DE F RAIS CE. IIS
» me rendrai -je? A qui? où est mon cousin M le prince de Galles? si je le voyois, je parle- » rois. » — « Il n'est pas ici , répondit le che- » valier, mais rendez- vous à moi et je vous mè- » nerai vers lui. » — « Qui êtes-vous, repart le M roi? » — « Sire , je suis Denis de Morbec, che- )) valier d'Artois. Je sers le roi d'Angleterre parce » que j'ai été obligé de quitter mon pays pour » avoir tué un homme. »
Jean ôta son gant de la main droite et le jeta au chevalier, en lui disant : « Je me rends » à vous. M Du moins le roi de France ne remit son épée qu'à un François.
On ne voyoit plus ni bannières, ni pennons de notre armée dans les champs de Poitiers. Le prince de Galles ignoroit encore toute sa gloire: Chandos lui conseilla de planter sa bannière sur un buisson , pour ralHir ses troupes et se reposer. On dressa une petite tente rouge : le prince y entra. Les officiers de sa chambre lui détachèrent son casque et lui présentèrent h boire; les trompettes sonnèrent le rappel. Les chevaliers anglois et gascons accourent, amenant avec eux un nombre prodigieux de prisonniers; il y avoit tel soldat qui à lui seul en avoit jusqu'à dix : on les traita avec une générosité extraordinaire: la plupart furent renvoyés sur parole , et .^ur la simple
promesse d'une rançon qu'on eut soin de ne pas rendre assez forte pour les ruiner.
Les deux maréchaux d'Angleterre arrivèrent auprès du fils d'Edouard , qui leur demanda des nouvelles du roi de France. «Sire, répon- » dirent- ils, nous ne savons ce qu'il est devenu, M mais il faut qu'il soit mort ou pris, car il n'a » pas quitté l'iiost. » Chandos avoit déjà jugé que Jean, par vaillance, ne fuiroit point; Warwicli déclare qu'il est mort ou pris, car il n'a pas cessé de combattre ; nous allons voir le prince de Galles proclamer Jean le plus brave gentilhomme de son armée : un monarque françois, dont la valeur est si hautement reconnue même de ses ennemis, peut être vaincu sans cesser de régner ; les rois chevelus ne perdirent que sur la pourpre la couronne qu'ils avoient reçue sur un bouclier.
Le prince Noir dit à Warwich et à Cobham : « Allez, je vous prie, et chevauchez si » loin, que vous me puissiez apprendre nouvelle » du roi de France. » Warwich et Cobham partirent , et tout en chevauchant montèrent sur un tertre, afin de regarder autour d'eux. Ils découvrirent une troupe d'hommes qui marchoieut lentement et s'arrêtoient à chaque pas. Les deux barons descendirent aussitôt de la colline et piquèrent de ce côté. Ils sécrièrent
en approchant de la troupe : « Qu'est-ce cj 1 » On leur répondit : « C'est le roi de France qui » est pris : il y a plus de dix clievaliers et écujers » qui se le disputent. »
Jean , au milieu de ces soldats , menant son fils par la main , étoit exposé au plus grand péri! : les Anglois et les Gascons s'a rra choient tour à tour la proie ; ils i'avoient enlevée à Denis de Morbec. Chacun crioit en parlant du roi : « Je l'ai pris; je l'ai pris. » Jean disoit : « Menez moi courtoisement et mon fils aussi , w devant le prince de Galles, mon cousin. Ne » vous querellez point pour ma prise ; car je » suis assez grand seigneur pour vous faire tous » riches, o Ces paroles apaisoient un moment les hommes d'armes; mais ils n'avoient pas fait un pas qu'ils recommençoient leur contention. Warwich et Cobham se jettent dans la foule, écartent les soldats, leur défendent sous peine de vie d'approcher du roi , descendent de cheval , saluent le monarque et son fils, et les mènent k la tente du prince de Galles.
Déjà averti de l'approche du roi , le fils d'Edouard sortit pour recevoir le grand prisonnier, s'inclina devant lui jusqu'à terre, l'accueillit de paroles courtoises, le pria d'entrer dans sa tente , commanda d'apporter le vin et les épices, « et les présenta lui-même à
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Jean, et à sou fils, disent 1-es Chroniques , en signe de fort grand amour. » Ainsi sont écrites au ciel les défaites et les victoires ; ainsi s'élèvent et tombent les empires! Huit siècles auparavant, le premier roi frank triompha des Visigoths presqu'au même lieu où Jean devint prisonnier des Anglois, et Charnj succomba en défendant l'oriflamme dans les champs où, quatre cents ans après lui , Larochejaquelein devoit mourir pour le drapeau blanc.
