‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 42 sur 80 · VOEU DU HÉRON · texte numérisé non relu

VOEU DU HÉRON

Quoiqu'Edouard nourrît depuis long - temps le dessein d'attaquer la France , la grandeur de l'entreprise , les embarras intérieurs de son gouvernement l'eflVayoient et l'arrêtoient. Peutêtre même ne se fût-il jamais déterminé à prendre les armes , sans les sollicitations de Robert d Artois qui , retiré depuis deux ans eu Angleterre, soufïloit au cœur de l'ambitieux Edouard la haine dont lui , Robert , étoit dévoré : le banni se servit , pour déterminer son hôte , d'un moyen extraordinaire.

A cette époque de nos annales le roman est tellement mêlé à l'histoire et l'histoire au roman , qu'on les peut k peine séparer : de. jeunes bacheliers anglois paroissent à la cour du comte

de HaiiKiut, un œil couvert de drap, ayant voué entre dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un œil , jusqu à ce que ils auraient fait aucunes prouesses de leur corps au royaume de France. Messire Gauthier de Miiiiny avoit dit à aucuns de ses plus privés , qu'il avoit promis en Angleterre , devant les dames et seigneurs , quil seroit le premier qui entrerait en France , et quil y prendrait chastel ou forte ville , et y ferait aucunes apertises d'armes. Souvent les barons et les chevaliers juroient par un s;nnt ou par une dame , au pied d'un rempart ennemi , d'emporter ce rempart dans un certain nombre de jours, dût leur serment leur être funeste ou à leur patrie. Ces faits, attestés par toutes les chroniques, ne diffèrent point de ceux qu'on lit dans les romans; ils rappellent aussi les serments que faisoient les Barbares du Nord , lorsqu'ils se condamnoient à porter une longue barbe ou un anneau de fer , jusqu'à ce qu'ils eussent tué un Romain. La querelle de l'iinglètèrre et de la France dans le ([uatorzièrae siècle, ranima l'esprit chevaleresque ; les deux nations descendirent au champ clos dont elles ne sont plus sorties. Comme les imaginations étoient remplies des chansons des troubadours et des aventures des croisades, les mœurs se teisuirt nt

de ces couleurs et ies reflétèrent. On sent partout , avec la chevalerie historique , l'imitation de la chevalerie romanesque à laquelle la vie de châteaux , les chasses , les tournois , les croyances religieuses et les entreprises d'amour étoient d'ailleurs extrêmement favorables. Il y a tout à la fois quelque chose de vrai et de faux, de naturel et d'artiiiciel dans les mœurs de ces temps , que l'on doit , si l'on peut , saisir et peindre.

Sainte - Palaye regarde donc le vœu du héron comme un fait réel rimé ; alors on chantoit encore l'histoire , comme jadis dans la Grèce : nous avons en vers le combat des Trente et la première Histoire de Du Guesclin. Au commencement de l'automne de l'année i338, et comme dit le poëte historien , lorsque Pété va à déclin , que t oiseau gai a perdu la voix , que les vignes sèchent , que meurent les roses , que les arbres se dépouillent , que les chemins se jonchent de feuilhês , Edouard étoit à Londres eri son palais , environné de ducs , de comtes , de pages , de dames , de jeunes filles et de jeunes hommes ; // tenoit la tête inclinée en pensers d'amours. Robert d' Artois , retiré en Angleterre , étoit alié à la chasse , parce quil se souvenoit du très-gentil pays de France dont il étoit banni. Il portoit un petit faucon

qu'il avoit nourri , et tant vola le faucon par rivières , qiiil prit un héron. Robert retourne h Londres , fait rôtir le héron , le met entre deux plats d'argent , s'introduit dans la salle du festin du roi , suivi de deux maîtres de vielle , d'un quistreneus (joueur de guitare), et de deux pucelles , filles de deux marquis ; elles chantaient accompagnées du son des vielles et de la guitare. Robert s'écrie : Ouvrez les rangs; laissez passer les preux que l'amour a surpris : f^oici viande à preux , à ceux qui sont soumis à dames amoureuses qui tant ont

