ÉCOLE HISTORIQUE MODERNE DE LA FRANCE
L'école moderne se divise en deux systèmes principaux : dans le premier, l'histoire doit être écrite sans réflexions; elle doit consister dans le simple narré des événements, et dans la peinture des mœurs ; elle doit présenter un tableau naïf, varié, remph d'épisodes, laissant chaque lecteur, selon la nature de son esprit , libre de tirer les conséquences des principes, et de dégager les vérités générales des vérités particulières. C'est ce qu'on appelle l'histoire descriptive , par opposition à l'histoire philosophique du dernier siècle.
Dans le second système, il faut raconter les faits généraux, en supprimant une partie des détails, substituer l'histoire de l'espèce à celle de 1 individu, rester impassible devant le vice et la vertu comme devant les catastrophes les plus tragiques. C'est l'histoire yata/w/^c ou \e fatalisme appliqué à l'histoire.
levais exposer mes doutes sur ces deux systèmes.
L histoire Descriptive , poussée à ses dernières
l»KEl'ACE. x!v
Jimites, ne rentre-t-elle pas trop d;ms la nalure <lu Mémoire? La pensée philosophique employée avec sobriété, n'est-elle pas nécessaire ])our donner à l'histoire sa gravité, pour lui taire prononcer les arrêts qui sont du ressort de son dernier et suprême tribunal ? Au degré de civilisation où nous sommes arrivés , l'histoire de l'espèce peut-elle disparoître entièrement de l'histoire de Viridwidu ? Les vérités éternelles, bases de la société humaine, doivent-elles se perdre dans des tableaux qui ne représentent que des mœurs privées ?
Il y a dans l'homme deux hommes ; l'homme de son siècle, l'homme de tous les siècles : le grand ]>eintre doit surtout s'attacher à la ressemblance de ce dernier. Peut-être aujourd'hui met-on trop de prix à la ressemblance et, pour ainsi dire, à la calque de la physionomie de chaque époque. 11 est possible que, dans l'histoire comme dans les arts^ nous représentions mieux qu'on ne le faisoit jadis les costumes, les intérieurs ^ tout le matériel de la société ; mais une figure de Raphaël , avec des fonds négligés et de flagrants anachronismes , n'efïacet-elle pas ces perfections du second ordre ? Lorsqu'on jouoit les personnages de Racine avecdes perruques à la Louis XIV, les spectateurs n'étoient ni moins ravis ni moins touchés. Pourquoi? parce qu'on voyoit l'homme au lieu des hommes.
Jamais Iphigénie , en Aulide immolée , N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée. Que , dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé. N'en a fait sous son nom verser la Charupmeslé.
M. de Barantc s'est élevé au-dessus de ces difficul-
xlvj PREFACE.
tés par la supériorité de son talent, et parce qu'il n'a pas tout-à-1'ait caché l'espèce; mais je crains qu'il n ait éiiaré ses imitateurs.
Voici ce qui me semble vrai dans le système de l'histoire Descriptive : l'histoire n'est point un ouvrai;ede philosophie , c'est un tableau ; il faut joindre à la narration, la représentation de 1 objet, c'està-dire qu'il faut à la fois dessiner et peindre ; il faut donner aux personnages le langage et les sentiments de leur temps, ne pas les regarder à travers nos propres opinions ; principale cause de l'altération des laits. Si, prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté, de l'égalité, de la religion, de tous les principes politiques, nous appliquons cette rèiile à lancien ordre de choses, nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre de choses ce dont ils n'avoient pas même l'idée. Rien n'étoit si mal que nous le pensons ; le prêtre , le noble , le bourgeois , le vassal avoient dautres notions du juste et de l'injuste que les nôtres : c'étoit un autre monde , un monde sans doute moins rapproché des principes généraux naturels que le monde présent , mais qui ne manquoit ni de i?randeur ni de force , témoins ses actes et sa durée. Ne nous hâtons pas de prononcer trop dédaigneusement sur le passé : qui sait si la sociétéde ce moment, qui nous semble supérieure (et qui l'est en effet sur beaucoup de points ) à l'ancienne société, ne paroîtra pas à nos neveux, dans deux ou trois siècles, ce que nous paroît la société deux ou siècles avant nous ? Nous réjouirions-nous dans notretombeau, d'être jugés par les générations futures avec la même rigueur que nous jugeons nos aïeux ?
PRÉFACE. xlvij
Ce qu'il y a de bon , de sincère dans l'histoire Descriptive c'est qu'elle dit les temps tels qu'ils sont.
