‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 8 sur 59 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

kvj PRÉFACE.

à l'examen des historiens de cette école parmi nous.

Les écrivains françois qui se sont occupés de l'histoire depuis la Révolution, ont pris des routes opposées ; les uns sont restés fidèles aux traditions de l'ancienne école, les autres se sont attachés à l'école nouvelle Descriptive et Fataliste.

M. Villemain qui tient par le hon goût du style à l'ancienne école et par les idées à la nouvelle, nous a donné une histoire complète de Cromwell. Se cachant derrière les événements et les laissant parler, il a su avec beaucoup d'art les mettre à l'aise et dans la place convenable à leur plus grand effet. Un sujet d'un immense intérêt occupe maintenant l'auteur. A en juger par les fragments de la vie de Grégoire VII dont j'ai eu le bonheur d'entendre la lecture , le public peut espérer un des meilleurs ouvrages historiques qui aient paru depuis long-temps. Au surplus je cite souvent les travaux de M. Villemain dans ces Etudes^ et, pour ne point me répéter, j'abrège ici des éloges que Ton retrouvera ailleurs.

M. Daunou appartenoit à cette congrégation religieuse d'où sont sortis les Lecointe et les le Long; il n'a point démenti sa docte origine : c'est un des plus savants continuateurs de l'histoire littéraire de la France. Dans ses divers Mémoires on trouve à s'instruire. 11 faut être en garde contre ce qu'il dit des souverains pontifes, lorsqu'il juge un pape du dixième siècle, d'après les idées du dix-huitième. M. Daunou p.iroît peu favoiable à la moderne école.

M. de Saint-Martin, qui suit aussi les vieilles traces^ a jeté, par sa connoissancc de la langue

PREFACE. hvij

arménienne , une vive lumière sur 1 histoire des Perses.

Dans la Théorie du pouvoir civil et religieux de M. de Bonaîd, il y a du génie ; mais c'est une chose qui fait peine de reconnoître combien les idées de cette théorie sont déjà loin de nous. Avec quelle rapidité le temps nous entraîne ! L'ouvrage de M. de Bonald est comme ces pyramides , palais de la mort, qui ne servent au navigateur sur le Nil qu'à mesurer le chemin qu il a fait avec les flots.

Je ne sais comment classer M. Dulaure ; il fut connu avant, pendant et après la révolution. Ses Descriptions des curiosités et des environs de Pa~ T'is ^ ses Singularités historiques ^ son Histoire critique de la Noblesse ^ sont remplis de faits curieusement choisis. Toutefois c'est delà satire historique et non de l'histoire : on peut toujours montrer l'envers d'une société. Il faut lire de M. Dulaure son Supplément aux Crimes de l'ancien comité du gouvernement^ imprimé en 1795.

Malte-Brun , dans sa Géographie , a touché avec une grande sagacité et beaucoup d'instruction quelques origines barbares.

Le travaildeM. deMontlosiersur la féodalité est rempli d'idées neuves , exprimées dans un style indépendant qui sent son Moyen Age. Si les anciens seigneurs des donjons avoient su faire avec une plume autre chose qu'une croix , ils auroient écrit comme cela, mais ils n'auroient pas vu si loin.

M. Lacretelle a tracé l'histoire de nos jours avec raison, clarté, énergie. Il a pris le noble parti de la vertu contre le crime; il déteste de hi

xlviij PREFACE.

révolution tout ee qui n'est pas la liberté. Luimême, acteur dans les scènes révolutionnaires , il a bravé dans les rues de Paris les mitraillades d'un pouvoir plus heureux que celui qui vient d'expirer. On trouve aujourd'hui beaucoup d'hommes qui savent écrire une cinquantaine de pages, et quelquefois un tome (pas trop gros), d'une manière fort distinguée ; mais des hommes capables de composer et de coordonner un ouvrage étendu, d'embrasser un système, de le soutenir avec art et intérêt pendant le cours de plusieurs volumes, il y en a très-peu : cela demande une force de judiciaire, une longueur d haleine, une abondance de diction, une faculté d'application qui diminuent totis les jours. La brochure et l'article de journal semblent être devenus la mesure et la borne de notre esprit.

L'ouvrage de M. Lemontey sur Louis XIV, présente le règne de ce prince sous un jour tout nouveau. Je crois cependant avoir fait à propos de cet ouvrage une observation nécessaire en parlant du règne du Grand Roi.

