‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 4 sur 80 · TOME m bis d · texte numérisé non relu

TOME m bis d

les liomnics liJnes de race non plébéienne , excepté le cas d'accusation de crime de lèsemajesté au premier chef : or, la frayeur des tyrans et la bassesse des juges faisoient survenir celte accusation dans toutes les causes.

Les supplices de la question étoient : le chevalet, lequel étendoit les membres et détachoit les os du corps; les lames de fer rouge, les crocs à traîner \ les griffes h déchirer. Le même homme pouvoit être mis plusieurs fois à la torture. Si nombre de gens étoient prévenus du même crime, on commençoit la question par le plus timide ou le plus jeune ^.

Ces épouvantables inventions de l'inhumanité ne sullisoient pas, et les bornes des tourments étoient laissées à la discrétion du juge \ De là cet arbitraire des supplices dont je vous ai parlé.

Avant de mettre les esclaves à la question , l'accusateur en déposoit le prix : le gouvernement confisquoit les esclaves qui survivoient , lorsqu'ils avoient déposé contre leurs maîtres '.

"" Unco trahebantur. (Plin. ; Senec. )

^ Ut ab eo priiuùm incipiatur qui timidior est , vel tenerse setatis videtur. (Pandect. , lib. xlyiii, tit. xviii.J

^ Quaestionismodummajiset judiccs aibitrariopoiteie. (Pandect., lib. xlviu, tit. xviii. )

^ Voyci tout relfioyable titre de qiia'sLîonibus.

De ce récit succinct de la corruption de Rome païenne par la religion et les lois , passons à la peinture de la corruption dans les mœurs.

Le seul peuple qui ait jamais fait un spectacle de l'homicide , est le peuple romain : tantôt c'étoient des gladiateurs et même des gladiatrices de famille noble ^ , qui s'entre-tuoient pour le divertissement de la populace la plus abjecte, comme pour le plaisir de la société la plus raffinée ; tantôt c'étoient des prisonniers de guerre que l'on armoit les uns contre les autres, et qui se massacroient au milieu des fêtes, la nuit, aux flambeaux, en présence de courtisanes toutes nues : on forçoit des pères, des fils, des frères , de s'égorger mutuellement à fin de désennuyer un Néron, et mieux encore un Vespasien et un Titus.

Les panthères , les tigres , les ours , étoient appelés à ces jeux des hommes par une juste égalité

L'esprit de cette dernière loi est logique dans sa cruauté.

■" Per id tempus factum est mulierum certamen... Cum crudelè pugnavissent , essentque oh eam causam caeteras nobilissimas fœminas conviciis consectatae , cauluna est ne quœ mulier usquàm in reliquum tempus muneribus gladiatoris fungeretur, (Dion., Hist. Rom., lib. Lxxvi, p. 858, Hanoviae, 1806.)

et fraternité. La mort se voulut montrer un jour îiu milieu de l'arène dans toute son opulence; elle j lit paroître à la fois une multitude de lions : tant de bouches affamées auroient manqué de pâture, si les martyrs ne s'étoient heureusement trouvés pour fournir du sant^ et de la chair à ces armées du désert. Onze mille animaux de diflérentes sortes furent immolés après le triomphe de Trajan sur les Daces, et dix mille gladiateurs succombèrent dans des jeux qui durèrent cent vingt-trois jours.

La loi romaine étendoit ses soins maternels sur les bêtes de meurtre; elle défendoit de les tuer en Afrique, comme on délènd de tuer les brebis, mères des troupeaux. Le retentissement des glaives , les rugissemens des animaux , les gémissemens des victimes dont les entrailles étoient traînées sur un sable parfumé d'essence de safran ou d'eaux de senteur ^ , ravissoient la foule : au sortir de l'amphithéâtre elle couroit se plonger dans les bains, ou dans les lieux dont les enseignes brilloient sous les voûtes qui ont donné leur nom à la transgression de la chasteté. Ces impitoyables spectateurs de la mort, qui la regardoient sans pouvoir

' Croco diliito aut aliis fiagiantibus liquoribus. (Martial., V. 26, et de Spect., 3.)

apprendre à ]iîourir, accordoient rarement la vie : si le gladiateur crioit merci, les Délie, Jet; Lesbie, les Cvnthie , les Lydie, toutes ces femmes des Tibulle, des Catulle, des Properce, des Horace, donnoient le signe du trépas delà même main dont les Muses avoient chanté les molles caresses ^

Les festins particuliers étoient rehaussés par ce plaisir du sang : quand on s'étoit bien repu et qu'on approchoit de l'ivresse, on appeloit des gladiateurs; la salle retentissoit d'applaudissements, lorsqu'im des deux assaillants étoit tué. Un Romain avoit ordonné par testament, de faire combattre ainsi de belles femmes qu'il avoit achetées, et un autre de jeunes esclaves qu'il avoit aimés ^.

^ Policem vertebant. ( Juvenal , Sat. 3, v. 36.)

Quis nescit? vel quis non vidit vulnera pali ? Quem cavat assiduis ludibus , scutoque laccssit, Atque omnes implet numéros, dignissima prorsùs Florali matrona tuba ; nisi quid in illo , Pectore plus agitet veraeque paratur aienae. Quem praestare potest mulier galeata pudorem , Quae fugit à sexu?

(Juven., Sat. vi, p. 151. Lugduni Batav. 1695.)

