TOME IV
» lui dit-il , je vous ai toujours conseillé et je vous » conseil le encore de prendre terre en Normandie, » Personne ne s'opposera <i votre descente. De- » puis long- temps les peuples de ce canton sont » sans armes, et ils n'ont jamais vu la guerre. » Toute la nol)lesse de la province est au siège » devant Aiguillon. Vous trouverez un pays ou- )) vert, rempli de grosses villes non fermées où » vossoldatss'enrichiront pour vingt ans. Je vous ') supplie de m'écouter, et je réponds du succès » sur ma tête.»
L'oreilie du roi s inclina à ce conseil. Edouard ordonne de lever l'ancre; lui-même veut servir de pilote ; il passe avec son vaisseau à la tête de la flotte, et tait tourner la proue vers les côtes de la Normandie. Des calamités de cent années furent le fruit de l'inspiration d'un moment et du changement des vents dans le ciel.
Les François, (|ui tant de fois portèrent le ravage dans les contrées étrangères, alloient à leur tour sentir l'abomination de la conquête: depuis l'invasion des Normands, ils n'avoient point vu les ennemis dans le cœur de leur pays, et voilà qu'après quatre siècles un Normand leur ramenoit la désolation. Les mille vaisseaux anglois parurent devant La Hogue-Saint-Wast en Cotentin. Couvert de ses armes, entouré deses chevaliers, Edouard, monté sur son grand vais-
seau qui précédoit tous les autres, déplojoit au vent les couleurs de l'Angleterre ; eliesétoientblanches alors, et nous portions le rouge. Il aborde sans obstacles, comme Geofroy d'Harcourt le lui avoit prédit, au port de La Hogue, le 12 juillet i346- Près du cap de ce nom , les François, sousle règne de Louis XIV, versèrent leur sang pour remettre un monarque angiois sur le trône de ses pères.
La terre de Saint-Sauveur, qui appartenoit à Geofroy dHarcourt, s'éten doit jusqu'à La Hogue. Du bord des vaisseaux anglois, Harcourt découvroit le lieu même de sa naissance, et les rivages remplis des souvenirs de sa jeunesse. En montrant à Edouard le pays qu'il alloit ravager, il pouvoit lui dire : « Voilà la tour de l'église où » j'iii été baptisé; voilà le donjon du château où » j'ai été nourri : là vos soldats pourront désho- » norer le lit de ma mère; ici, déterrer les os de » mes aïeux. »
Quand Geofroy mit le pied sur la grève, comment put-il voir sans être ému les paysans fuir devant lui dans ces mêmes champs où il avoit passé son enfance, par ces mêmes chemins qui le conduisoient au toit paternel ? Un historien représente Rome disant à Manlius Capitohnus ; « Manlius, je t'ai regardé comme le plus cher «de mes fils, quand tu renversas les ennemis » du haut du Capitole; mais puisque tu déchires
>» mon sein, va, malheureux, eL sois précipité » comme ces Gaulois que tu as vaincus. »
La France, percée (le coups, les yeux en pleurs^ enveloppée daus son manteau déchiré, auroit pu crier à Geofroy d'Harcourt : « Faux et traître » chevalier, je t'attends à Créci sur le corps san- » pjlant de ton frère fidèle h sa patrie ! En vain .) tu te repentiras; ton repentir ne durera pas » plus que ton innocence. Traître de nouveau tu » mourras foi-mentie, doublement flétri par ton » crime et par le pardon de ton roi. »
La flotte ayant jeté l'ancre, le débarquement se fit sur un rivage désert, image de ce qu'alloit devenir le sol de notre patrie sous les pas des Anglois. Edouard tomba, dit-on, en mettant le pied sur la grève, comme César en Afrique, comme Guillaume le Bâtard en Angleterre. Le sang lui sortit du nez. Les chevaliers effrayés du présage dirent au roi : « Ghier » Sire, retrayez-vous en votre nef, et ne venez » mes huy à terre, car voici un petit signe pour » vous. » Edouard répondit joyeusement : » C'est un très-bon signe; cette terre me dé- )) sire. )) Il y a des paroles et des aventures qui sont de tous les conquérants; le même instinct et les mêmes mœuxs distinguent les animaux de proie.
A l'endroit du débarquement, le roi d'Angle-
ïerre arma chevalier son jeune fils le prince de Galles : cette terre de France a la propriété de faire des héros, même parmi ses ennemis. Edouard nomma connétable le comte d'Arundel, et maréchaux Geofroy d'Harcourt et le comte de Warwick.
Le Cotentin forme une presqu'île : Edouard rangea ses soldats, selon la nature du terrain qu'il avoit à parcourir ; divisés en trois corps, deux de ces corps, c'est-à-dire les deux ailes de l'armée commandées par les deux maréchaux , marchoient l'un à droite l'autre à gauche au bord de la mer en balayant les deux rivages de la presqu'île, tandis que le corps de bataille où se trouvoient Edouard, le prince de Galles et le connétable, s'avançoit au centre par le milieu des terres. Chaque soir les deux ailes sereplioient et venoient camper sur les flancs de la chevauchée du roi. Le comte d'Huntingdon , demeuré sur la flotte avec six vingts hommes d'armes et quatre cents archers , avoit ordre de suivre rez les côtes le mouvement des troupes. Par cette belle disposition militaire l'armée d'Edouard , se mouvant sur une seule et longue ligne et embrasant tout devant elle, se déroulait lentement sur la France comme une mer de feu.