un beau visage Le héroji est le

plus couard des oiseaux ; il a peur de son ombre. Je donnerai le héron à celui d'entre vous qui est le plus poltron ; à mon avis c est Edouard , déshé/ité du noble pajs de la France , dont il et oit l'héritier légitime ,• mais le cœur lui a failli , et pour sa lâcheté il mourra privé de son royaume. Edouard rougit décolère et de mal talent , -fe cœur lui frémit; il jure par le Dieu du Paradis et par sa douce mère , qu'avant que six mois soient passés il défiera le roi de Saint-Denys (Philippe).

Robert jeta un rire et dit tout en basset : A présent fai mon avis (désir) , et par mon héron commencera grant guerre.

Robert reprend le héron toujours entre les

deux plats d'argent ; il traverse la salle du banquet, suivi des deux niéoestriers qui vielloient doucement , du joueur de guitare et des deux danioiselles qui cliantoient ces paroles : « Je » vais à la verdure, car Amour me l'apprend. » Robert présente le héron au comte de Salisbury qui étoit assis de lez amje qui fut gentille et courtoise et de beau maintien ; elle étoit fille du comte Derby, et Salisbury l'aimoit loyalement. Robert prie le comte de Salisbury de jurer sur le héron. Salisbury répondit : « Pourrai-je tenir » un vœu parfaitement? Je sers la dame la plus » belle qui soit au firmament , et si la Vierge » Marie étoit ici , mettant à part sa divinité, je M ne saurois la distinguer de celle que j'aime. Je » l'ai requis d'amour; mais elle se défend; elle me » donne pourtant un gracieux espoir que j'aurai » merci. Je la prie qu'elle me prête un doigt » de sa main et qu'elle le mette sur mon œil )) droit. — Par ma foi , s'écria la dame , j'en » prêterai deux. — Et lui ferma l'œil droit avec » deux doigts. — Est-iî bien clos, belle? dit » le chevalier très-gracieusement. — Oui , ré- » pond-elle. — A donc , s'écria de bouche et » de cœur Salisbury, je veux et promets à Dieu » tout-puissant , et à sa douce mère qui resplen- M dit de beauté, que jamais cet œil ne sera ou- » vert ou par longueur de temps , ou par vent,

» douleur ou martyre, avant que je ne sois entré )) en France , que je n'y aie porté la flamme et » combattu les s^ens de Philippe en aidant » Edouard. A présent advienne qu'advienne. .

» Et quand le quens Salebrin ( le

» comte de Salisbury ) eut fait son vœu , il de- ^) meura l'œil clos en la cjnei le. »

sommaihe.

Edouard déolare qu'il va prendre les armes pour se faire rendre les lerres saisies autrefois en Guyenne. — Pbilippe emploie les forces destinées pour la croisade à la défense de son rovaume. — Premières hostilités d'une guerre qui devoit durer cent vingt-six ans. — Trêve. — Edouard, pressé par Artevelle , s'embarque à Douvres , arrive à Auvers , où les princes de sa confédération étoient assemblés. — 11 achète de Louis de Bavière le titre de vicaire de 1 empire. — Déclara lion solennelle de guerre. — Exploits de Gauthier de Maunj. — Invasion de la Picardie. — Les deux armées se rencontrent à Viroufosse et se séparent sans combattre. — Chevaliers du Lièvre. — Aitevelle presse le l'oi d'Angleterre de ])rendre le titre de roi de France pour dcgacrer la foi des Flamands. — Seconde campagne dans la Guyenne et dans le Hainaut. — Combat naval de l'Ecluse. — La ilotle françoise est détruite.