L'autre système historique moderne, le système Fataliste a, selon moi, de bien plus fïraves inconvénients, parce qu'il sépare la morale de l'action humaine ; sous ce rapport, j'aurai dans un moment l'occasion de le combattre, en parlant des écrivains détalent qui 1 ont adopté. Je dirai seulement ici que le système qui bannit Vindwidu pour ne s'occuper que de X'espèce , tombe dans l'excès opposé au système de l'histoire Descriptive. Annuler totalement Vindwidu , ne lui donner que la position d'un chiffre, lequel vient dans la série d'un nombre, c'est lui contester la valeur ^^^io/we qu'il possède, indépendamment de sa valeur relative. De même qu'un siècle influe sur un homme , un homme influe sur un siècle, et si un homme est le représentant des idées du temps , plus souvent aussi le temps est le représentant des idées d'un homme.
Le second système de 1 histoire moderne a son côté vrai comme le premier. Il est certain qu'on ne peut omettre aujourd'hui l'histoire de Vespèce ,qu'il y a réellement des révolutions inévitables parce qu'elles sont accomplies dans les esprits avant d'être réalisées au dehors ; que l'histoire de Y humanité ^ de la société générale., de la civilisation unii^erselle , ne doit pas être masquée par 1 histoire de V individualité sociale , par les événements joarticuliers à un siècle et <î un p«tys. La perfection serait de marier les trois systèmes : l'iiistoire Philosophique , l'histoire Particulière , l'histoire Générale ; d'admettre les réflexions, les tableaux, les
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grands résultats de la civilisation , en rejetant des trois systèmes ce qu'ils ont d'exclusif et de sophistique.
Au surplus, s'il est bon d'avoir quelques principes arrêtés en prenant la plume, c'est selon moi une question oiseuse de demander comment l'histoire doit être écrite.- chaque historien lécrit d'après son propre génie ; l'un raconte hien , l'autre peint mieux ; celui - ci est sentencieux , celui-là indifférent ou pathétique , incrédule ou religieux : toute manière est bonne, pourvu qu'elle soit vraie. Réunir la gravité de l'Histoire à l'intérêt du Mémoire, être à la fois Thucydide et Plutarque, Tacite et Suétone, Bossuet et Froissard, et asseoir les fondements de son travail sur les principes généraux de l'école moderne, quelle merveille! Mais à qui le ciel a-t-il jamais départi cet ensemble de talents dont un seul suffiroit à la gloire de plusieurs hommes? Chacun écrira donc comme il voit , comme il sent ; vous ne pouvez exiger de l'historien que la connaissance des faits , l'impartialité des jugements et le style, s'il peut.
ÉCOLE HISTORIQUE DE L'ALLEMAGNE. PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. L'HISTOIRE EN ANGLETERRE ET EN ITALIE.
Auprès de nous , tandis que nous fondions notre école politique , l'Allemagne établissoit ses nouvelles doctrines et nous devançoit dans les hautes régions de l'intelligence : elle faisoit entrer la phi-
PRÉFACE. xUx
losopliie dans l'histoire, non cette philosophie du dix-huitième siècle , qui consistoit à rendre des arrêts moraux ou anti-religieux , mais cette philosophie qui tient à l'essence des êtres, qui, péuéirant l'enveloppe du monde sensible , cherche s'il n'y a point sous cette enveloppe quelque chose de plus réel , de plus vivant ; cause des phénomènes sociaux.
Découvrir les lois qui régissent l'espèce humaine; prendre pour base d'opérations les trois ou quatre grandes traditions répandues chez tous les peuples de la terre; reconstruire la société sur ces traditions, de la même manière qu'on restaure un monument d'après ses ruines ; suivre le développement des idées et des institutions chez cette société ; signaler ses transformations ; s'enquérir de l'histoire s'il n'existe pas dans l'humanité quelque mouvement naturel , lequel , se manifestant à des époques fixes dans des positions données , peut faire prédire le retour de telle ou telle révolution, comme on annonce la réapparition des comètes dont les courbes ont été calculées : ce sont là d'immenses intérêts. Qu'est-ce que l'homme ? d'où vient-il ? où va-t-il ? qu'est-il venu faire ici -bas? quelles sont ses destinées ? Les archives du monde fournissent - elles des réponses à ces questions? Trouve-t-on h chaque origine nationale un âge religieux? de cet âge passet-on à un âge héroïque ? de cet âge héroïque à un âge social? de cet âge social à un âge proprement dit humain ? de cet âge humain à un âge philosophique ? y a-t-il un Homère qui chante en tous pays, dans différentes langues, au berceau de tous les peuples ? l'Allemagne se divise sur ces questions en
TOiME I. d
I PREFACE
deux partis : le parti Philosophique-Historique, et le parti Historique.