Rien n'échappa par mer et par terre aux ravages de ce monarque qui se disoit roi des
François, etqui v(3noit pour régner sur des François : par mer, tous les vaisseaux , depuis le plus grand navire jusqu'à la plus petite barque , furent pris et réunis à la llotte angloise; par terre, toutes les villes et les villaij^es furent saccagés et brûlés, Barfleur succomba la première, et, quoiqu'elle se lût rendue sans coup férir, elle n'en fut pas moins pillée ; elle perdit or, argent et chers joyaux. Il se trouva si grande foison de richesses, que compagnons navoient cure de draps fourrés de vert. Les habitans , enlevés delà ville, furent entassés sur la flotte angloise. Cherboug fut incendié; le château se défendit; Montebourg , Valogne, Carentan furent renversés de fond en comble.
Le corps de bataille ne faisoit pas moins de mal au milieu du pays. Geofroy d Harcourt alloit cji avant de la bataille du roi avec cinq cents armures de fer et deux mille archers , et comme ilconnoissoit bien sa pa trie, c'étoit lui qui traçoitle chemin. 11 trouva le pays gras et plantureux de toutes choses , les granges pleines de bleds et d'avoines ; les maisons pleines de toutes richesses , riches bourgeois , chars , charrettes, chevaux y pourceaux, moutons, bœufs qu'on nourrissoit dans ce pajs-là et les plus beaux biens du monde. Ceux du pays fuy oient devant les Jnglois de tant loin quils en oy oient
parler, et Laissaient leurs maisons et leurs granges toutes pleines. Aiîisi par les Anglais était arse ( brûlé ) , rohé , gâté et pillé le bon pays de JSarmandie. Saint-Lô, où il y avoit alors des manufactures de drap considérables , périt, et les trois corps de l'armée angloise s'étant réunis s'avancèrent dans la plaine de Caen. C'est par le récit des malheurs de la France , que nous apprenons le curieux détail de sa culture et de son industrie intérieure à cette époque. *
On n'avoit point ignoré à Paris l'armement des Anglois, mais on n'avoit pu deviner sur quel point tomberoit l'orage ; on n'eut pas plus tôt apprit qu'il éclatoit au cœur du royaume, que Philippe se hâta d'envoyer k Caen le comte d'Eu, connétable de France, et le comte de Tancarville , nouvellement arrivés du siège d'Aiguillon. Ils se jetèrent dans la ville , accompagnés de quelques hommes d'armes; ils y trouvèrent Guillaume Bertrand , évoque de Bayeux , qui s'y étoit renfermé avec la noblesse restée au pays. Caen étoit une ville marchande, et peuplée, pleine de riche bourgeois, de nobles dames et de belles églises', mais ses murailles étoient ouvertes en plusieurs endroits et son château, assez fort, ne défendoit la ville que d'un côté. Trois cents Génois, commandés par
le seigneur de Wargny, en f'ormoient toute la garnison. C'étoit déjà un grand progrès en admistration que de pouvoir entretenir, comme Philippe le faisoit alors, cent mille hommes en Gascogne; mais, le système des troupes soldées n'étant pas encore établi , le demeurant du royaume t^e trouvoit sans défense régulière. Le moyen âge qui n'eut point d'armée permanente étoit dans l'état le plus favorable à la liberté, et, par le défaut de lumières, ce fut un* temps de servitude: quand les lumières s'étendirent, les soldats arrivèrent.
La flotte angloise étoit parvenue à l'embouchure de l'Orne , petite rivière qui passe à Caen. Edouard, logé à deux lieues de la ville, s'attendoit à trouver quelque résistance. Le comte de Tancarville vouloit avec raison qu'on se contentât de défendre le pont sur lOrne , le château, le corps de la ville, et qu'on abandonnât les faubourgs, les bourgeois dirent qu'ils se sentoient assez forts pour combattre le roi d'Angleterre en rase campagne. Le connétable appuya cette bravade ; et , par tout ce qui suivit, il se fit accuser d'incapacité , de lâcheté ou de trahison. Il avoit jadis reçu des grâces et des présents d'Edouard ; pendant sa captivité en Angleterre, les caresses
de ce prince achevèreut de le rendre suspect : il faut des succès sur le trône, et Philippe ne -connoissoit que des revers; le malheur délie les hommes du serment de fidélité.
Edouard, au soleil levant, prêt à exterminer une cité, entendit la messe ; peu de' temps après, en violant les tombeaux et en massacrant les peuples, il fit faire un magnifique service aux gentilshommes normands décapités pour la félonie de Geofroy d'Harcourt.
Cependant les bourgeois de Caen , rangés en bataille, ne tinrent pas ce quiis avoient promis. Aussitôt qu'ils virent approcher les bannières des Anglois, et qu'ils entendirent siffler les flèches, ils fuirent. Les ennemis entrèrent pêlemêle avec eux dans la ville, car la rivière étoit si basse qu'on la passoit partout à gué. Le connétable se retira à saiweté avec le comte de Tancarville, sous une porte à fentrée du pont , devant l'église de Saint-Pierre. Quelques chevaliers et écuyers se réfugièrent dans le château. Le connétable, monté aux créneaux, aperçut, en regardant le long de la grande rue, les archers anglois tuant les habitants et n'en recevant aucun à merci. Parmi ces soldats il reconnut un chevalier borgne, Thomas HoUand, avec lequel il avoit autrefois contracté amitié dans les guerres de Prusse et de
Grenade. Il l'appela et se rendit à lui avec le comte (!e Taiicarvilie et une vingtaine de chevaliers.