^ Quidam testamento formosissimas mulieres quas emerat, eo pugnsc génère confligere inter se. Aliiis im-

Le luxe des édifices à Rome passe ce qu'on en sauroit dire : la maison d'un riche étoit une ville entière ; on y trouvoit des forum , des cirques, des portiques, des Laius publics, des bibliothèques. Les maîtres y vi voient pendant le jour, dans des salles ornées de peintures que la lumière du soleil n'éclairoit point : on ne les peut encore voir qu'à la lueur des torches, aujourd'hui que la nuit des siècles et les ténèbres des ruines ont ajouté leur obscurité à celle de ces voi^ites. Un ouvrage, faussement attribué à Lucien , fait l'éloge d'un appartement ; cette demeure est représentée comme une femme modeste dont la parure est à ses charmes ce que la pourpre est à un vêtement. Et cependant Ihabitation qui paroissoit si simple à l'auteur de cette pièce de rhétorique , a des murs peints à fresque, des plafonds encadrés d'or, et tout ce qui en feroit pour nous un palais de la plus grande magnificence.

Descendant de la cruauté à la débauche, qui ne sait les spifitriœ de Tibère et les incestes de Galigula? Qui n'a entendu parler de Messaline et du lit où elle rapportoit l'odeur de ses souillures? Néron se marioit publiquement à des

pubères pueros quos vivus iii dcliciis habebat. (Athen., lib. iT, p. 154, edit. 1598.)

ISJSTORIQUES. :)5

hommes ^ Par la ijlessure qu'il tit à Sporuis, il inventa une femme nouvelle. Je ne redirai plus rien des Vitellius et des Domitien.

Le luxe des repas et des fêtes épuisoit les trésors de Tétat et la fortune des familles : il falloit aller chercher les oiseaux et les poissons les plus rares , dans les pays et sur les côtes les plus éloignés. On engraissoit toutes sortes de bêtes pour la table, jusqu'à des rats. Des truies on ne mangeoit que les mamelles; le reste étoit livré aux esclaves.

Athénée consacre onze livres de son Banquet à décrire tous les poissons , tous les coquillages, tous les quadrupèdes , tous les oiseaux , tous les insectes, tous les fruits, tous les végétaux, tous les vins dont les anciens usoient dans leurs repas. Il se donne la peine d'instruire la postérité que les cuisiniers étoient des personnages importants, familiarisés avec la langue d'Homère , et à qui l'on faisoit apprendre par cœur les dialogues de Platon. Ils mettoient les plats

^ Nero tanto Sabiuœ desiderio teneri cœpit , ut puerum libeitum (Sporus norainabatur) exsecari jusserit quôd Sabince simillimus erat , eoque in caeteris rébus pro uxore usus sit , qiiin etiam progrediente tempore euiii in u\orem duxit quauquam ipse nuptus Pythagorœ liberto. (Dion., lib. lxii , p. 715.)

SLIP la table, coinpLaiit : Un , Deux , Trois ^ et répétant ainsi le commencement du Timée. lis avoient trouvé le moyen de servir un cochon entier, rôti d'un côté, bouilli de l'autre^. Ils piloient ensemble des cervelles de volailles et de porcs, des jaunes d'œuCs, des leuilles de rose, et fbrmoient du tout une pâte odoriférante, cuite à un feu doux, avec de l'huile , du garum , du poivre et du vin ^ Avant h; repas on mangeoit des cigales pour se donner de l'appétit ^

Je vous ai parlé de cet Elagabalc à qui ses compagnons avoient donné le surnom de Yarius, parce qu'ils le disoient fils d'une femme publique et de plusieurs pères. Il nourrissoit les officiers de son palais d'entrailles de barbot , de cervelles de faisans et de grives, d'œufs de perdrix et de têtes de perroquets ^. Il donnoit à ses

'' Athen., Hb ix , cap. 7.

^ Id., lib. IX, cap. 6, ad fin.

* Fragrantissimis rosis in mortario tiitis, addo galHnaruiii et porcorum elixa cerebra , deindè oleum , garum, piper, vinum , omnia curiosè trita in oUam novam effundeus, subjecto iani blando et continue. (Athen. , Deipnosoph., lib. ix , p. 406.)

'' Lib. IV, cap. 6.

5 Exhibuit palatinis ingénies dapes extis muliorum refertas , et cerebellis phœnicopterùm , et perdiccum

chiens des foies de canards , à ses chevaux des raisins d'Apamène , à ses lions des perroquets et des faisans \ 11 avoit, lui , pour sa part, des talons de chameau , des crêtes arrachées à des coqs vivans, des tétines et des vulves de laies, des langues de paons et de rossignols, des pois brouillés avec des grains d'or, des lentilles avec des pierres de foudre , des fèves fricassées avec des morceaux d'ambre et du riz mêlé avec des perles^ : c'étoit encore avec des perles au lieu de poivre blanc, qu'il saupoudroit les truffes et les poissons. Fabricateur de mets et de breuvages, il mêloit le mastic au vin de rose. Un jour il avoit promis h ses parasites un phénix, ou , à son défaut , mille livres d'or ^.

En été il donnoit des repas dont les orne-

ovisjet cerebellis turdorum , et capitibus psittacorum et fasianorum et pavonuni. {JElu Lamprid. ^ Ilist. Au^., ant. Héliogab.^ p. 108, Parisiis, 1620.)

■■ Canes Jecinoribus ansei'um pavit. Misit et uvas Apamenas in praesepia equis suis. Et psittacis atqiic fasianis leones pavit. (Id., ibid.)

^ Comedit calcanea camelorum et cristas vivis gallinaceis demptas; linguas pavoniim et lusciniarum , pisum cum aureis, lentem cum ceiauniis , fabam cum electris et orizam cum albis. (Id., ibid.)