DE FRAiNCE. M

PERTE DES FRANÇOIS AU COMBAT NAVAL DE LÉ- CLUSE. GODEMAR DU FAY. CAUSES DES MÉPRISES DANS CES GUERRES DU QUATORZIÈME SIÈCLE.

Notre perte en hommes fut évaluée à trente mille matelots et soldats : les Génois seuls , au nombre de dix mille, demandèrent et obtinrent la vie. Des trois amiraux qui commandoient la flotte, deux moururent glorieusement.

Cette action navale sembla nous prédire l'avenir. Que de sang françois a coulé sur les flots depuis cette bataille à 1 embouchure de la Meuse jusqu'au combat livré dans les parages du Nil, L'Arabe, du milieu de ses sables, le Flamand du bord de ses marais, ont contemplé nos derniers et nos premiers désastres , nos marins emportés dans des tourbillons de feu ou abîmés dans les eaux. Le caractère des peuples est quelquefois indépendant de leur .sol et de leur position géoi^raphique; la France, flanquée de deux mers, n'a jamais su régner long- temps sur ces mers. Rome aussi, tille de la terre, ne dut point l'empire à Neptune. Nous n'avons eu de flottes redoutables qu'à de lon^^js intervalles et pour un moment, sous Charlemagne , Louis XIV et Louis XVL Vainqueur dans les actions particulières où nos capitaines se battent comme

dans une atlaire d'honneur , nous succombons dans les actions générales où il faut obéissance el discipline: cet esprit d'insubordination et de jalousie , qui semble attaché à notre pavillon , éclate dès notre premier combat naval entre les amiraux chargés de s'opposer au passage d'Edouard. Nous n'avons point ou presque point participé à ces grandes découvertes qui ont changé la face du globe et les rapports des nations. Dans nos colonies, nous sommes devenus chasseurs, aventuriers, planteurs, jamais marins. Nous n'avons guères paru sur les flots qu'en cheval iei's pour conquérir l'Angleterre et la Palestine, pour donner un monarque à Londres, un roi à Jérusalem , un empereur à Constantinople, un duc à Athènes, et un prince k cette Lacédémone que notre dernier triomplie maritime devoit délivrer à Navarin. Si la Méditerranée paroit nous être plus soumise que l'Océan , c'est que cette mer qui baigne des rivages immortels semble nous être dévolue par le droit de notre gloire.

Personne , dans le premier moment , n'avoit osé apprendre à Philippe la destruction de sa flotte; il n'en fut instruit que par un de ces misérables qui représentoient alors au pied du trône la liberté sous le travestissement de l'esclave; hommes qui se sauvoient du mépris par

l'insolence, et à qui l'on permettoit de tout dire parce qu'ils pouvoienL tout souffrir : le fou du roi apprit donc par une bouffonnerie la mort de trente mille François. Philippe ne s'emporta point contre la mémoire de sujets aussi fidèles, et , remettant sa vie entre les mains de Dieu, il songea à la défense du royaume.

Il prévit qu'Edouard attaqueroit Tournay. Cette place avoit pour commandant Godemar du Fa y , écuyer de Tournesis ou gentilhomme de Bourgogne, que Philippe avoit nommé souverain capitaine et régent de tout le pays dépendant de Douay , de Lille et de Tournay. C'étoit un officier brave et expérimenté qui sauva alorsla France pour la perdre au passage de Blanche-Taque; soit qu'il y ait un terme à la fidélité et à l'honneur, soit que les talents s'épuisent, soit que le héros devienne semblable au vulgaire des hommes , quand il ne meurt pas au jour de sa renommée. Philippe augmenta la garnison de Tournay ; il y envoya droite Jleiir de chevalerie ; lui-même rassembla sous les murs d'Arras une brillante armée; il y eut beaucoup de petits faits d'armes et d'aventures. Des méprises déplorables advenoient souvent dans ces rencontres, entre des combattants dont les familles avoient des branches établies en France , dans la Grande- Bretagne et dans les Pays-Bas ; tous ces ennemis

