‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 44 sur 80 · CHUTE D'ARTEVELLE · texte numérisé non relu

CHUTE D'ARTEVELLE

Artevelle usé dans les troubles populaires , las peut-être de ses orgies démocratiques qui n'avoient plus pour lui l'attrait de la nouveauté, n'ayant point agi par la conviction d'une opinion forte, mais par l'entraînement d'une petite jalousie plébéienne contre l'inégalité des rangs, Artevelle ne pensoit plus qu'à mettre à l'abri ses trésors; il auroit pu dire à ses fils : « cet or sentil le sang? » comme Vespasien demandoit à Titus si la pièce de monuoie qu'il lui présentoit sentoit l'impôt dont elle étoit provenue. Mais, pour rire en paix des victimes qu'il avoit faites et du peuple qu'il avoit trompé, il falloit qu Artevelle changeât de position. Il lui restoit deux partis à prendre : s'emparer du pouvoir suprême, ou descendre de sa puissance tribunitienne et se perdre dans la foule. S'emparer du suprême pouvoir demandoit un génie qu'Artevelle n'avoit pas; se démettre de la puissance tribunitienne, Artevelle ne l'osoit. Il n'y a pas sûreté à abdiquer le crime ; cette couronne-là laisse des marques sur le front qui l'a portée; il en faut subir la terrible légitimité.

Artevelle, ne s'arr étant ni à l'un ni à l'autre parti, eut recours à un expédient qui montroit ce qu'il y avoit de vulî^aire dans la nature de cet homme: après avoir déchaîné la foule, il sonprea à lui donner un maître ; mais non l'ancien prince du pays qu'il haïssoit et qu'il croyoit avoir trop outragé. Il arrive souvent qu'un despote populaire, après s'être hvré aux débauches de la liberté, se retire à l'abri sous le joug d'un autre tvraD,pourvuquecetyran soit desonchoix etqu'il ait participé à ses excès : Artevelle jeta les yeux sur Edouard qui avoit trempé dans tous ses complots, servi et approuvé toutes ses fureurs. Plus il étoit ignoble pour un monarque, selon les idées du temps, d'avoir été l'allié et le courtisan d'un niarchand de bière , plus le monarque devoit entrer dans les projets de ce marchand. Artevelle machina de faire le jeune prince de Galles duc des Flamands, comme il avoit fait Edouard roi dés François.

Pour négocier cette atfaire, Edouard débarqua au port de l'Ecluse vers le milieu du mois de juin de l'année 1345; il menoit avec lui son fils et grande foison de barons et de chevaliers. Les députés de Flandre se rendirent de leur côté à l'Ecluse avec Artevelle; ils ignoroient C(î qu'on devoit traiter dans cette entrevue. On tint conseil à bord du grand vais-eau que mon-

toit le roi d'Angleterre et qui s'appeloit Catherine. Là Artevelle proposa de déshériter le comte Louinhde Flandre et son jeune fils Louis, et de donnewle comté de Flandre sous le nom de duché au prince de Galles, fils d'Edouard.

Il j a dans le cœur de l'homme un fonds de justice qui reparoît toutes les fois que les passions ne sont pas émues. Dans ce moment les députés de Flandre étoient de sang-froid; ils s'indignèrent à cette proposition qui blessoit l'esprit de bonté des uns et le caractère de loyauté des autres. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient prendre sur eux une chose aussi pesante qui , au temps à venir, pourrait toucher à leur pays, et qu'il falloit prendre l'avis des Communes de Flandre; et ils se retirèrent.

Artevelle, se laissant devancer à Gand par les députés , commit une de ces fautes qui décident du sort d'un homme : s'il eût parlé le premier, peut-être eût-il entraîné les bourgeois; mais son crédit commençoit à s'afiPaiblir. Un rival dang'ereux, Gérard Denis, chef des tisserands, s'élevoit sur les débris de sa fortune. Soit que ce nouveau tribun fût gagné par l'argent de la France, soit qu'il embrassât un parti généreux par son propre penchant, soit qu'il agît par esprit d'opposition à Artevelle , il ne manquoit jamais de repousser les propositions de ce dernier. Ar-

tevelle sentoit si bien ce que Gérard Denis avoit pour lui de fatal , qu'il étoit résolu de s'en défaire.

Les députés arrivés à Gand convoquent le peuple à la place du marché ; ils rendent compte des conférences de l'Ecluse. Le peuple, aussi ardent dans le bien que dans le mal , manifeste son mécontentement par ses murmures; alors Gérard Denis prend la parole :

« Bonnes gens, nous avons jusqu'ici combat- » tu pour nos franchises : Artevelle, qui s'en » disoit le défenseur, vous propose aujourd'hui » de les trahir. Mais , si nous ne cessons d'être » libres , à l'instant tout nous accuse. Comment » nous justifierons-nous? Que nous restera-t-il )) de nos sanglantes rébellions ? des crimes et » des chaînes! Cet homme qui vous a entraîné » veut vous livrer à l'Angleterre. Prince pour » prince, n'en avons-nous pas un né de notre » sang, élevé parmi nous, que nous connoissons, » qui nous connoît, qui parle notre langue, pour » lequel nous avons prié, dont nos enfans savent » le nom comme celui de leurs voisins, dont les » pères vécurent et moururent avec les nôtres? » Parce que nous avons réduit nos anciens ^) comtes à être voyageurs, notre pays sera-t-il -» une propriété forfaite, et doit-il demeurer à )) l'Anglois par droit d'aubaine? Ah! pour Dieu,

» si nous voulons un maître, ne soyons pas » trouvés en telle déloyauté de déshériter notre » naturel seigneur, pour donner son lit au pre- )» mier compagnon qui le demande. »

A de semblables discours , Denis et ses partisans ajoutent ce qui devoit agir plus immédiatement sur la foule : depuis neuf ans passés qu'Artevelle gouvernoit la Flandre , il avoit amassé un trésor , tant des forfaitures et des amendes , que des revenus du domaine ; cet amour de l'argent , passion des âmes communes , le perdit.

