‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 59 sur 80 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

li faut placer à l'année 1386 le duel judiciaire de Jean de Carrouges et de Jacques Legris. La dame de Carrouges piétendoit avoir été violée dans le donjon de son château par Jacques Legris, gentilhomme du comte d'Alençon. « Jac- » quet, Jacquet, dit-elle à Legris , vous n'avez » pas bien fait de m'avoir vergondée , mais » le hlàme n'en demeurera pas sur moi , si Dieu » donne que monseigneur mon mari retourne.» îl étoit alors en Ecosse. Legris fut tué. Carrouges passa en Afrique pour combattre les Maures, et ne revint plus.

En 1 387 eut lieu l'aventure d'Olivier de Clisson et du duc de Bretagne, aventure racontée partout, et dernièrement encore par un historien qui ne me laisse plus rien à dire ( M. de Barante). Bavala n sauva à son maître un crime et des remords» Clisson paya une amende de cent mille livres, et livra quatre places au duc ; ainsi les nobles avoient encore des places fortifiées à eux. Les seigneurs de Laval et de Chateaubriand furent caution de l'amende. En 1387, Charles VI, devenu majeur, prit les rênes du gouvernement.

En 1389 on célébra un service solennel à Saint-Denis, pour le repos de l'àme de Du Guesclin. L'évêque d'Auxerre fit l'éloge du Bon Connétable : la première oraison funèbre fut prononcée pour Du Guesclin , la dernière pour le grand

Condé, car, après Bossuet, il ne faut compter personne ; nouveau genre d'éloquence inspirée par la gloire de nos armes , et noblement épuisée entre les cercueils de deux grands capitaines.

L'Europe trembla au nom de cette puissance ottomane qui bientôt, maîtresse de Constantinople , alloit opprimer l'ancienne patrie de la civilisation, et qui expire aujourd'hui en rendant la liberté à la Grèce.

Bajazet annonçoit qu'il passeroit en Occident, et feroit manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre, h Rome; réaction des croisades, comme les croisades elles-mêmes étoient la réaction du premier débordement des nations islamistes sur les pays chrétiens. La guerre d'extermination n'a cessé entre les peuples du Christ et de Mahomet, que quand le principe religieux s'est afFoibli chez ces deux peuples.

Marchèrent au secours de Sigisraond, roi de Hongrie, dix mille François, parmi lesquels on comptoit mille chevaliers et mille écuyers des plus grandes familles de France, commandés par les plus grands seigneurs , ayant à leur tête Jean de Nevers, prince qui fut le second duc de Bour< gogne : pour faire tant de mal à la France, il alloit conquérir dans les prisons de Bajazet le surnom de Jean Sans-Peur. La bataille de Nicopolis perdue contribua , comme je l'ai déjà re-

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marqué , avec les batailles de Crcci , de PoiLicrs et d'Azincourt, à la dislocation de l'arniée aristocratique , et à rétablissement de l'armée nationale. Quand le duc de Bourgogne sortit des cachots de Bajazet , Bajazet entra dans la cage de Tamerlan. Les grandes invasions étoient maintecfent en Asie

Le duc de Touraine , devenu depuis duc d'Orléans, épousa Valentine de Milan, fille de Galeas Visconti. IMerre dc.Craon, favori duc de Touraine , fut disgracié pour avoir révélé à Valentine de Milan une infidélité de son mari. Craon était l'ennemi du connétable Clisson , et parent du duc de Bretagne.

Isabeau commençoit à manifester son penchant au luxe et h la galanterie : la cour d'amour fut instituée sur le modèle des cours de justice. Parmi les officiers de cette cour , on trouve avec les princes du sang et les plus anciens gentilshommes de la France des docteurs en théologie, des grands-vicaires, des chapelains, des curés et des chanoines. C'est à cette époque que les romanciers ont placé les aventures du petit Jehan de Saintré. Les plus terribles vérités n'interrompirent point ces fictions ; on voit marcher tantôt séparé> , tantôt confondus , dans ce siècle, les forfaits et les amours, les fêtes et les massacres, l'histoire et le roman , tous les désor-

dres d'un monde réel et d'un monde fictif: l'imagination entroit dans les crimes, les crimes dans l'imagination. Les fureurs du schisme et l'invasion des Anglois compliquèrent les querelles des Bourguignons et des Armagnacs.