Les habitants, voyant qu'on ne leur faisoit aucun quartier, se barricadèrent et commencèrent à se défenlre; ils jetoient par les fenêtres et du haut des loits, sur les Auglois, des meubles, des briques et des pierres. Les Anglois enionçoient les portes , se i'rajoient un chemin avec le (er et le feu , violoient les femmes au milieu des flammes, et massacroient tout sans distinction d'âge, de sexe et de condition. Chaque maison étoit l'occasion d'un siège où se répétoient les horreurs accomplies dans une ville prise d'assaut. Plus de cinq cents Anglois avoieut péri dans ce tumulte; Edouard, devenu furieux, ordonne qu'on passe tous les François au fil de l'épée, efqu'un vaste incendie couronne l'œuvre. Geofroy d'Harcourt se trouvoit présent lorsque cet ordre fut donné; pour la première fois, il sentit quelques remorris : il représenta au monarque étranger qu'il lui restoit encore un grand pays à traverser et Philippe à combattre; qu'il lui importoit de ménager ses soldats; que les bourgeois de Caen , poussés au désespoir, vendroient chèrement leur vie; que, si au contraire on usoit de miséricorde, il se chargeoit.
lui, d'Htircourt, de réduire la vdle en peu d'heures.
Ce conseil auquel Edouard obtempéra, en épargnant quelcjues maux particuliers, fit un mal général à la France. Au commencement d'une invasion , un exemple de dévouement enflamme les cœurs, les fait palpiter de vertu et de gloire, inspire cet enthousiasme qui rend une nation invincible : les trois cents Spartiates sauvèrent la Grèce aux Thermopyles. Harcourt chevaucha de rue en rue, commandant de par le roi d'Angleterre, que nul, sous peine de la hait, ne fût assez liardi pour mettre le feu aux maisons, violer les femmes, tuer les hommes qui ne feroient point de résistance. Les bourgeois cessèrent aussitôt le combat, et ouvrirent leurs portes. Alors commença une espèce de pillage régulier qui dura trois jours. Edouard se réserva sur la part du butin les jojaux, la vaisselle d'argent, la soie, les toiles et les draps. Il acheta de Thomas de Holland, pour la somme de vingt mille nobles , le connétable et le comte de Tancarville. Ces deux seigneurs furent embarqués sur le grand vaisseau de la flotte angloise avec soixante chevaliers prisonniers, et trois cents bourgeois, dont on espéroit tirer rançon quoiqu'ils eussent déjà tout perdu.
Le vaisseau porta à Londres les captifs et les dépouilles les plus précieuses. G'étoit une amorce au reste des Anglois pour accourir au sac de la France.
Caen renlermoit le tombeau de Guillaume le Bâtard; le sol où ce tombeau se trouvoit placé avoit été jadis disputé aux os de ce prince par un bourgeois nommé Ascelin, lequel disoit que ce sol, propriété de son père, lui avoit été ravi contre toute justice par Guillaume vivant. Les enfants des compagnons que Guillaume avoit menés à la conquête de l'Angleterre revenoient conquérir et prolauer ses cendres.
Deux cardinaux légats, qu'Edouard ne voulut point écouter, lurent témoins de la ruine de Caen. On a déjà remarqué, et l'on fera remarquer encore les efforts du saint-siége pour arrêter i'efîusion du sang dans ces guerres cruelles. Rien n'étoit plus touchant que de voir des hommes de miséricorde suivant partout des hommes de sang, essayant de faire tomber les armes de leurs mains, suppliant avant le combat, pleurant après la victoire, toujours rebutés, jamais las, colombes de paix errant de champ de bataille en champ de bataille avec les vautours.
Philippe rassemhloit à Saint-Denis une ar-
mée. Les princes ses vassaux, ses alliés ou ses amis, se liàtoieiiL de se réunir à lui. Le comte (Je Beaumont, Jean de Hainaut, depuis peu réconcilié à la France, accourut avec un grand nombre de chevaliers; le duc de Lorraine amena trois cents lances; les comtes de Savoie, de Salbruges, de Flandre, de Namur, de Blois, toute la noblesse qui ne se trouvoit pas au siège d'Aiguilloîî , se rendirent à Saint-Denis. Jean, roi de Bohême, étoit alors dans ses états : son fils Charles venoit d'être éiu empereur; l'ancien empereur excommunié, Louis de Bavière, inquiétoit le nouvel empereur; le roi de Bohême avoit perdu la vue; tant de raisons paroissoient le devoir retenir en Allemagne; mais quand il reçut les courriers de Philippe, ses ministres le voulurent en vain arrêter. Ce vieux monarque, qui est devenu le modèle de la loyauté, dit à ses barons : « Ah ! ah ! quoique aveugle , je n'ai » mie oublié les chemins de France. Je veux » aller défendre mes chiers amis et les enfants )) de ma fille , que les Angleches veuillent ro- )) ber. » Jean partit en effet avec son fils Charles, et vint trouver Philippe.