^ Fertur et piomisisse phœnicem conviviis, vei pro câ libins auri mille. (Id. p. 109.)

menls changcoient chaque jour tle couleur : sur les réchauds , les marmites , les vases d'argent du poids de cent livres, étoient ciselées des figures du dessin le plus impudique \ De vieux sycophantes assis auprès du maître du banquet, le caressoient en mangeant.

Les lits de table, d'argent massif, étoient parsemés de roses, de violettes, d'hyacinthes et de narcisses. Des lambris tournant lançoient des fleurs avec une telle profusion , que les convives en étoient presque étouffés ^. Le nard et des parfums précieux alimentoient les lampes de ces festins qui comptolent quelquefois vingtdeux services. Entre chaque service on se lavoit et l'on passoit dans les bras d'une nouvelle femme ^

■* Deindè aesliva convivia colorlbus exhibuit... Semper varie per dies omnes aestivos... Vasa centenaria argentea sculpta, et nonnulla schematlbus bbidinosis inquinata. (Id.,p. 107.)

- Oppressif in tricliniis versatilibus parasites suos violis et floribus, sic ut animam aliqui efflaverint , quùm crepere ad summum non possent. (Id., p. 108.)

^ Idem in lucernis balsamum exhibuit. Eïibuit et aliquando taie convivium ut haberet viginti et duo fercula ingentium epularum, sed per singula lavaret, et niulieribus uterentur ipse et araici cum jurejurando quod voluptatem cflicercnt. (Id., p. 111.)

Jamais Elagabale ne mangeoit de poisson auprès de la mer ; mais , lorsqu'il en étoit trèséloigné , il faisoit distribuer à ses gens des laitances de lamproies et de loups marins. On jetoit au peuple des pierres fines avec des fruits et des fleurs ; on î'envoyoit boire aux piscines et aux bains remplis de vin de rose et d'absynthe ^

J'ai déjà touché quelque chose des impuretés et des noces d'Elagabale. Il aimoit particulièrement à représenter l'histoire de Paris : ses vêtements tomboient tout à coup ; il paroissoit nu , tenant d'une main une de ses mamelles, de l'autre se voilant comme la Vénus de Praxitèle; il s'agenouilloit et se présentoit aux ministres de ses voluptés ^. Il avoit quitté Zoticus le cocher , et s'étoit donné en mariage à Hiéroclès; il porta la passion pour celui-ci à un tel degré d'obscénité , qu'on ne le sauroit dire : il prétendoit célébrer ainsi les jeux sacrés de

^ Ad mare piscem nunquàm coinedit : in longissimis à mari locis omnia marina semper exhibuit : murœnarum lactibus et luporum in locis mediterraneis pavit, et rosis piscinas exhibuit , et bibit cum omnibus suis caldaria, miscuit gemmas pomis ac floribus; jecit et per fenestram cibos. (Id., p, 109.)

- Posterioribus eminentibus in subactorem rejectis et oppositis. (Lamprid., vit. Elagabal.)

Flore K En Loii Romain, il mêloit 1 immolation des victimes humaines à la débauche; il les choisissoit parmi les enfants des meilleures familles, prenant soin qu'ils eussent pères et mères vivants, afin qu'ils j eut plus de douleur ^.

Elaï^abale étoit vêtu de robes de soie brodées de perles. 11 ne portoit jamais deux fois la même chaussure, la même bague, la même tunique', il ne connut jamais deux fois la même femme ■'. Les coussins sur lesquels il se couchoit, ëtoient enfles d'un duvet cueilli sous les ailes des perdrix \ A des chars d'or incrustés de pierres précieuses ( Elagabale dédaignoit les chars d'argent et d'ivoire) il enchaînoit deux, trois et quatre belles femmes le sein décou-

'' Ut eidem inguina oscularetur. (Iil., ibid.)

^ Credo ut major esset utrique parent) dolor. (Id.,

ibid.)

^ Calciainentum nunquàm itera\it; annulos etiam ne-

gatur itérasse, pretiosas vestes sœpè couscidit. (Id. ,

'' Idem mulierem nunquàm iteravit praeter uxoreni. (Id., p. 109.)

'' Nec cubuit in accubitis facile, nisi iisque pilum Icporinum haberent , aut plumas perdiccum , sub alares culcitras , ScTpè permutans. (Id.. p. 108.)

vert, et il se laisoit traîner sur le quadrige. Quelquefois il étoit nu ainsi que son élégant attelage, et il rouloit sous des portiques semés de paillettes d'or ', comme le Soleil conduit par les Heures.

Si ces iniquités et ces folies n'appartenoient qu'à un seul homme, il n'en faudroit rien conclure des mœurs d'un peuple; mais Elagabale n'avoit fait que réunir dans sa personne ce qu'on avoit vu avant lui , depuis Auguste jusqu'à Commode. Se faut-il étonner qu'il y eût alors dans les catacombes de Rome, dans les sables de la Thébaïde, un autre peuple qui, par des austérités et des larmes, appelât la création d'un autre univers? Ces cochers du Cirque, ces prostituées des temples de Cjbèle , qui faisoient rougir la hme^ de leurs affreux débordements, ces poursuivants de testaments, ces empoisonneurs, ces Trimalcions, toute cette engeance de l'amphithéâtre,

^ Habuit et gemmata véhicula et aiiiata, coutempsit argentatis et eboratis et œratis. Junxit et quaternas muiieres pulchei rimas et binas ad papillam, vei ternas et ampliùs, et sic vectatus est : secl pleiumque nuckis , cùm iiudum illse traheient. (Id., p. 111.) Scobe aiiri

porticum slravit : ut fit de

aurosâ arenâ, (I., p. 102. )

- Inque vices equitant , ac , hinâ teste, moventur.

