TOME III
» si horribles (légâLs que cette guerre. Si l'on 1) nous a pris nos bestiaux , nos fruits et nos )) grains; si l'on a détruit nos vignes et nos oli- » viers ; si nos maisons à la campague ont été » ruinées parle l'eu ou par l'eau , et si, ce qui est » encore plus triste à voir, le peu qui en reste » demeure désert et abandonné : tout cela n'est » que la moindre partie de nos maux. Mais, hélas! » depuis dix ans , les Goths et les Vandales font » de nous une horrible boucherie. Les châteaux » bâtis sur les rochers, les bourgades situées sur » les plus hautes montagnes , les villes environ- » nées de rivières n'ont pu i^arantir les habitans )) de la fureur de ces Barbares , et l'on a été par- » tout exposé aux dernières extrémités. Si je ne » puis me plaindre du carnage que l'on a fait » sans discernement soit de tant de peuples, » soit de tant de persoimes considérables par leur M rang qui peuvent n'avoir reçu que la juste » punition des crimes qu'ils avoient commis: » ne puis-je au moins demander ce qu'ont fait » tant de jeunes enfants enveloppés dans le M même carnage , eux dont l'âge étoit incapable » de pécher? Pourquoi Dieu a-t-il laissé conù sumer ses temples ^ ? »
^ Si lotus Gallos sese efFudisset in a^ros
Oceanus vastis phis superesset aquis, etc. (DeProvid. div., trad. de Tillcmont, Hist. desemp.)
L'invasion d'Attila couronna ces destructions; il n'y eut que deux villes de sauvées au nord de la Loire, Troyes et Paris. A Metz, les Huns égorgèrent tout jusqu'aux entants que l'évêque s'étoit hâté de baptiser ; la ville fut livrée aux flammes: long -temps après on ne reconnoissoit la place où elle avoit été , qu'à un oratoire échappé seul h l'incendie \ Salvien avoit vu des cités remplies de corps morts; des chiens et des oiseaux de proie gorgés de la viande infecte des cadavres , étoient les seuls êtres vivants dans ces charniers ^.
Les Thurings qui servoient dans l'armée d'Attila exercèrent, en se retirant à travers le pays des Franks, des cruautés inouïes que Théodoric, fds deKhlovigh, rappeloit quatre-vingts ans après pour exciter les Franks à la vengeance. « Se ruant sur nos pères, ils leur ravirent tout. » Ils suspendirent leurs enfants aux arbres par » le nerf de la cuisse. Ils firent mourir plus » de deux cents jeunes fdles d'une mort
'' Nec remansit in eâ locus inustus, praeter orationem beati Stephani , primi martyris ac levitae. ( Grec;. Tur., lib. II, cap. 6. )
- Jacebant si quidem passim , quod ipse vidi atque sustinui , utriusque sexûs cadavera nuda, lacerata uibis oculos incestantia, avibus canibusque laniata, (Salv., de Gubern. Dei , lib. vi , p, 216. )
» cruelle; les unes furent attachées par les bras » au cou des chevaux qui , pressés d'un aiguillon » acéré, les mirent en pièces; les autres furent » étendues sur les ornières des chemins et clouées » en terre avec des pieus : des charrettes char- » gées passèrent sur elles; leurs os furent hrisés , » et on les donna en pâture aux corbeaux et aux » chiens ^ » ,.
Les plus anciennes chartes de concessions dé terrains à des monastères , déclarent que ces terrains sont soustraits des forêts ^, qu'ils sont déserts, eremi, ou plus énergiquement qu'ils sont pris du désert ^, ab eremo. Les canons du concile d'Angers (4 octobre 453), ordonnent aux clercs de se munir de lettres épiscopales pour voyager; ils leur défendent de porter des
^ Inruentes super parentes nostros , omnem substanliam abstulerunt , pueros per nervum femoris ad arboles appendentes , puellas aiuplius ducentas crudeli * nece interfecerunt -. ita ut ligatis brachlis super equolum cervicibus ipsisque accirimo moti stimulo per diversa petentes , diversas iu partes feminas diviserunt. Aliis verô super orbitas viarum extensis , sudibusque in terrai» confixis , piaustra desuper onerata transire fecerunt, confractisque ossibus, canibus avibusque eas in cibaria dederunt. Grec. Tur., lib. m , cap. 7.)
