‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 30 sur 80 · CHEVALERIE · texte numérisé non relu

CHEVALERIE

La chevalerie , dont on place ordinairement linstitution à l'époque de la première croisade, remonte à une date fort antérieure. Elle est née du mélange des nations arabes et des peuples septentrionaux, lorsque les deux grandes invasions du Nord et du îMidi se heurtèrent sur les rivages de la Sicile, de l'Italie, de l'Espagne, de la Provence , et dans le centre de la Gaule : cela nous donne une époque à peu près cerîaine , comprise entre l'année 700 et l'année 753.

Le caractère de la chevalerie se forma parmi nousdela nature sentimentaleetfidèleduTeuton, et de la nature galante et merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pénétrées de l'esprit et enveloppées de la forme du Christianisme. L'opinion exaltée qui a tant contribué à l'émancipation du sexe féminin chez les nations modernes, nous vient des Barbares du Nord; les Germains reconnoissoient dans les femmes quelque chose de divin ( Inesse quin etiam sanctum aliquid et providum piitant), La mythologie de l'Edda et les poésies des Scaldes décèlent le même enthousiasme chez les Scandinaves; jusqu'au Soleil , dans ces poésies , est une femme , la hvï\\nnte Sunna. ïjt^s lois gardent ces impressions délicates ; quiconque a coupé la chevelure d'une jeûna fille est condamné à payer soixante-deux sous d'or et demi ; l'ingénu qui a pressé la main ou le doigt d'une femme de condition libre, est frappé d'une amende de quinze sous d'or, de trente s'il lui a pressé lavant-bras, de trente-cinq s'il lui a pivssé le bras au-dessus du coude, de quarante-ci)iq s'il lui a pressé le sein ( si mamillajji strlnxerit ).

De leur côté, les premiers Arabes prôfessoient un grand res-pect jjour les femmes , à en juger par le roman ou le poëme àiAntar, écrit ou recueilli par Asmai , le grammairien, sous le

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règne du calife Aioun-al-Rachecl. Antar, comme les chevaliers, est sonmis à des épreuves; il aime constamment et timidement la belle Ibla ; il court mainte aventure et l'ait des prouesses dignes de Roland; il a un cheval nommé Abjir , une épée appelée dllavjij, mais les mœurs arabes sont conservées : les femmes boivent du lait de chamelle, et Antar, qui souffre qu'on \e frappe ^ paît souvent les troupeaux \ Saladin étoit un chevalier tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connoît les tournois, les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade.

Mais si Asmaï écrivoit l'histoire d'Antar pour le kalife Aroun-al-Rached , contemporain de Charlemagne , Charlemagne n'a point attendu , comme on l'a cru , le faux Turpin pour être transformé en chevalier lui et ses pairs.

Le roman publié sous le nom de Turpin, archevêque de Reims , fut composé par un certain moine Robert, sur la tin du onzième siècle, au moment de la première croisade. Ce

^ Yoyez, dans la Revue française de juillet 1830, un article très-ingénieux de M. de l'Ecluse, ■sxxv Antar. Il paraît que le savant orientaliste^ M. Ilammer de Tienne, a fait une traduction Françoise de ce roman-poëme , dont l'impression à Paris seroit confiée aux soins de M. Trébutien, à qui nous devons les .CoHfe^ inédits des mille et une finit s.

moine se proposoit d'animer les chrétiens à la guerre contre les Infidèles , par l'exemple de Gharlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les Anglois ont calqué l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de la Table Ronde.

Le prétendu Turpin n'étoit lui-même qu'un imitateur, fait qui me semble avoir échappé jusqu'ici à tous les historiens. Soixante-dix ans après la mort de Charlem.agne , le moine de Saint-Gall écrivit la vie de Karle le Grand, véritable roman du genre de celui ^Antar. N'estce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste à la môme époque chez les Franks et chez les Arabes? Le moine de Saint- Gall tenoit ses autorités pour la législation ecclésiastique , de Wernbert , célèbre abbé de Saint-Gall, et pour les actions militaires, du père de ce même Wernbert. Le père de l'abbé Wernbert se nommoit Adalbert et a voit suivi son seigneur Gherold à la guerre contre les Huns ( Avares ), les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit naïvement : « Adalbert étoit )) déjà vieux , il m' éleva quand j'étois encore M très-petit, et souvent, malgré mes efforts » pour lui échapper , il me ramenoit et me » contraignoit d'écouter ses récits. »

Le vieux soldat raconte donc au futur jeune

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moine, que les Huns habitoieni, un pays entoure de neuf cercles. Le premier renf'ermoit un espace aussi i^rand que la distance de Constance à Tours ; ce cercle étoit construit en troncs de cliênôs, de hêtres, de sapins et de pierres trèsdures; il avoit viiii^t pieds de largeur et autant de hauteur : il en étoit ainsi des autres cercles , ie terri})le Charlemagne renverse tout cela. Ensuite il marche contre des Barbares qui ravageoient la France orientale; il les extermine et lait couper la tête à tous les eiitants qui dépassoient la hauteur d'une épée. Charîemagne est trahi par un de ses bâtards, petit nain bossu, confiné au monastère de Saii;t-Gall, Karle avoit dans ses armées des héros à la manière de Roland : Cisber vaîoit à lui seul luie armée; on l'eût pu croire de la race Enachim , tant il étoit grand; il montoit un énorme cheval, et quand le cheval refusoit de passer la Doirf enflée par les torrents des Alpes, il le traînoit après lui dans les tlots en lui disant : «Par monseigneur » Gali , de gré ou de force, tu nie suivras.» Cisher fauchoit les Boliémiens comme l'herbt; d'une prairie. «Que m'imporlent, s'écrioit-il, » les Wenèdes, ces grenouillettes ? y^n porte » sept, huit et même neuf enfilés au bout de ma ); lance, en murmurant je ne sais quoi. »

Karle attaque Didier en Italie. Didier de-

mande k Ogger, si Karie est dans l'armée qu'il aperçoit : «Non, dit Ogger : quand vous verrez » les moissons s'agiter d'horreur dans les champs, » le sombre Pô et le Tessiu inonder les murs de )) la ville de leurs flots noircis par le fer, vous » pourrez croire à l'arrivée de Karle. » Alors s élève au couchant un nuage qui change le jour en ténèbres : Karle , cet homme de fer, avoit la tête couverte d'un casque de fer et les mains garnies de gantelets de fer; sa poitrine de fer et ses épaulas étoient couvertes d'une armure de fer; sa main gauche élevoit en l'air une lance de fer, sa main droite étoit posée sur son invincible épée; ses cuissards étoient de fer^ ses bottines de fer, son bouclier de fer; son cheval avoit la couleur et la force du fer; le fer couvroit les champs et les chemins, et ce fer, si dur, étoit porté par un peuple dont le cœur étoit plus dur que le fer. Et tout le peuple de la cité de Didier de s'écrier : « 0 fer ! » Ah ! que de fer l » O ferruml Heu ferrum. I

Une autre fois Karle, accoutré d'une casaque de peau de brebis , va à la chasse avec les grands de Pavie, vêtus de robes faites de peaux d'oiseaux de Phénicie, de plumes de coucous , de queues de paons mêlées à la pourpre de Tjr et ornées de franges d'écorce de cèdre. On voit Charlemagne, dans l'histoire, armer son second fils Louis, chevalier, en lui ceignant l'épée.

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