(Juv., sat. VI. )

toute cette race jugée et condamnée devoit disparoître de la terre.

L'impureté n'étoit pas le fruit particulier de l'éducation des tyrans, un privilège de palais, une bonne grâce de cour; elle étoit le vice dominant de la terre païenne, grecque et latine. La pudeur comme vertu, non comme instinct, est née du christianisme : si quelque chose pouvoit excuser les anciens, c'est que, ne remontant pas plus haut que le penchant animal , ils n'avoient pas de la chasteté l'idée que nous en avons.

Des savants, dans Athénée, examinent doctement quand l'amour pour les jeunes garçons commença. Les uns le font remonter à Jupiter et les autres à Minos qui devint amoureux de Thésée; les autres à Laïus qui enleva Chrysippe, fils de Pélops son hôte. Hiéronyme , le Péripatéticien, loue cet amour, et fait l'éloge de la légion de Thèbes ; Agnon , l'Académicien , rapporte que chez les Spartiates il étoit licite à la jeunesse des deux sexes de se prostituer légalement avant le mariage.

Dans le dialogue des Amours , qui n'est vraisemblablement pas de Lucien , l'auteur introduit sur la scène deux personnages, Chariclès et Gallicratidas; ils plaident dans un bois du temple de Cnide , l'un l'amour des femmes,

l'autre l'amour des garçons : Lycinus et Thëomneste sont juges du débat. Chariclès, attaquant son adversaire après avoir fait l'éloge des femmes, lui dit: «Ta victime souffre, et » pleure dans tes odieuses caresses ^ ; si l'on » permet de tels désordres parmi les hommes , » il faut laisser aux Lesbiennes leur stérile )) volupté ^. »

Callicratidas prend la parole; il repousse quelques - uns des arguments de Chariclès : «Les lions n'épousent pas les lions, dis-tu? » c'est que les lions ne philosophent pas\ >> Callicratidas fait ensuite une peinture satirique de la femme; le matin, au sortir du lit, la femme ressemble à un singe; des vieilles et des servantes , rangées à la file comme dans une procession , lui apportent les instruments et les drogues de sa toilette , un bassin d'ar-

^ Principio quidem dolores ac lacrymse oboriuntur , ubi per lempus dolor aliquid remisit , nihil quicquam , ut aiunt, moleste feceris , voluptas autem ne ulla quidem. (Luciani amores , p. 572. Lutetiae Parisiorum , an 1615.)

2 Congrediantur et illas inter se rautuo. Tribadum obscœnitatis istius passim ac libère vagetui". (Id., ibid.)

^ Non amant sese leones , nec enim philosophantur.

( Luciani Amores , p. 576.)

geut , une aiguière, un juiroii-, des fers à friser, des fards, des pots remplis d'opiats et d'onqueiits pour nettoyer les dents, noircir les sourcils, teindre et parfumer les cheveux; on croirait voir le laboratoire d'un pharmacien. Elle couvre à moitié son front sous les anneaux de sa chevelure , tandis qu'une autre partie d' cette chevelure flotte sur ses épaules. Les bandelettes de sa chaussure sont si serrées qu'elles entrent dans sa chair; elle est moins vêtue qu'enlcrmée sous un tissu transparent qui laisse voir ce qu'il est censé cacher. Elle attache des perles précieuses à ses oreilles, des bracelets en forme de serpents d'or k ses poignets et à ses bras; une couronne de diamants et de pierreries des Indes, repose sur sa tête; de longs colliers pendent à son cou ; des talons d'or ornent sa chaussure de pourpre; elle rougit ses joues impudentes à fin de dissimuler sa pâleur. Ainsi parée, elle sort pour adorer des déesses inconnues et fatales à son mari. Ces adorations sont suivies d'initiations mal famées et de mystères suspects^.

^ Etiam corona caput circumica ambit, lapillis indicis stellata,pietiosa autem de cervicibus monilia dépendent.

Impudentes etiam gênas rubefaciunt illitis fucis

Nempe statira è domo egressae, sacrificiafaciunt arcana et abscjne viris suspecta mysteria. (Luciani Amores, p. 579.)

Elle rentre et passe d'un bain prolongé à une taîile somptueuse; elle se gorge d'aliments, elle goûte à tous les mets du bout du doigt. Un lit voluptueux l'attend ; elle s'y livre à un sommeil inexplicable, si c est un sommeil, et quand on sort de cette couche moelleuse , il faut vite courir aux thermes voisins \ »

De cette satire Callicratidas passe à l'éloge du jeune homme : « Il se lève avant l'aurore, se plonge dans une eau pure, étudie les maximes de la sagesse, joue de la Ivre, dompte sa vigueur sur des coursiers de Thessalie et lance le javelot; c'est Mercure , Apollon , Castor. Qui ne serait l'ami d un pareil jeune homme "? L'amoiu*

^ Domi statim prolixa balnea ac suQiptuosa quidem ac lauta mensa. Posteaquàm enim nimisquàm repletae fuerint sua ipsarum gulositate , suminis digitis velut inscribentes appositorun unumquodque dégustant. Et diversorum corporum somnos et muliebritate lectum refertum, ex quo surgens statim lavacro opus habet. (Id., ibid. ) Ce latin ne rend pas le texte grec.