Le parti Philosophique-Historique, à la tête duquel se place M. Hegel , prétend que l'âme universelle se manifeste dans l'humanité par quatre modes • l'uu substantiel, identique, immobile; on le trouve dans l'Orient : l'autre individuel, varié, actif; on le voit dans la Grèce : le troisième se composant des deux premiers dans une lutte perpétuelle ; il étoit à Rome : le quatrième sortant de la lutte du troisième pour harmonier ce qui étoit divers ; il existe dans les nations d'origine germanique.
Ainsi l'Orient , la Grèce, Rome, la Germanie offrent les quatre formes et les quatre principes historiques de la société. -Chaque grande masse de peuples , placée dans ces catégories géographiques , tire de ces positions diverses la nature de son génie, le caractère de ses lois, le genre des événements de sa vie sociale.
Le parti Historique s'en tient aux seuls faits et rejette toute formule philosophique. M. Niebubr, son illustre chef, dont le monde lettré déplore la perte récente , a composé l'histoire romaine qui précéda Rome ; mais il n'a point reconstruit son monument cyclopéen autour d'une idée. M. de Savigny, qui suit l'histoire du droit romain depuis son âge poétique jusqu'à l'âge philosophique où nous sommes parvenus, ne recherche point le principe abstrait qui semble avoir donné à ce droit une sorte d'éternité.
L'école Philosophique-Historique de nos voisins procède, comme on le voit, par la synthèse^ et l'école
PRÉFACE. Ij
purement Historique j)Av Vcma/jrse .Ce sont les deux méthodes naturellement applicables à Vidée et à la forme. L'école Philosophique soutient que l'esprit humain crée le fait ; l'école Historique dit que le fait met en mouvement l'esprit humain : cette dernière école reconnaît encore un enchaînement providentiel dans l'ordre des événements. Ces deux écoles prennent en Allemagne le nom de système Rationnel et de système Supernaturel.
De concert avec les deux écoles Historiques, marchent deux écoles Théologiques qui s'unissent aux deux premières selon leurs diverses afhnités. Ces écoles Théologiques sont chrétiennes ; mais Tune fait sortir le christianisme de la Raison pure, l'autre delà Révélation. Dans ce pays où les hautes études sont poussées si loin , il ne vient à la pensée de personne que l'absence de l'idée chrétienne dans la société, soit une preuve des progrès de la civilisation.
Les Idées sur la philosophie de Vhistoire de l humanité , par Herder , sont trop célèbres pour ne les pas rappeler ici. Un passage de l'introduction de M. Quinet suffira pour les faire connoître.
« L'histoire, dans son commencement comme » dans sa fin, est le spectacle de la liberté, la pro- » testation du genre humain contre le monde qui » l'enchaîne , le triomphe de l'infini sur le fini , l'af- » franchissement de l'esprit, le règne de l'âme : le » jour où la liberté manqueroit au monde seroit • » celui où l'histoire s'arrêteroit. Poussé par une » main invisible, non-seulement le genre humain » a brisé le sceau de l'univers et tenté une carrière » inconnue jusque-là , mais il triomphe de lui-même,
lij PRÉFACE.
» se dérobe à ses propres voies , et , changeant in- » cessamment de formes et d'idoles , chaque effort » atteste que l'univers l'embarrasse et le gêne. En » vain l'Orient , qui s'endort sur. la foi de ses sym- » bol es , croit-il lavoir enchaîné de tant de mjsté- » rieuses entraves; sur le rivage opposé s'élève un » peuple enfant qui se fera un jouet de ses énigmes » et l'étouffera à son réveil. En vain la person- » nalité romaine a-t-elle tout absorbé pour tout » dévorer ; au milieu du silence de l'empire, est-ce » une illusion décevante , un leurre poétique , que » ce bruit sorti des forêts du Nord, et qui n'est ni » le frémissement des feuilles , ni le cri de l'aigle , » ni le mugissement des bêtes sauvages 1 Ainsi , i> captif dans les bornes du monde , l'infini s'agite » pour en sortir ; et l'humanité qui l'a recueilli , » saisie comme d'un vertige , s en va , en présence » de l'univers muet, cheminant de ruines en ruines » sans trouver où s'arrêter. C'est un voyageur pressé, » plein d'ennui, loin de ses foyers : parti dellnde » avant le jour, à peine s'est-il reposé dans l'en- » ceinte de Babylone , qu'il brise Babylone; et, >i restant sans abri , il s'enfuit chez les Perses, chez » les Mèdes , dans la terre d'Egypte. Un siècle, » une heure et il brise Palmyre , Ecbatane et » Memphis , et , toujours renversant l'enceinte qui « l'a recueilli , il quitte les Lydiens pour les Heln lènes , les Hellènes pour les Etrusques , les Etrus- » ques pour les Romains , les Homains pour les
» Gètes , les Gètes Mais que sais-je ce qui va
« suivre ! Quelle aveugle précipitation ! Qui le » presse ? Gomment Tie craint-il pas de défaillir «avant l'arrivée? Ah ! si dans 1 antique Epopée
PRÉFACE. liij
» nous suivons de mers en mers les destinées er- » rantes d'Ulysse jusqu'à son île chérie, qui nous » dira quand finiront les aventures de cet étrange » voyageur , et quand il verra de loin fumer les » toits de son Ithaque.
