AMOURS DÉDOUARD III ET DE LA COMTESSE DE SALISBURY
Ou n'avoiL point encore vu le sang de la noblesse couler sur l'écliafaud , sang que Louis XI et le cardinal de Richelieu répandirent depuis largement. Les gentiLlioaimes, qui coinposoient alors comme cavaliers la force de l'armée, ressentirent poin' Philippe un éioignement que son adversité seule put vaincre : à Créci ils oublièrent l'affront fait h leur corps , ne virent que Ihonneur et leur roi malheureux; s'ils ne vainquirent pas , ils moururent. Philippe, appliquant la loi comme grand juge
sans expliquer ses motifs, parut un tyran, tandis qu'il n'étoit, dans la lés^islation du temps, qu'un prince sévère. Aujourd'hui les tribunaux peuvent seuls ôter la vie aux coupables , et dans les causes criminelles un roi de France ne s'est réservé que le droit de pardonner.
Un mari outragé fut, comme autrefois dans Rome , l'occasion d'un événement tragique. Le roi d'Angleterre avoit marié Guillaume de Montagu , qui fut depuis le comte de Salisbury, à Catherine, ou Alix , fille de lord Granfton , une des plus belles femmes de son siècle. 11 paraît qu'Edouard fut dès lors frappé de la beauté d'Alix, si l'on en juge par le début du poëme du vœu du héron. Edouard ne pensait point aux combats , mais en pensers d'amours il tenoit le chef enclin. Les soins de la guerre occupèrenf bientôt Edouard : sa passion naissante s'étoit presque éteinte, lorsqu'un événement la réveilla.
Les Ecossois avoient envahi le nord de l'Angleterre. Des chevaliers de Suède et de Norwége, les petits princes des Hébrides et des Orcades, les Higlanders conduits par le roi David Bruce, avaient ravagé le plat pays , insulté Newcastle , et emporté Durham d'assaut.
Edouard , averti de ces dévastations par Jean de Neville qui s'étoit échappé de Newcastle,
ordonne h tons ses vassaux , depuis l'âge de quinze ansjusquà celui de soixante, de prendre les armes, et de venir le trouver sur les frontières du Yorksliire. Après le sac de Durliajii , David avoit marelle le long de la rivière de Thyn, vers le pays de Galles, et s'étoit avoisiné du cbâteau de Salishury, Ce château avoit été donné à Montagu , alors prisonnier en France, en récompense de ses services. La châtelaine sa femme se trouvoit enfermée dans le manoir, où commandoit Guillaume de Montaau, son neveu.
1, Les Ecossois , ayant passé une nuit au pied du donjon, décampèrent le lendemain sans l'attaquer; mais le jeune Montagu sortit avec quarante cavaliers , tomba sur l'arrière-garde des ennemis, tua et blessa plus de deux cents liommes, se saisit de six-vingt chevaux , chargés du butin fait à Durham , et les conduisit dans ses tours dont il referma les portes. L'armée d'Ecosse revient sur ses pas; le château est escaladé; les assiégés repoussent les assiégeants. La nuit approchant, David ordonne de suspendre i'assautjusqu'au retour du soleil, et de se loger aux environs. « Lors pouvoit-on voir appareiller et frémir et quérir pièce de terre pour loger, les assaillans retraire , les uarvrés rapporter et rappareiller , et les morts rassembler. » Le len-
demain , nouvelle attaque pius furieuse que celle de la veille. «Zrt étoit la comtesse de Salisbury, quon tenolt pour la plus belle dame et la plus sage du royaume d'Angleterre. Icelle com.tesse récovfortoit moult ceux du dedans , et, par le regard d'une telle dame et de son doux admonestement y un homme doit bien valoir deux au besoin. » Le second assaut n'eut pas plus de succès que le premier. Les Ecossois se retirèrent au tomber du jour, résolus de faire un nouvel effort au lever de Faube.
Cependant, les assiégés dans les plus vives alarmes, accablés de fatigues et de blessures, craignoient d'être emportés au dernier assaut. Montagu assemble ses chevaliers pour prendre conseil; il savoit, parla déclaration de quelques prisonniers, qu'Edouard étoit arrivé à Warwich; il auroit désiré finstruire de l'extrémité où il étoit réduit, mais comment sortir du château? Les passages étoient soigneusement gardés. D'ailleurs tous les chevaliers vouloient rester pour défendre Alix, et, quand ils la regardoient baignée de larmes, aucun d'eux ne se pouvoit résoudre à l'abandonner.