-^ Mane surgens ex lecto , postquàm residentem in oculis somnum reliquum aquâ simplici abstersit. lUi apta atque sonora lyra. Thessali equi illi curae sunt , ac breviter juventutem domant ac subjugant, in pace medi-

tatur res bellicas, evibrando jacula Quomodô

vero , non aiuaret illum in palœstris quidem Mei'curium , inter lyras autem Apollinem , equitoreni vero Castorem.

étoit le médiateur de l'arnïtié entre Oreste et Pilade; ils voguoient ensemble sur le même vaisseau de la vie ^ : il est beau de s'exciter aux actions héroïques par une triple communauté de plaisirs , de périls et de gloire. L'àme de ceux qui aiment de cet amour céleste habite les régions divines , et deux amants de cette sorte reçoivent , après la vie , le prix immortel de la vertii^. » Callicratidas exprime ici l'opinion de Platon, et de Socrate déclaré le plus sage des hommes !

Licinius juge le procès : il laisse les femmes aux hommes vulgaires et les petits garçons aux philosophes. Théomneste rit de la prétendue pureté de l'amour philosophique, et finit par la peinture d'une séduction dont les nudités sont à peine supportables sous le voile de la langue grecque ou latine.

Les plus grands personnages de la Grèce et les plus hautes renommées passèrent sous le joug de ces dégradantes passions : Alexandre fit

^ Amor Orestem et Pyladem conjunxit : atque in uno CËcdenique vitae navigio simul na\ igârunt.

2 Etiam aethei- post terrana excipit eos qui haec sectantur : illi autem meliori fato morientes , virtutis praemium hoc incorruptibile consequuntur. (LucianiAmores,. p. 585.)

rougir ses soldats de sa tamiliarité avec l'eunuque Bagoas. Périciès vivoit publiquement avec la femme de son fils ^; il défendit devant les tribunaux Cimon accusé dinceste avec sa sœur Elpinice, et Elpinice devint le prix de l'éloquence tarée du triomphant orateur^. Sophocle sort d'Athènes avec un jeune garçon qui lui dérobe son manteau; Euripide se raille de Sophocle, et lui déclare qu'il a possédé pour rien la même créature ^ Sophocle lui répond en vers : <{ Euripide, ce fut le soleil et nou un jeune gar- » çon qui me dépouilla en me faisant éprouver » sa chaleur; pour toi, c'est Borée qui t'a glacé » dans les bras d'une femme adultère ^. » Le sale Diogène dansoit avec l'élégante Lais qui se li-

'' Ath., llb. XIII, cap. 6.

2Id.,ib.

^ Sophoclem venustum puerum extra maenia civitatis duxisse ut cuin eo coixet , eumque Sophoclis pennulâ direptâ discessisse. Euiipides cachinnans per ludibrium dixit illo se aliquando puero usum fuisse, verum sibi f'iirto nihii amissum. (Athen., p. 604.)

"* Hoc ubi Sophocles audiit, iu Euripidem epigi-amma scripsit hujusmodi.

Sol quidem, o Euripides, non puer, ciim me tepefaceret Veste nudavit : tiLi verô alieDam uxorem osculaiiti Inaessit Boreas, etc.

HXtoç ^v ov Tzxii, EupiTziOv} , o; f/ï ;/),txtva)V, etc.

(Athen., Deipnosoph., p. 604.)

fi8 ETUDES

vroit à lui , et le voluptueux Aristippe, amant de Lais, approuvoitle partat^e. Sur le tombeau de Dioclès, de jeunes garçons célébroient chaque année la fête des baisers : le plus lascif obtenoit la couronne ^ : Dioclès avoit été un infâme. Athénée nous apprend encore le rôle que jouoient les courtisanes, et Lucien les leçons qu'elles se donnoient entre elles : Aspasie , Phrynée , Lais, Gljcère , Flora, Gnathène, Gnathénion, Manie et tant d'autres sont devenues des personnages mêlés aux plus graves comme aux plus beaux souvenirs de l'histoiie, des arts, et du génie.

Un trait p;irticulier distingue le dialogue des Courtisanes dans Lucien. L'auteur met souvent en scène une mère et une fille : c'est la mère qui corrompt la fille, (jui cherche à lui enlever tout remords, toute pudeur, qui l'instruit au libertinage, au mensonge, au vol, qui lui conseille de se prostituer au plus rustre, au plus laid , au plus infâme , pourvu qu'il paie bien et qu'on le puisse dépouiller. Quant aux jeunes courtisanes, elles éprouvent presque toujours une passion sincère et naïve; elles ont recours à

^ Quique labra labris dulcius applicaverit , Is coronis oneratus ad suam matrem revertitur. (Théoc, idyl. xii.)

des enchantements , comme la Magicienne de Théocrite , pour rappeler des amants volages; on les voit occupées à les arracher non-seulement à leurs rivales, mais encore à leurs nvaux , les philosophes. Chélidonion propose à Drosé d'écrire avec du charbon sur la muraille du Céramique : slristenet corrompt Clinias. Cet Aristenet étoit un philosophe qui avoit enlevé Clinias à Drosé. Enfin l'on trouve parmi les dialogues de Lucien, celui de Clonarion et de Lésena , consacre à la peinture des désordres entre les femmes; ils y sont peints comme les désordres entre les hommes. Léœna est aimée d'une riche femme de Lesbos, Mégille, déjà liée avec Démonasse , femme de Corinthe. Ces deux saphiennes invitent Léaena à partager leur commune couche. Mégille jette au loin sa fausse chevelure , paroît nue , et la tête rase comme un athlète'. Léaena entre dans des détails assez étendus avec Clonarion , et refuse de lui donner les derniers ^.