étoientdes François. Les Anglois du quatorzième siècle parloient notre langue, avoient les mêmes mœurs et la même religion que nous ; ils n'étoient pas encore assez éloignés du temps de la conquête pour avoir oublié leur origine ; ils se faisoient gloire d'être Normands , de retrouver sur notre sol leurs aînés. Les provinces que la couronne d'Edouard ( lui-même fils d'une princesse de France ) , possédoit en Guyenne et en Picardiemultiplioient ces liens des deux peuples; la baine que nos voisins insulaires ont conçue contre nous n'a commencé qu'avec ces guerres , véritables guerres civiles.

SOMMAIRi:.

Cartel envo yé par Edouard à Philippe de f^alois , et daté de l'an premier de notre règne de France. — Philippe le refuse comme roi , par écrit, et l'accepte verbalement comme chevalier. — Jeanne de Valois, sœur du roi de France, négocie une Iréve; elle est |.ro]ongée ()endant deux ans. — AtTaire de Bretagne. — Hisloire de cette province. — Le comte de uontfort fait hommage du duché de Bretagne à Edouard. --La cour des pairs adjuge ce duché à Charles de Blois.

FRAGMENTS

(Guerre de Bretagne, les bretons

L'exécution de cet arrêt enveloppa le royaume dans les destinées d'une de ses provinces , ou-

vrit la France aux Anglois , et lui donna dans la personne de Du Guesclin un libérateur.

La Bretagne, jusqu'alors peu connue dans notre histoire , formoit à l'extrémité occidentale de la France un état différent du reste du royaume par le génie , les mœurs et la langue d'une partie de ses habitants. Celte longue presqu'île , d'un aspect sauvage , a quelque chose de singulier : dans ses étroites vallées des rivières non navigables baignent des donjons en ruines , de vieilles abbayes , des huttes couvertes de chaume où les troupeaux vivent pèle - mêle avec les pâtres. Ces vallées sont séparées entre elles , ou par des forêts rempHes de houx grands comme des chênes, ou par des bruyères semées de pierres druidiques autour desquelles plane l'oiseau marin , et paissent des vaches maigres avec de petites brebis. Un voyageur à pied peut cheminer plusieurs jours sans apercevoir autre chose que des landes , des grèves , et une mer qui blanchit contre une multitude d'écueils : région solitaire, triste, orageuse ; enveloppée de brouillards , couverte de nuages , où le bruit des vents et des flots est éternel.

Il faut que ce pays et ses habita ns aient frappé de tous temps l'imagination des hommes: les Grecs et les Romains y placèrent les restes

lÔ HISTOIRE

du culte des Druides, l'île dé Sayiie et ses vierges , la barque qui passoit en Albion les âmes des morts au milieu des tempêtes et des tourbillons de feu ;les Franksy trouvèrent Murman, et mirent Roland à la garde de ses marches ; enfin les romanciers du mojen âge en firent le pays des aventures , la patrie d'Artus, d'Yseult aux blanches mains , et de Tristan le Léonois. Sur les bruyères et dans les vallées de la Bretagne, vous rencontrez quelques laboureurs couverts de peaux de chèvre , les cheveux longs , épars et hérissés , ou vous voyez danser au pied d'une croix , au son d'une cornemuse , d'autres paysans portant l'habit gaulois , le sayon , la casaque bigarrée, les larges braies, et parlant la langue celtique.

