TROISIEME PARTIE
MQEDRS DES PAIEÎNS.
Un long paganisme et des institutions contraires à la vérité humaine avoient porté la gangrène dans le cœur du monde romain.
L'Evangile pouvoit faire des saints isolés, des
familles pieuses, charitables, héroïques; mais il ne pouvait extirper subitement un mal enraciné par une civilisation anti-naturelle. Le christianisme réforma les mœurs publiques avant d'épurer les mœurs privées ; il corrigea les lois, posa les do^^mes de la morale universelle, avant d'agir ellicacement sur la généralité des individus. Ainsi vous avez vu l'esclavage, la prostitution, l'exposition des enfants, les combats des gladiateurs, attaqués légalement par Constantin et ses successeurs ( glorieux effet du christianisme au pouvoir); mais vous avez retrouvé aussi le même fond de corruption sur le trône. Les empereurs, il est vrai, ne se rendoient plus coupables de ces infamies effrontées dont s'étoient souillées à la face du soleil Tibère, Caligula, Néron, Domitien, Commode, Elagabale; mais les crimes intérieurs du palais, une dépravation secrète, une vie d'intrigues, quelque chose qui ressembloit davantage aux cours modernes commença : tout ce que le christianisme put faire d'abord, fut de contraindre les vices à se cacher.
La pouriture de l'empire romain vint de trois causes principales: du culte, des lois et des mœurs. Et comme cet empire renfermoit dans son sein une foule de nations placées dans divers climats, à différents degrés de civili-
sation, toutes ces nations mêloient leurs corruptions particulières à la corruption du peuple dominateur : ainsi l'Egypte donna h Rome ses superstitions, l'Asie sa mollesse, l'Occident et le Nord de l'Europe son mépris de l'humanité.
La société romaine parloit deux langues, étoit composée de deux génies : la langue latine et la langue grecque,, le génie grec et le génie latin. La langue latine se renfermoit dans une partie de l'Italie, dans quelques colonies africaines, illyriennes, daciques , gauloises, germaniques, bretonnes , tandis qu'Alexandre avoit porté sa langue maternelle jusqu'aux confins de l'Ethiopie et des Indes : elle servoit d'idiome intermédiaire entre les peuples qui ne s'entendoient pas; elle étoit parlée à Rome, même par les esclaves et les marchandes d'herbes. Le génie grec communiqua aux Romains la corruption intellectuelle, les subtilités, le mensonge, la vaine philosophie, tout ce qui détériore la simplicité naturelle; le génie latin voua ces mêmes Romains à la corruption matérielle, aux excès des sens, à la débauche, à la cruauté.
De ces généralités si nous passons à l'examen particulier de la religion, des lois et des mœurs, nous trouvons l'idolâtrie merveilleusement calculée pour autoriser les vices : l'homme ne faisoit
qu'imiter les actions du dieu K Jupiter a séduit une femme en se changeant en pluie d'or, pourquoi moi cliétif mortel n'en fcrai-je pas autant^? Ovide (et l'autorité est singulière) ne veut pas que les jeunes fdles aillent dans les temples parce qu'elles y verroient combien Jupiter a fait de mères \ Les femmes se prostituoient publiquement dans le temple de Vénus h Babylone \ Dans l'Arménie les familles les plus illustres consacroient leurs fdles vierges encore à cette déesse ^ Les femmes de Byblis qui ne consentoient pas à couper leurs cheveux au deuil d'Adonis étoient contraintes, pour se laver de cette impiété, de selivrer un jour entier aux étrangers. L'argent qui provenoit de cette sainte souillure étoit consacré à la déesse ^. Les fdles, dans 1 île de Cjpre, se rendoient au bord de la mer avant de se marier et gagnoient avec le premier venu l'argent de leur dot ^
^ Eurip. ap. Just.
2 Ego homuntio, hoc non facerem? (Ter. Eun. , act. m.)
^ Quam multas maires fecerit il!e Deus. (Trist. , lib. ir. )
" Herodot., lib. i.
^ Strab., lib. xvi.
^ Lucian., de Assyiiâ, init.
' DotaleQi pecuniain qucesituras pro i-eliquâ pur
dicitiâ libamenta Venei'i soluturas. {Just., lib. wiii.)
Rien de plus célèbre que le temple de Gorinthe; il renfermoit mille ou douze cents prostituées offertes à la mère des amours. Ces courtisanes étoient consultées et employées dans les affaires de la république comme des vestales ^.
Lucien, dans les Dialogues des t^/ewj::, flagelle eK riant les turpitudes de la mythologie : Junon. se plaint à Jupiter qu'il ne la caresse plus depuis qu'il a enlevé Ganymède; Mercure se moque avec Apollon de l'aventure de Mars enchaîné par Vulcain dans les bras de Vénus; Vénus invite Paris à l'adultère : «Hélène n'est pas noire , puis- M qu'elle est née d'un cygne; elle n'est pas gros- ))sière, puisqu'elle est éclose dans la coquille M d'un œuf. J'ai deux fils: l'un rend aimable, » l'autre amoureux ; je mettrai le premier dans » tes yeux, le second dans le cœur d'Hélène, et » je t'amènerai les Grâces pour compagnes avec » le Désir.» Mercure dit à Pan : «Tu caresses » donc les chèvres?»
Les voleurs , les homicides et ie reste , avoient leurs protecleurs dans le ciel : « Belle Laverne , » donne moi l'art de tromper, et qu'on me croie » juste et saint ".
' Athen. lib. xai.
