroient surtout au travail manuel : le ménage et le service domestique occupoient les femmes. Les dés et les autres jeux de hasard, les spectacles du Cirque, du Théâtre et de 1 Amphithéâtre , étoient défendus, comme une source de corruption. On alloit à l'église d'un pas mesuré , en silence, avec une charité sincère. Le baiser de paix étoit le signe de reconnoissance entre les chrétiens ; ils évitoieut pourtant de se saluer dans les rues, de peur de se découvrir aux infidèles. Toutes ces règles étoient visiblement faites en opposition avec la société romaine , et établies comme une censure de cette société.

La virginité passoit pour l'état le plus parfait, et le mariage pour être dans l'intention du Créateur. Les vieillards disoient à ce sujet : «11 n'y a point dans les maladies et dans le » long âge de soins pareils à ceux que Ion M reçoit de sa femme et de ses enfants. Atta-

» chez-vous à l'àme; ne regardez le corps que » comme une statue dont la beauté fait songer )) à l'ouvrier et ramène à la beauté véritable. » On reconnoissoit que la femme est susceptible de la même éducation que l'homme, et que l'on pouvoit philosopher sans lettres, le Grec, le Barbare, l'esclave, le vieillard , ia femme et l'enfant : c'étoit l'espèce humaine rendue à sa nature.

Le chrétien honoroit Dieu en tout lieu , parce que Dieu est partout. « La vie du chrétien est » une fête perpétuelle ; il loue Dieu en labou- )) rant, en naviguant, dans les divers états de 1) la société. « Néanmoins il y avoit des heures plus particulièrement consacrées à la prière , comme tierce, sexte et noue. On prioit debout, le visage tourné vers l'Orient , la tête et les mains levées au ciel. En répondant à l'oraison finale , on levoit aussi symboliquement un pied, comme un voyageur prêt à quitter la terre ^

Dieu, pourles disciples du Sauveur, étoit sans figure et sans nom : quand ils l'appelaient Un, Bon, Esprit, Père, Créateur, c'étoit par indigence de la langue humaine. L'àme seule, qui est chrétienne d'extraction , trouve intuitivement

^ Clem. Alex. , Pedag., lib. i , ii , ui; id. in Strom.

le vrai nom de Dieu , lorsqu'elle est laissée à son libre témoignage : toutes les fois qu'elle se réveille, elle s'exprime de cette façon dans son for intérieur. « Ce qui plaira à Dieu. Dieu >; le voit. Je le recommande à Dieu. Dieu » me le rendra. » Et l'homme dont l'àme parle ainsi ne regarde pas le Gapitole, mais le ciel ^

Le pasteur avait la simplicité du troupeau; l'évêque, le diacre et le prêtre, dont les noms signifioient président , serviteur et vieillard , ne se distinguoient point par leurs habits du reste de la foule. Médiateurs à l'autel , arbitres aux foyers , il leur étoit recommandé d'être tendres , compatissants , pas trop crédules au mal , pas trop sévères , parce que nous sommes tous pécheurs ^. S'ils étoient mariés, ils dévoient n'avoir eu qu'une femme; ils dévoient être en réputation de bonnes mœurs , de pères de famille exemplaires , et jouir d'une renommée sans tache, même parmi les païens. « Sous les » épreuves, disoit saint Ignace, qu'ils demeurent

' Quod Deus dederit, Deusvidet, et Deo comu)endo^ et Deus mihi leddet.. Denique pronuntians hoc non ad Capitoliuin , sed ad cœlum lespicit. (Tertull., Apologetieus , cap. 17, p. 64^ Parisiis , 1657.)

- St. Polyc, epist.