» Ainsi , nous touchons aux premières limites » de l'histoire. Nous quittons les phénomènes » physiques pour entrer dans le déd;de des révo- » lutions qui marquent la vie de l'humanité. » Adieu ces douces et paisibles retraites, ce repos » immuable , cette fraîcheur et cette innocence dans » les tableaux ; l'air que nous allons respirer est » dévorant , le terrain que nous foulons aux pieds » est souillé de sang , les objets y vacillent dans » une éternelle instabilité : où reposer mes yeux ? » Le moin 're grain de sable battu des vents a en » lui plus d'éléments de durée que la fortune de » Rome ou de Sparte. Dans tel réduit solitaire je » connois tel petit ruisseau, dont le doux mur- » mure, le cours sinueux et les vivantes harmonies » surpassent en antiquité les souvenirs de Nestor et » les annales de Babylone. Aujourd'hui, comme aux » jours de Pline et de Columelle , la jacinthe se » plaît dans les Gaules, la pervenche en Jllyrie , » la marguerite sur les ruines de Numancé , et » pendant qu'autour d'elles les vill^ ont changé » de maîtres et de nom , que plusieurs sont ren- » trées dans le néant, que les civilisations se sont » choquées et brisées , leurs paisibles générations » ont traversé les âges , et se sont succédé l'une à » l'autre jusqu'à nous, fraîches et riantes comme » aux jours des batailles.
» Cette permanence du monde matériel ne doit-
liv PREFACE.
» elle donc ici qu'exciter de vains regrets , et cette » masse imposante n'est-elle là que pour mieux » faire sentir ce qu'il y a d'éphémère et de tumul- » tueux dans la succession des civilisations ? A Dieu /> ne plaise ! Tout au contraire , elle se réfléchit » dans le système entier des actions humaines , et » les marque d'un profond caractère de paix et de » sérénité. Quand il a été établi que les vicissitudes )) de l'histoire ne naissent pas d'un vain caprice des » volontés, mais qu'elles ont leurs fondements dans » les entrailles mêmes de l'univers , qu'elles en sont » le résultat le plus élevé, et que c'étoit une con- » dition du monde que nous voyons de f^iire naître » à telle époque telle forme de civilisation, tel » mouvement de progression ; que ces. divers phé- » nomènes entrent en rapport avec le domaine entier » de la nature et participent de son caractère, ainsi » que toute autre espèce de production terrestre-, » les actions humaines se présentent alors comme ,) un nouveau règne , qui a ses harmonies , ses con- » trastes et sa sphère déterminés. »
Ainsi s'exprime Herder par la voix de son éloquent interprète.
Au surplus, ces nobles systèmes appliqués à l'Histoire ne sont pas aussi nouveaux qu'ils le paroissent. yn homme , patiemment endormi pendant un siècle et demi dans sa poussière, vient de ressusciter pour réclamer sa gloire ajournée ; il avoit devancé son tem])s ; quand l'ère des idées qu'il représentoit est arrivée, elles ont été fr.ipper à sa tombe et le réveiller : je veux jiarler de Vico.
Dans soji ouvrage de la Science nouvelle, Vico,
PREFACE. Iv
laissant de côté Fliistoire particulière des peuples , posa les fondements de l'histoire générale de l'espèce humaine.