- pulciira Laverna,
Da mihi fallere, da justum sanctumque videri. (Hoiat., ep. XVI, lib, i.)
Les mystères d'Adonis , de Cybèle , de Priape, de Flore, étoient représentés dans les temples et dans les jeux consacrés k ces divinités. On vovoit à la lumière du soleil ce que Ton cache dans les ténèbres, et la sueur de la honte glaçoit quelquefois l'infâme courage des acteurs \
L'ordre légal, conforme à l'ordre religieux , faisoit de ces dérèglemens des mœurs approuvées. La loi Scantinie pensoit sans doute être rigoureuse, en n'exceptant de la prostitution publique que les garçons de condition. On versoit au trésor le tribut que payoient les prostituées; Alexandre Sévère appliqua cet argent à la réparation du Cirque et des théâtres ^.
Dans nne société où moins de dix millions d'hommes clisposoient de la liberté de plus de cent vingt millions de leurs semblables , on conçoit la facilité que les diverses cupidités avoient à se satisfaire. L'esclavage étoit une
^ Exuuntur etiam vestibus populo flagitante meretrices , quae tune mimorum funguntur officio , et in conspectu populi usque ad satietateui impudicorum luminum cum pudendis motiljus detinentur. ( Lactanc. , de falsà religione, lib. i, p. 61. Basilese. )
- Lenonum vectigal et meretricum et exolctorum in sacrum asrarium iuferri vetuit , sed sumptibus publiais ad instaurationem theatri , circi , aruphitheatri et asrarii deputavit. (Laroprid. in Alex. Sev.)
source inépuisable de corruption ; la seule définition légale de l'esclave disoit tout : Noji tam vilis quant niellas \ moins vil que nul. Le maître avoit le droit de vie et de mort sur l'esclave, et l'esclave ne pouvoit acquérir qu'au profit du maître. Vous lisez au livre vingt-unième du titre premier de \éà\t Ediles ^ au sujet delà vente des esclaves : « Ceux qui vendent des es- » claves doivent déclarer aux acheteurs leurs » maladies et défauts; s'ils sont sujets à la fuite » ou au vagabondage ; s'ils n'ont point commis » quelques délits ou dommages
» Si depuis la vente l'esclave a perdu de sa va- » leur ; si , au contraire, il a acquis quelque chose, » comme une femme qui auroit eu un enfant ;. . » .... si l'esclave s'est rendu coupable d'un M délit qui mérite la peine capitale; s'il a voulu » se donner la mort; s'il a été employé à com- » battre contre les bêtes dans l'arène, etc. »
Immédiatement après ce titre vient un article sur la vente des chevaux et autre bétail, commençant de la même manière que celui sur la vente des esclaves : « Ceux qui vendent des » chevaux doivent déclarer leurs défauts, leurs )» vices ou leurs maladies, etc. »
Toutes les misères humaines sont renfermées dans ces textes que les légistes romains énon-
roient, sans se douter de l'abomination d'un tel ordre social.
Les cruautés exercées sur les esclaves font frémir : un vase étoit-11 brisé? ordre aussitôt de jeter dans les viviers le serviteur maladroit, dont le corps alloit engraisser les murènes favorites ornées d'anneaux et de colliers. Un maître fait tuer un esclave pour avoir percé un sanglier avec nnépieu, sorte d'armes défendues à la servitude \ Les esclaves malades étoient abandonnés ou assommés ; les esclaves laboureurs passoientla nuit enchaînés dans des souterrains : on leur distribuoitun peu de sel, et ils ne recevoient l'air que par une étroite lucarne. Le possesseur d'un serf le pouvoit condamner aux bêtes, le vendre aux gladiateurs, le forcer à des actions infâmes. Les Pvomaines livroient aux traitements les plus cruels, pour la faute la plus légère, les femmes attachées à leur personne. Si un esclave tuoit son maître, on faisoit périr avec le coupable tous ses compagnons innocents. La loi Petronia, l'édit de f empereur Claude , les efforts d'Antonin le Pieux, d'Adrien et de Constantin, furent sans succès pour remédier à ces abus que le christianisme extirpa.
L'instinct de la cruauté romaine se retrou voit
^ Cicer. in Yen'., \' , cap. 3.
dans les peines applicables aux crimes et aux délits. La loi prescrivoilla croix (à laquelle fut substituée la potence ^) le léu , la décollation, la précipitation , l'étranglement dans la prison , la fustigation jusqu'à la mort, la livraison aux bêtes, la condamnation aux mines, la déportation dans une île et la perte de la liberté.
Dans les premiers temps on pendoit le coupable, la tête enveloppée d'un voile, à des arbres appelés malheureux et maudits par la religion, tels que le peuplier', l'aulne et l'orme réputés stériles. On ne pouvoit faire mourir qu'avec le glaive, non avec la hache, l'épée, le poignard et le bâton. La mort par le poison ou par la privation d'aliments, d'abord permise, fut ensuite prohibée.
Etoient exemptés de la question , les militaires , les personnes illustres , ou distinguées j)ar leur vertu : celles-ci transmettoient ce privilège à leur postérité jusqu'à la troisième génération. Etoient encore soustraits à la question
' Callistratus scripserat crucem ; Tribonanius furcam substituit , quia Constantinus supplicium crucis abroga- \erat. (Pandect., lib. xlviii, tit. ix, de paen. )
2 Erant autem injelices arbores, damnatseque religione, quae nec seruntur nec frucium ferunt : quales populus, alnus, ulniis. (Piin., hist. nat. , lib. xxvi ; Pandect., loc. cit. )