Le jeune châtelain dit à ses compagnons : « Seigneurs , Je vois bie?i votre lojauté et bonne volonté. Je veux, pour l'amour de madame et de vous , mettre mon corps en aventure ,
et faire moi-même le m.essage. De cette parole furent madame la comtesse et les compagTions moult joyeux. »
Montagu , ayant fait ses préparatifs, sortit seul au milieu de la nuit clans le plus grand silence; une pluie abondante qui survint le favorisa ; il passa au travers des gardes ennemies sans être aperçu. Il étoit déjà assez loin , lorsqu'au jour naissant il rencontra deux Ecossois qui conduisoient deux bœufs-et une vache ; il tua les bœufs et biessa les deux soldats : «Allez, dit-il , apprendre à votre roi que Guillaume de Montagu a traversé sou camp , et qu'il va chercher à Warwich le roi d'Angleterre. » Bruce, ne jugeant pas à propos d'attendre Edouard , leva le siège, et se retira.
Edouard arriva à midi à l'endroit même d'où lesEcossois étoient partis quelques heures auparavant : pressé peut-être par une passion mal éteinte, il avoit fait une extrême diligence, atiu de secourir la noble dame, qu'il n'avoit pas vue depuis qu'elle s'étoit mariée au comte de Sali sbury.
Sitôt qu'Alix ouit la venue du roi , elle fit ouvrir toutes les portes du château, et s'avança hors tant richement vêtue , que chacun s'en émerveilloit. Et ne se pouvoit-on lasser de la regarder , et remirer sa grande noblesse avec
la grandç beauté et le gracieux parler et maintien quelle avoit? Quand elle fut venue au roi, elle s'inclina jusqu'à terre en le regrâciant de son secours , et l'emmena au chastel pour le festoyer et l'honorer. Le roi ne se pouvolt tenir de la regarder-^ et bien lui étoit avis quoncques navoit vu si noble, si f risque, ni si belle dame. Si le blessa tantôt une étincelle de fine amour au cœur, qui lui dura par longtemps. Rentrèrent au château main à main , et le mena la dame premièrement en la salle , et puis en sa chambre, qui étoit si noblement parée qu'il appartenoit à telle dame. Et tou Jours regardait le roi la gentille dame si foi t, quelle en devenait toute honteuse. Quand i, eut grande pièce regardée , il s'en alla à une fenêtre pour s' appuyer , et commença fort à penser.
La comtesse ayant tout ordonné pour une fête, revint auprès du roi qu'elle trouva plongé dans la même rêverie; elle attribua cette tristesse au déplaisir qu'il sentoit d'avoir manqué l'ennemi, et chercha à le consoler. « ylh ! chère dame , dit Edouard , autre chose me touche et me git au cœur. Le doux maintien, le parfait sens, la grâce, lagrande noblesse, et la beauté que f ai trouvées en vous, m'ont si fort surpris , qu'il convient que je sois de vous aimé. »> Lors dit la dame :
« Haa l cher sire , ne me veuillez mie moquer^ ni tenter. Je ne pourrais croire que si noble et gentil prince comme vous êtes eût pensé à dés/wfiorer moi et mofi mari, qui est si vaillant chevalier, qui tant vous a servi, et gît pour vous en prison. ^)
Le banquet servi, le roi , après avoir lavé , s'assit à table entre ses chevaliers , dîna peu , et demeura toujours pensif. Après le repas il se retira à l'appartement qu'on lui avoit préparé. Il demeura toute la nuit en grand trouble : tantôt il lui sembloit odieux de chercher à tromper un gentilhomme qui l'avoit servi avec tant de fidélité ; tantôt amour le contraignait si fort, qu'il surmontait honneur et loyauté. Le lendemain il dit adieu à la comtesse, la conjurant de ne pas prendre de résolution contre lui; elle, le suppliant d'abandonner ses desseins.
Peu de temps après , le comte de Salisburj , échangé contre le comte de Moray, Ecossais, revint en Angleterre. Il étoit tranquille, car il ignoroit la passion du roi , qui n'avoit pas encore éclaté. De retour à Londres, Edouard fit publier un tournois dans l'espoir d'y attirer la comtesse. Il commanda au comte d'amener sa femme à la cour , et le comte promit d'obéir. « Si avez bien entendu, dit l'historien qui nous raconte si agréablement cette aventure, comment le roi
d Angleterre avoit si ardemment aimé et par amour la belle et noble dame, madame Alix comtesse de Salisbury. Amour l'admonestoit nuit et jour, et tellement lui représentoit la beauté et le frisque arroi d'elle , quil ne s'en savoit conseiller et nj fais oit que penser toujours. » La châtelaine, invitée à se rendre au tournois, n'osa refuser dans la crainte de donner à son mari quelque soupçon des desseins du roi. Les fêtes durèrent quinze jours : on y vit briller le roi d'Angleterre lui-même , Guillaume II, comte de Hainaut, Jean de Hainaut son oncle , Robert d xirtois , les comtes Derby, de Salisbury, de Glocester , de Warwich , de Cornouailles et de Sutfolck , et un grand nombre de clievaliers. Joutes, castilles, pas d'armes , danses de toute espèce , surpassèrent ce qu'on avoit vu jusqu'alors. Malheureusement Jean , fils aîné du comte de Beaumont , fut tué dans un dernier combat à la barrière. Alix parut vêtue d'une simple robe au milieu des dames chargées d'atours ; elle n'en étoit que plus belle, et en voulant éteindre par cette modestie Tamour du monarque, elle l'enflamma.