D'une imagination vive et néanmoins mélancolique , d'une humeur aussi mobile que leur caractère est obstiné, les Bretons se distinguent par leur bravoure, leur franchise, leur fidélité , leur esprit d'indépendance , leur attachement pour la religion , leur amour pour leur pays. Fiers et susceptibles, sans ambition , et peu faits pour les cours, ils ne sont avides ni d'honneurs, ni de places. lis aiment la gloire, pourvu qu'elle ne gêne en rien la simplicité de leurs habitudes ; ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer comme un hôte obscur

et complaisant qui partage les goûts de la famille. Dans les lettres les Bretons ont montré de l'instruction , de l'esprit, de l'originalité, de la grâce , de la finesse, témoins Hardouin , Sévigné , Sainte-Foix , Duclos ; ils ont donné à la France le plus grand peintre de mœurs après Molière, Lesage ; ils ont aujourd'hui l'abbé de Lamennais ; dans les sciences , ils revendiquent Descartes,; dans les armes, leurs guerriers ont quelque chose d'à part qui les distingue au premier coup d'œil des autres guerriers : sous Charles V, Du Guesclin et ses compagnons , Clisson , Beaumanoir, Tinteniac; sous Charles VII, Taneguj-Duchastel ; sous Henri III , Lanoue , également respecté des ligueurs et des huguenots; sous Louis XIV, Duguay-Trouin; sous Louis XVI, Lamotte-Piquet et du Coëdic; pendant la révolution, Charette, d'Elbée, La Rochejacquelein et Moreau. Tous ces soldats eurent des traits de ressemblance, et, par un genre d'illustration peu commun , ils furent peut-être encore plus estimés de l'ennemi qu'admirés de leur patrie.

SOMMAIRi:.

Prise de Rennes par Charles de Blois.

FRAGMENTS

SIÈGE DE HENNERON. JEANNE, COMTESSE DE MONT- FOKT. AVENTURE DE GAUTHIER DE MAUNY ET DE LA CERDA.

Charles de Blois, dans l'espoir de terminer promptement la ççuerre après la reddition de Renues, se hâta d'investir Ilennebon, la plus forte place de la Bretagne et où Jeanne, comme on Ta dit , s'étoit renfermée. Les assiégeants poussèrent vivement les attaques. La comtesse de Montfort armée de pied en cap chevauchoit de rue en rue, animoit, prioit, gourmandoit les soudoyers, ordonnoitaux femmes de dépaver les cours et les passages , de porter les pierres aux créneaux avec des pots de chaux vive, pour les jeter sur l'ennemi. Cependant le beffroi sonne. Guillaume Cadoudal , qui s'étoit retiré à Hennebon après la prise de Rennes, Yves de Tréziguidy, le sire de Landremans, le châtelain de Guingamp , les deux frères de Guerich, Henri

et Olivier de Spinefort , soutiennent les efforts des assaillants, La comtesse monte au haut d'un donjon pour surveiller le combat : elle s'aperçoit que le camp de Charles est désert , que seigneurs, chevaliers, communiers, étoient tous à l'assaut. Elle descend de la tour, s'élance sur son palefroi , sort par une poterne éloignée avec trois cents lances, et vient mettre le feu aux tentes des ennemis. Ceux-ci , apercevant derrière eux les tourbillons de flammes et de fumée, abandonnent l'escalade et accourent pour éteindre les flammes. La nouvelle Clorinde veut regagner la forteresse, mais la voie au retour lui est fermée ; elle pousse son cheval sur le chemin d' Aurai , tenant à la main l'épée et le flambeau , instruments de sa victoire ; Louis d'Espagne la poursuit sans pouvoir l'atteindre. Recueillie dans les murs d'Aurai, Jeanne rassemble cinq ou six cents aventuriers ; on la croyoit perdue à Hennebon, quand le cinquième jour, au soleil levant, elle reparoît sous les remparts. Elle heurte avec son escadron à la porte d'une des tours , qu'on lui ouvre ; elle rentre dans la ville assiégée , bannières au vent , trompettes sonnantes , à la confusion des soldats émerveillés.

Charles de Blois divise alors son armée : avec le duc de Bourbon et Robert Bertrand, maréchal de France , il court assiéger Aurai , laissant Louis

d'Espagne avec le vicomte de Rohan devant Henncbon.

