‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 5 sur 80 · TOME JII · texte numérisé non relu

TOME JII

bon et le mauvais principe comme également matériels, ce qui faisoit une doctrine d'atbéisme et de matérialisme clicz le peuple le plus superstitieux de la terre.

Aujourd'hui que les Indes nous sont mieux connues , que leurs langues sacrées sont dévoilées aux savants de l'Europe, nous trouvons dans ces immenses régions des systèmes métaphysiques de toutes les sortes , des cultes de toutes les formes, même de la forme chrétienne ; nous trouvons trois principes excellents , bien que mêlés de choses extravagantes : l'Existence d'un Dieu suprême, l'Immortalité de l'àme , et la Nécessité morale de faire le bien.

Mais cette nécessité morale de la philosophie indienne eut une conséquence aussi inattendue que désastreuse : d'après la Nécessité du bien , l'àme de l'homme devoit retourner au sein de Dieu si elle pratiquoit la vertu , ou s'emprisonner dans d'autres corps sur la terre si elle s'étoit abandonnée aux vices. Ce cercle inévitable de la société religieuse rendit la société politique stationnaire ; tout s'incrusta dans des castes qui ne remuoient pas plus que ces bonzes fixés des jours entiers dans la même attitude, par esprit de sacrifice et de perfection. Ce que le matérialisme opéra en Chine et la superstition en

Egypte, la philosophie l'accomplit aux Indes : elle ligatura l'homme dans son berceau et dans sa tombe.

La haute science fut donc captive dans les collèges sacerdotaux de la Chaldée, de la Perse, des Indes et de l'Egypte. Rendons justice aux Grecs : ils tirèrent la philosophie du fond des temples, comme le christianisme la fit sortir des écoles philosophiques. Ainsi la philosophie fut pratiquée secrètement par les prêtres; c'est son premier pas : elle fut étudiée par quelques hommes supérieurs de la Grèce hors des sanctuaires; c'est son second pas : elle fut livrée à la foule par les chrétiens ; c'est son troisième et dernier pas.

Les Grecs qui dérobèrent les premiers la philosophie aux initiations , furent des poètes et des législateurs, tels que Linus, Orphée, Musée, Eumolpe, Méîanpe. Ensuite vinrent, dans une société plus avancée. Thaïes, Pythagore , Phérécide; voyageurs aux Indes, en Perse, en Chaldée, en Egypte, ils pénétrèrent leurs systèmes des doctrines qu'ils avoient étudiées chez les prêtres de ces contrées. Thaïes , comme les Egyptiens, admit l'eau pour élément général, et devint le chef de la philosophie expérimentale : une des branches de son école donna naissance à la philosophie morale personnifiée dans So-

Socrate. P^'thagore engendra la philosophie intellectuelle que divinisa Platon. ArJstote, esprit positif et universel , supposa une matière éternelle, et des formes mathématiques invariables renfermées dans cette matière. Le monde linit par se partager entre les deux écoles de Platon et d'Aristote , entre le système des formes et celui des idées.

Les conquêtes d'Alexandre répandirent la philosophie grecque sur le globe, où elle s'enrichit de nouvelles connoissanccs.

« Alexandre commanda à tous les hommes vi- )) vans d'estimer la terre habitable être leur » pays, et son camp en être le château et le )) donjon; tous les gens de bien , parents les uns )) des autres, et les méchants seuls étranaers : )) au demeurant, que le Grec et le Barbare ne » scroient point distingués par le manteau ni à » la façon de la targue, ou au cimeterre, ou » par le haut chapeau ; mais remarqués et dis- » cernés, le Grec à la vertu et le Barbare au )> vice, en réputant tous les vertueux Grecs, et

)) tous les vicieux Barbares

)v . . . . Quel plaisir de voir ces belles et saintes » épousailles , quand il comprit dans une même M tente cent épousées persiennes , mariées à cent )) époux macédoniens et grecs, lui-même étant » couronné de chapeaux de fleurs, et enlonuant

» le premier îe chant nuptial d'Hyménéus , » comme un cantique d'amitié générale \ »

Amyot qui introduit ici sans le savoir, la langue et le reflet des mœurs de son siècle dans la peinture de l'âge philosophique et poli de la Grèce, n'ôte rien à la vérité des faits, et leur ajoute un charme étranger. Il n'est point de mon sujet d'entrer dans le détail des sectes philosophiques ^ ; mais je dois rappeler que la philosophie de Platon, mêlée aux. dogmes chaldéens et aux traditions juives, s'établit à Alexandrie sous les Ptolémées : tous les systèmes, toutes les opinions convergèrent h ce centre de lumières et de ténèbres dont Je christiantsme débrouilla le chaos.