M. Mazure a laissé une histoire écrite avec négligence , mais elle a changé , sous plusieurs raj)ports, ce que nous savions de Jacques II, et du rôle que joua Louis XIV dans la catastrophe du prince anglois. On n'a pas rendu assez de justice à M. Mazure. On puise dans son travail des renseignements qu'on ne trouve que là , et dont on cache ou l'on tait la source.

Une femme qui n a point de rivale nous a donné, dans les ConsidéiaLions sur les princijjaux événements de la révolution françoise , une idée de ce

PREFACE. xlii

qu'elle auroit pu faire , si elle eût appliqué son esprit à l'histoire. Les Considérations sont empreintes d'un vif sentiment de gloire et de liberté. Quand l'auteur, parlant de l'abaissement du Tiers-état sous l'ancienne monarchie , le montre au moment de l'ouverture des Etats - Généraux , et s'écrie avec Corneille : « Nous nous levons alors ! » jamais citation ne fut plus éloquente. Mais M"'", de Staël abhorre les tyrans , et tout oppresseur de la liberté , si grand qu'il soit, ne trouve en elle aucune sympathie.

Il faut lire dans les Considérations ce qu'elle raconte de Mirabeau : « Tribun par calcul , aristo- » crate par goût , qui, en parlant de Coligny, ajou- » toit : Qui , par parenthèse^ étoit mon cousin , >) tant il cherchoit l'occasion de rappeler qu'il étoit » bon gentilhomme. » « Après ma mort , disoit-il » encore, les factieux se partageront les lambeaux » de la monarchie. » Madame de Staël termine de la sorte ces intéressants récits de Mirabeau : « Je » me reproche d'exprimer ainsi des regrets pour un » caractère peu digne d'estime ; mais tant d'esprit » est si rare , et il est malheureusement si probable » qu'on ne verra rien de pareil dans le cours de sa » vie , qu'on ne peut s'empêcher de soupirer lorsque » la mort ferme ses portes d'airain sur un homme » naguères si éloquent , si animé , enfin si fortement » en possession de la vie. »

Ces réflexions s'appliquent à madame de Staël elle-même en en changeant les premiers mots, ce qui les rend encore plus douloureuses. On ne se reprochera jamais d' exprimer des regrets pour le caractère de cette femme illustre ; il n y eut rien de plus

Ixx PRÉFACE.

digne que ce caractère. La noble iDdéj)endance de madame de Staël lui valut l'exil et les persécutions qui ont avancé sa mort. Buonaparte apprit , et Buonaparte auroit dû le savoir , que le génie est le seul roi qu'on n'enchaîne pas à un char de triomphe.

Je ne puis me refuser, comme dernière preuve du talent éminent de madame de Staël , à transcrire ce paragraphe sur la catastrophe de Robespierre : « On vit cet homme , qui avoit signé pendant » plus d'une année un nombre inouï d'arrêts de » mort, couché tout sanglant sur la table même où » il apposoit son nom à ses sentences funestes. Sa » mâchoire étoit brisée d'un coup de pistolet ; il » ne pouvoit pas même parler pour se défendre , lui » qui avoit tant parlé pour proscrire.»

On ne sauroit trop déplorer la fin prématurée de madame de Staël : son talent croissoit ; son style s'épuroit ; à mesure que sa jeunesse pesoit moins sur sa vie, sa pensée se dégageoit de son enveloppe et prenoit plus d'immortalité.

Sous le titre modeste : Du Sacre des Jiois fie France et des rapports de cette cércino7iie awec la constitution de l'Etat aux différens âges de la Monarchie , M. Clausel de Coussergues a écrit un \ olunae qui restera : les amateurs de la clarté et des faits bien classés sans prétention et sans verbiage , V trouveront à se satisfaire.

M. Fiévée a renfermé dans le cadre étroit de sa brochure intitulée : des Opinions et des Intérêts , beaucoup d'idées neuves et d'aperçus ingénieux sur noire histoire.

J'ai parlé ailleurs de \ Histoire des Croisades ;

PREFACE. Ixxj

j€ me contenterai de dire ici que les traductions et les extraits des annalistes des croisades , tant orientaux qu'occidentaux , ajoutés comme preuves aux nouvelles éditions , sont un recueil extrêmement recommandable. M. Michaud s'est placé dans son histoire ; il est allé, dernier croisé, à ce tombeau où je croyois avoir déposé pour toujours mon bâton de pèlerin.