Edouard avoit quitté Caen. Les seuls titres des chapitres de nos chroniques donnent une idée de sa marche, des maux que les Anglais firent en Normandie , comment telle ville fut
pillée y comment tout le pcijs fut aise , exilé et robe. Il prit d'abord la route d'Evreux, mais, cette ville étant f'ennée, il ne l'attaqua pas. Il enijorta et incendia Louviers, déjà connue par ses rnanulactures ae drap; de là il s'avança vers Rouen; les comtes d'Evreux et d'Iiarcourt .y commandoient. Geofroy d'Harcourt put voir flotter sur les murs de Rouen la bannière de son frère.
Philippe avoit fait rompre tous les ponts de la SeiiKî depuis Paris jusqu'à Rouen ; lui-môme, descendu de Paris avec hOu armée, se trouvoit à Rouen à l'instant où les Auglois se présentèrent de l'autre côté de la Seine. Edouard passa sans insulter la ville dont la rivière le séparoit; il épioit l'occasion d'entrer en Picardie pour se retirer dans le Pontliieu qui lui apparLenoit. Il remonta la Seine, continuant ses ravages; Philippe marchoit >\iv le bord opposé, réi:,KiMt ses mouvements sur ce;^;x des ennemis : on les suivoit à la trace du sang et à la clarté des embrasements. Ils brûlèrent Pont- le- l'Arche , Vernon , Mantes et le faubourg de Meulan ; des fouriageurs pénétrèrent dans le pays chartruin. L'armée anfiçloise parvint ainsi jusquà Poissy dont le pont avoit été détruit; malheureusement il en restoit encore les piles et les attaches, ce qui facilita son rétabhssement : Philippe arriva à Paris en même
temps qu'Edouard à Poissv. La civilisation des temps modernes a 'ait cesser ces désastres à plaisir de raiicienue guerre, mais les Barbares eux-mêmes avoient rarement mené une invasion avec une aussi complète absence d'humanité que celte course sanglante d'Edouard.
Des partis anglois se répandirent dans les enviions de Poissy. I^e château de Saint-Germainen-Laye, Nanterre, Ruel , Salnt-Cîoud, Neuilly furent réduits en cendres. La nuit à Paris on apercevoit dans le ciel la réverbération des flammes, et le jour, du haut des tours de Notre- Dame, on décoavroit les villages aux grosses fumées qui s'en élevoient. Depuis la descente des premiers Normands , un tel péril n'avoit point approché des Parisiens; comme les citoyens de Lacédémone avant le temps d'Epaminondas, leurs femmes n'a voient point vu les feux d'un camp ennemi. Aujourd'hui, Paris a reçu l'étranger dans ses murs et Sparte sort de ses ruines. Philippe voulut s'aller mettre à la tête de son armée à Saint-Denis. La foule se jeta à ses pieds. « Haal sire et noble roi, que voulez-vous faire : « Vous voulez laisser la noble cité de Paris. » Les ennemis sont à deux lieux près. Tantôt ^ » seront en cette ville. Quand vous en serez » parti , nous n aurons personne qui nous dé- » fende contre eux. « Le roi répondit : « Bonnes
•» gens , ne craignez pas les Anglais ^ ils ne vous » approcher ont pas de plus près. Je vais à » Saint-Denis devers mes gendarmes , car je » veux chevaucher contre les Anglais et les » combattre. »
Ces paroles calmèrent peu les esprits : les frayeurs du peuple sont presque toujours mêlées de sédition et de folie; d'un côte on ne vouloitpas que le roi s éloignât, parce que Paris étoit sans défense; de l'autre, on se refusoit aux mesures nécessaires pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. Paris n'étoit point encore entouré de remparts, ou ceux qu'avoit élevés Philippe Auguste n'existoient plus : le roi ordonna de faire des retranchements. Il falloit abattre quelques maisons; les propriétaires sy opposèrent : remarquez cette force de la liberté civile, dans un temps où la liberté politique n'étoit rien. Le peuple prend le parti des propriétaires; le roi de Bohême accourt avec cinq cents chevaux pour calmer la sédition : on n'y parvient qu'en abandonnant l'ouvrage.
A ces émeutes, aux mutineries des hommes qui n'ayant rien à perdre se réjouissent des calamités publiques, se mêloient d'autres troubles et d'autres confusions : tout étoit plein de traîtres payés du prix des rapines d'Edouard; ces traîtres s'augmentoient du troupeau
des foibles, de ces gens sans cœur et sans caractère alliés naturels des méchants, sorte de traîtres que font la peur et l'adversité. Plusieurs conimençoient à croire que le roi d'Angleterre avoit des droits au trône de France, puisqu'il étoit victorieux.
L'intérêt étoit puissant, et grand le spectacle : Edouard à Poissy, au berceau de saint Louis; Philippe à Saint-Denis , au tombeau du même roi; tous deux prêts à s'élancer de ces barrières pour se disputer le sceptre du monarque qui avoit emporté sa couronne dans le ciel.
A en juger par les apparences, le bon droit alloit triompher.Tant qu'Edouard n'avoit trouvé aucun obstacle, il s'étoit avancé en abîmant le pays; mais il lui fallut songer à la retraite aussitôt que Philippe parut, de même que le loup, dit Mézerai , ajjrès avoir fait grand carnage dans une bergerie, entendant aboyer les mâtins, ne tâche qu'à se retirer dans le bois. La retraite n'étoit pas facile. Edouard n'auroit osé se jeter sur une ville comme Paris, appuyée d'une armée de cent mille hommes. Retourner eji arrière? Il eût été aussitôt poursuivi sur un sol mis à nu. Tenir au premier projet de se cantonner dans le Ponthieu ? La Seine, dont les ponts étoient rompus, barroit le chemin au prince anglois, et même, quand il l'auroit passée,
il se trouveroit- renfermé entre les eaux de cette rivière, celles de l'Oise, le cours de la Somme et l'armée Françoise à Saint-Denis. C'étoit pourtant le seul plan qui présentât quelque chance de succès.