'^ Act. S. Sevcr.
2 S. Bernard. Vit. ,
armes ; ils leur interdisent les violences et les mutilations et excommunient quiconque auroit livré des villes : ces prohibitions témoignent des désordres et des malheurs de la Gaule.
Le titre quarante-septième de la loi salique : De celui qui s'est établi dans une propriété qui ne lui appartient point , et de celui qui la tient depuis douze mois , montre l'incertitude de la ])ropriété et le grand nombre de propriétés sans maîtres. « Quiconque aura été s'établir dans » une propriété étrangère et y sera demeuré » douze mois sans contestation légale, y pourra » demeurer en sûreté comme les autres habi- » tans ^ . »
Si sortant des Gaules vous vous portez dans l'est de l'Europe , un spectacle non moins triste frappera vos yeux. Après la défaite de Valens , rien ne resta dans les contrées qui s'étendent des murs de Constantinople au pied des Alpes Juliennes ; les deux Thraces offraient au loin une solitude verte, bigarrée d'ossements blanchis. L'an 448 des ambassadeurs romains furent envo3'és à Attila : treize
^ Si autem quis migraverit in villam alienani , et ei aliquid infrà duodecim menses secundum legem contestatum non fueiit, securus ibidem consistât sicut et alii vieilli. (Art. 4. )
jours de marche les conduisirent à Sardique incendiée , et de Sardique à Naisse : la ville natale de Constantin n'étoit plus qu'un monceau informe de pierres ; quelques malades languissoient dans les décombres des églises , et la campagne à l'entour, étoit jonchée de squelettes \ <( Les cités furent dévastées , les hommes » égorgés, dit saint Jérôme; les quadrupèdes , » les oiseaux et les poissons mêmes disparu- » rent ; le sol se couvrit de ronces et d'épaisses » forêts ^. »
L'Espagne eut sa part de ces calamités. Du temps d'Orose, Taragone et Lërida étoient dans l'état de désolation où les avoient laissés les Suèves et les Franks; on appercevoit quelques huttes plantées dans l'enceinte des métropoles renversées. Les Vandales et les Goths glanèrent
^ Yenimus Naissum quae ab hostibus fuerat evers et bolo aequala ; itaque eam desertam liominibus ostendimus, prœter quaiB quod in ruinis sacrarum aediuiii erant quidam aegroti. Omnia euim circa ripaui erant pleua ossibus eoiuni qui bello cccideiant. ( Excerpla à lei^ationibus ex Hist. Goth. Prisci rhetoris, iu corp. liyz. histor., p. 59, Pari.siis , è typograpliiâ regiâ , 1 660. ;
2 Vastatis ui'bibus , hominibusque interfectis , solitudinem et raiitatem bestiarum quoque fîeri, et volatilium
pisciumque crescentes vêpres et condensa
sylvarum cuncta perierunt. ( Hier, ad Sophon, )
HISTOKIQUES. 183
ces ruines; îa taniine et la peste achevèrent la destruction. Dans les campagnes les bêtes, alléchées par les cadavres gisants , se ruoient sur les hommes qui respiroient encore; dans les villes , les populations entassées après s être nourries d'excrémens , se dévoroient entre elles ; une femme avoit quatre entants; elle les tua et les mangea tous \
Les Pietés , les Calédoniens , et ensuite les Anglo-Saxons exterminèrent les Bretons, saut' les familles qui se réfugièrent dans le pays de Galles ou dans l'Armorique. Les insulaires adressèrent à Aëtius une lettre ainsi suscrite : « Le gémissement de la Bretagne à Âetius , » trois fois consul. » Ils tlisoient : « Les Bar- » bares nous chassent vers la mer, et la mer » nous repousse vers les Barbares ; il ne nous » reste que le genre de mort à chois ir,1e glaive » ou les flots ^. »
^ Famés dira grassatur, adeô ut humanœ carnes ab humano gênera vi famis fuerint devoratae, matres quoque necatis vel coctis per se natorum suorum sint pastae corporibus.