En 1392 , le duc de Touraine obtint le duclié d'Orléans, en échange de celui de Touraine.

Craon assassine le connétable de Clisson, le jour de la fête du Saint-Sacrement 1392 : Clisson ne mourut pas de ses blessures. Charles VI voulut tirer vengeance de Craon réfugié auprès du duc de Bretagne. L'armée eut ordre de se mettre en marche. Dans la forêt du Mans, une espèce de fantôme enveloppé d'un linceul, la tête et les pieds nus , se précipite d'entre deux arbres sur la bride du cheval de Charles VI, disant « Roi, ne chei'ciuche plus avant-, retourne, car tu es trahi. » Le spectre rentre dans la forêt sans être poursuivi. Charles frémissant, et les traits altérés , continue sa route. Un page qui portoit la lance du roi la laissa tomber sur le casque d'un autre page : à ce bruit le roi sort de sa stupéfaction, tire son épée , fond sur les pages en s'écriant: «Avant! avant sur ces traîtres ! » Le duc d'Orléans accourt; Charles se jette sur lui g « Fujez , beau neveu d'Orléans, lui crie le duc de )) Bourgogne , monseigneur vous veut occire ;

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» haro ! le î^rand mesclief , monseigneur est tout » dévoyé ! Dieu ! qu'on le prenne. » Le roi ne tua ni ne blessa personne, quoiqu'en ait dit Monstrelet. 11 fut ramené au Mans sur une charrette à hcêufs. Les oncles du roi, le duc dclierry et le duc de Bourgogne, prirent en main le gouvernement. Larivière,Lemercier, MontaiguetLe Î3ègues de Vilaines, ministres de Charles, eurent ordre de se retirer ; le connétable de Glisson fuit en Bretagne après que le duc de Berry l'eut menacé de lui crever le seul œil qui lui restât. Benoît, le pape de Rome, prétendit que Dieu nvoit ôté le jugement au roi , parce qu'il avoit soutenu l'anti-papc d'Avignon; Clément, le pape d'Avignon , soutenoit que le roi avoit perdu l'esprit, parcequ'il n'avoit pas détruit l'anti-pape de Rome. Le peuple franrois plaignit le jeune monarque et pria pour lui , tandis que les grands se réjouissoient de pouvoir conduire à leur gré les affaires de l'état. Georges III, dans une monarchie constitutionnelle, a été privé plusieurs années d'intelligence, et c'est l'époque la plus i^lorieuse de la monarchie angloise; Charles VI , dans une monarchie absolue , resta à peu près le même nombre d'années dans un état d'insanité , et C'est l'époque la plus désastreuse de la monarchie françoise : dans la monarchie constitutionnelle la raison nationale prend la place de îa

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ïaison du roi; dans la monarchie absolue lu iolie de la cour succède à la folie royale.

Le parlement , toutes les chambres assemblées (1392), confirma l'édit de Charles V, qui fixe à quatorze ans la majorité des rois. La tutelle des enfants de France fut mise entre les mains de la reine et de Louis de Bavière, frère de la reine; des lettres de régence furent accordées quelque temps après au duc d'Orléans, ffère du roi. Il y avoit un conseil de tutelle de douze personnes ; il n'y avoit point de conseil de régence assigné. Charles VI fit son testament, et il vécut , après avoir lui-même disposé de tout comme s'il étoit mort.