Louis, de la maison de La Cerda, brave Espagnol qui combattit pour la France sur terre et sur mer, fit venir douze machines de guerre et commença à battre les murailles du château : les habitants et les soudoyers s'épouvantèrent et demandèrent à capituler, L'évêque de Léon, renfermé dans la ville , appela son neveu Henri de Léon qui, après avoir trahi Montfort, servoit dans l'armée du comte de Blois : ils convinrent de la reddition de la place. En vain la comtesse de Montfort conjuroit les assiégés d'attendre, leur promettant qu'avant trois jours ils recevroient le secours d'Angleterre, espérance qu'ellemême n'avoit pas. Elle passa la nuit dans l'inquiétude et les larmes : elle voyoit perdu le fruit de son courage et de ses sacrifices, son mari prisonnier , son fils dépouillé, errant, fugitif; elle se vojoit elle-même livrée à son ennemi , et recevant des fers des mains de celui à qui elle avoit disputé la souveraineté de la Bretagne. Le lendemain l'évêque de Léon fit dire à Henri, son neveu , de s'approcher des portes. Déjà celui-ci s'avançoit pour recevoir la ville au nom de Charles de Blois, lorsque Jeanne , qui regardoit la mer par une fenêtre grillée du château, s'écria dans un transport de joie : «\'oilà le se-

cours ! » Deux fois elle jette le même cri. On monte aux* créneaux, aux donjons, au beffroi; tous les yeux se tournent vers la mer : elle étoit couverte d'une multitude de grands et de petits vaisseaux qui entroient dans le port à pleines voiles. Le miraculeux secours plonge d'abord la foule dans le silence de l'étonnement, puis elle le salue des plus vives clameurs. L'accommodement est rompu ; i'évêque de Léon seul se retire auprès de Charles de Blois. Mauny débarque avec son armée.

La comtesse fait tapisser des chambres et des salles et préparer un festin à ses hôtes. Elle descend du château , s'avance au-devant d'eux à joyeuse chère, et vient baiser messire Gauthier de Maunj et ses compagnons les uns après les autres, deux fois ou trois , comme vaillante dame. Cependant Louis d'Espagne ordonne de redoubler l'attaque : durant toute la nuit qui suivit l'arrivée des Anglois, il frappa les murs avec les plus fortes machines, tandis qu'au dedans on n'entendoit que le bruit de la fête. Le surlendemain Mauny lit une sortie, brisa les engins et incendia une partie du camp françois. L'armée sébranla pour le repousser. Quand Mauny vit venir la chevauchée , que jamais , s'écria-t-il , je ne sois baisé de dame, ni de douce amie, si jamais je rentre en chastel ou forteresse ,

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jusque tant que j'aie renversé un de ces venants. Embrassant sa targe, il se précipite l'épée au poing sur les hommes d'armes de La Gerda, les charge, les met en fuite , enjait verser plusieurs les jambes contre monts , et rentre dans la forteresse après avoir accompli son vœu de chevalier,

Louis d'Espagne , n'espérant plus pouvoir emporter Hennebon, leva le siège, rejoignit Charles tle Blois devant Aurai , et s'empara ensuite de Dinan et de Guéraiide. Après avoir saccagé cette dernière ville , il monte sur quelques vaisseaux marchands qu'il trouve dans le port, et ravage les côtes de la Basse-Bretagne. Descendu auprès de Quimperlé, il s'avance dans les terres. Mauny accourt , forme trois corps de ses troupes , et marche sur les pas de Louis. Inférieur en forces , Louis veut retourner au rivage , et rencontre le premier corps des Anglois qu'il défait; mais, environné par les deux autres corps et par des paysans bretons qui l'assaillent à coups de fronde, il est blessé. Il se débarrasse de la foule, laissant sur la place un neveu qu'il aimoit tendrement j et la plupart de ses soldats. Arrivé presque seul au bord de la mer, il trouve sa flotte entre les mains des archers de Maunv. II se jette dans une barque avec quelques compagnons. Mauny le suit sur la mer, toujours près de le saisir, ne

le pouvant jamais atteindre. Louis s'échoue au port de Rhedon , saute à terre , emprunte de petits chevaux et fuit de nouveau. A peine est-il débarqué que Mauny survient et se met à sa poursuite. La Cerda se sauve enfin dans les murs de Rennes avec la réputation d'un des meilleurs généraux et un des plus aventureux chevaliers de ce siècle.