^ Megilla comam ut illam fictitiam habebat à capite rejecit , ipsa autem jacebat omninô similis atque îequiparanda gladiatori, alicui vehementex- virili atque robusto ad vivum usque cute detonsà.

■^ Ne quaere accuratius omnia , turpia eniin sunt. (Luciani dialogi meretricii Clonariuni et Léaena ad finem, p. 970.)

Vous auriez une fausse idée de ces ouvrages , si vous vous les représentiez comme ces mauvais livres destinés parmi nous h la dépravation de la jeunesse, mais qui ne peignent point l'état général de la société. Les pères de l'Eglise s'expriment comme Lucien et comme Athénée : Clément d'Alexandrie indi(jue des choses de la même nature que celles rappelées au dialogues des Amours , et il cite ailleurs des faits racontés par Lucien lui-même ^ ; il parle de la Vénus de Guide souillée dans son temple, et de Philœnis, « k qui, dit Fleury, on attribuoit » un écrit touchant les impudicités les pluscrimi- » nelles dont les femmes soient capables. » Saint Justin , dans son Apologie , assure que l'ouvrage de Philœnis étoit entre les mains de tout le monde *.

Chez plusieurs nations , un prix étoit décerné

^ Inpaedâgog., lib. ii, cap. 10. In protreptico, p. 24 et 38.

^ Un auteur italien trop célèbre a reproduit l'ouvrage de Philœnis. Avant lui , un grave et religieux savant du onzième siècle avoit écrit un livre de même nature, Brantôme a lenouvelé les mêmes histoires ; mais le véritable auteur de l'ouvrage grec n'étoit point la courtisane Philœnis, c'étoit un sophiste nommé Polycrate , comme nous l'apprend Athénée.

au plus impudique Ml y avoit des villes entières consacrées à la prostitution : des inscriptions écrites h la porte des lieux de libertinage et la multitude des simulacres obscènes trouvés à Pompéi , ont fait penser que cette ville jouissoit de ce priviiége. Des philosophes méditaient pourtant sur la nature de Dieu et de l'homme dans cette Sodome ; leurs livres déterrés ont moins résisté aux cendres du Vésuve que les images d'airain du Musée secret de Portici. Caton le Censeur louoit les jeunes G;ens abandonnés au vice que cliantoient les poètes ^. Après les repas, on voyoit sur les lits du festin de malheureux enfans qui attendoient les outrages ^

Ammien Marcellin a peint les descendants des Gincinnatus et des Publicola au quatrième siècle \ « Ils se distinguent par de

^ Impios infamiâ turpissîmâ

(Philo, de praemiis et pœnis, p. 586, in-fol. , Parisiis ,

2 Horat. , saty. , lib. i.

^ Transeo puerorum infelicium grèges quos post transacta convivia aliae cubiculi contumeliae expectant. (Senec, ep. 95. )

* Les Romains sous le règne de Trajan, d'Antonin le Pieux et de Marc-Aurèle , ressemb-loient déjà beaucoun

» hauts chars ; ils suent sous le poids de leur » manteau , si léger pourtant que le moindre » vent le soulève. Ils le secouent fréquemment » du côté gauche pour en étaler les franges et ,) laisser voir leur tunique où sont brodées di- » verses figures d'animaux. Etrangers , allez les » voir , ils vous accableront de caresses et de » questions. Retournez-y , il semble qu'ils ne » vous aient jamais vus. Ils parcourent les rues

» avec leurs esclaves et leurs bouffons Devant

» ces familles oisives, marchent d'abord des » cuisiniers enfumés , ensuite des esclaves avec M les parasites. Le cortège est fermé par des » eunuques , vieux et jeunes , pâles , livides, » affreux.

» Envoie-t-on savoir des nouvelles d'un ma- » lade? Le serviteur n'oseroit rentrer au logis » avant de s'être lavé de la tête aux pieds. La » populace n'a d'autre abri pendant la nuit » que les tavernes ou les toiles tendues sur les » théâtres; elle joue aux dés avec fureur, ou

aux Romains dont parle Aramien Marcellin. Lucien, qui vivoit sous ces empereui's , nous a laissé dans le Nigrinus un tableau des mœurs romaines , dont l'tiistorien semble avoir emprunté p.usieurs traits : Le premier s'étend seulement davantage sur le goût pour les chevaux, sur le luxe, les funérailles, les testamcns, etc.

» s'amuse à faire un bruit ignoble avec les iia-

» Ceux qui s'enorgueillissent de porter les )» noms des Keburri , des Faburri , des Pagoni , » des Geri , des Dali , des Tarrasci , des Perrasi , » vont aux bains, couverts de soie et accompa- » gnés de cinquante esclaves. A peine entrés )) dans la piscine ils s'écrient : « Où sont mes » serviteurs! » S'il se trouve quelque créature jar. dis usée au service du public, quelque vieille » qui a trafiqué de son corps, ils courent à elle » et lui prodiguent de sales caresses. Et voilà les » hommes dont les ancêtres admonestoient un » sénateur pour avoir donné un baiser à sa femme » devant sa fille! Les prétendez- vous saluer? )> Tels que des taureaux qui vont frapper de la « corne , ils baissent la tête de côté et ne lais- » sent que leur genou ou leur main au baiser de )) l'humble client

» Au milieu des festins on fait apporter des » balances pour peser les poissons , les loires et » les oiseaux. Trente secrétaires, les tablettes à » la main, font l'énumération des services. Si » un esclave apporte trop tard de l'eau tiède, )) on lui administre trois cents coups de fouet. » Mais si un vil favori a commis un meurtre :

' Amm. Marcel., lib. xiv.