Et c'est de ce roi mort que l'on entend parler ensuite comme père d'enfants qui naissent au hasard , comme ayant été sur le point d'être brûlé dans un bal masqué où cet insensé figuroit déguisé en sauvage; comme niant qu'il eût été roi , comme effaçant avec fureur son nom et ses armes; priant qu'on éloignât de lui tout instrument avec lequel il eût pu blesser quelqu'un, disant qu'il aimoit mieux mourir que de faire du mal à personne; conjurant au nom de Jésus-Christ ceux qui pouvoient être coupables de ses souffrances de ne le plus tourmenter et de hâter sa fin ; s'écriant à l'aspect de la reine « Quelle est cette femme? Qiion m en délwrel »

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et recevant, dans son lit trompé, la fille d'un maichand de chevaux que cette reine lui envojoit pour la remplacer: ombre auguste, malheureuse et plaintive, autour de laquelle s'agiloit un monde réel de sang et de fêtes 1 spectre royal dont on empruntoit la main glacée pour signer des ordres de destruction , et qui , innocent des actes revêtus de son nom à la lumière du soleil , revenoit la nuit parmi les vivants pour gémir sur les maux de son peuple! Quel témoin nous reste-t-il de cette infirmité d'un monarque que ne purent guérir un magicien de Guyenne , avec son livre, Simagorad, et deux moines qui furent les premiers criminels assistés à la mort par des confesseurs ? Quel monument durable atteste, au milieu de nous, les calamités d'un règne qui s'écoula entre l'apparition d'un fantôme et celle d'une bergère? Une amère dérision de la destinée des empires et de la fortune des hommes : un jeu de cartes.

Sous l'année 1395 on remarque l'ordonnance qui donne des confesseurs aux condamnés; mais le sacrement de l'eucharistie leur étoit encore refusé dans le dernier siècle. Plusieurs conciles avoient réprouvé cette rigueur, incompatible en efifet avec la charité chrétienne et avec le principe moral d'une religion qui fait du repentir l'innocence. ' ^ r- ; — . . •

Les prisonniers envoyés à l'écliafaud s'arrêtoient deux fois en chemin ; dans la cour des Filles-Dieu , ils baisoient le crucifix , recevoient l'eau bénite, buvoient un peu de vin , et mangeoient trois morceaux de pain : cela s'appeloit le dernier morceau du patient. Sauvai remarque que cet usage ressemble au repas que les Juives faisoient aux personnes condamnées k mort, et au vin de myrrhe que les Juifs présentèrent à Jésus-Christ. Ne seroit-ce pas plutôt un souvenir du dernier repas des martyrs, le repas libre? Les exécutions avoient presque toujours lieu le dimanche et jours de fête. Les cordeliers assistèrent d'abord les criminels , et eurent pour successeurs les docteurs en théologie de la maison de Sorbonne : sublime fonction du prêtre, qui commença en 1 395 par l'édit d'un roi de France malheureux , et qui devoit donner, en i 793, un dernier consolateur à un roi de France encore plus infortuné.

L'usage étoit aussi d'offrir du vin aux juges qui assisloient à la mort du condamné, l'exécuteur des hautes œuvres faisoit les avances du prix de ce vin. Une somme de 12 liv. 6 deniers, fut allouée au bourreau en 1477, par le prévôt de Paris, pour avoir fourni du pain, des poires et douze pintes de vin à MM. du parlement et officiers du roi, étant au grenier de la

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salle, pendant que le duc de Nemours (Armagnac) se conlessoit.

La dernière année du quatorzième siècle vit deux papes renonces , deux rois jugés et déposés par deux assemblées nationales : le roi d'Angleterre Richard II , et Venceslas , empereur d'Allemagne. Venceslas , ivrogne et débauché , se soucioit si peu de lempire qu'il vendit aux habitans de Nuremberg, après sa déposition, un droit de souveraineté qu'il avoit conservé sur eux pour quelques pipes de vin. Louis d'Anjou manqua son expédition sur Naples. Le duc de Bourbon voulut surprendre Bordeaux et Bayonne pendant les troubles qu'amenèrent la déposition de Richard II; il ne réussit pas, et la cour de France, ne pouvant dépouiller Henri de Lancastre, s'arrangea avec lui.

