TOME IV
retranchèrent : autour de leur camp et devant leurs archers, ils creusèrent des iossés profonds , qu'ils revêtirent de palissades; dans la partie la plus foible de leur poste, ils se couvrirent avec leurs bagages et leurs chariots. Le prince de Galles commanda d'apporter le butin enlevé ; il en fit faire trois monceaux entre son camp et celui des François, et l'on y mit le feu. Ce sacrifice ne laissa plus rien à regretter aux Anglois, tandis que les tourbillous de flammes et de fumée qui s'éle\ oient la veille d'une bataille, dans les ténèbres, servirent à masquer les travaux de l'ennemi et à étonner nos soldats.
Le soleil qui devoit éclairer un jour si funeste à notre patrie se leva , et trouva les cœurs bercés de fausses espérances (1 9 septembre 1 356). Les François se rangèrent dans le même ordre que le jour précédent; les Anglois changèrent quelque chose à leurs dispositions : Instruits, on ne sait comment, de la manière dont ils seroient attaqués, ils placèrent au front de leur ligne un certain nombre de cavaliers pour soutenir le choc des maréchaux; ils cnchèrenl en outre trois cents hommes d'armes et trois cents archers à cheval derrière une petite colline, au revers de laquelle s'étendoit le corps commandé paf le dauphin et ses deux frères. Ces six cents hommes avoient ordre, aussitôt qu'ils verroient l'action engagée,
de tourner le mamelon et de prendre ea flanc les troupes du dauphin. Le cardinal de Périgord reparut, mais on lui fit dire de la part des François de se retirer. Il passa alors chez le prince de Galles, dont il étoit sujet comme natif" de Guyenne. « Beau-fils, lui dit-il, faites » ce que vous pourrez, il vous faut combattre! » Le prince répondit : « J'y compte ainsi que mes » chevaliers, Dieu veuille aider au droit. » Le cardinal alla rejoindre l'autre légat au haut d une colline , d'où ils élevèrent leurs mains vers le Dieu de paix , taudis que dan^ la plaine on invoquoit celui des armées.
Au milieu de ses compagnons d'armes, le prince Noir leur tint ce discours :
« Seigneurs, si nous ne sommes qu'un petit » nombre contre l'armée puissante de nos en- M nemis, il ne faut pas laisser satloiblir notre » courage. Ce n'est pas le soldat, c'est Dieu qui » donne la victoire. Si nous sommes vainqueurs, M notre triomphe en sera plus éclatant; :i nous » devons mourir, j'ai un père et deux frères, » vous , vous avez des amis qui nous vengeront; » ainsi ne songez qu'à bien combattre. S'il plait » à Dieu, vous me verrez aujourd'hui bon che- » valier. »
Le prince de Galles garda auprès de lui Ghandos qui cependant courut au choc des
maréchaux de France ; il desiroit aussi retenir d'Audeley, mais celui-ci avoit fait vœu de combattre au premier rang, dans toute affaire où le roi d'Angleterre ou l'un de ses fils, se trouveroit en personne : Le prince de Galles lui permit donc d'accomplir son vœu ,^ et il s'alla placer au front de la ligne , parmi les hommes d'armes qui soutenoient les archers.
Les François élèvent le cri d'armes. A ce signal, les deux maréchaux de France, les comtes d'Audeneham et de Clermont entrent dans le défilé à la tête des trois cents cavaliers commandés pour fraver le chemin. A peine sontils engagés entre les deux haies qui bordent le chemin , que les archers retranchés derrière, font pleuvoir sur eux une grêle de flèches. Ces flèches longues, barbues, dentelées, lancées i\ bout portant par un ennemi invisible, frappent dans l'épais bataillon. Les chevaux percés d'outre en outre, élira jés et rendus furieux par la douleur, hennissent, ronflent, se cabrent, refusent d'avancer, se tournent décote, trébuchent et tombent sous leurs maitres. Les derniers rangs essaient de passer sur les premiers rangs abattus , se renversent et augmentent le péril et la confusion. Cependant les deux maréchaux, avec quelques chevaliers, surmontent les obstacles et parviennent au front de
l'armée angloise : là ils trouvent une nouvelle ligne d'archers et sire James d'Audelev à la tête de ses hommes d'armes. Ces braves maréchaux sortis presque seuls du défilé, ne peuvent soutenir un combat trop inégal : Clermont meurt de la main de Cliandos; d'Audeneham porté à terre par d'Audelej, est forcé de se rendre.