« Tracer l'histoire universelle éternelle , » dit M. Michelet dans sa traduction ahréiiée et son analyse précise et bien sentie du système de Vico, a tracer l'histoire universelle éternelle qui se pro- » duit dans le temps sous la forme des histoires » particulières ; décrire le cercle idéal dans lequel » tourne le monde réel , voilà l'objet de la science » îiouvelle ; elle est tout à la fois la philosophie et » l'histoire de l'humanité.
» Elle tire son unité de la religion, principe « producteur et conservateur de la société. Jus- » qu'ici on n'a parlé que de théologie naturelle ; la » science nouuel/e est une théologie sociale, une » démonstration historique de la Providence, une » histoire des décrets par lesquels, à l'insu des » hommes et souvent malgré eux , elle a gouverné » la grande cité du genre humain. Qui ne ressen- » tira un divin plaisir en ce corps mortel, lorsque » nous contemplerons ce monde des nations , si » varié de caractères, de temps et de lieux, dans » l'uniformité des idées divines? »
Selon Vico, les fondateurs de la société furent les géants ou les cyclopes. Les géants étoient sans lois et sans Dieu : le tonnerre gronda ; ils s'effrayèrent; ils reconnurent une puissance supérieure à la leur ; origine de l'idolâtrie née de la crédulité et non de l'imposture. L'idolâtrie fut nécessaire au monde, dit Vico, elle dompta, par les terreurs de la religion , l'orgueil de la force; elle prépara, par la religion des sens , la religion de la raison et ensuite
Ivj PRÉFACE.
celle de la foi. Ce fut là le premier âge, l'âge poétique de la société ; à cette époque toutes les lois étoient religieuses. Vico, pour se débarrasser des questions théologiques, met à part le peuple de Dieu comme seul dépositaire de la vraie tradition, et raisonne librement sxir tout le reste.
Avec la religion commence la société ; les premiers pères de famille deviennent les premiers prêtres , les premiers rois , les patriarches ( pères et princes).
Ce gouvernement de famille est cruel , absolu ; le père a le droit de vie et de mort sur ses enfants, de même que sa vie et sa mort sont soumises au Dieu qui l'a créé, et qu'il a entendu dans le bruit de la foudre. De là les sacrifices humains, les rites, les cérémonies religieui-es ; loi primitive- de l'espèce humaine, loi qui se prolongea jusque dans le droit civil, successeur de cette première loi.
Bientôt des Sauvages , qui étoient restés dans la promiscuité des biens et des femmes et dans l'anarchie qui en étoit la suite, se réfugièrent aux autels des Forts , sur les hauteurs où les premières familles s'étoient rassemblées sous le gouvernement des pères de familles ou des Héros.
Ces réfugiés devinrent les esclaves de leurs défenseurs ; ils ne jouirent d'aucune prérogative des Héros , et particulièrement du mariage religieux ou solennel qui fonda la société domestique ; mais les réfugiés se multiplièrent, et voulurent une part des terres qu'ils cultivoient. Partout où les Héros ne furent pas assez puissants pour conserver la totalité des biens , ils cédèrent, à certaines conditions, des terres à leurs anciens esclaves. Telle fut la pre-
PREFACE. Ivrj
mi ère loi aarraire , l'orioine des clientèles et des fiefs.
Alors commença la Cité. Les pères de famille devinrent la classe des nobles , àes> patriciens ; les réfugiés composèrent la classe àes plébéiens , compagnons, cliens, vassaux .- ils n'avoient aucuns droits politiques, ils ne possédoient que la jouissance des terres concédées par les Nobles.
Les cités Héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement, elles étoient guerrières dans leur essence. Les habitans de ces cités , brigands ou pirates au dehors , étoient éternellement divisés au dedans.
Peu à peu ces sociétés aristocratiques se transforment , par Taccroissement de la partie démocratique, en réj)ubliques populaires. Les états populaires se corrompent ; le peuple, qui d'abord n'avoit réclamé que l'égalité, veut dominer à son tour. L'anarcbie survient, et force le peuple à s'abriter dans la domination d'un seul. Le besoin de l'ordre fonde la monarchie, comme le besoin de liberté avoit fondé l'aristocratie et le besoin d'égalité la démoeratie.
Si la monarchie n'arrête pas la corruption du peuple, « ce peuple, dit Vico, devient esclave d'une » nation meilleure qui le soumet par les armes et « le sauve en le soumettant , car ce sont deux lois » naturelles : qui /?e peut se gouverner obéira , « et aux meilleurs l'empire du monde. » Maxime contestable.