Les querelles des maisons d'Orléans et de Bourgogne éclatent. 11 y a quelque chose de plus grand dans la maison de Bourgogne, quelque chose de plus attachant dans celle d'Orléans ; on se range malgré soi de son parti; on lui pardonne la foiblesse de ses mœurs en faveur de son goût pour les arts , de sa fidélité au malheur et de son héroïsme. Par sa branche illégitime, on passe de Dunois aux Longueville; par sa branche légitime, on arrive de Valentine de Milan k Louis XII et à François I".

Lepremier attentat vint de la maison de Bourgogne. Jean Sans-Peur, qui avoit succédé à son père Philippe le Hardi, fait assassiner le duc d'Orléans le 23 novembre 1407. Les deux princes s'étoient juré dans le conseil du roi une amitié inviolable; ils avoiejit pris les épices et bu du vfn ; ils s'étoient embrassés en se quittant ; ils avoient communié ensemble; le duc de Bourgogne avoit promis de dîner chez le duc d'Orléans qui l'avoit invité : il n'alla pourtant point chercher au repas des morts, où il l'envoya le lendemain , son convive de Dieu à la sainte table, et son hôte au festin des hommes.

Le duc de Bourgogne nia d'abord son crime , et s'en vanta ensuite : dernière xessource de ceux qui sont trop coupables pour n'être pas convaincus , et trop puissans pour être punis. Le peuple détestoit le duc d'Orléans et chansonna sa mort : les forfaits n'inspirent d'horreur que dans les sociétés en repos; dans les révolutions, ils font partie de ces révolutions mêmes desquelles ils sont le drame et le spectacle.

Le bruit de l'assassinat s'étant répandu dans Paris, la reine épouvantée se fit porter en l'hôtel de Saint-Pol ; la femme adultère se mit sous la protection de la royale folie. Bientôt elle est obligée de fuir devant le duc de Bourgogne, et emmène à Tours le roi malade. Valentine de

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Milan succombe à sa douleur, sans avoir pu obtenir justice. On l'accusa de sortilèges ; les sortilèges de Vaientine étoient ses grâces : cette Italienne apportant dans notre rude climat, dans la France barbare , des mœurs polies et le goût des arts, dut paraître une magicienne ; on l'auroit brûlée pour sa beauté , comme on brûla Jeanne d'Arc pour sa gloire.

Le traité de Chartres donna tout pouvoir au duc de Bourgogne ; on trancha la tête au sire de Montaigu , administrateur des finances , ce qui ne remédia à rien ; on convoqua une assemblée pour réformer l'état, et l'état ne tut point réi'ormé. Les princes mécontents prirent les armes contre le duc de Bourgogne. Le duc d'Orléans, lils du duc assassiné, avoit épousé en secondes noces Bonne d'Armagnac, fille du comte Bernard d'Armagnac, d'où le parti du duc d'Orléans, conduit par le comte Bernard , prit le nom (^Armagnac. Ou traite inutilement à Bicêtre; on se prépare de nouveau à la guerre. Les Armagnacs assiègent Paris; le duc de Bourgogne arrive avec une armée, et eu fait lever le siège. A travers tous ces maux, la vieille guerre desAnglois se ranime.

Une sédition éclate dans Paris: les palais du roi etdudauphni sont forcés; la faction des bouchers prend le chaperon blanc; le duc de Bourgogne

perd son pouvoir et se retire. On négocie à Arras.

Le roi d'Angleterre descend en France. La bataille d'Azincourt perdue renouvelle tous les malheurs de Créci et de Poitiers. Paris est livré aux Bourguignons, après avoir été gouverné par les Armagnacs : les prisons sont forcées, les prisonniers massacrés. Les Anglois s'emparent de Rouen, et Henri V prend le titre de roi de France.

