JEAN II
De i356 à i364.
Lia France paroît perdue; ses finances sont épuisées; ses armées se changent en troupes de brigands qui la déchirent; ses peuples se soulèvent; ses Etats attaquent le trône laissé vide par la captivité du roi ; un prince du sang , échappé de prison . vient mêler aux violences de l'étranger les discordes domestiques; il donne du poison à l'héritier de la couronne captive : des traîtres dans l'Eglise et dans la Noblesse , des factieux dans le.
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Tiers-État; au dedans les séditions et les crimes du tribunat , au dehors les horreurs de l'anarchie civile et militaire ; et pour seul remède à tant de maux un prince à peine âgé de dix-huit ans, que son projet de fuite avec le roi de Navarre et sa conduite à la bataille de Poitiers n'avoient fait estimer ni des François, ni des ennemis. Qui auroit pu croire que cet enfant étoit Charles le Sage, sauveur de son peuple, et l'un des plus utiles rois qui aient gouverné les hommes ?
Mais Charles V n'étoit que la tête; il lui falloit un bras, et Dieu avoit en même temps formé ce bras. Tandis que le dauphin se retiroit obscurément de Poitiers, méprisé des vainqueurs, un pauvre gentilhomme aussi inconnu que lui, combattoit pour Charles de Blois dans les bruyères de la Bretagne. Sans beauté , sans grâce, sans fortune, d'un esprit si peu ouvert, qu'on ne lui avoit jamais pu apprendre à lire, ce gentilhomme, demi -paysan, n'avoit rien en apparence de ce qui annonce les héros, hors la valeur. Nos chroniques, qui en parlent pour la première fois à cette époque, l'appellent un certain jeune bachelier. C'étoit pourtant là Du Guesclin , le premier grand capitaine que l'Europe eût vu depuis !es jours de Rome , et £ue nos aïeux nommoient le bon connétable:^
tant ce sol de France est fécond! tant notre patrie a de ressources dans le malheur !
Charles et Du Guesclin viennent ensemble et l'un pour l'autre, et tous les deux pour la nation; d'autant plus illustres que tout est entraves à leurs victoires. Lorsque Dieu envoie les exécuteurs de sa vengeance , le monde est aplani devant eux; ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres ; aucun adversaire habile ne leur dispute le triomphe, tout s'arrange pour que leurs fautes mêmes servent à augmenter leur puissance. Le ciel, afin de les seconder , assied sur tous les trônes la folie et la stupidité; pas un général dans les camps, pas un ministre dans les conseils. Ces exterminateurs obtiennent la soumission du peuple , au nom des calamités dont ils sont sortis , et de la terreur que ces calamités ont inspirée. Traînant après eux un troupeau d'esclaves armés , déshonorés par cent victoires , la torche à la main, les pieds dans le sang, ils vont au bout de la terre comme des hommes ivres, poussés par Dieu qui fait leur force , et qu'ils renient.
Mais lorsque la Providence, au contraire, veut relever un royaume et non l'abattre; lorsqu'elle emploie des serviteurs et non des ennemis ; lors qu'elle destine à ces serviteurs une vraie gloire et non une épouvantable renommée , loin de ieuu
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rendre la route facile , elle leur oppose des obstacles dignes de leurs vertus. C'est ainsi que 1 on peut toujours distinguer le Fléau du Sauveur, l'homme envoyé pour détruire et l'homme venu pour réparjer. Le premier paroît dans l'absence des talents et du génie ; le second lencontre à chaque pas d'habiles adversaires capables de balancer ses succès; l'un n'a rien contre lui, est maître de tout , se sert pour réussir de moyens immenses; l'autre a tout contre lui, n'est maître de rien , n'a entre les mains que les plus foibles ressources. Le dauphin se mesure avec Edouard, monarque puissant, heureux guerrier, souverain d'un royaume florissant , et de la moitié de la France; il lutte contre Charles le Mauvais, prince qui donnoit par ses crimes de l'importance à ses artifices, contre Marcel , Le Coq et Peequigny, triumvirat redoutable par la triple alliance du pouvoir populaire, aristocratique et religieux. Du Guesdin combat le prince de Galles , Chandos , le captai de Buch , rivaux qui le surpassoient en renommée et 1 égaloient en mérite. Sans argent, sans crédit, c'est en vendant les joyaux de sa femme qu'il fait vivre ses compagnons d'armes. Tantôt il n'a pour soldats que des chevaliers braves, mais indoc;il('s, et des paysans indisciplines; tantôt son armée est composée d'un ramas de
Lrigands qui ne lesuivent que par le miracle de sa gloire. Et cependant le prince et le sujet viennent à bout de leur œuvre; ils battent l'étranger, rétablissent l'ordre, font refleurir les lois, les lettres, le commerce et l'agriculture. Tous deux , après avoir brillé ensemble sur la scène du monde, en sortent tous deux presque en même temps : le Bon Connétable va dormir à Saint- Denis aux pieds de Charles le Sage. Réveillés de nos jours dans leurs tombeaux , toujours liés par la même destinée, ils se sont revus après une nuit de quatre siècles : les cendres du roi qui avoit arraché aux Anglois notre terre natale ont été jetées au vent , et des mains françoises ont brisé le cercueil de Du Guesclin ; arche sainte devant qui tomboient les remparts ennemis.