La philosophie des Grecs introduite à Rome , ébranla le culte national dans la ville la plus religieuse de la terre. Le poëte satirique Lucile, l'ami de Scipion , s'étoit moqué des dieux de Numa , et Lucrèce essaya de les remplacer par le voluptueux néant d'Epicure. César avo-it dé-

^ Plutar., de la fortune d'Alexandre, trad. d'Amyot.

^ \JJEssai historique contient un aperçu rapide de ces sectes ; on peut consulter dans cet ouvrage le tableau synoptique que j'en ai dressé ( tora. II , pag. 225 de cette édition ). On le pourra corriger à l'aide du Manuel de l'histoire de la philosophie de Tenneman , traduit excellemment par M. Cousin.

claré en plein sénat qu'après la mort rien n'étoit, et Gicéron, qui cliercliant la cause de la supériorité de Rome ne la trouvoit que dans sa piété, disoit, coutradictoirement , qu'à la tombe finit tout l'homme. L'épicurisme régna chez les Romains durant la majeure partie du premier siècle de lérc chrétienne : Pline, Sénèque, les poètes et les historiens l'attestent par leurs écrits, leurs maximes et leurs vers. Le stoïcisme prit le dessus quand la vertu fut élevée à la poupre.

Ces divers philosophies qui ne descendoient point dans le peuple, décomposoient la société : elles ne guérissoient point la superstition des esclaves , et otoient la crainte des dieux aux maîtres. Les arts magiques plus ou moins mêlés aux dogmes scolastiques, la théurgie et la goétie, ramenoient des erreurs tout aussi déplorables que les mensonges de la mythologie.

Les philosophes, tantôt chassés de Rome, tantôt rappelés, devenoient des personnages importants ou ridicides qui se prétoient complaisamment aux idolâtries , aux mœcrs et aux crimes de leurs siècles. On en remarque auprès de tous les tyrans; on en trouve au milieu des débauches d'Elagabale; il est vrai que, pour l'honneur de la vertu , ceux-ci se voiloient la tête, comme Agamemnon se couvroit le visage au

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sacrifice de sa fille ^ : Plotin même assistoit aux désordres de Gratien.

Ces sages s'attribuoient des dons surnaturels : depuis Apollonius qui se transportoit par l'air où il vouloit, jusqu'à Proclus , qui conversoit avec Pan , Esculape et Minerve , il n'y a pas de miracles dont ils ne fussent capables. L'aliectation des allures de leur vie, rendoit suspect le naturel de leurs principes: Ménédus de Lampsaque paraissoit en public vêtu d'une robe noire, coifie d'un chapeau d'écorce où se vojoient gravés les douze signes du zodiaque; une longue barbe lui descendoit à la ceinture, et, monté sur le cothurne, il tenoit un bâton de frêne à la main; il se prétendoit un esprit revenu des enfers pour prêcher la sagesse aux hommes ^,

Anaxarque, maître dePyrrhoii, étant tombé dans une ravine , Pyrrhon refusa de l'en retirer, parce que toute chose est indifférente de soi, et qu'autant valoit demeurer dans un trou que sur la terre \

Lorsque Zenon marchoit dans les villes, ses

■" Erant amici iQiprobi, et séries quidam et specie philosophi , qui caput reticulo componerent. (Lamprid., in vit. El?g., p. 105.)

■* Suid., Athen., lib. iv , pag. t62.