» Que voulez-vous, dit le maître? C'est un » misérable ! Je punirai le premier de mes gens » qui se conduira ainsi 1

)) Ces illustres patrices vont-ils voir une mai- » son de campagne ou une chasse que d'autres » exécutent devant eux ; se font-ils transporter » dans des barques peintes par un temps un M peu cliuud de Putéoles à Cajète , ils compa- » rent leurs voyages à ceux de César et d'Alexan- )) dre. Une mouche qui se pose sur les tranges » de leur éventail doré, un rayon de soleil qui » passe à travers quelque trou de leur parasol, )) les désolent; ils voudroient être nés parmi les M Cimmériens ^.

» Cincinnatus eût perdu la gloire de la pau- » vreté si , après sa dictature, il eût cultivé des » champs aussi vastes que l'espace occupé par un » seul des palais de ses descendans ^. Le peuple » ne vaut pas mieux que les sénateurs; il n'a )) pas de sandales aux pieds , et il se fait don-

^ TJbi si inter aurata flabella laciniis sericis insederint muscae , vel per foramen umbiaculi pensilis radiolus irruperit solis , queruntur quod non sunt apud Cimmerios nati. (Ammien. Marcell., lib. xxviii , cap. 4, p. 411. Lugduni Batavorum 1G93.)

2 Quorum mensuram siinagris consul Quintius possedisset , amiserat etiam post dictaturani gloriam paupeitati». (AriHîi., lib. xxii, cap. 4.)

» ner des noms retentissans; il boit, joue et » se plonge dans la débauche; le grand cirque » est son temple, sa demeure, son forum. » Les plus vieux jurent par leurs rides et leurs » cheveux gris, que la république est perdue, » si tel cocher ne part le premier et ne rase » habilement la borne. Attirés par l'odeur » des viandes, ces maîtres du monde suivent » des femmes qui crient comme des paons » affamés , et se glissent dans la f.aîle à manger » des patrons ^ »

La mollesse du peuple passa à l'armée : le soldat préféroit la chanson obscène au cri de guerre; une pierre comme autrefois, ne lui servoit plus d'oreiller sur un lit armé , et il buvoit dans des coupes plus pesantes que son épée^ ; il connoissoit le prix de l'or et des pierreries; le temps n'étoit plus où un légionnaire ajant trouvé dans le camp d'un roi de Perse un petit sac de peau rempli de perles, les jeta, sans savoir ce que c'étoit , et n'emporta que le sac '.

^ Id,, lib. xxviii , cap. 4.

* Cnm miles cantilenas meditaretur pro jubilo molliores : et non saxum erat ut antehac armato cubile — et graviora gladiis pocula , testa enim bibere jam pudebat. (Amm., lib. xxu , cap. 4.)

Md., ibid.

Le soldat romain quitta la cuirasse, abau- «loniia le j)i!uni et la courte épée : alors, nu comme le Barbare et inférieur en force, il fut aisément vaincu, Végèce attribue les défaites successives des lésions à l'abandon des anciennes armes ^

Les désordres de la ])o1ice de Home étoient extrêmes: on en jugera par un événement arrivé sous le règne de Théodose I*'.

Le.> empereurs avoient bâti de grands édifices où se trouvoient les moulins et les fours qui servoient à moudre la farine et à cuire le pain distribué au ; euple. Plusieurs cabarets s'étoient élevés auprès de ces maisons; des femmes publiques attiroient les passants dans ces cabarets; ils n'y étoient pas plus tôt entrés qu'ils tomboient par des trapes dans des souterrains. Là, ils demcuroient prisonniers le reste de leur vie, contraints à tourner la meule, sans que jamais leurs parents pussent savoir ce qu'ils étoient devenus. Un soldat de Théodose, pris à ce piège, s'arma de son poignard, tua ses détenteurs et s'échappa. Théodose fit raser les édifices qui couvroient ces repaires; il fit également disparoître

' De re niilit., iib. aa cap. 10.

les maisons de prostitution où étoient reléguées les femmes adultères K

L'anarchie dans les provinces égaloit celle qui rëgnoit dans la capitale : Salvien déclare qu'il n'y a point de châtiment que ne méritassent les Romains; il les compare aux Barbares, et les trouve inférieurs à ceux-ci en charité, sincérité, chasteté, générosité, courage. Il fait la description de la Septimanie : «Vignes, prairies émail- » lées de fleurs , vergers , campagnes cultivées , » forêts, arbres fruitiers, fleuves et ruisseaux, » tout s'j trouve. Les habitants de cette pro- » vince ne devroienl-ils pas remplir leurs de- » voirs envers un Dieu si libéral pour eux? Eh M bien ! le peuple le plus heureux des Gaules, » en est aussi le plus déréglé ^. La gourmandise » et l'impureté dominent partout. Les riches M méprisent la religion et la bienséance ; la foi » du mariage n'est plus un frein , la femme lé- » eitime se trouve confondue avec les concubi- » nés. Les maîtres se servent de leur autorité M pour contraindre leurs esclaves à se rendre à » leurs désirs. L'abomination règne dans des » lieux où les filles n'ont plus la liberté d'être

^ Socrat.^ lib. v, cap. 18.