Paris, après la bataille de Poitiers, reçut le jeune Charles avec des honneurs et des respects; soit que les hommes ne se puissent d'abord empêcher de saluer le malheur comme leur maître, soit qu'ils cherchent à s'acquitter vite envers lui, afin de s'en éloigner ensuite sans remords , et de mettre à l'aise leur ingratitude. Le dauphin avoit été nommé par sou père lieutenant général du royaume, quelque temps avant la bataille de Poitiers. Ce fut en cette qualité qu'il gouverna la France jusqu'à sa majorité, époque à laquelle il prit le titre de régent, que personne ne lui cou-
testa. Le premier soin de Charles fut de convoquer les Etats qui , dans leur dernière session , s'étoient ajournés au mois de novembre. Ils se réunirent dans la chambre du parlement.
Huit cents députés composoient toute l'assemblée de la langue d'Oyl : la Noblesse étoit présidée par le duc d'Orléans , frère du roi ; le Clergé, par Jean de Craon , archevêque de Reims, et le Tiers-Etat, par Etienne Marcel, prévôt des marchands. Le chancelier prononça le discours d'ouverture : il engagea les députés à s'occuper des besoins de la France, et de la délivrance du roi. Les Ordres s'assemblèrent séparément, nommèrent une commission composée de cinquante membres pris dans les trois Ordres, et choisis parmi les députés les plus opposés au prince. Cette commission devoit travailler à un projet de réforme générale.
Les bases de ce plan arrêtées, on pria le dauphin de se rendre aux cordeîiers , où les Etats s'étoient transportés. Ils voulurent obliger le jeune prince de tenir secret ce qu'ils avoient à lui dire; il s'y refusa.
Alors l'évêquç de Laon , Robert le Coq , se leva, et prit la parole: il rejeta les malheurs publics sur les flatteurs et les conseillers dont le roi Jean s'étoit entouré; il présenta une liste de proscription de vingt-deux personnes , requé-
rant que leur procès leur fût fait ; il proposa la formation d'une commission tirée du sein des Etats, pour surveiller les différentes branches de l'administration; enfin, il demanda que Charles ne pût prendre aucune mesure sans l'avis d'un conseil également choisi parmi les députés : l'évêque termina son discours en sollicitant la liberté du roi de Navarre., A ce prix , les Etats offroient la levée de trente mille hommes d'armes, une imposition d'un dixième et demi, ou de trois vingtièmes, sur les biens de la Noblesse et du Clergé. Le Tiers -Etat s'engageoit à équiper et à payer par chaque dix feux un homme d'armes.
On est étonné de voir un corps qui n avoit encore aucune expérience marcher si directement à son but , et suivre d'un pas ferme les routes que l'on a depuis suivies.
Ces Etats de 1356 (5 février) , et ceux de 1357 (7 octobre), se trouvèrent à peu près dans la même position que l'assemblée législative en i792. La France, à ces deux époques, avoit à résister à une guerre étrangère , tandis qu'elle s'occupait intérieurement de la réforme de ses lois, et qu'une grande révolution politique s'opéroit. La même cause donnée amena quelquesuns des mêmes efïets : les Etats de 1356, par cet instinct naturel qui pousse les agrégations d'hommes comme les individus à profiter des
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circonstances, se constituèrent: déjà ils avoient fait un grand pas depuis les précédentes sessions; ils en firent un bien plus considérable après la bataille de Poitiers.