\J Histoire de Pologne , avant et sous le roi Jean Sobieshi , de M. Salvandy, est un ouvrage grave bien composé. « Ce fut Sobieski , dit » l'historien, dont le bras redoutable posa la borne » que la domination des Osmanlis ne devoit plus » franchir. Ce fut devant ses victoires que cette » dernière invasion des barbares , jusque-là tou- » jours indomptable et menaçante , vint briser sa » furie : elle n'a fait depuis lors que retirer ses

» flots Soldat et

» prince, tous ses jours s'écoulèrent dans le per- » pétuel sacrifice de ses penchants, de ses afTec- » tions, de sa fortune, de sa vie, aux intérêts de » la Pologne. Lui seul sembloit, champion infati- » gable , occupé à la défendre ; ses efforts pour lui » conserver des lois et des frontières tiennent du » prodige. Cette passion domina le cours entier de » son existence. Il réussit à dompter les ennemis » qui tenoient la république des Jagellons pressée » et envahie de toutes parts , plus facilement » qu'à vaincre ceux qu'elle portoit dans son sein. » Ensuite il expira; et , ce puissant soutien » abattu, la Pologne mit en quelque sorte aussi le » pied dans la tombe. Elle ne devoit plus, sous les » successeurs de Jean III, qu'achever de mourir. »

kxy PREFACE.

Ce noble style se soutient pendant tout l'ouvrage ; l'auteur a soin de remarquer Tinfluence que la France du dix-septième siècle exerçoit sur les destinées de l'Europe -. comme si tous les grands hommes dévoient alors venir de la cour du Grand Roi , Sobieski avoit été mousquetaire de la maison militaire de Louis UlY . Li' Histoire de l'anarchie de Pologne, par Rulhières , fait pour ainsi dire suite à l'histoire de M. Salvandy : il ne faut ajouter à ces deux monuments , ni l'appendice de M. Ferrand , ni celui que M. Daunou a substitué au travail de M. Ferrand, mais il faut y joindre de curieuses et piquantes brochures de M. de Pradt.

h' Histoire des François des divers états j, par M. Mouteil, suppose de grandes recherches. M. Monteil est , avec M. Capefigue , du petit nombre de ces jeunes savants qui n'écrivent aujourd'hui qu'après avoir lu; ils eussent été de dignes disciples de l'école bénédictine. Mais M. Monteil a été égaré par le goût du siècle , et par le funeste exemple qu'a donné l'abbé Barthélémy • la forme romanesque dans laquelle l'auteur de V Histoire des François ^ a enveloppé ses études, leur porte dommage : on doit Yf ngager, au nom de son propre savoir et de son vi;ri table mérite , à la faire disparoître dans les futures éditions de son ouvrage.

Le succès qu'a obtenu Y Histoire de la campagne de Hussie est une preuve que l'on n'a pas besoin, pour intéresser le lecteur, de se placer dans un système. Des récits animés, un coloris brillant, des scènes mises sous les yeux dans tout leur mouvement et dans toute leur vie, voilà ce

PREFACE. Ixxiij

qui est de toutes les écoles, et ce qui fera vivre l'ouvrage de M. de Ségur.

Les Vies des Capitaines français au Moyen Age, par M. Mazas, ne peuvent être passées sous silence. L'auteur n'a voulu raconter que Texacte vérité ; il a visité le théâtre où brillèrent les guerriers dont il peint les exploits : il a cherché sur les bruyères de ma pauvre patrie les traces de Du Guesclin. Je me souviens avoir commencé mes premières études dans le collège obscur de l'obscure petite ville où reposoit le cœur du Bon« Connétable; j'étudiois un peu de latin, de grec et d'hébreu auprès de ce cœur qui n'avoit jamais parlé que françois : c'est une langue que le mien n'a pas oublié. M. Mazas croit avoir retrouvé le point du passage d'Edouard III à Blanque-Taque sur la Somme. J'aurois désiré qu'il eût dit si le gué est encore praticable, ou s'il se trouve perdu dans la mer , vis-à-vis le Crotoy , comme on le pense généralement.

J'oublie sans doute, et à mon grand déplaisir, beaucoup d'écrivains qui mériteroient que je rappelasse leurs ouvrages ; mais les bornes d'une préface ne me permettent pas de m'étendre. Le public reproduira les noms qui échappent à ma mémoire et à la justice que je désirerois leur rendre.