Bestiae occisorum giadio , famé, pestilentiâ , cadaveribus adsuetae , quôusque hominum fortiores interimunt. (Idatii episcop. Chronicon , p. 11. Lutetia; Parisiorum , 1619.)
-' « Aelio ter consiili gcmilus Brilaniiorum. » — Et in
Gildas achève le tableau : « D'une mer à » l'autre, la main sacrilège des Barbares venus » de l'Orient promena l'incendie : ce ne lut » qu'après avoir brûlé les villes et les champs » sur presque toute la surface de l'île, et l'avoir » bala^'ëe comme d'une langue rouge, jusqu'à )) l'Océan occidental , que la flamme s'arrêta. » Toutes les colonnes croulèrent au choc du » bélier ; tous les habitans des campagnes » avec les gardiens des temples, les prêtres » et le peuple périrent par le fer ou par le » feu. Une tour vénérable h voir, s'élève au M milieu des places publiques ; elle tombe : les » fragmeiis de murs , les pierres , les sacrés M autels , les tronçons de cadavres pétris et » mêlés avec du sang , ressembloient à du marc » écrasé sous un horrible pressoir.
» Quelques malheureux échappés à ces dés- )) astres, éloienl atteints et égorgés dans les » montagnes; d'autres, poussés par la faim, » revenoient, et se livroient à l'ennemi pour «subir une éternelle servitude, ce qui passoit
proceésu epistolae ita caiamitates suas explicant : Repellunt Barbari ad mare, mare ad Barbares. Intcr liœc oriuntur duo gênera funerum , aut jugulamur aut merii:çimur. ( Bedae presbyt., Hist. écoles, geiitis Anglorum , cap. 13 Colonia.anno 1612.)
» pour une grâce signalée; d'autres gagnoient » les contrées d'outre-mer, et, pendant la tra- » versée, chantoient avec de grands gémis- » semens , sous les voiles : Tu nous as , ô » Dieu' livrés comme des brebis pour un fes- » tin\ tu nous as dispersés parmi les na- » lions ^ . »
' De mari usque ad mare , ignis orientali sacrilegorum manu exageratus et finitimus, quasque civitates agrosque populans, qui non quievit accensus doneccunctam penè exui'ens insulae superficiem rubrà oceidentalem trucique Oceanum linguâ delamberet. Ita ut cunctae columnae crebro impetu, crebris ariiîtibus , omnesque coloni cum praepositis ecclesiae, cum sacerdolibus ac populo , mucronibus undique micantibus , ac flammis crepitantlbus , simul solo sternerentur ; et venerabili visu, in medio platearum una turrium , edito carminé evulsarum , murorumque celsorum , saxa , sacra altaria , cadaverum frusta , crustis acgelantibus purpurei cruoris tecta velut in quodam horrendo torculari mixta viderentur.
Itaque nonnuUi miserarum reliquiarum in montibus deprehensiacervatim jugulabantur ; alii, famé confecti accedentes, manus hostibus dabant in apvum servituri. . quod altissimae gratis stabat in loco. Alii transmarinas petebant regiones cum ululatu magno, hoc modo sub velarum sinibus cantantes : Dedisti nos tanquam o^'es escarum , et in gendbus dispersisti nos, Deus. (Histor. Gildae, liber querulus de excidio Britanniae , p. 8, in Hist. Brit. et AngL script., tom. II. )
La misère de la Grande-Bretai^ne esl peinte toute entière dant> une des lois Galliques; cette loi déclare qu'aucune compensation ne sera reçue pour le larcin du lait d'une jument, d'une chienne ou d'une chatte K
L'Afrique dans ses terres fécondes fut écorchée par les Vandales, comme elle l'est dans ses sables stériles par le soleil ^. «Cette devasta- » tion , dit Possidonius , témoin oculaire , rendit » très-amer à saint Augustin le dernier temps » de sa vie; il voyoit les villes ruinées, et à la » campagne les bàtimens abattus, les habitans » tués ou mis en luite, les églises dénuées de » prêtres, les vierges, et ics religieux dispersés. » Les uns avoient succorhbé aux tourments , » les autres péri par le glaive; les autres, encore » réduits en captivité , ayant perdu l'intégrité )) du corps, de l'esprit et de la foi, servoient
» des ennemis durs et brutaux Ceux
» qui s'enfujoient dans les bois , dans les ca- M vernes et les rochers, ou dans les forteresses, M éloient pris et tués, ou mouroient de faim. » De ce grand nombre d'églises d'Afrique, à » peine en restoit-il trois, Carthage, Hippone et
■■ Leges Wallicae , lib. ui , cap. 3, p. 207-260. ^ Bufï'on , Hist. natur.