Mais la pression des armes étrangères, les résistances locales , les divisions intérieures, corrompirent ces éléments, et produisirent quelque chose des crimes dont nous avons été témoins en 1793. Des tribuns s'élevèrent : Marcel, Robert Le Coq et Pecquigny, exaltèrent les passions de la multitude. Marcel, devenu le maître, disposoit à son gré de ces rois demi-nus, abrutis par la misère, vrais sauvages au milieu de la civilisation , mais sauvages dégradés de la noblesse des bois , et n'ayant que l'orgueil des haillons.
Le roi de Navarre , délivré de sa prison d'Arleux en Pailleul par Jean de Pecquigny, gouverneur d'Artois (1 357) , accourut à Paris et vint augmenter la discorde. Il harangua le peuple convoqué dans le Pré aux Clercs. Il y eut des espèces d'assemblées du Forum aux Halles et à Saint-Jacques de l'Hôpital , où Marcel, Consac , échevin , Jean de Dormans , chancelier du duché de Normandie, et le dauphin lui-même, prononcèrent des discours devant le peuple qui passoit d'une opinion à l'autre , en écoutant tour à tour les orateurs. On n'a pas même vu
cela en 1 793 ; le peuple , qui prit alors une part si active aux événements, ne délibéra jamais en masse, et ne contraignit point les principaux personnages de l'état à venir plaider leur cause devant lui : la Convention même rejeta l'appel au peuple.
Paris devint un moment, en 1 357, une espèce de démocratie ancienne, au milieu de la féodalité. On inventa des couleurs nationales; on prit le chaperon mi-partie de drap rouge et pers ( bleu verdàtre ) , avec des fermails d'argent émaillé, portant cette inscription : A bonne fin. On ouvrit les prisons sur la demande du roi de Navarre qui donna lui-même la liste des criminels que l'on devoit relâcher, à savoir : « Larrons, » meurtriers y voleurs de grands chemins^ faux- » moîinojeurs , faussaires ^ coupables de viol^ » ravisseurs de femmes , perturbateurs du re- » pas public , assassins , sorciers , sorcières , et » empoisonneurs. » Tout cela fut suivi de massacres. Le roi ne périt point dans ces troubles, car il étoit prisonnier des Anglois ; mais l'héritier du trône fut exposé au danger le plus imminent.
Et qu'on ne dise pas que mettre un roi en jugement étoit une idée qui ne pouvoit venir alors; tout au contraire , c'étoit une idée naturelle aux anciens temps.
Le dix-huitième article du testament de. Char-
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lemagne contient cette disposition remarquable: « Si quelques-uns de nos petits-fils nés ou h naître )) sont accusés , ordonnons qu'on ne leur rase » pas la tête , qu'on ne leur crève pas les yeux , >; qu'on ne leur coupe pas un membre, ou qu'on » ne les condamne pas h mort , sans bonne dis- » cussion et sans examen ^ » C'est Charlemagne qui parle ainsi , et dont les petits-fils nés ou à naître dévoient être des rois !