Mauny regagna ses vaisseaux pour retourner à Hennebon; les vents contraires le forcèrent à faire côte aux environs de la Roche-Prion : Seigneurs , dit-il à ses amis , tout travaillé que Je suis , jirois volontiers assaillir ce fort châtel , si f avais compagnie. Les chevaliers répondirent : Sire, allez-y hardiment et nous vous suivrons jusqiià la mort. Gérard de Maulain, qui défendoit la place, soutient l'assaut; il blesse grièvement Jean de Bouteiller et Mathieu Dufresnoy qui avoient eu le plus de part à l'affaire de Quimperlé.

Or Girard de Maulain avoit un frère, René de Maulain , capitaine d'un autre petit fort , appelé Favet , à une lieu de là : René , ayant appris ce qui se passoit à la R.oche-Prion , se met en campagne avec quarante hommes pour secourir son frère , rencontre les chevaliers blessés, les enlève et court les renfermer dans son donjon. Mauny quitte l'assaut pour aller à la recousse ,-,

brûlant de délivrer JBouteiller et Dufresnoy, il essaie d'emporter le fort de Favet : nouveau siège, nouveau combat. Gérard de Maulain sort à son tour de la Roche-Prion, et vient rendre à son frère le service qu'il en avoit reçu. Mauny craint d'être enveloppé, abandonne Favet, et commence sa retraite. Chemiti faisant, il aperçoit un autre castcl au milieu d'une forêt. L'infatigable chevalier l'attaque, l'emporte, et va retrouver dans Hennebon la comtesse de Montfort, qui le festoja, baisa et accola de grand courage.

Cependant Charles de Bl ois avoit pris Auray, Vannes et Carhaix : il assiège de nouveau dans Hennebon sa rivale. La place avoit été fortifiée. Les habitants se moquoieut des machines qui d'abord leur avoient fait tant de peur : à chaque pierre qui par toit des balistes, ils essujoient en gahant sur les créneaux l'endroit où le coup avoit porté. Ils crioient du haut des murs aux assaillants : « Allez cherchez vos compagnons )) qui reposent aux champs de Quimperlé. »

Ces railleries rendoient furieux La Cerda qui , non encore guéri de ses blessures , avoit rejoint Charles de lilois. Louis étoit Espagnol; ses ressentiments ctoient terribles ; il regrettoit amèrement le neveu qu'il avoit perdu à Quimperlé : résolu de se venger, il prie Charles de

Blois, pour seule récompense de ses services, de lui accorder ce qu'il lui demanderoit. Du caractère le plus humain, d'une vertu si éminente qu'il fut honoré comme un saint après sa mort , Charles n'aimant pas la guerre , quoique né intrépide, poussé seulement aux combats par l'ambition de sa femme, Charles ne pouvoit devenir le giierdon que Louis alloit requérir : il lui donqe imprudemment sa parole devant une fouie de seigneurs.

Alors Louis d'Espagne lui dit : Je vous prie que vous fassiez ici tantôt venir les deux chevaliers qui sont en votre prison du chastel de Favet. C'est à savoir messire Jean le Bouteiller et messire Hubert Diifresnoj, et me les donniez pour en faire ma volonté. Cest le don que je vous demande. Ils rnont chassé , déconfit et blessé. Ils ont occis monseigneur Alphonse , moji neveu. Si ne m'en sais autrement venger , fors que Je leur ferai les têtes couper devant leurs compagnons qui céans sont renfermés.