La nuit venue, le prince Woir fit dresser dans sa tente une table abondamment servie , où s'assireut avec le roi et son fils, les plus illustres prisonniers, Jacques de Bourbon, Jean d'Artois, les comtes de Tancarville, d'Estampes , deDamp- Marie, de Graviile et le seigneur de Parthenay. Les autres barons et chevaliers françois , compagnons des périls et des malheurs de leur maître , étoient placés à d'autres tables. Le prince de Galles servoit lui-même ses hôtes; il refusa constamment de partager le repas du roi , disant qu'il n'étoit pas assez présomptueux pour s'asseoir à la table d un si grand prince et d'un si vaillant homme. « Cher sire, disoit-il à Jean , » ne vous laissez abattre, si Dieu n'a pas voulu M faire aujourd'hui ce que vous désiriez , mon- » seigneur mon père vous traitera avec tous ies » honneurs que vous méritez , et traitera avec
» vous à des conditions si raisonnables , que » vous en demeurerez pour toujours amis. Vous » devez certainement vous réjouir, quoique la M journée n'ait pas été vôtre , car vous avez ac- » quis le haut renom de |:rouesse ; vous avez » surpassé tous ceux de votre côté. Je ne dis » mie cela, cher sire, pour vous consoler, car » tous mes chevaliers qui ont vu le combat » s'accordent à vous en donner le prix et la » couronne. »
Jusque-là , Jean avoit supporté son malheur avec magnanimité; aucune plainte n'étoit sortie de sa bouche , aucune marque de loiblesse n avoit trahi l'homme; mais quand il se vit traiter avec cette générosité; quand il vit ces mêmes ennemis qui lui refusoient sur le trône le titre de roi de France , le reconnoître pour roi dans les fers ; alors il i^e sentit réellement vaincu. Des larmes s'échappèrent de ses yeux et lavèrent les traces de sang qui restoient sur son visage. Au banquet de la captivité le roi très-chrétien put dire comme le saint roi : Mes pleurs se sont mêlés au vin de rrm coupe.
Le reste des prisonniers se prit à pleurer en voyant pleurer le roi : le iestin lut un moment suspendu. Les guerriers François, si bons jutïes en nobles actions , regardoient avec un murmure d'admiration leur vainqueur, à peine âgé de vingt-
six ans. « Quel monarque il promet à sa patrie, 1) disoient-ils , s'il peut vivre et persévérer dans » sa fortune! »
Les paroles des malheureux sont prophétiques : si le prince de Galles entendit celles de ses prisonniers , il put avoir , à la vue des inconstances du sort , un pressentiment de ses propres destinées. Ce prince vécut peu de jours. Son fils qui monta sur le trône d'Angleterre, trahi par ces mêmes nobles qui avoient combattu à Poitiers , obbgé de recourir à la protection de l'héritier du roi Jean , déposé par un parlement ingrat, enfermé dans une tour, son fils, dis-je , condamné à mourir de faim, lutta plusieurs jours contre la mort , désirant en vain à son dernier soupir les miettes de ce repas que son père , victorieux , servit à un monarque infortuné. La gloire même du vainqueur de Poitiers a péri dans les champs où elle jeta une si vive lumière. ' -
Au-dessus de l'ancienne abbaye de Nouille et du village de Beauvoir en Poitou , sur le haut d'une colline couverte de joncs marins, on croit trouver les vestiges d'un vieux camp. Vers le milieu de ce camp , on remarque l'ouverture d'un puits à demi comblé : c'est tout ce qui atteste le passage d'un héros. Le village de Maupertuis a disparu ; personne dans le pays ne se souvient
qu'il ait existé. Par une autre bizarrerie du sort, le lien où Ion voit les traces du camp anglois s'appelle aujourd'hui Gartbage ; comme si la fortune , pour se jouer des hommes , s'étoit plu à effacer un nom fameux par un nom plus fameux encore, une ruine par une ruine, une vanité par une vanité ^
^ Voyez sur ce mot de Carthage I'Essai de dissertation SUR LE CAMPUS VocLADE\sis, dans les dissertations de Lebœuf. Voyez encore les vies des capitaines illustres au moyen âge , par M. Mazas. On trouve dans ce consciencieux ouvrage des renseignements sur la bataille de Créci , de Poitiers et d'Azincourt. J'ai dans mon récit corrigé les noms propres misérablement estropiés par nos historiens qui ont suivi Froissard et les chroniques de Flandi-e. L'édition de Froissard, par M. Buchon , m'a beaucoup servi pour ces corrections , bien que je n'adopte pas entièrement toutes les lectures. J'ai reçu aussi de Poitiers, sur la bataille de ce nom , des plans et des documents