Le temps où nous vivons a dû nécessairement fournir de nombreux matériaux aux Mémoires. Il n'y a personne qui ne soit devenu , au moins pendant vingt-quatre heures , un personnage, et qui ne se croie obligé de rendre compte au nionde de 1 influence qu'il a exercée sur l'univers. Tous ceux qui ont sauté de la loge du portier dans

xiàiv PREFACE.

l'antichambre , qui se sont glissés de l'antichambre dans le salon , qui ont rampé du salon dans le cabinet du ministre ; tous ceux qui ont écouté aux portes , ont à dire comment ils ont reçu dans l'estomac l'outrage qui avoit un autre but. Les admirations . à la suite, les mendicités dorées, les vertueuses trahisons , les égalités portant Plaque , Ordres ou Couleurs de laquais , les libertés attachées au cordon de la sonnette, ont à faire resplendir leur loyauté, leur honneur, leur indépendance. Celui-ci se croit obligé de raconter comment tout pénétré des dernières marques de la confiance de son maître, tout chaud de ses embrassements, il a juré obéissance à un autre maître; il vous lera entendre qu'il n'a trahi que pour trahir mieux ; celui-là vous expliquera comment il approuvoit tout haut ce quil détestcit tout bas, ou comment il poussoit aux ruines sous lesquelles il n'a pas eu le courage de se faire écraser. A ces Mémoires tristement véritables, viennent se joindre les Mémoires plus tristement faux ; fabrique où la vie d'un homine est vendue à l'a une, où l'ouvrier, pour le prix d'un dîner frugal, jette de la boue au visage de la renommée qu'on a livrée à sa faim.

On se console pourtant en trouvant dans ce chaos de Ijassesse et d'ignominie quelques écrits consciencieux, dont les auteurs s'attachent à reproduire sincèrement ce qu'ils ont vu et ce qu'ils ont éprouvé. Le travail de ces auteurs doit être considéré comme de précieux renseignements historiques ; MM. de Lascases et Gourgaud doivent être crus, quand ils parlent du prisonnier de Sainte- Hélène.

PRÉFACE. xxlv

Non -seulement M. Carrel a publié l'Histoire de la coiitre-réi^olution en uéngleterre sous Charles II et Jacques II , histoire écrite avec cette mâle simplicité qui plaît avant tout; mais, en rendant compte de divers ouvrages sur l'Espagne, il a donné lui-même une notice hors de pair. On y trouve une manière ferme , une allure décidée , quelque chose de franc et de courageux dans le style, des observations écrites à la lueur du feu du bivouac et des étoiles d'un ciel ennemi, entre le combat du soir et celui qui recommencera à la Diane. « La narration d'un braue expérimenté , dit » Gaspard de Tavannes, est différente des contes de » celui qui na jamais eu les mains ensanglantées » de ses fiers ennemis sur les plaines armées. » On sent dans M. Carrel une opinion fixe qui ne l'empêche pas de comprendre l'opinion qu'il n'a pas, et d'être juste envers tous. Si le simple soldat sans instruction , sans moyen de fixer ses pensées , est intéressant dans le récit des assauts qu'il a livrés, des pays qu'il a battus; l'homme d'éducation et de mérite, devenu soldat volontaire pour une cause dont il s'est passionné, a bien d'autres moyens de faire passer ses sentiments dans les âmes auxquelles il s'adresse. Qu'on se figure un François errant sur les montagnes de l'Espagne, allant demander aux pasteurs dont il croit défendre la liberté, une hospitalité guerrière ; dans cette intimité d'une vie d'aventures et de périls , il surprendra le secret des mœurs, et mettra sous vos yeux une société qu'aucun autre historien ne vous auroit pu montrer. J'ai traversé l'Espagne ; j'ai rencontré ces Arabes chrétiens auxquels la liberté politique est si indifférente,

xxlvj PREFACE.

parce qu'ils jouissent de l'indépendance individuelle, et je n'ai retrouvé le peuple que j'ai vu que dans le récit de M. Carrel.

L'auteur trace rapidement le tableau de la guerre de Catalogne en 1823; il représente le courage de Mina, et la marche de cet habile chef dans les montagnes. Nous tous qui , dispersés par les orages de notre patrie, avons porté le ha vresac et le mousquet en défense de notre propre opinion pour des causes étrangères , nous éprouvons un attendrissement de soldat et de malheur à la lecture de cette histoire si bien contée, et qui semble être la nôtre.