» Ciithe, qui ue fussent pas ruinées , et dont les » villes subsistassent '. »
Les Vandales arrachèrent les vignes , les arbres à fruit , et particulièrement les oliviers , pour que l'habitant retiré dans les montagnes , ne pût trouver de nourriture ^. Ils rasèrent les édifices publics échappés aux flammes : dans quelques cités, il ne resta pas un seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendre les villes fortifiées , ils égorgeoient les prisonniers autour des remparts; Finfection de ces voiries sous un soleil brûlant, se répandoit dans l'air, et les Barbares laissoient au vent le soin de porter la mort dans des murs qu'ils n'avoient pu franchir ^
Enfin, l'Italie vit tour à tour rouler sur elle
^ Traduct. de Fleuiy, Hist. cccles.
- Sed nec arbustis fnictiferis parcebant ne forte quos antra monlium occultaverant , post eorum transitum , illis pabulis nutrirentur ; ab eorum coutagione nuUus remansit iocus imujunis. (Victor, Viteiisis episc, iib. I, de persecutipne afiicanâ, p. 2. Divione , 1664.)
^ libi vero munitioncs aliquae videbaiitur, quas hostiiitas baibarici furoris oppugnare nequiret , congregatis in circuitu casUoruiu innumerabilibus turbis, "ladiis feralibus cruciabant , ut putrefactis cadaveribus , quos adiré non poterant arcente murorum defensione , corporum liquescentiuni enecarent foetore. (Id., p. 3.)
les torrents des Allamans , des Goths, des Huns et des Lombards; c'étoit comme si les fleuves qui descendent des Alpes, et se dirigent vers des mers opposées, avoient soudain, détournant leur cours , fondu h flots communs sur l'Italie. Rome, quatre ibis assiégée et prise deux fois, subit les maux qu'elle avoit infligés il la terre. « Les femmes, selon saint » Jérôme, ne pardonnèrent pas même aux on- M tants qui pendoieut à leurs mamelles, et firent » rentrer dans leur sein le fruit qui ne venoit » que den sortir '. Rome devint le tombeau
» des peuples dont elle avoit été la mère
» La lumière des nations fut éteinte; en cou- » pant la tête de l'empire romain , on abattit » celle du monde '. » — « D horribles nouvelles
1 Ad
; dum mater non parcit lac-
tenti infanliae, et suo rccipit utero quem paulo antè efFuderat. (Hieron., ep. 16, p. 121 f Epistolœ ti-ibus prioribuscontentaein eodem volumine), tom. II, p. 486 Parisiis, 1579.)
^ Quis credat ut totius oibis extructa victoriis Roma corrueret , ut ipsa suis populis et mater fieret et sepul-
chrum Postquam vero clarissimum
terrarum omnium lumen exstinctum est, inio romani imperii truncatum caput et, ut verius dicam, in unâ urbe
totus orbis interiret obmutui. ( Hieron. , in
Ezech. )
)) se sont répandues, s'écrioit saint Augustin du » liaut de la chaire, en parlant du sac de Rome : » carnage, incendie, rapine, extermination! » Nous gémissons , nous pleurons, et nous ne » sommes point consolés ^ »
On fit des règlemens pour soulager du tribut les provinces de la Péninsule, notamment la Campanie , la Toscane , le Picénum , le Samni um , l'Apulie, la Calabre, le Brutium et la Lucanie; on donna aux étrangers qui consentoient à les cultiver, les terres restées en friche^. Majorien ^ et Tliéodoric s'occupèrent de réparer les édifices de Rome , dont pas un seul n'étoit resté entier, si nous en croyons Procope *. La ruine alla toujours croissant avec les nouveaux temps , les nouveaux sièges, le fanatisme des chrétiens et
■• Horrenda nobis nuntiata sunt : stracçes facta , incendia, rapina, interfectiones, excruciationeshominum... Omnia gemuimus , sepè flevimus , vix consolati sumus. (Aug., deUrb. excidlâ , t. VI, p. 624,)
2 Cod. Theodos., lib. xi , xiii , iv.
^ Antiquarum aedium dissipatur speciosa constructio, et, ut aliquid reparetur, magna diruuntur, etc. (Nov. Majorian,, lit. vi, p. 35.)