On croit que ce fut à l'une des danses de ces fêtes qu'Alix laissa tomber Icruban bleu qui rattachoit une espèce d'élégant bas de chausse qu'on portoit alors. Edouard le releva avec vivacité; les
courtisans sourirent; le roi se retourna vers eux en disant : lionni soit qui mal y pense. Quelques années après le roi fit réparer le château de Windsor, que le roi Artlius fit jadis faire et fonder , là où premièrement fut commencée la noble table ronde dont tant de vaillants hommes et chevaliers sortirent et travaillère?it en armes et en prouesses par tout le monde. L'esprit romanesque et l'ignorance des temps donnant crédit à ces fables , Windsor sembla propre à devenir le chef-lieu de l'établissement de l'ordre qu'Edouard vouloit créer en témoignage de sa passion ; il fit bâtir une chapelle dédiée â saint Georges, et institua [ordre de la Jarretière , qui parut aux chevaliers une chose moult honorable et où tout amour se nourriroit : il est resté un des cinq grands ordres de l'Europe. Le monument fragile de la galanterie d'un roi d'Angleterre a résisté à toutes les tempêtes qui ont ébranlé le trône britannique: Cromwell fut un moment tenté de vendre ce qu'il est aujourd'hui, pour l'honneur de porter un cordon emprunté au genou d'une femme. Qu'estce donc que les choses les plus graves de l'histoire, foi des autels, sainteté des mœurs, dignité de l'homme, indépendance, civilisation même, si elles doivent passer plus promptement que les statuts fie la vanité et les chartres d'un caprice?
L'antiquité ignora les femmes dans les fastes des nations, si ce n'est comme épouse, mère et fille; elle mêla peu la société à des foiblesses que le christianisme s'efForçoit d'avertir de ses leçons; l'antiquité ignora de même ces domesticités décorées de l'aristocratie du moyen âge , et nous les voyons expirer par le retour des peuples à la liberté.
Edouard a été accusé de n'avoir vaincu Alix que par la violence : quoi qu'il en soit le comte de Salisbury crut Alix coupable. Glisson et les seigneurs bretons décapités avoient pris des engagements secrets avec la comtesse de l\(Iontfort et le roi dWngleterre. En témoignage de leur foi, ils avoient envoyé leurs sceaux à Edouard qui les donna en garde au comte de Salisbury. Le comte, profitant de l'occasion pour se venger du séducteur ou du ravisseur de sa femme, montra les sceaux à Philippe, et Philippe fit trancher la tête aux traîtres.
La preuve la plus frappante de l'infidélité des seigneurs bretons , c'est le ressentiment qu'Edouard témoigna de leur supplice. Si Glisson avoit toujours été ferme dans le parti du comte de Blois et de la France , pourquoi Edouard auroit-il été tant ému de sa mort? Il écrivit au pape pour s'en plaindre, qualifiant les condamnés de Nobles attachés à sa personne, il pré-
tendit punir par une* guerre inique une sentence arbitraire; il se déclara le venf^eur de ceux dont il n'étoit pas le roi, le réparateur d'un tort dont il n'étoit pas le juge.
SOJMMAIRi:
Geofroy d'Harcourt, après une querelle avec le maréchal deBriqiiebcc, passe en Angleferre e( fait hommage à Edouard, comme roi de France, des (erres tpae lui, Geofroy , possé-
- doit en Normandie. — Portrait de Geofroy d'Harcourt, Homme m('diocie dans une haute fortune. — Pliilippe trahi de toute pail devient sombre et cruel. — 11 fait alliance avec ]e roi d£ Gaslille. — Jean de Hninaut, comte de Beaumont, lui revient. — iSouveaux impôts; gabelle. — Finances sous la troisième race depuis Hugues Capet jusqu'à Philippe de Valois.— Nous des chefs de la malt(')le conservés par 1 histoire avec les noms les plus illustres de la chevalerie, pour montrer les larmes des peuples derrière la gloire des armes. — Edouard demande des secours pécuniaires à son parlement qui les lui accorde, moyennant quelques concessions; subsides propices à l'Angleterrre et funestes à la France, qui eontribuoient à la liberté d'un peuple et à l'asservissement de l'auli e. — Hostilités en Guyenne, -r- Prise d'Aiguillon par les Anglois. — Gauthier de Maunj retrouve le tombeau de son père à La Réole. — Prouesses d'Agos dans le château de cette ville. — Reprise des hoslililcs en BreîaEjne. — Quimper est emj)orté d'as-saut. — Le carnage ne cesse que lorsqu'on eut trouvé un enfant à mamelle f/ui tétoit encore sa pauvre jfière morte. — Mort du comte de Monifort. — Portrait de ce seigneur. — Monifort ne manqua point à la fortune , mais la fortune lui manqua et sa femme lui ravit la gloire. — Evé- ^ ç^emeuls de la Flandre.