Sous sonfils, LouisleDébonnaire,uneassemblée uationalejugea et condamna Bernard, roi d'Italie; une autre assemblée força ce même empereur, Louis, à descendre du trône , comme une autre assemblée l'y fit remonter. Peu de temps avantl'avénement de la branche des Valois à la couronne, le parlement d'Angleterre avoit ôté la couronne à Edouard II , père d'Edouard III. L'esprit des deux premiers ordres des Etats du moyen âge , tendoit à établir un droit de suprématie sur l'autorité royale : l'Eglise romaine délioit les
'* De nepotibus verô nostris , scilicet liliis prasdictolum filiorum nostrorum, qui ex eis vel jam nati sunt vel adhue nascituri aunt , placuit nobis praecipere ut nullus eoruui per quaslibet occasiones quemlibet ex illis apud se accusatum sine justâ discussione atque examinatione aut occidere , aut membrîs mancare , aut exciecare, aut invitum tondere faciat, (Capitul. Baluz. , tora. I , j)aç;. 446. )
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sujets du serment de fidélité , et les conciles généraux privoient les papes delà tiare; les grands vassaux regardoient les rois comme leurs pairs; ce principe d'égalité n'a voit besoin que de la force et du malheur pour produire sa conséquence naturelle. Croit-on , par exemple , que Charles le Mauvais qui avoit empoisonné le dauphin, qui avoit formé le dessein d'enlever le roi Jean , de l'enfermer dans une tour et de l'y tuer , se fût fait scrupule de juger ce même monarque? Les diètes d'Allemagne conservoient le principe de l'élection à l'empire , et ces diètes déposoient les empereurs. Une assemblée de notables adjugea en France la régence d'abord , ensuite la couronne , à Philippe de Valois : on est bi jn près de retirer le sceptre lorsqu'on le donne.
Quant aux Communes, celles de Flandre tenoient leurs princes en tutelle; les Communes d'Angleterre avoient eu voix dans l'arrêt qui condamna Edouard II ; elles eurent voix encore dans la déposition de Richard IL Les Communes de France en 1355, 1356 et 1357, constituèrent les Etats sans s'embarrasser des privilèges de la royauté, sans demander la sanction du prince pour rétablir l'indépendance.
Le droit divin n étoit point encore passé en principe : les rois disoient bien qu'ils ne tenoient
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leur pouvoir que do Dieu et de leur épée , mais c'étoit toujours en repoussant les prétentions de quelque puissance étrangère, non en combattant une autorité nationale. Jean Petit, sous Charles VI , soutint publiquement à propos du meurtre du duc d'Orléans, la doctrine du régicide. A la (in du seizième siècle , le parlement de Paris commença le procès criminel de Henri IJf. Mariana ressuscita la doctrine de Jean Petit avant que Milton I établit dans la cause de Charles 1". 11 faut donc reconnoître que le principe abstrait de l'inviolabilité de la personne du souverain , principe si sacré, si salutaire , appartient à cette monarchie constitutionnelle que liguorance passionnée se figure être contraire au pouvoir comme à la sûreté des rois; il faut reconnoître que l'aristocratie et la théocratie avoient jugé, déposé et tué des souverains avant que la démocratie imitât cer exemple.
La trêve qui suivit la bataille de Poitiers , au lieu d'être favorable à hi France et aux travaux des Etats , augmenta !a confusion.
Les troupes nationales et étrangères dont on n'ayoit plus besoin, et que Ion ne pou voit solder, se débandèrent; elles élurent des chefs, et formèrent ces grandes-compagnies qui désolèrent la France. Une de ces compagnies, qui se surnomma societa dell acquisto , ravagea
la Provence, et iit trembler le pape dans Avignon. Après ces premières compagnies parurenl les routiers et les tard -venus qui battirent Jacques de Bourbon à Brignais (1361), lequel mourut de ses blessures , ainsi que son fils Pierre : le jeune comte de Forez fut tué dans l'action. Arnaud de Cervolles, surnommé l'Archiprètre , le chevalier Verd, le petit Meschin, Aymèrigot Téte-Noire, et plusieurs autres rappeîoient, par leurs faits d'armes, dans les gorges des vallées qu'ils occupoient, dans les châteaux dont ils s'étoient emparés, tout ce que les romans nous racontent des mécréants et des enchanteurs.
Un autre fléau avait éclaté, la Jacquerie. Les paysans se révoltèrent contre les gentilshommes auxquels ils avoient rendu le nom de Jacques Bonhomme y que les gentilshommes leur avoient d'abord donné : ils accusoient , ce qui étoit vrai , une partie de la noblesse d'avoir fui à Poitiers , de sorte que leur insurrection venoit à la fois du sentiment de l'oppression qu'ils avoient subie, delà soif d'indépendance qu'ils ressentoient, du désir de venger le roi, et d'un mouvement patriotique contre l'invasion étrangère. Ils combattirent les bandes angloises avec un courage qui eût plus tôt délivré la France , s'ils eussent été imités. Le soulèvement des paysans du BeauYoisis , du Soissonnois et de la Picardie