'*.... Omnique omnique direptâ, magnâ Romanorum caede édita, pergunt aUô. (Procop., hist, Vand.) La chronique de Marcellin ajoute : Parteni urbis Romce eremavit'^ et Philostorge va bien au delà.
les guerres intestines : Rome vit renaître ses conflits avec Albe et Tibur; elle se battoit à ses portes; les espaces vides que renfermoit son enceinte, devinrent le champ de ces batailles qu'elle livroit autrefois aux extrémités de la terre. Sa population tomba de trois millions d'habitans au-dessous de quatre-vkigf mille \ Vers le commencement du huitième siècle, des forêts et des marais couvroient l'Italie; les loups et d'autres animaux sauvages hantoicnt ces amphithéâtres qui furent bâtis pour eux; mais il n'y avoit plus d'hommes à dévorer.
Les dépouilles de l'empire passèrent aux Barbares ; les chariots des Goths et des Huns , les barques des Saxons et des Vandales, étoient chargés de tout ce que les arts de la Grèce et le luxe de Rome avoient accumulé pendant tant de siècles: on déménageoit le monde comme une maison que l'on quitte. Genseric ordonna aux citoyens de Carthage de lui livrer, sous peine de mort, les richesses dont ils étoient en possession : il partagea
'' Brottier et Gibbon ne portent cette population qu'à douze cent mille , évaluation visiblement trop foible , comme celle de Juste-Lipse et de Vossius est trop forte ; il s'agiroit, d'après ces derniers auteurs, de quatre , de huit et de quatorze millions. Un critique moderne italien a rassemblé avec beaucoup de sagacité les divers recensements de l'ancienne Rome.
les terres de la province proconsulaire entre ses compagnons ; il garda pour lui-même le territoire de Bjzance et des terres fertiles en Numidie et en Gétulie '. Ce môme prince dépouilla Rome et le Capitole, dans la guerre que Sidoine appelle la quatrième guerre punique- : il composa d'une masse de cuivre , d'airain , d'or et d'argent , une somme qui s'élevoit à plusieurs millions de talents ^
Le trésor des Goths étoit célèbre : il consistoit dans les cent bassins remplis d'or, de perles et de diamans offerts par Ataulplie à Placidie ; dans soixante calices ;, quinze patènes et vingt coffres précieux pour renfermer l'Évangile ''. Le
^ Procop., de Bell. Vand.^ lib. i, cap. 5; Victor Vitens., dePersecut. Vandal., lib. i, cap, 4.
^ Sid. Apoll., Paneg. Avit.
' Ne aes quidem , aut quicquam aliud unde pretium fieri posset in palatio reliquerat. Diripuerat et Capito- Jiuin , Jovis templum , tegularumque partem abstulerat alterara , qnaî ex aère puiissinio factae, auroque largiter oblitae , magnificam plane mirandamque speciem praebebant. (Procop., hist. Vand., lib. i.)
* Nain sexaginta calices, quindecim patenas, viginti Evangeliorum capsas detulit , omnia ex auro puro , ac gemmis pretiosis ornata. Sed non est passus ea confringi. (Greg. Turon., lib. m, cap. 10.)
Les Gestes des Fraiiks , pag. 557, répètent le même fait.
Missorium , partie de ces richesses , étoit un plat d'or de cinq cent livres de poids élégamment ciselé. Un roi Goth , Sisenand , l'engagea à Dagobert pour un secours de troupes ; le Goth le lit voler sur la route, puis il apaisa le Frank par une somme de deux cent mille sous d'or, prix jugé fort inférieur à la valeur du plat \ Mais la plus grande merveille de ce trésor étoit une table formée d'une seule émeraude : trois rangs de perles l'entouroient ; elle se soutenoit sur soixante-cinq pieds d'or massif incrustés de pierreries; on l'estimoit cinq cent mille pièces d'or ; elle passa des \ isigotbs aux Arabes" : conquête digne de leur imagination.