^ Laert., lib. in Pyrrhon.

amis l'accompagnoient de peur qu'il ne fût écrasé par les chars : il ne se donnoit pas la peine d'échapper à la Fatalité \ Dioirène faisoit le chien dans un tonneau ; Déniorrite s'enfermoit dans un sépulchre ^ ; Heraclite broutoit l'herbe de la montagne ^ Empédocle , voulant passer pour une divinité, se précipita dans l'Etna : le volcan rejeta les sandales d'airain de l'impie et la fourbe fut découverte \

Ces sophistes, de même que les hérésiarques , se îivroient à toutes sortes de folies : des Platoniciens se tuoient comme les CirconcelHons, et des Cyniques bravoient la pudeur comme les Priscilliens. Dans les écoles d'Athènes et d'Alexandrie, les maîtres mêloient le peuple à leurs factions : leurs disciples couroient au-devant des nouveaux venus pour les attirer à leur doctrine, criant, sautant, frappant à l'instar des furieux.

Lucien représente Ménippe affublé d'une massue , d'une lyre et d'une peau de lion , et s écriant : «Je te salue, portique, superbe entrée » de mon palais!» Ensuite j\îénippe raconte à Philonide que fatigué de l'incertitude des doc-

^ Laeit., lib. vu.

2 Laert., lib. ix , in Dem.

^ Id., in Heracl.

^ Id., lib. vin, Lucian. Strab., lib. vi.

trines, il s'adressa à un disciple de Zoroastre. Ce magicien par excellence, appelé Mi tlirobarzanes, avoit de longs cheveux et une longue barbe. Il prit Ménippe , le lava trois mois entiers dans l'Euphrate , en suivant le cours de la luner'et marmottant une longue prière ; il lui cracha trois fois au nez , le plongea de l'Euphrate dans le Tigre, le purifia avec de l'ognon marin, le ramena chez lui à reculons, l'arma de la massue, de la lyre, de la peau du lion, et lui recommanda de se nommer à tout venant, Ulysse, Hercule ou Orphée. L'initiation achevée, Ménippe descendit aux enfers conduit par Mithrobarzanes. Là , Tirésias lui conseilla de quitter les chimères philosophiques, en lui disant : (c La » meilleure vie est la plus commune.

Les Sectes à ï encan offrent le tableau complet des diverses sectes. Jupiter fait préparer des sièges; Mercure, investi de la charge d'huissier , appelle les marchands pour acheter toutes sortes dévies philosophiques; on fera crédit pendant une année, moyennant caution. Jupiter ordonne de commencer par la secte italique.

MERCURE

Holà ! Pythagore î descends et fais le tour de la place. Voici une vie céleste ; qui l'achètera? qui veut-être plus grand que Ihomme? qui veut

connoître Tharmonie des sphères et revivre après sa mort?

UW MAHCHAMU.

D'où es-tu?

PYTIIAGORE.

De Samos.

LE .M A R C U A N ;j .

Où as-tu étudié?

PYTIIAGORE.

En Egypte, chez les sages.

LE MARCUAND.

Si je t'achète que m'apprendras-tu?

PYTII AGO ■ E.

Je te ferai souvenir de ce que tu sus autrefois.

LE MARCHAND

Comment cela?

PYTIIAGORE,

En purifiant ton àme.

LE MARCHAND

Comment l'instruiras-tu?

PTTUAGORE.

Par le silence. Tu seras cinq ans sans parler. Après.

LE MARCHAND

PrTHAOORE.

Je t'enseignerai la géométrie , la musique et l'arithmétique.

Je sais celle-ci.

PYTIIAGORE.

Gomment comptes-tu?

LE MARCHAND

Un, deux, trois, quatre.

PTTUAGORE.

Tu te trompes : quatre est dix, le triangle parfait et le serment, etc.

(On déshabille Pythagore , et l'on découvre qu'il a une cuisse d'or. Trois cents marchands l'achètent dix mines. )

(On appelle Diogène. )

UN MARCnAIfD.

Que pourrai-je faire de cet animal, sinon un fossoyeur ou un porteur d'eau?

MERCURE

Non pas , mais un portier : il aboie et il se nomme lui-même un chien.

LE MARCHANT

Je crains qu'il ne me morde ; il î^rince les dents et me regarde de travers.

MERCURE

Ne crains rien , il est apprivoisé.

LE MARCHAT* D.

Ami, de quel pays es-tu? ;

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