2 In omnibus quippè Galliis sicut divitiis primi fuêre sic vitiis. (Salv., de gubern. Dei , iib. xii , p. 230. )

» chastes. On trouve des Romains qui se livrent » à tous les désordres, non dans leur maison, » mais au milieu des ennemis et dans les fers » des Barbares.

» Les villes sont remplies de lieux infâmes, ») et ces lieux ne sont pas moins fréquentés par » les femmes de qualité que par celles d'une » basse condition : elles rei^ardent ce liberti- » nage comme un des priviléî^es de leur nais- » sance, et ne se piquent pas moins de surpasser » les autres femmes en impureté qu'en no- » blesse ^

» Il n'y a plus personne , continue le nouveau » Jérémie, pour qui la prospérité d'autrui ne » soit un supplice. Les citoyens se proscrivent » les uns les autres : les villes et les bourgs )) sont en proie à une foule de petits tyrans , )) juges et publicains. Les pauvres sont dépouil- » lés, les veuves et les orphelins opprimés. » Des Romains vont chercher chez les Barbares » une humanité et un abri qu'ils ne trouvent » plus chez les Romains; d'autres, réduits au

^ Apud Aquitanicas vero quae civitas in locupletissimâ ac nobilissimâ sui parte non quasi lupanar fuit ? quis potentum ac divitum non in luto libidinis vixit. Quis non se barathro sordidissimè colluvionis immersit : haud multùm matrona abest à vilitate ancillarum. (Salv., de gubern. Dei, lib. vu, p. 232.)

» désespoir, se soulèvent et vivent de vols et de )) brigandage ; on leur donne le nom de Bagau- » des ^; on leur fait un crime de leur malheur; » et pourtant ne sont-ce pas les proscriptions , les » rapines, les concussions des magistrats qui ont » plongé ces infortunés dans un pareil désordre? » Les petits propriétaires , qui n'ont pas fui , se » jettent entre les bras des riches pour en être » secourus, et leur livrent leurs héritages. Heu- )> reux ceux qui peuvent reprendre à ferme » les biens qu'ils ont donnés! Mais ils n'y » tiennent pas long-temps : de malheur en » malheur , de l'état de colon où ils se sont ré- )) duits volontairement, ils deviennent bientôt » esclaves ^. »

Ce passage de Salvien est un des documents les plus importants de l'histoire; il nous apprend comment l'état des propriétés et des personnes changea au sixième siècle , comment le petit propriétaire livra son bien et ensuite sa

■■ Quos compulimus esse criminosos , imputatur his infelicitas sua : quibus enim aliis rébus Bagaudae facti sunt nisi iniquitatibus nostris, nisi eorum proscriptionibus et rapinis qui exactionis publicse in quaestus proprii emolumenta vertant: (Salv., de gubern. Dei , lib. v, p. 159.)

■^ Coloni divitum fîunt... in hanc necessitatem redaeti ut et jus libertatis amittunt. (De gubern. Dei, lib. x, cap. Y, p. 169.)

personne au grand propriétaire , pour en recevoir protection. Cet effet violent de la nécessité se convertit en usage, et bientôt en loi : on donna son (lieu au barbare, qiii le rendit en y/e/^, moyennant service; et ainsi s'établit la mouvance et la propriété féodale.

11 faut joindre aux causes de la destruction des lois et des mœurs païennes une dernière cause, puissante dans les hauts rangs de la société : la philosophie.

Je vous ai déjà fait observer que les sectes philosophiques étoient au paganisme ce que les hérésies étoient au christianisme, dans le rapport inverse de la vérité à l'erreur, i.a vérité philosophique ne fut dans son origine que la vérité religieuse, ou, pour parler plus correctement, la philosophie qui prit naissance dans les temples, fut d'abord cultivée en secret par les prêtres. La vérité philosophique ( indépendance de l'esprit de l'homme dans la triple science des choses intellectuelles, morales et naturelles) se dut trouver altérée, selon le temps et les lieux. Les hommes, placés au berceau du monde, cherchèrent et crurent découvrir les lois mystérieuses de la nature dans la cause la plus agissante sous leurs yeux.

Ainsi les prêtres de la Chaldée regardèrent la lumière dont ils étoient inondés dans leur beau

climat, comme une émanation de l'âme universelle; bientôt ils attribuèrent aux astres qu'ils observoient, une iniluence particulière sur l'homme et sur la nature. La lumière, diminuant de force en s'éloignant de son foyer, créoit sur son chemin, du ciel à la terre, des êtres dont l'intelligence varioit selon le degré de fécondité qui restoit au rayon créateur. Le système des prêtres chaldéens donna naissance à la théorie des Génies : les usages et les mœurs s'enchaînèrent à la marche des saisons.

Les Mages, ne considérant dans la lumière que la chaleur, firent du feu le principe de tout. Et, comme il y avoit , selon les Mages, une matière brute qui résistoit à faction du feu , de là les deux principes : FEsprit et la Matière, le Bien et le Mal. Par le feu ou la chaleur, se reproduisoient l'àme humaine, et les Génies de la religion secrète des Chaldéens.

Les prêtres d'Egypte se persuadèrent, au bord du Nil , que feau étoit f agent d'une âme universelle pour la production des corps. Ayant remarqué qu'il y a dans l'homme un esprit et dans l'animal un instinct, ils en conclurent une intelligence qui tend à s'unir à la matière, cette intelligence voulant toujours produire des choses parfaites, et la matière supposant toujours à la perfection. Mais il paroît qu'ils regardoient le

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