L'histoire , en nous faisant la peinture générale
^ In hujus beneficii repensionem missorium aureum
nobilissimum ex thesauris Gothorum Dagoberto
dare promisit, pensaiitem auri pondus quingentos
Cùmque à Sisenando rege missorius ille legatariis fuisset traditus, à Gothis per vim tollitur, nec eum exinde exiiibere permiserunt. Postea discurrentibus legatis duccnta millia folidorum missorii hujus pretii Dagobertus à Sisenando accipiens, ipsumque pensavit. ( Fredeg. Chron., cap. 73.)
Le Iroisième fragment de Frédé2;aire et les Gestes de Dagobei't, chapitre 29, redisent cette anecdote.
^ Histoire de l'Afrique et de lEspagne sous la domination des Arabes , par M. Cardonne.
des désastres de l'espèce humaine à cette époque, a laissé dans l'oubli les calamités particulières, insuffisante qu'elle étoit k redire tant de malheurs. Nous apprenons seulement par les Apôtres chrétiens , quelque chose des larmes qu'ils essuyoient en secret. La société, bouleversée dans ses fondements , ôta même à la chaumière l'inviolabilité de son indigence; elle ne fut pas plus à l'abri que le palais : à cette époque , chaque tombeau renferma un misérable.
Le concile de Brague, en Lusitanie, souscrit par dix évêques , donne une idée naïve de ce que l'on faisoit et de ce que l'on souflroit pendant les invasions, L'évêque Pancratien prit la parole : « Vous » vojez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est » ravagée par les Barbares. Ils ruinent les églises , » tuent les serviteurs de Dieu , profanent la » mémoire des saints , leurs os , leurs sépul-
» cres , les cimetières
»... Mettez devant les yeux de
» notre troupeau l'exemple de notre constance , » en souffrant pour Jésus-Christ quelque partie n des tourments qu'il a soufferts pour nous ^.. » » Alors Pancratien fit la profes-
^ Notum vobis est , fratres et socii mei , quo modo barbarae gentes dévastant universam Hispaniam : teinpla evertunt, sei'vos Christi occiduiit in ore gladii et me- TOME m, 13
sion de foi de l'Eglise catholique , et à cha^e article, les évêquesrépondoient : Nous le crojons '. « Ainsi , que ferons-nous maintenantdcs reliques » des saints, ditPancratien. Clipand de Coimbre » dit: ((Quechacunfasseselonroccasion;lesBarba- » res sont chez nous et pressent Lisbonne; ilstien- » nent Mérida et Astracan ; an premier jour ils » viendront sur nous; que chacun s'en aille chez » soi, qu'il console les fidèles; qu'il cache dou- » cément les corps des Saints et nous envoie la re- » lation des lieux ou des cavernes où on les aura » mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps. » Pancratien dit: « Allez en paix. Notre frère Pon- » tamius demeurera seulement à cause de la des- » truction de son église d'Eminie que les Bar- » bares ravagent. » Pontamius dit : « Que j'aille » aussi consoler mon troupeau et souffrir avec lui » pour Jésus-Christ, Je n'ai pas reçu la charge » d'évêque pour être dans la prospérité mais » dans le travail. » Pancratien dit: « C'est très- M bien dit. Dieu vous conserve. «Tous les évêques dirent : « Dieu vous conserve ^. Tous ensemble » allons en paix à Jésus-Christ. »
morias sanctovum, ossa, sepulchra, caemeteria profanant.
(Labb. Concil., p. 1508.)
"• Similiter et nos credimus. (Id., ibid. )
2 Pancradanus dixit, Abite in pace omnes , sohis
Lorsqu' Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant lui : Geneviève de Nanterre rassura les habitans de Paris; elle exhortoit les femmes k prier réunies dans le Baptistaire et leur, promettoit le salut de la ville : les hommes qui ne crojoient point aux prophéties de la bergère, s'excitoient à la lapider ou à la noj'er ^ L'archidiacre d'Auxerreles détourna de ce mauvais dessein , en les assurant que saint Germain
remaneat frater noster propter destructionem ecclesiap suae quam Barbari vexant.