Il y avoit quatre jours qu'Edouard préparoit en secret les matériaux nécessaires au rétablissement du pont de Poissy ; il répandoit le bruit que , ne pouvant traverser la Seine dans l'endroit où il eantonnoit , il tenteroit le passage au-dessus de Paris. Le jour de l'Assomption, il chôma, h l'abbaye des Dames, la fête de la Aierge; il affecta de donner un grand repas; il y présida vêtu d'un habit sans manches, de drap d'écarlate fourré d'hermine, comme auroit pu faire saint Louis tranquille au sein de son royaume et au lieu de sa naissance : ses troupes ;ivoient reçu l'ordre de se mettre en mouvement pour tourner Paris.
Trompé par cette disposition et ces faux rapports, Philippe étoit venu camper au pont d'Antony, afin de couper le chemin aux ennemis. 11 n'eut pas plus tôt quitté Saint -Denis qu'Edouard, exécutant une contre-marche, revint passer la Seine à Poissy sur le pont qui avoit été rétabli avec une diligence merveilleuse. L'avant-garde des Anglois, sous le commandement de Geofroy d'Harcourt, étoit à peine
de l'autre côté de la Seine qu'elle rencontra les milices d'Amiens, conduites par quatre chevaliers de Picardie : Harcourt attaqua ces communes qui se défendirent vaillamment, mais elles furent défaites et leurs bagages pris; douze cents bonnes gens demeurèrent sur la place après avoir affronté les premiers les destructeurs de leur pays. Telles étoient ces communes qui formoient le fond de la véritable nation françoise, et dont notre ancienne histoire, à sa honte éternelle, ne parla jamais que pour les traiter de ribaiidailles et de pédailles.... Ces nobles si hautains étoient-ils plus braves sous leurs corsets et leurs casques de fer, à l'épreuve de la flèche et de la lance , que ces paj'sans armés d'un bâton ou d'un fiuchar, exposés demi-nus à la charge de ces centaures de bronze? Le moment n'étoit pas loin où la poudre allumée à Créci alloit égaliser les périls, niveler les rangs sur le champ de bataille et permettre enfin à la gloire d'inscrire le peuple françois dans ses propres fastes.
Philippe n'apprit qu'au bout de deux jours la levée des tentes angloises : bien qu'il eût en tête un général plus habile que lui , il avoit un grand courage et ne manquoit point de capacité dans la guerre; on ne peut attribuer une partie de ses incroyables fautes et du succès de ses ennemis, qu'à ce vertige d'infidélité
qui avoit saisi une partie de ses sujets ; tant il est vrai que la loi salique n'étoit pas encore évidente à tous les esprits. Il reconnut alors , dit un historien, qu'il ctoit environné de traîtres, lesquels le trompoient par de faux rapports et donnoient avis aux Anglois de toutes ses démarches. Désespéré d'avoir laissé échapper sa proie, il se mit à sa poursuite. 11 envoya, offrir la bataille à Edouard ou dans la plaine de Vaugirard, s'il y vouloit venir, ou entre Pontoise et Franconville, s'il se vouloit arrêter et l'attendre. Edouard fit répondre qu'il n'avoit point de conseil h prendre d'un ennemi : il continua sa route.
Arrivé aux champs de Beauvoisis , il les faucha comme le reste , passa sous les murs de Beauvais , dont il brûla et pilla les faubourç^s; la ville fut couraç^eusement défendue par l'évoque. L'abbaye de Saint-Lucien, fondée par Khildéric , étoit , après Saint-Germain-des- Prés, le plus ancien édifice n^ligieux de la France; Edouard y prit ses quartiers : comme il s'en éloiguoit le lendemain , il vit , en regardant derrière lui , les flammes s'élever des tourelles de ses hôtes; il fit pendre quelques-uns des incendiaires. Il s'étoit ravisé par politique, et avoit commandé de respecter les églises; ordres dérisoires qui ne trompèrent point le ciel et que n'écouta point le soldat.
Ainsi périssoit la patrie, ses cités, ses haîiieaux, les temples de sa religion, les monuments de ses rois. Créci alloit couronner tant de désastres , et terminer la marche triomphale d'Edouard au travers des ruines.
De l'abbaje de Saint-Lucien il vint loger à Milly, de Millj à Grand- Villiers ; il défila devant Dargies, brûla le château et fourragea le pays d'alentour. La ville de Poix fut trouvée sans défense; il n'étoit demeuré dans ses deux châteaux que deux belles damoiselles , filles du seigneur de Poix : elles auroient été déshonorées sans le sire de Basset et Jean Chandos , qui les menèrent au roi d'Angleterre. Les bourgeois de Poix se rachetèrent du pillage pour une somme considérable; mais le lendemain il s'éleva des contestations qui furent suivies du massacre général des habita ns. Enfin Edouard vint camper à Airaines, et il envoya ses maréchaux chercher un passage sur la Somme.
Là auroient dû finir ses succès et commencer ses expiations : Philippe, accouru à marches forcées , étoit prêt à paroître à la tête de cent mille hommes animés, comme leur roi, de la plus juste vengeance.