Artevelle, en quittant Edouard à l'Ecluse, s'étoit rendu à Bruges et ensuite à Ypres, qu'il fit entrer dans ses desseins. De là il revint à Gand. En chevauchant par les rues, accompagné de ses amis et de la garde étrangère qu'Edouard lui avoit donnée , il s'aperçut qu'il se tramoit contre lui quelque chose , car ceux qui avoient coutume de le saluer lui tournoient le dos et rentroient dans leurs maisons. Le peuple murmuroit et disoit : « Voyez celui qui est )) trop grand maître et qui veut ordonner de la » comté de Flandre. » Arrivé à son hôtel , il en fit barricader les portes et les fenêtres , car l'habitude qu'il avoit du peuple lui fit, aux premiers signes, prévoir la tempête. A peine s'étoitii renfermé, que tout le quartier se souleva;

la niiiison du brasseur est entourée et assaillie. Les serviteurs f! Artevelle lui demeurèrent lidèles, ce qui arrive rarement aux malheureux; ils se détendirent bien, tuèrent et blessèrent plusieurs hommes; mais enfin les portes sont brisées, et la loule se répand dans l'intérieur de l'hôtel , en poussant des hurlements. Alors Artevelle paroît h une fenêtre, la tête nue, et en posture de suppliant : « Jjonnes gens, M que vous faut-il ? Qui vous meut? Pourquoi » êtes-vous si troublés sur moi? En quoi puis-je » vous avoir courroucés? » — « Où est le trésor » de Flandre? » s'écrièrent les attroupés. — «Je n'en ai rien pris, dit Artevelle. Revenez » demain, je vous satisferai. » — (*]Noii, non, » vous ne nous échapperez pas ainsi : vous avez » envoyé le trésor en Angleterre , et pour cela » il vous faut mourir. »

A cette menace, Artevelle joignit les mains et commença à pleurer. «Seigneurs, clit-il, je )) suis ce que vous m'avez fait. \ous me jurà- » tes jadis que vous me défendriez contre tout » homme, et maintenant vous prétendez me )) tuer sans raison. Rappelez-vous le temps passé; » considérez nies courtoisies. Je vous ai gou- » vernés en si grande paix que vous avez eu » toutes choses à souhait , blé , avoine et toutes « autres marchandises. Vous voulez me rendre

» petit guerdon des grands biens que je vous ai » faits. »

Il ne toucha point le peuple par des larmes; c'étoit le cerf pleurant aux veneurs. La foule cria tout d'une voix : « Descendez et ne nous » sermonnez plus de si haut. » Dans ces paroles, Artevelle ouït son arrêt. Il ferme la fenêtre et se veut sauver par une porte de derrière pour se réfugier dans une église voisine ; il espéroit trouver un asile aux pieds de celui dont la miséricorde ne se lasse pas comme la pitié des hommes. Mais déjà plus de quatre cents foicenés remplissoient la maison : Artevelle , tombé au milieu d'eux , est déchiré. Il reçut la mort de la main de Gérard Denis qui paroissoit agir pour une cause meilleure, et qui ne valoit peut être pas mieux que lui. Dans une république , le peuple étant législateur, juge, et souverain , peut faire la loi, prononcer l'arrêt , et l'exécuter ; le massacre par la démocratie est inique , mais légal : Artevelle avoit consenti à un pareil gouvernement.

Edou;^rd apprit à l'Ecluse la tin de celui qui étoit, selon Froissard, son grand ami et son cher compère. Il fit voile pour l'Angleterre, menaçant la Flandre, et se déclarant toujours le vengeur de la mort des traîtres. Il n'avoit pas plus d'envie de se brouiller avec les Flamands

que les Flamands avec lui. Ils allèrent en dépulalion le trouver à Londres. » Chez' sire, lui dirent-ils, vous avez de beaux enfants , fils et filles. Le prince de Galles ne peut manquer d'être encore un grand s ei faneur ^ sans l héritage de Flandre. Et vous avez une damoiselle à //lie moins aînée, et nous un jeune damoisel, que nous nourrissons et gardons, et qui est héritier de Flandre; si ce pourroit encore bien faire un mariage deux deux. » Ces paroles adoucirent la leinte douleur d'Edouard, et Artavellc lut oublié, comme tous ceux dont la renommée n'est fondée ni sur le génie ni sur la vertu. - . '. ■ ...

SOMMAIRE

Jean , duc de Normandie , fils aîné du roi , marche eu Guyenne , et, après avoir pris Angouléme, vienl meUre le siège devant Aiguillon avec plus de 100,000 hommes. — Résistance des assiégés comaiandés par le comte Derbj.

FRAGMENTS

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