Messire Charles , qui de ce fut moult ébahj, lui dit : « Certes , les prisonniers vous donnerai volontiers , puisque demandez les avez , mais ce seroit grand' cruauté et blâme à vous si vous faisiez deux si vadlants homjnes mourir, et auroient nos ennemis cause défaire ainsi aux

26 HJSTOIRE

Jiôtres , quand tenir les pourraient ; car nous ne savons ce qui peut nous advenir de jour en jour. Pourquoi^ cher sire et bon cousin , je vous prie que vous veuillez être mieux avisé. »

Louis déclara que si Charles ne teuoit pas sa parole, il quitteroit à l'instant son service. La parole d'un chevalier étoit inviolable, et Charles, désespéré , fut obligé d'envoyer chercher les deux prisonniers. Jl se les fit amener dans sa tente, et chercha encore, mais vainement, à détourner Louis de son dessein. •- /

La nouvelle de ce qui se préparoit dans le camp françois parvint aux assiégés : Mauny fut saisi de douleur. 11 assemJjle aussitôt un conseil; les chevaliers délibèrent; ils proposent une chose et puis une autre; il ne savent quel parti prendre pour sau\er Bouteiller et Dufresnoy. Gauthier parle le dernier: « Compagnons y ditil, ce serait grand honneur à nous si nous pouvions délivrer nos frères d'armes. Si nous tentons l'aventure et que nous y succomhioTis , le roi Edouard nous en louera , et ainsi feront tous pruds hommes qui pourront à lavejiir entendre parler de nous. Faisons donc notre devoir , chers seigneurs. On peut bien exposer sa vie pour sauver celle de si vaillants chevaliers. » Alors Mauny explique le projet qu'il a conçu. Tous jurent de l'exécuter.

11 fut résolu qu'une partie de la garnison, commandée par Amaury de Clisson, attaqueroit de front le camp des François, tandis que Mauny , avec une troupe d'hommes choisis, pénétrant par derrière jusqu'aux tentes du duc de Bretagne, enlèveroit Bouteiller et Dufresnoy. On prend les armes. Clisson fait ouvrir la principale porte de la ville avec grands cris et bruits de trompettes, et fond sur les assiégeants : ceux-ci appellent au secours; les François se portent au lieu du combat. Cependant Mauny , sorti par une issue secrète, fait le tour du camp et parvient aux pavillons de Charles de Blois; quelques valets qui les gardoient prennent la fuite. Mauny fouille les tentes, et trouve les prisonniers : il les fait monter sur de vigoureux destriers amenés exprès, s'éloigne à toute bride, rentre dans Hennebon après avoir mis à fin une des plus nobles et des plus touchantes aventures dont* l'amitié , l'honneur et la chevalerie aient conservé la mémoire. On crut que Charles de Blois avoit prêté les mains à l'enlèvement de Bouteiller et de Dufresnoy , car on soupçonne la vertu d'avoir commis une bonne action , aussi facilement qu'on accuse le vice de s'être rendu coupable d'un crime.

SOMMAIRE

La comtesse de Monlfort envoie des ambassadeurs solliciter de nouveaux secours en Angleterre. — Ils trouvent Edouard occupé de la guerre d'Ecosse. — Caractère et mœurs des Ecossois. — Robert d'Artois descend en Bretagne avec la comlesse de Montfort. — II est blessé dans la ville de Vannes qu'il avoit prise, et vient mourir à Londres. — Descente d'Edouard sur les côte.s du Morbihan. — Suspension d'armes convertie en Irève. ■ — Trêve prolongée pour trois ans et rompue presque aussitôt. — Tournois à l'occasion du mariage du second fils de Philippe de Valois. — Glisson et dix autres chevaliers bretons sont arrêtés sur soupçon de trahison , et mis à mort.

FRAGMENTS

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