Les Anglois n'avoient guères plus de trente mille combattants; ils étoient fatigués d'une
longue route, et embarrassés de leur butin : traqués entre la mer, l'armée françoise et la rivière de Somme, dont les ponts étoient rompus ou gardés , ils erojoient toucher au moment de leur perte. Les maréchaux anglois avoient en vain tenté de forcer le pont de Rémy, celui de Long eu Ponthieu, et celui de Péquigny. JN'yjant pu découvrir aucun passage sur la Somuje, ils vinrent rendre compte à Edouard de leurs iiuitiles recherches. Philippe, dans ce moment entroit à Amiens.
Le roi d'Angleterre, se repentant de ses triomphes , envoya proposer une suspension d'armes ; il ofiroit de rendre ce qu'il avoit pris; mais pouvoit-il rendre la vie aux laboureurs , aux bourgeois paisibles , aux familles innocentes immolées à son ambition? Tant de calamités devoient-elles être regardées comme jeux de rois, qui ne laissent plus de traces quand il plaît à ces rois de les interrompre? Chef et père de la patrie, le monarque, plein de douleur et de ressentiment, refusa tout. Un historien dit que Philippe, en n'acceptant pas les propositions d'Edouard, devint injuste, et se rendit coupable des malheurs de la France : c'est abuser de l'esprit philosophique , et juger de l'événement par le succès, Philippe devoit obtenir pour ses peuples une
DE FRANCE. 7i
réparation solennelle; il ilevoit essayer do donner aux étrangers une leçon durable, en leur apprenant quel seroit leur sort, s'il leur prenoit jamais envie de renouveler ces incursions de brigands. Un ennemi d'aussi mauvaise foi qu'Edouard n'auroit pas plus tôt échappé au péril , qu'il eût recommencé ses ravages. Mais la bataille de Créci fut malheureuse. La fortune ne suit pas toujours la justice; les droits de la seconde ne sont pas moins réels, quoique abandonnée de la première.
Or y le roi ci' Angleterre , dit Froissard , ét.oit moult pensif à Jiraines. Si ouït messe devant le soleil levant , lors fit sonner ses trompettes de délogemeîit. Il traversa le pays de Vimeu et s'approcha d'Abbeville. 11 brûla un gros village aux environs, et vint gîter n l'hôpital d'Oisemont. Philippe, parti d'Amiens, étoit à une heure de l'après-midi à Airaines. Il y trouva des pourveances de chair en hastées, pain et pâtes en four, vin en tonneaux et en barils , et moult de tables mises que les Aîiglois avaient laissées. Les deux maréchaux d'Edouard , descendus le long de la Somme jusqu'à Saint- Valéry , toujours pour s'enquérir d'un passage, revinrent le soir dire à leur maître qu'ils n'avoient pas été plus heureux qu'auparavant. Si Philippe avoiteu seulement l'avance de quelques heures , ou si le
gué de Blanque-Taque eût été mieux gardé, c'en étoitfait des Aiiglois.
Ce monarque et cette armée, qui avoient causé tant d'épouvante , ressentoient à leur tour la terreur qu'ils avoient inspirée. Perdu de réputation comme général , méprisé comme roi, abhorré comme homme, Edouard aiioit iinir de la fin d'un aventurier et d'un incendiaire. La défaite eu faisoit un chef sans mérite, sans prévoyance, sans courage; le triomphe en fit un capitaine illustre : le succès semble être le génie, un moment sépare la honte de la gloire.
Il étoit nuit ; personne, dans le camp anglois, ne dormoit : ceux-ci regrettoient le butin qu'ils alloient perdre ; ceux-là pleuroient leurs femmes, leurs enfants, leur patrie. Les soldats qui avoient exploré la rivière en faisoient des récits effrajans; d'autres croyoient entendre déjà les clameurs de l'armée françoise laquelle s'étoit promis de ne faire aucun quartier à l'ennemi ; serment que Philippe avoit prononcé dans la colère et qu'il eût rétracté dans la victoire.
Les chefs n'étoient pas en de moindres alarmes : acculé à la mer et retiré sous sa tente comme une bête noire dans sa bauge, Edouard rouloit en silence autour de lui des regards som-
bres qui s'attendrissoient en tombant sur son fils : ce prince adolescent, destiné k devenir le modèle de la chevalerie, ëtoit sans le savoir à la veille de sa renommée et déjh comme tout brillant de l'aurore de cette gloire qui s'alloit lever pour lui. Son armure noire, donnant une bonne grâce particulière à sa haute taille et à sa jeunesse, relevoit encore la blancheur de son teint; car il étoit grand et pâle, tel qu'on a représenté depuis le capitaine Bayard; mais il fut plus beau.
Edouard, pour prendre une dernière résolution, assemble au flambeau sou conseil : inspiré par la mauvaise fortune de la France, il fait amener devant lui des prisonniers du pays de Vimeu et de Pontliieu; il s'informe s'ils ne connoîtroient point un gué au - dessous d'Abbeville, promettant à quiconque indiqueroit ce gué la liberté et celle de vingt autres captifs. Parmi ces malheureux se trou voit un valet , appelé Gobin-Agace : l'histoire a retenu son nom ignoble, comme celui d'un de ces hommes de perdition que la Providence emploie lorsqu'elle veut châtier les empires.