La partie vraiment neuve du système de Vico, est celle où il fait entrer l'histoire du droit civil dans l'histoire du droit ])olitique. Il avoit dirigé
Iviij PREFACE.
ses études de ce côté; ses premiers essais de jurisprudence et d'étymologie latine sont, à tout prendre , ses meilleurs ouvrages. Il démontre que la jurisprudence varie selon la forme des gouvernements , lesquels eux-mêmes sont nés des mœurs ; il observe que la première loi de la société, loi d'abord toute religieuse, pénétra et se prolongea dans l'ordre civil à travers les révolutions et les transformations politiques. Nul n'àvoit vu avant lui que si la jurisprudence des Romains étoit entourée de solennités et de mvstères , c'est qu'elle découloit de l'antique droit religieux , et que ces mystères n'étoient point une imposture, un moyen de pouvoir inventé par les prêtres et par les nobles. A Rome , les actes appelés par excellence actes légitimes , étoient accompagnés de rites sacrés : pour que les mariages et les testaments fussent dits justes , c'est-à-dire supposant les droits de l'ordre politique le plus élevé, il falloit qu'ils eussent été légalisés par des cérémonies saintes.
Cette belle remarque de Vico se peut appliquer à notre société même ; le christianisme qui la fonda à part, au milieu de la société païenne de Rome et de la Grèce ou chez les peuples barbares, la soumit à la loi religieuse. Le mariage et la sépulture ne furent solennels et légitimes parmi les Fidèles , qu'autant qu'ils furent chrétiennement autorisés, le baptême lit de plus une chose solennelle et légitime de la naissance , comme l'extrême-onction consacra la mort. Les sept sacrements de l'Eglise furent des actes civils i^e la première société chrétienne.
Tel est le système de Vico , système où il faut
PRÉFACE. lix
reconnaître un homme d'un grand entendement, mais un homme dominé par l'imagination , et qui mêle à des vérités nouvelles des jeux d'esprit que ne peuvent approuver l'histoire , la raison et la saine logique. Ses idées sur l'idolâtrie , utile selon lui aux hommes , sont insoutenahles : quand il fai^t d'Hercule, d'Hermès, d'Homère, d'Esope, de Romulus, non des individus, mais un type idéal des mœurs et des idées d'une époque, il raisonne visiblement contre les opérations naturelles de l'esprit humain. Le Sauvage personnifie les arbres , les fleurs , les rochers , mais il n allégorise pas les temps. Lorsque Vico dit que les hommes reprirent la taille anté-diluvienne en redevenant sauvages après le déluge , il va contre la bonne physique : l'homme dans l'état bestial^ comme tous les animaux , est chétif; c'est la société pour les hommes, et la domesticité pour les animaux capables d'éducation , qui développe la plus grande nature.
Vico tranche encore trop légèrement la question sur la parole humaine ; il suppose qu'elle se j)erdit après le déluge, et qu'il y eut une époque de mutisme pour le genre humain qui, ce cas arrivé , n'auroit plus été qu'une espèce de famille de singes. Le verbe a-t-il été donné à l'homme avec la pensée? Est-il né d'elle comme le fruit sort de la fleur? La parole, au contraire, est-elle révélée? Immense question que Vico a résolue d'un trait de plume , et que la rigueur de l'histoire ne permet pas d'adopter comme un fait incontestable.
De nos jours un écrivain françois a renouvelé , en l'améliorant, une partie du système de Vico. La philosophie de M. Ballanche est une théosophiechré-
k PREFACE.
tienne. Selon cette philosophie , une loi providentielle générale gouverne l'ensemble des destinées humaines, depuis le commencement jusc^u'à la lin. Cette loi générale n'est autre chose que le développement de deux dogmes générateurs, la déchéance et la réhabilitation , dogmes qui se retrouvent dans toutes les traditions générales de l'humanité , et qui sont le christianisme même. Le vif sentiment de ces deux dogmes produit une psychologie qui explique les facultés humaines en rendant compte de la nature intime de l'homme , et qui se révèle dans la contexture des langues anciennes. L'homme, durant sa laborieuse carrière , cherche sans repos sa route de la déchéance à la réhabilitation , pour arriver à l'unité perdue.
M. Bïillanche a voulu faire pénétrer le génie historique dans la région qui a précédé l'histoire. Son Orphée résume les quinze siècles de l'humanité, antérieurs aux temps historiques.
Il a réduit ensuite les cinq premiers siècles de l'histoire romaine à une synthèse , laquelle est en même temps une trilogie poétique et une psychologie de l'humanité.