Pontamius dixit .- Abeam et ego ut confortem oves meas , et simul cuui eis pro nomine Chiisti patiar labo res et anxietates , non enim suscepi munus episcopi in prosperitate secl in laboi-e.
Pancrat. .- Optimum verbum , justum consilium : profertiam approbo. Deus te conservât.
Omnes episcopi: Servet te Deus.
Omnes simul : Abeamus in pace Jesu Christi. (Conc., tom. Il, p. 1508.)
^ Dies aliquot in Baptisterio vigilias exercentes jejuniis et orationibus ac vigiliis insistèrent ut suaserat Genovefa, Deo vacarunt. Viris quoque suadebat ne bona sua à Parisio auferrent. Urbem Parisium fore incontaminatam ab inimicis. Insurrexerunt in eam cives, dicentes pseudoprophetissam , tractaverunt ut Geiïovefam , aut lapidibus obrutara, aut vasto gurgite submersam punirent. (Boll. 3, p. 139.)
IOO ^ ETUDES
publioit les vertus de Geneviève : les Huns ne passèrent point sur les terres des Parisii \ Troves fut épargné, à la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le fléau de Dieu se lit escorter par le saint ^ : saint Loup , esclave et prisonnier protégeant Attila , est un grand trait de l'histoire de ces temps.
Saint Agnan , évêque d'Orléans, étoit renfermé dans sa ville que les Huns assiégeoient; il envoie sur les murailles attendre et découvrir des libérateurs : rien ne paroissoit. « Priez, dit le » saint, priez avec foi » , et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paroît encore : «Priez, )) dit le saint , priez avec foi » , et il envoie une
^ Interea adveniente Autissiodorensi urbe arcliidlacoiio , qui olim audierat sanctum Germanum magnificum
testimonium de Genovefà dédisse. . dixit :
JNolite tantum admittere facinus Prœdietum
exercitum ne Parisium circumdaret procul abegit. (Yita S. Geiiov. ap. Boll., 3janv.)
2 Rediix in Galbas Lupus urbem suam ab Attilée Hunnorum régis furore servavit an. 451, qui,post vastas Romani impei-ii plurimas piovincias, Thraciam, Illyriam, etc., Galbam quoque invaserat, ubi Remos Cameracum , Lingonas Autis>iodorum abasque urbes ferro flammisque vastarat. Attilam Rhenum usque comitatus Lupus, indè reversus tum ut se arctius vocationibus divinis impbcaret. (Gall. Christ., t. XII, p. 485; Vit, S. Lup. ap. Suri., p. 348.)
troisième fois regarder du haut des tours. On aperçevoit comme un petit nuage qui s'élevoit de terre. — «C'est le secours du Seigneur! s'écrie » l'évêque ^ . »
Genseric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles , seuls restes de la famille de Théodose ^. Des milliers de Romains furent entassés sur les vaisseaux du vainqueur : par un raffinement de barbarie, on sépara les femmes
■• Adspicite de muro civitatis, si Dei miseratio jam
succurrat Adspicientes autem de muro ^
neminem viderunt. Et ille : Orate , inquit , fideliter. . .
Orantibus gutem iîlis, ait : Adspicite itei'Um.
Et cum adspexissent , neminem viderunt qui ferret auxilium. Ait eis tertio : Si fideliter petitis, Dominus velociter adest. Exactâ quoque oratione , tertio juxta senis imperiura adspicientes de muro , viderunt à longe quasi nebulam de terra consurgere. Quod renuntiantes , ait sacerdos : Domini auxilium est. ( Greg. Tur. , lib, ii , p. 161.)
Du récit des guerriers combattant après leur mon , et de l'histoire de saint Agnan à Orléans , on peut conclure que des poèmes et des contes , devenus populaires dans le dernier siècle , ont leur origine pour le fond ou pour la forme dans les chroniques du cinquième au quinzième siècle.