Ce valet déclara qu'il existoit un gué où douze soudoyers pouvoient passer de front à plusieurs endroits, deux fois par jour, à mer basse : le fond de ce gué étoit composé d'un
gravier blanc et dur, d'où lui étoit venu le nom de Blanque-Taque, ou de Blanche-Tache, ou de Blanche-Cayeux. Le valel ajouta qu'on le pouvoit traverser avec des chariots, et que les hommes n'y avoient de l'eau que jusqu'au genou. « Compaiîis , s'écria Edouard transporté de joie, » si je trouve vrai ce que tu dis , je te quitterai » ta prison à toi et à tous tes compairrums , et M /e te baillerai cent écus nobles. )> Et Gobin- Agace lui répondit : n Sire y ojle en péril de ma » tête. >»
Aussitôt Edouard ordonne à ses capitaines de se tenir prêts. A minuit, ia trompette sonne; sommiers sont troussés , chars chargés ,• on prend les armes. Au point du jour les Anglois quittent Oi.^i'mont et commencent à défiler; Gobin-Agace servoit de guide; Harcourt étoit à Tavant-garde : deux François marchoient à la tête de la fuite de nos ennemis. Le soleil se levoit lorsqu'on atteignit le gué. Si la joie des Anglois avoit été grande, quand ils s'étoient flattés de franchir la Somme, ils retombèrent dans le désespoir en arrivant sur ses bords : la mer étoit haute; le flux couloit à pleines rives. De l'autre côté du fleuvi',onapercevoit douze mille François rangés en bataille , et commandes par ce brave Godemar du Fay qui avoit si vaillamment défendu Tournai. Philippe, prévoyant que l'en-
nemi découvriroit le gué de Blanche-Taclie , avoit détaché de son armée mille hommes d'armes et six mille archers génois. Ce corps, auquel se réunirent les communes d'Abbeville, passa la Somme à Saint-Seigneur, et descendit à Blanche- Tache.
Quatre longues heures s'écoulèrent avant que le gué devînt praticable. Le monarque anglois donne alors le signal , et commande aux deux maréchaux , Warwick et d'Harcourt , de traverser la Somme , bannière au vent, au nom de Dieu et de saint Georges, les plus bachelereujc et les mieux montés devant. Edouartl, suivi du prince de Galles, se jette dans l'eau l'épée à la main. Les chevaliers François , au bord opposé , baissent la lance, viennent à la rencontre, et reçoivent chaudement l'ennemi. Un combat s'engage dans le lit même de la rivière. Le péril des Anglois étoit imminent : ils n'avoient plus que deux heures pour accomplir le passage de leurs troupes, chariots et bagages; le flux revenant les eût engloutis. Sur la rive qu'ils quittoient , on commençoit h apercevoir les coureurs de l'armée de Philippe. La nécessité double les forces et le courage des ennemis; leurs archers chassent à coups de flèches les archers génois qui longeoient la rive droite de la Somme.
Harcourt et Warwick atteignent le bord avec quelques escadrons, chargent les François, les culbutent, gagnent un terrain où se forme derrière eux l'armée d'Edouard à mesure qu'elle sort de l'eau. Alors les milices commandées par Du Fay prennent la fuite, et lui-même est obligé de se retirer.
A peine l'ennemi étoit-il passé, que lavantgarde de notre armée entra au campement abandonné des Anglois ; elle s'empara des chariots et prit trois ou quatre cents traînards. On auroit pu exercer des représailles sur ces brûleurs de chaumières : on leur accorda la vie. Philippe arrive , voit Edouard de l'autre côté de la Somme et le veut suivre; mais, déjà montante , la marée nojoit le gué ; il fallut perdre un jour pour rétrograder et traverser la rivière à Abbeville. Edouard effectua le passage le 24 d'août i346, jour de Saint-Barthélémy.
Tel est le récit que Froissard , et plusieurs auteurs après lui , font de la rencontre de Blanche- Tache; mais le continuateur de Nangis et l'auteur anonyme de la chronique de Flandre affirment que'Godemar Du Fay se retira sans combattre. Mézeray ajoute qu'il étoit parent de Geofroy d'Harcourt , et qu'il se vendit à Edouard; il est certain que Philippe voulut dans la suite le faire
pendre comme traître. Mais la colère du roi , excitée par le malheur, et le témoignage de deux historiens qui adoptent tous les bruits populaires ne suffisent pas pour détruire le récit circonstancié de Froissard , pour déshonorer la mémoire d'un vieux capitaine qui avoit donné tant de preuves de courage et de fidélité. Philippe avoit cent mille combattants; si au lieu de douze mille hommes , il en eût envoyé trente mille au gué de Blanche-Tache, nombre égal à celui de l'armée d'Edouard , il est probable que les Anglois étoient perdus.
Edouard , avant passé le gué , rendit grâces à Dieu, fit appeler Gobin-Agace , le délivra avec tous ses compagnons, lui donna les cent nobles promis et un roussin.
L'ennemi alloit entrer dans des plaines ouvertes où les François ne manqueroient pas de l'atteindre; il ne pouvoit vivre que de pillage, et ce pillage retardoit sa marche. Si Edouard pressoit sa retraite avec une armée harassée, devant des troupes fraîches et supérieures en nombre, cette retraite ne tarderoit pas à devenir une fuite; il savoit que les communes de Flandre lui envoyoient un secours de trente mille hommes : ces diverses considérations le déterminèrent à ne rien précipiter , à choisir seulement de fortes positions pour se mettre à
l'abri de Philippe , ou le combattre avec avantaççe.