Je ne puis mieux achever de faire connoître la Palingénésie sociale ^ qu'en empruntant ce passage d'un excellent extrait de M. Desmousseaux de Givré, homme dont l'esprit est marqué d'un de ces caractères distincts qui se font reconnoître à l'instant dans l'ordre littéraire ou politique \
1 Cet extruita paru lia^is \e Journal des Débats , ilu 27 juin 1830. M. Desmousseaux de (."■ivre .attaché à mon ambassade à Londres, étoit mon second secrétaire d'ambassade à Rome. De tous les
PRÉFACE. hj
« Interrogeant tour à tour les livres saints , les » poésies primitives, l'histoire, M. Bail anche a dé- » duit de leurs réponses concordantes une analoiiie » parfaite entre le principe révélé et le principe » rationnel ; et c'est \h toute la pensée palingéné- » sique. Il croit que la loi qui préside aux progrès » de l'humanité, soit qu'on la contemple dans la » sphère religieuse , soit qu'on l'étudié dans la » sphère philosophique , est une. Le titre à inscrire » sur le frontispice de ses œuvres complètes pour » en annoncer l'idée fondamentale , pourroit donc » être celui-ci : Identité du dogme de la déchéance » et de la réhabilitation du genre humain avec la » loi philosophique de la perfectibilité.
» Les Ecritures nous montrent un homme suc- » combant dans l'épreuve de l'obéissance , puis » initié, par sa chute même, à la connoissance du » bien et du mal, et, plus tard, rachetant sa faute » par le sang d'une victime innocente et volontaire. » Cet homme des Ecritures, c'est à la fois Adam, » le peuple juif et le genre humain. Le fils de Dieu, » venant sur la terre pour y mourir, offre une triple » expiation. Par Marie, sa mère, il est le fils d'Adam ,
jeunes diplomates,c'est le seul qui ait donné sa démission lorsque M. de Polignac fut chargé du portefeuille des affaires étrangères ; il se retira avec moi et malgré moi. Il désiroit reprendre du service après les journées de juillet ; on lui a préféré des hommes tout-à-fait nouveaux dans la carrière, ou qui n'avoient d'autre mérite que d'avoir été placés auprès des ambassadeurs les plus opposés aux libertés constitutionnelles de la France. Notre corps diplomatique n'étoit vraiment pas assez riche (et je le connois à fond ) pour se passer des services d'un homme comme M. de Givré, quand il vouloit bien faire le sacrifice de s'attacher à un ministère aussi déplorable.
hij PRÉFACE.
» le fils de David, le fils de l' homme , c'est-à-lire, » l'enfant du premier pécheur, i'enfant du peuple » choisi, l'enfant du genre humain. Ily a donc, en un « sens mystique, identité entre un homme, une na- » tion, et l'humanité toute entière. Pour ces trois » unités vivantes, d'une nature semblable, quoique » d'un ordre différent , ily a trois degrés nécessaires » avant d'arriver à la perfection dont le salut dé- » pend, à savoir : l'épreuve, l'initiation, l'expia- » tion.
» Eh bien ! partout dans les croyances des peu- » pies, partout dans les chants des poètes, partout » clans les souvenirs de l'histoire, \em,jthe chrétien » se reproduit.
)) Aux temps fabuleux , Prométhée ravit la » flamme du Ciel : initié au secret des dieux, il » expie sa témérité dans les tourments. Aux temps » héroïques, Orphée, initiateur des peuples, perd » une seconde fois Euridice, parce qu'il a voulu » surprendre le secret des enfers. Aux temps his- » toriques, Brutus, après avoir consulté l'oracle, » affranchit le patriciat de l'autorité des rois, et le » sang généreux de Lucrèce coule pour l'expiation. » Plus tard, c'est Virginie sacrifiée par son père, » pure victime, dont la mort consacre l'émancipa- )) tion de la plèbe, c'est-à-dire, l'initiation d'un n peuple à la liberté. Dans ces faits, choisis au ha- « sard entre mille autres faits analogues, l'épreuve » à subir, l'énigme à deviner, et le sacrifice d'une )» vie innocente, ces trois grands traits du m-jthe » chrétien, sont partout reconnoissables.