- At Eudoxiam Gizerichus filiasque ejus ex Valentiniano duas , Eudociam et Placidiam , captivas abduxit. (Procop., hist. Vand., lib. i.)
de leurs maris, les pères de leurs eufans K Deogratias, évêque de Garthage, consacra les vases saints au rachat des prisonniers, 11 convertit deux églises en hôpitaux, et, quoiqu'il fût d'un grand âge , il soignoit les malades qu'il visitoitjour et nuit. 11 mourut, et ceux qu'il avoit délivrés crurent retomber en esclavage ^.
Lor.>qu'Alaric entra dans Rome , Proba , veuve du préfet Pétronius , chef de la puissante famille Ancienne , se sauva dans un bateau sur le Tibre'; sa fille Laeta , et sa petite-fille Démétriade, l'accompagnèrent : ces trois femmes virent de leur barque fugitive les flammes qui consumoient la ville éternelle. Proba possédoit de grands biens en Afrique ; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de malheur ''.
Fuyant les Barbares de l'Europe, les Ro-
^ Victor Vitens., lib. i, cap. 8.
2 Id., ib. ; Fleury, Hist. ecclés., tom. VI, p. 491.
^ Probam fuisse matronam inter senatorias famâ ac
divitiis insignem Jam et portum et ainneni
potitohoste, familiae suae praecepisse, ut noctu portam panderent. (Procop., hisl. Vand., lib. i.)
* Hier.,epist. 8, ad Démet., t. I , p. 62-73; Sulp. 29, N. ult.j Til!., Vie de saint Augustin.
niairis se réftigioient en Afrique et en Asie ; mais , dans ces provinces éloignées , ils rencontroient d'autres Barbares : chassés du cœur de l'empire aux extrémités, rejetés des frontières au centre, la terre étoit devenue un parc où ils étoient traqués dans un cercle de chasseurs.
Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs dans cette grotte où le Roi des rois étoit né pauvre et nu. Quel spectacle et quelle leçon que ces descendans des Scipion et des Gracques réfugiés au pied du Calvaire! Saint Jérôme commentoit alors Ezéchiel ; il appliquoit à Rome les paroles du prophète sur la ruine de Tyr et de Jérusalem : «r Je ferai monter contre » vous plusieurs peuples, comme la mer fait » monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à
» la poussière Je mettrai sur les enfans de
» Juda le poids de leurs crimes Ils verront
» venir épouvante sur épouvante \ » Mais lorsque lisant ces mots, ils passeront d'un pajs à un autre y et seront emmenés captif s y le solitaire jetoit les yeux sur ses hôtes , il fondoit en larmes.
Et pourtant la grotte de Bethléem n'étoit pas
^ Cap. VII, V. 26; cap. xii , v. 1 1 .
un asile assuré ; d'autres ravageurs dépouilloicnt la Phœnicie, la Syrie el l'Egypte K Le désert^ comme entraîné par les Barbares et changeant de place avec eux, s'étendoit sur la face des provinces jadis les plus fertiles; dans les contrées qu'avoient animées des peuples innombrables^ il ne restoit que la terre et le ciel ^. Les sables mêmes de l'Arabie, qui faisoient suite h ces champs dévastés, étoient frappés de la plaie commune ; saint Jérôme avoit h peine échappé aux mains des tribus errantes, et les religieux du Siua venoient d'être égorgés : Rome manquoit au monde, et la Thébaïde aux solitaires.
Quand la poussière qui s'élevoit sous les pieds de tant d'armées, qui sortoit de l'écroulement de tant de monumens, fut tombée; quand les toiirbillons de fumée qui s'échappoient de tant de villes en flammes, furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissemens de tant de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une croix,
"* Invasis excisisquecivitatibus atque Castellii. . (Amm. Marcel. )
"^ Ubi picXter cœluni et tenani. . .
luncta |ieriorunt (Hieron. ad SophioiT. )
et au pied de cette croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l'Evangile à la main, assis sur des ruines , ressuscitoient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus -Christ rendit la vie aux enfans de ceux qui avoient cru en lui.
ANALYSE RAI80NIVEE
DE
ANALYSE RAISONNEE
DE
DEPUIS LE REGNE DE KHLOVIGH JUSQU'A CELUI DE PHILIPPE VI, DIT DE VALOIS.