« Les passions qui ont fait la guerre d'Espagne, » dit M. Carrel, sont maintenant assez effacées » pour qu'on puisse se promettre d'inspirer quel- » qu'intérêt en montrant, au milieu des montagnes » de la Catalogne, sous l'ancien uniforme françois, » des soldats de toutes les nations ralliés à l'ascen- » dant d'un grand caractère, marchant où il les » menoit, souffrant et se battant sans espoir d'être » loués ni de rien changer, quoi qu'ils fissent, à » l'état désespéré de leur cause, n'ayant d'autre » perspective qu'une fin misérable au milieu d'un >' pays soulevé contre eux, ou la mort des cspla- » nades s'ils échappoient à celle du champ de ba- » taille. Telle fut pendant de longs jours la si- » tuation de ceux qui, partis de Barcelone peu de » temps avant la capitulation de cette place, al- » lèrent succomber avec Pachiarotti devant Fi- » guières , après quarante-huit heures d'un combat » dont l'acharnement prouva que cétoient des » François qui combattoient de part et d'autre. Ce » combat devoit finir par l'extermination du dernier

PREFACE. xxlvij

» de ceux qui, au milieu de l'Europe de 1823, » avoient osé mettre la flamme tricolore au bout de » leurs lances et rattacher h leur schako la cocarde

» de Fleurus et de Zurich Ce n'est

» rien que la destinée de quelques hommes dans » de tels événements; mais combien d'autres évé- » nements il avoit fallu pour que ces hommes » de toutes les parties de l'Europe se rencontras- » sent, anciens soldats du même capitaine, venus » dans un paj^s qu'ils ne connoissoient pas, dé- » fendre une cause qui se trouvoit être la leur. . . . » Les choses , dans leurs continuelles et fatales » transformations , îi entraînent point avec elles n toutes les intelligences; elles ne domptent jjoint » tous les caractères awec une égale facilité ., elles » ne prennent pas même soin de tous les intérêts ; » cest ce quil faut comprendre , et pardonner » quelque chose aux protestations qui & élèvent en » faiseur du passé. Quand une époque est fnie^ » le moule est brisé y et il suffit a la Providence » qudne se puisse refaire ; mais des débris restés » à terre, il en est quelquefois de beaux ci contem- » pler. »

J'ai souligné ces dernières lii>nes : 1 homme crui a pu les écrire a de quoi sympathiser avec ceux qui ont foi à la Providence, qui respectent la religion du passé, et qui ont aussi les yeux attachés sur des débris.

Au su;])lus , les temps où nous vivons sont si fort des temps historiques, qu'ils mipriment leur sceau sur tous les genres de travail. Ou traduit les ajiciennes chroniques , on publie les vieux manuscrits. On doit à M. Guizot la Collection des

xxlviij PRÉFACE.

tnénioires relatifs à l'Histoire de France , depuis la fondation de la monarchie fr an coi se jusqu'au treizième siècle. Je ne sais si des traductions de nos annales latines, tout en favorisant l'histoire, ne nuiront pas à l'historien ; il est à craindre qu'en ouvrant le sanctuaire des faits aux ignorants et aux incapables , nous ne nous trouvions inondés de Tite-Live et de Thucydide aux gages de quelque libraire. Il n'en est pas ainsi de la mise en lumière des originaux : on ne sauroit trop louer M. le marquis de Fortia de nous avoir donné le texte des Annales du Hainaut , par Jacques de Guise. 11 faut remercier M. Buchon de l'édition de son Froissard et de celles de ses autres chroniques. M. Crapelet , M. Pluquet, M. Méon, M. Barrière, ont montré leur dévouement à la science : le preniier a publié l'Histoire du châtelain de Coucy, le second le roman de Rou, le troisième le roman de Renart, le quatrième les ménxoires fie Loménie. Ces mémoires contiennent des anecdotes sur les derniers moments de Mazarin ; ils achèvent de faire connoître les personnages que M. le marquis de Sainte-Aulaire a remis en scène avec tant de bonheur, dans son Histoire de la Fronde.