Dans cette résolution qui annonçoitles vues et les talents d'un capitaine , il désigna , k son premier campement , unehauteur qui domine Créci, village à jamais fameux , au bord de la petite rivière de Maye. Le comté de Ponthieu avoit été donné en dot à Isabelle, fille de Philippe le Bel et mère d'Edouard : le roi d'Angleterre prit à bon augure de se défendre, s'il étoit attaqué, sur une terre maternelle qui sembioit devoir l'aimer : les hommes se trouvent plus forts quand ils peuvent s'autoriser de quelque chose qui ressemble à la justice.
Pliilippe , qui craignoit de voir encore échapper l'ennemi , ne fit prendre aucun repos à ses troupes ; elles défilèrent sur le pont d'Abbeville. Logé à l'abbaye de Saint-Pierre de cette ville, le roi donna à souper aux princes, dont la plupart firent alors ce que les martyrs chrétiens appeloient le repas libres le dernier repas avant d'aller mourir. Le 2 5 août 1346 , au lever de l'aurore, l'armée françoise toute entière avoit passé la Somme. A sa tête étoient quatre rois , Philippe le Fortuné , roi de France ; Jean l'Aveugle, roi de JJohême ; Charles son fils, élu empereur , dit roi des Romains, et le roi détrôné de Majorque. On y voyoit encore le comte
d'Alençon , frère du roi , qui fut cause de la perte delà bataille; le comte de Blois, son neveu; Louis, comte de Flandre, et son jeune lils; les comtes de Sancerre, d'Auxerre ; Jean de Hainaut, comte de Beauraont ; les ducs de Lorraine et de Savoie, toute la noblesse qui n'étoit pas au siège d'Aiguillon , et parmi les écujers et chevaliers, Harcourt, frère aîné de Geofroy d'Harcourt.
Trompé par un faux rapport en sortant d'Abbeville, Philippe crut que les Anglois avoient abandonné Crée! : il avoit déjà fait deux lieues sur une routeopposée, lorsqu'il appritqu'Edouard gardoit ses premières positions. Il fallut faire halte, changer de chemin, et envoyer reconnoître l'ennemi . Miles Desnoyers , porte - oriflamme, les seigneurs deBeaujeu, d'Aubigny et de Basèle , dit le Moine , furent chargés de cette mission.
L'armée angloise, divisée en trois corps , couvroit la colline de Créci : au sommet de cette colline étoit un bois qu'Edouard avoit fait environner d'un fossé , et dans lequel on avoit enfermé les bagages et les chevaux ; Edouard avoit mis à pied les hommes d'armes , excepté quelque douze cents chevaliers jetés sur les deux ailes de l'infanterie. Le bois formoit un dernier retranchement, lequel n'eût pourtant servi que
d'abattoir et non d'abri aux soudoyers qui s'y seroient retirés , en cas de défaite. La gauche des Anglois étoit couverte par la forêt de Créci , la droite par le village de ce nom, des Ouvrages de terre et des arbres gisants : leur front demeuroit libre, mais étroit, de sorte que l'armée assaillante y devoit perdre l'avantage du nombre.
Les trois corps échelonnés dessinoient trois croissants parallèles sur la colline; chacun de ces corps étoit subdivisé en trois lignes; la première d'archers , la seconde d'infanterie galloise et irlandoise, la troisième d'hommes d'armes ou de cavalerie à pied.
Le premier corps , servant d'avant-garde presqu'au bas de la colHne, comptoit huit cents hommes d'armes, un tiers d'infanterie et deux mille archers : il étoit commandé par le prince de Galles, ayant auprès de lui Gcofroy d'Harcourt, les comtes de Warwick et de Kenfort, Chandos , le sire de Man , et toute la fleur de la chevalerie.
Le deuxième corps, placé au-dessus du premier, étoit fort de huit cents hommes d'armes et de douze cents archers : il avoit pour chefs les comtes de Northampton et d'Arundel.
Le troisième corps couronnoit la colline , sous le commandement immédiat d'Edouard ; il
se composoit »le sept cents hommes d'armes et deux mille archers : c étoit peut-être au centre de ce corps qu'étoierit cachés des machines inconnues.
Ainsi , pour remporter la victoire , Philippe se voyoit forcé de percer, en gravissant une pente, neuf lignes formidables.
Le soir, veille de la bataille, Edouard donna un grand .«ouper à ses comtes et barons : lorsque ceux-ci se furent retirés , il entra dans son oratoire dressé sous une tente , et resta seul à genoux devant l'autel jusqu'à minuit. Sa prière faite , il se jeta sur une peau de brebis, et se releva le 26 à la pointe du jour : il entendit la messe et communia avec le prince de Galles; la plupart de ses gens se confesséren t , et se mirent en état deparoître devant Dieu . Philippe en avoit fait autant à l'abbaye de Saint-Pierre à Abbeville. En ce temps-là, la prière prononcée sous le casque n'étoit point réputée foibiesse; car le chevalier qui élevoit son épée vers le ciel demandoit la victoire et non la vie.
Oraison faite et messe ouïe, les trois corps reprirent leurs places les uns au-dessus des autres ainsi qu'il a été dit , chaque chevalier sous sa bannière formant sur la colline un spectacle magnifique. Edouard monté sur un petit palefroi, un bâton blanc à la main, adextré de ses ma~