Bientôt le bruit de cette défaite se répand. Les cavaliers arrêtés au milieu du défilé entre leurs premiers rangs abattus et les hommes d'armes à pied qui les suivent, ne pouvant ni avancer, ni reculer, restent immobiles, exposés aux flèches qui les transpercent et les clouent à leurs chevaux; des cris et des rugissements sortent de l'horrible mêlée. Les hommes d'armes, qui déjà pénétvoient dans le chemin, se replient sur le corps commandé par le dauphin Charles. Au même moment, les six cents cavaliers anglois cachés au revers de la colline, sortent de leur embuscade et viennent prendre à dos ce même corps. La terreur s'empare des soudojers; les hommes d'armes démontés se dispersent. Les seigneurs de Landas, deVondenay, de Saint- Venant , qui avoient la garde des trois fils du roi, jugeant trop vite la bataille perdue, les forcent de s'éloigner. Landas et Yondenay, après avoir laissé les jeunes princes entre les mains de Saint -Venant , revinrent avec de
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l'Angle, Saintré et Cervelles, se ranger auprès du roi.
Les troupes du dauphin s'étant débandées , celles du duc d'Orléans prirent lâchement la fuite avec leur chef. 11 ne resta sur le champ de bataille que l'escadron de cavalerie allemande et la division conduite par le roi , "à laquelle se joignirent plusieurs chevaliers qui n'avoient pu se résoudre h abandonner leur maître.
Instruit de la déroute des deux premiers corps françois, le prince de Galles ordonne à ses hommes d'armes de remonter à cheval. Jean Chandos dit au prince : «Sire, chevauchons avant; )) la journée est vôtre ; Dieu sera aujourd'hui M dans votre main; marchons au roi de France. » Je sais bien que par vaillance, il ne fuira » point, ainsi il nous demeurera.» Le prince répondit : « Allons, Jean! vous ne me verrez 1) d'aujourd'hui retourner en arrière. » Il crie aussitôt à sa bannière: « Bannière, chevauchez » avant! au nom de Dieu et de saint Georges!» et il descend de la colline avec toute son armée.
i.eroi, faisant seirer les rangs, marche aux Anglois qui sortoient (hi défdé pour l'attaquer : il se faisoit remarquer au milieu des siens par sa haute taille , son air martial et par les fleurs de lis d'or semées sur sa cotte d'armes : il éLoit
à pied comme le reste de ses chevaliers et tenoit à la main une hache h deux tranchants; arme des vieux Franks. A ses côtés étoit son fils, le jeune Philippe, à peine âgé de quatorze ans, comme le lionceau auprès du lion. Tous les historiens conviennent que «i la quatrième partie de notre armée avoit combattu comme son roi , elle auroit remporté la victoire. Le choc fut rude : d'un côté c'étoit le prince INoir environné de Chandos , du captai de Buch , fameux rival de Du Guesclin, de d'Audeley, d'Aubrecicourt , des comtes de Warwich et de SufFolk , maréchaux d'Angleterre; de l'autre, le roi Jean accompagné de Jacques de Bouriion et de Pierre de Bourbon , père de ce Louis II de Bourbon , dont les vertus annoncèrent celles de Henri IV; des deux princes d'Artois, fils d'un traître et tous deux fidèles; des comte- de Saarbruck, de Nidau et de Nassau , tous trois Allemands et dignes d'être François; de Guichard de Beaujeu , de Guillaume de Nesle, de Guillaume de Montagu , de Richard de l'Angle , des sires de Chambly, de la Heuse, de Pons, de Tancarville, de Laval, de Damp-Marie, de La Tour, d'Humières , d'Urfé , de Duras , de Gaucher de Brienne, connétable de France et duc d'Athènes, double titre qui lui imposoit l'obligation de tomber avec gloire; de l'évêque de Châlons. qui
mourut le casque en tête comme Adhémar sur les murs de Jérusalem ; de Geofroj de Charny, le vaillant porte-oriflamme, d'Eustache de Ribaumont, si célèbre par la couronne de perles qu'Edouard lui donna devant Calais; de Lafayette et de La Rochefoucauld , noms que les armes ont cédé aux lettres; enfin de Jean de Saintré, réputé le plus brave chevalier de son temps et dont les romans gaulois ont consacré le nom.