Tout prend aujourd'hui la forme de l'histoire, polémique, théâtre, roman, poésie. Si nous avons le Richelieu de M. Victor Hugo , nous saurons ce qu'un génie à part peut trouver dans une route inconnue aux Corneille et aux Racine. L'Ecosse voi*renaître le Moyen Age dans les célèbres inventions de Walter Scott. Le Nouveau monde qui n'a d'autres antiquités que ses forêts , ses Sauvages , et sa liberté vieille comme

PREFACE. xxlix

la terre, a trouvé dans M. Cooper le peintre de ces antiquités. Nous n'avons point failli en ce nouveau genre de littérature : une foule d'hommes de talent nous ont donné des tableaux empreints des couleurs de l'histoire. Je ne puis rappeler tous ces tableaux , mais deux s'oiïrent en ce moment même à ma mémoire : l'un , de M. Mérimée , représente les mœurs à l'époque de la Saint-Barthélémy; l'autre, de M. Latouche, met sous nos yeux une des réactions sanglantes de la contre-révolution napolitaine. Ces vives peintures rendront de plus en plus difficile la tâche de l'historien. Au treizième siècle la chevalerie historique produisit la chevalerie romanesque qui marcha de pair avec elle ; de notre temps la véritable histoire aura son histoire fictive qui la fera disparoître dans son éclat , ou la suivra comme son ombre.

Sous le simple titre de chansonnier , un homme est devenu un des plus grands poëtes que la France ait produits : avec un génie qui tient de La Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il l'a voulu, comme Tacite écrivoit :

Vous avez vu tomber- la gloire

D'un Ilion trop insulté,

Qui prit l'autel de la victoire

Pour l'autel de liberté.

Vingt nations ont poussé de Thersyte Jusqu'en nos murs le char injurieux.

Ali! sans regrets, mon âme, partez vite; Eu souriant remontez dans les cieux.

Cliercliez au-dessus des orages Tant de François morts à propos , Qui, se dérobant aux outrages.

Ixxx PREFACE.

Out au ciei porté leurs drapeaux.

Pour conjurer la foudre qu'on irrite, Unissez-vous à tous ces demi-dieux :

Ail! sans regret, mon ànic, partez vite, etc

Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sut le bandeau des rois.

Le ])oëte n'est peut-être pas tout-à-fait aussi heureux quand il chante les rois sur leur trône, a moins que ce ne soit le roi cVYvctot. En général M. de Béranger a pour démon familier une de ces muses qui pleurent en riant, et dont le malheur fait grandir les ailes.

Les fondateurs de notre école moderne Histori- (fue réclament à présent toute notre attention.

J'ai déjà dit que M. de Barante avoit créé l'école Descriptive. J'ai rendu compte au public de \ Histoire des ducs des Bourgogne ; on trouvera mon opinion consignée dans le iii«. volume de ces OEuvres coniplètes . Aujourd'hui , en parcourant sa carrière nouvelle, peu importe sans doute à M. de Barante des éloges littéraires : qu'il me soit permis de regretter cette Histoire du parlement , qu'il nous pro mettoit. Peut-être la continuera-t-il , si jamais il est enlevé aux afiàires : les lettres sont resj)érance pour entrer dans la vie, le repos pour en sortir.

MM. Thiers et Miguet sont les chefs de l'école Fataliste, MM. Thierry, Guizot et Sismondi, les grands réformateurs de notre histoire générale : je m'arrête d'ahord à ces derniers.

En joignant, pour les faits, l'histoire d'Adrien

PREFACE. kixj

de Valois aux observations de MM. Thierry, Guizot et Sismondi, il n'y a ])resque plus rien à dire touchant la première et la seconde race de nos rois.

Les lettres de M. Thierry sur l'histoire de France^ ouvrage excellent, rendent à un temps défiguré par notre ancienne école son véritable caractère. M. Thierry, comme tous les hommes doués de conscience, d'un talent vrai et progressif, a corrigé ce qui lui a paru douteux dans les premières éditions de sa belle et savante Histoire de la conquête d'Angleterre^ et dans ses Lettres sur Vhistoire de France. Quelques-unes de ses opinions se sont modifiées , l'expérience est venue réviser des jugements un peu absolus. On ne sauroit trop déplorer l'excès de travail qui a privé M. Thierry de la vue. Espérons qu'il dictera longtemps à ses amis , pour ses admirateurs ( au nombre desquels je demande la première place ) , les pages de nos annales : l'histoire aura son Homère comme la poésie. Je retrouverai encore l'occasion de parler de M. Thierry dans cette Préface , de même que j ai été heureux de le citer, et de m'appuyer de son autorité dans ces Etudes historiques.

Le cours d'histoire de M. Guizot, en ce qui concerne la seconde race , est d un haut mérite. On peut ne pas convenir, avec le docte professeur, de quelques détails; mais il a aperçu avec une raison éclairée, les causes générales de la décomposition et de la recomposition de l'ordre social aux huitième et neuvième siècles. Il a aussi de curieuses leçons sur la littérature civile et religieuse et une foule de choses justes, bien observées,

Page 1