» Rechercher , restaurer, rapprocher ces lam- » beaux défigurés d'une idée à la fois une et triple,
PREFACE. I«iij
n n'a été que la partie matérielle d'un grand tra- » vail, la tâche de l'érudition et de la science ; mais » avoir appliqué aux phénomènes de la vie des » nations le dogme chrétien, avoir retrouvé dans » chaque peuple Ihomnie dont parle l'Ecriture , » voilà l'inspiration religieuse , et en même temps ') la pensée philosophique. »
L'histoire vue de si haut ne convient peut-être pas à toutes les intelligences ; mais celles même qui se plaisent aux lectures faciles, trouveront un charme particulier dans la Palingénésie Sociale de M. Ballanche. Un style élégant et harmonieux revêt des pensées consolantes et pures : il semhle que l'on voie tous les secrets dé la conscience calme et sereine de l'auteur, comme à la tranquille et mystérieuse lumière de son imagination. Ce génie théosophique ne nous laisse rien à envier à l'Allemagne et à l'Italie. Je ne sais si Vico, Herder et M. Ballanche , en appliquant leurs formules à l'histoire , ne confondent pas un peu des sujets et des genres divers ; mais certainement ils agrandissent l'homme : il est bon que l'historien ait une haute idée de l'espèce humaine , afin d'écrire avec pjlus de noblesse de ses droits et de ses libertés.
Tandis que le mouvement des esprits dans la France et l'Allemagne s'accroissoit , la Grande- Bretagne demeuroit stationnaire. L'école d'Edimbourg a fait avancer les études philosophiques : Les Esquisses de philosophie morale de Duiiald St\vart,ont été traduites par M. Jouffroy, jeune professeur qui commence à battre en ruine avec unelogique claire et puissante des systèmes dont l'esprit du jour est infatué. Mais, sous les rapports historiques,
Ixiv PRÉFACE.
comme l'Angleterre jouit depuis long-temps de franchises considérables; comme elle s'est bien trouvée de ces franchises pour sa prospérité , sa paix et sa gloire, ses écrivains n'ont point été conduits à considérer les faits dans le but d'un meilleur avenir. La liberté aristocratique qui jusqu'ici a dominé les libertés royales et populaires à Westminster, a jeté les idées dans un moule uniforme dont elles n'ont point cherché à se dégager ; cela se remarque jusque dans les écrivains économistes de la Grande-Bretagne ; ils envisagent l'impôt , le crédit , la propriété de tous genres , dans le sens des institutions actuelles de leur pays.
Mais par l'influence croissante de l'industrie, par l'imjîortation des principes du continent, il se forme actuellement dans les Trois royaumes-unis une classe d'hommes dont les idées ne sont plus anglaises -. on les distingue très- bien ces idées à leur couleur^ dans les livres , dans les discours à la Chambre des Lords et à la Chambre des Communes ; tôt ou tard elles renverseront la constitution de 1688. Le premier pas dans cette route a été l'émancipation de l'Irlande catholique, le second sera la réforme parlementaire : alors la vieille Analeterre aura ses révolutions et son histoire se renouvellera.
En ces derniers temps, l'histoire d'Angleterre par le docteur Lingard s'est fait remarquer; elle ne dispense point de lire les historiens des deux anciennes écoles wigh et tory. Il y a eu grand scandale , lorsqu'on a vu un prêtre catholique anglois trouver Charles I". coupable, et ne blâmer que la forme dans l'exécution de ce prince.
PREFACE. Ixv
L'Angleterre nétoit pas riche en mémoires, ils commencent à s'y multiplier. M. Hallnm me semble avoir mieux réussi dans son Histoire constitutionnelle d'Angleterre que dans son Europe au moyen âge.
Le Génie de l'Italie éloit sorti de son vieux temple au bruit de la commotion européenne. Maintenant ce Génie est retourné à ses ruines; lieux de franchise pour les grandeurs tombées , la gloire persécutée et les talents malheureux. L'histoire des États-Unis par Botta ne peut être répudiée parla patrie des Villani , des Bentivoglio, des Gianone, desDavila, des Guicciardini et des Machiavel. Pour l'histoire ancienne, les Italiens seront toujours nos maîtres , parce qu'ils en sont euxmêmes la suite et qu'ils sont familiarisés avec sa langue et ses monuments.
J'écrivois que le Génie de l'Italie étoit retourné à ses ruines, il me saisit la main et me force à me rétracter.
AUTEURS FRAA'ÇOIS QUI ONT ÉCRIT L HISTOIRE DEPUIS LA RÉVOLUTION. MÉMOIRES, TR-VDUC TIONS ET PUBLICATIONS. THÉÂTRE. R03I \N HIS TORIQUE. POÉSIE. ÉCRIVAINS FONDATEURS DE NOTRE NOUVELLE ÉCOLE HISTORIQUE.
De l'examen des principes de l'école moderne Historique considérée dans ses systèmes, en France en Allemagne, en Angleterre, en Italie, je passe