La cavalerie allemande soutint bien la première charge; mais elle lâcha pied après avoir perdu les comtes de Saarbruck , de Kidau et de Nassau, qui la commandoient. Les chevaliers françoisdes diverses provinces, rangés avec leurs écuyers autour des bannières de leurs suzerains , combattoient tantôt par pelotons séparés, tantôt mêlés et confondus. Le prince de Galles avec Chandos attaqua la division du connétable ; et le captai de Buch, avec les maréchaux d'Angleterre , se trouva en face du roi.
Jean le vit approcher avec une joie intrépide : abandonné des deux tiers de ses soldats, il ne lui vint pas même un moment la pensée de reculer ; résolu qu'il étoit de sauver l'honneur françois , s'il ne pouvoit sauver la France. Nos hommes d'armes avant raccourci leurs piques, le roi ne put les faire remonter à
cheval comme le prince de Galles avoit fait remonter les siens. Les Anglois étoient en outre accompagnés d'archers qui décidèrent de la victoire, en perçant de loin des fantassins pesants , qui ne pouvoient joindre leurs légers ennemis. L'armée angloise tout à cheval, se ruoit avec de grands cris sur l'armée françoise tout à pied. Les flots des combattons étoient poussés vers Poitiers, et ce fut près de cette ville que se fit le plus grand carnage. Les habitans , craignant que les vainqueurs n'entrassent pêle-mêle avec les vaincus refusèrent d'ouvrir leurs portes.
Déjà les plus braves avoient été tués; le bruit diminuoit sur le champ de bataille; les rangs s'éclaircissoient à vue d'œil ; les chevaliers tomboient les uns après les autres , comme une ibrêt dont on coupe les grands arbres. Charny, haussant l'oriflamme, luttoit encore contre une foule d'ennemis qui la lui vouloient arracher. Jean, la tête nue (son casque étoit tombé dans le mouvement du combat), blessé deux fois au visage, présentoit son front sanglant à l'ennemi. Incapable de crainte pour lui-même, il s'attendrit sur son jeune fils, déjà blessé en parant les coups qu'on portoit à son père; il voulut éloigner l'enfant royal, et le confia à quelques seigneurs; mais Philippe échappa aux mains
de ses gardes, et revint auprès de Jean, malgré ses ordres. N'ayant pas assez de force pour frapper, il veiiloit aux jours du monarque en lui criant : « Mon pore, prenez garde : à droite, à » gwuclie, derrière vous, » k mesure qu'il voyoit approch< r un ennemi.
Les cris avoient cessé. Charny, étendu aux pieds du roi , serroit flans ses bras roidis par la mort l'oriflamme qu'il n'avait pas abandonné; il n'y avoii plus que les fleurs de lis \ debout sur le champ de bataille : la France toute entière n'étoit plus que dans son roi. Jean ten.'isnt sa haclie des deux mains, défendant sa patrie, son fds , sa couronne et l'oriflamme, immoloit quiconque l'osoit approcher. 11 n'avoit autour de lui que quelques chevaliers abattus et percés de coups , qui se ranimoient dans la poussièj'e à la voix de leur souverain , faisoient un dernier effort, et retomboient pour ne plus se relever. Mille ennemis essayoient de saisir le roi vivant et lui disoient : « Sire, rendez-vous! » Jean, épuise de fatigue et perdant son sang, n'écoutoit rien et vouîoit mourir.
Un chevalier fend la foule , écarte les sodats, s'approche respectueusement du roi et lui parlant en frynçois : « Sire, au nom de Dieu, » rendez- vous 1 » Le roi, frappé du son de cette voix , baisse sa hache, et dit : o A qui