» fermes comme l'enclume frappée K » Ce même saint, dans les fers, écrivoitk l'église de Rome : «Je » ne serai vrai disciple de Jésus-Christ que quand )) le monde ne verra plus mon corps. Priez afin » que je me change en victime. Je ne vous » donne pas des ordres comme Pierre et Paul; )) c'étoient des apôtres , je ne suis rien ; ils » étoient libres , je suis esclave ^. »

Les évêques étoient choisis dans toutes les conditions de la vie : on voit des évêques laboureurS;, bergers, charbonniers. Les diocèses, sorte de républiques fédératives, élisoient leurs présidents selon leurs besoins ; éloquents et instruits pour les grandes cités , simples et rustiques pour les campagnes, guerriers même, quand il le falloit, pour défendre la communauté. Aussi fujoit-on ces honneurs à grandes charges; c'étoit dans les cavernes, au fond des bois, sur les montagnes que le peuple chrétien alloit

^ Sta firmus velut incus quae verberatur. ( Ignat. ad Polyc, p. 206, Genevse, 1623.)

2 Tune eio verus J. Christi discipulus, cum mundus nec corpus meum viderit. Depiecemini dominum pro me ut per haec instrumenta Deo efficiar hostia. Non ut Petrus et Paulus haec preecipio vobis : illi apostoH J. Christi, ego vero minimus ; illi liberi utpote servi Dei , ego vero etiamnum servus. (Ignatii epistola ad RoiT.anos, p. 247, Genevae , 1623. )

éhercheî* et enlever ces princes de la foi. Ils se cachoicnt , ils se déclaroient indignes , ils répandoient des larmes; quelques-uns même raouroient de frayeur.

Gérés, petite ville d'Egypte, à cinquante stades de Péluse , avoit élu pour évêque un solitaire nornmé Nilammon : il demeuroit dans une cellule dont il avoit muré la porte, et s'obstinoit à refuser l'épiscopat. Théophile , évêque d'Alexandrie, s'efforça de le persuader: « Demain, îî mon père, dit l'hermite, vous ferez ce qu'il M vous plaira. » Théo[)hile revint le lendemain et dit à Nilammon d'ouvrir. « Prions aupara- » vant, w répondit le solitaire du fond de son rocher. La journée se passe en oraison. Le soir on appelle Nilammon à haute voix : il garde le silence; on enlève les pierres qui bouchoient l'entrée de Thermitage : le solitaire gisoit mort au pied d'un crucifix '.

Les premières églises étoient des lieux cachés, des forêts, des catacombes, des cimetières, et les autels, une pierre ou le tombeau d'un martyr: pour ornements on avoit des fleurs, des vases de bois, quelques cierges, quelques lampes à l'aide desquels le prêtre lisoit l'Evangile dans l'obscurité des souterrains; on avoit encore des boîtes

^ In oratione spiritum Deo reddidit. (Martyr., 6 janv.)

à secret, pour y cacher ]e pain du voyageur que l'on portoit au fidèle dans les mines, dans les cachots, au milieu des lions de l'amphitéâtre.

Tels étoient les chrétiens de l'âge héroïque.

Les païens les considéroient autrement.

Selon eux, ces sectaires grossiers, ignorants, fanatiques, populace demi-nue, prenoient plaisir à s'entourer de jeunes niais, et de vieilles folles pour leur conter des puérilités ^ Ils prétendoient que les Galiléens ne vouloient ni donner, ni discuter les raisons de leur culte, ayant coutume de dire : « Ne vous enquérez pas ^; la sagesse de « cette vie est un mal et la folie un bien. » — « Votre partage, écrivoit Julien % apostrophant )) les disciples de 1 Evangile , est la grossièreté. » Toute votre sagesse consiste à répéter stupide- )) ment : je crois. » La religion du Christ étoit appelée par les Latins inscmia ^ , amentia % de-

■• Qui de ultimâ faece coHectrs imterioribus et mulie-

ribus credulis plebe.n profana? conjurationis insti-

tuunt miseri ipsi semi nudi — maxime indoctis.

(Theop. Anthioch., lib. ii ; Minut. Félix, Apol.)

^ Nihil perquiras , sed duntaxat crédite... humanam hanesapientiam pro noxiâessehabendam; etprobonafrugique , stultitiam... Malamesse in vità sapientiam. ( Orig. cont. Cels., lib. i. )

^ Apud Grï'eg. Naz.

^ St. Cyp., lib. ad Démet.

^ Phn. epist. ad Traj.

mentia ^ , stidtitia, furiosa opmio^ , furoris inclpientia \ Les fidèles eux-mêmes étoieiit surnommés des demi-morts à cause de leurs longs jeûnes et de leurs veilles \

Lucien, ou plutôt un auteur inconnu antérieur à Lucien , a peint, dans le dialogue satirique ^/^ilopatris, une assemblée de ces premiers chrétiens.

Critias. « J'étois allé dans une des rues de la » vdle : j'aperçus une troupe de gens qui chu- « chetoient, et qui, pour mieux entendre, col- » loient leur oreille sur la bouche de celui qui » parloit. Je regardois ces hommes, afin d'y » découvrir quelqu'un de connaissance; j'aperçus » le politique Craton avec qui je suis lié dès » l'enfance. »

Tricphon. n Je ne sais qui tu veux dire : » est-ce celui qui est préposé à la répartition des » tributs? qu'arriva-t-il? »

Critias. « Je m'approchai de lui après avoir » fendu la presse : et, l'ayant salué, j'entr'ouïs un » petit vieillard tout cassé, nommé Caricène » qui commença à dire d'une voix grêle et en par- « lant du nez, après avoir bien toussé et craché :

^ Tert. Ap., cap. 1 .

2 Minut. Fel.

3 Act. Proc. Mart. Scill.

'* Grée. Naz. cont. Jiilian.

» Celui dont je viens de parler paiera le reste -n des tributs , acquittera toutes les dettes, tant M publiques que particulières , et recevra tout )) le monde sans s'infonner de la profession. M Garicène ajouta plusieurs autres futilités, 1» également applaudies par ceux qui étoieut » présents , et que la nouveauté des choses » rendoit attentifs. Un autre frère , nommé ■)) Ciév'Ocarme, sans chapeau ni souliers, et » couvert d'un manteau en loques, marmottoit » entre ses dents : un homme mal vêtu venant » des montagnes, et qui avoit la tête rase, me

)) le montra

M Alors un des assistants, à 1 œil farouche, me » tira par le manteau , croyant que j'étois des w siens, et me persuada à la maiheure, de me

» trouver au rendez- vous de ces magiciens

)) Nous avoins déjà passé le seuil d'avrain et » les portes de fer , comme dit le poëte, lors- )) qu'après avoir grimpé au haut d'un logis par )j un escalier tortu , nous nous trouvâmes , non » dans la salle de Ménélas , toute brillante d'or » et d'ivoire, aussi n'y vîmes-nous pas Hélène, mais )) dans un méchant galetas : j'aperçus des gens » pâles, défaits, courbés contre terre. Ils n'eu- » rent pas plus tôt jeté les regards sur moi , qu'ils » m'abordèrent joyeux, me demandant si je n'ap- » portois pas quelques mauvaises nouvelles; ils

» paroissoient désirer des événements fâcheux , » et semblables aux furies ils se gaudissoient » des malheurs.

» Après s'être parlé à l'oreille, ils me deman-

» dèrent qui j'étois? quelle ma patrie? quels mes » parents?

» Ces hommes, qui marchent dans les airs,

» m'interrogèrent ensuite sur la ville et sur le

» monde. Je leur dis : — « Le peuple entier est

» dans la jubilation et y sera de même à l'ave-

» nir. ))— Eux, fronçant le sourcil, me répon-

» dirent qu'il n'en iroit pas ainsi , et qu'il se

M couvoit un mal que l'on verroit bientôt éclore. ».

» Là- dessus, comme s'ils eussent eu cause ga- )) gnée, ils commencèrent à débiter les choses où ils » se plaisent : que les affaires alioient changer )> de face; que Rome seroit troublée par des di- )) visions; que nos armées seroient défaites. Ne » pouvant plus me contenir, et, tout enflammé

« de colère, je m'écriai : O misérables! que

» les maux par vous annoncés retombent sur vos » têtes , puisque vous aimez si peu votre patrie ! »

Tricphon. « Que répliquèrent ces hommes à » tête rase, et qui ont l'esprit de même? »

Critias. « Ils passèrent cela doucement, et eu- » rent recours à leurs échappatoires ordinaires;

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