Un traité de paix est conclu à Ponceau entre le duc de Bourgogne et ledauphin ( 1419 ). Vaine espérance I les inimitiés étoient trop vives : Jean Sans-Peur est assassiné sur le pont de Montereau.

Le nouveau duc de Bourgogne , Philippe le Bon, s'allie aux Anglois pour venger son père. Henri V épouse Catherine de France, et Charles VI le reconnoît pour son héritier au préjudice du dauphin. Deux ans après. la signature du traité de Troyes , Henri V meurt à Vincennes et Charles VI à Paris.

Le duc de Bedford , revenant des funérailles de Henri V, roi d'Angleterre, ordonne celles de Charles VI , roi de France : cette course entre deux cercueils , entre le cercueil du plus glorieux comme du plus heureux des monarques , et le cercueil du plus obscur comme du plus misérable des souverains, est une leçon aussi sérieuse que philosophique. Qui en profitera? personne.

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CHARI.ES VII

De 1422 à i/|Gi.

Le dauphin se trouvoit à Espally , château situé en Vellay, d'autres disent k Mehun-sur-Yèvre» en Berri, lorsqu'il apprit la mort de son père. Proclamé roi par le petit nombre de fidèles qui l'environnoient, il s'habille de ,noir et entend la messe dans la chapelle du château ; puis on déploie la bannière aux lleurs de lis d'or. Une douzaine de serviteurs crient j.Voè7/ et voilà un roi de France.

Richemont , Dunois, Xaintrailles, La Hire, soutiennent l'honneur Irançois sans pouvoir arracher la France aux étrangers : Jeanne paroît , et la patrie est sauvée ^.

Quelque chose de miraculeux dans le malheur comme dans la prospérité se mêle à l'histoire de ces temps : une vision extraordinaire avoit ôté la raison à Charles VI; des révélations mystérieuses arment le bras de la Pucelle; le royaume de France est enlevé à la race de saint Louis par

^ Voir les détails sur Jeanne d'Arc et sa mission , tom. XXI de cette édition, pag. 436 et suiv. Mélanges littéraires. . ; ,

une cause surnaturelle; il lui est rendu par un prodige.

On trouve dans le caractère de Jeanne d'Arc la naïveté de la paysanne, la foiblesse de la femme^ l'inspiration de la sainte, le courage de l'héroïne.

Lorsqu'elle eut conduit Charles VII à Reims et l'eut fait sacrer, elle voulut retourner garder les troupeaux de son père; on la retint: elle tomba aux mains des Bourguignons dans une sortie vigoureuse qu'elle fit à la tête de la garnison de Compiègne. Le duc de Bedford ordonna de chanter un Te Deum , et crut que la France entière étoit à lui. Les Bourguignons vendirent la Pucelle aux Anglois pour une somme de dix mille francs. Elle fut transportée à Rouen dans une cage de fer , et emprisonnée dans la grosse tour du château. Son procès commença : l'évêque de Beauvais et un chanoine de Beauvais conduisirent la procédure. « Cette fille si simple, disent les historiens , que tout au plus savoit-elle son Pater et son Ave, ne se troubla pas un instant, et fit souvent des réponses sublimes. » Condamnée à être brûlée vive comme sorcière , la sentence fut exécutée le 30 mai 1431.

Un bûcher avoit été élevé sur la place du Vieux-Marché à Rouen , en face de deux échafauds où se tenoient des juges séculiers et ecclé-

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«iastiques, ou plutôt les assassins dans les deux lois: Jeanne étoit vêtue d'un habit de femme, coiffée d'une mitre, où étoient écrits ces mots : apostate, relapse, idolâtre, hérétique. Jeanne n'avoit pourtant servi que les autels de son pays. Deux dominicains la soutenoient ; elle étoit garrottée : les Anglois avoient fait lier par leurs bourreaux ces mains que n'avoient pu enchaîner leurs soldats.

Jeanne prononça à genoux une courte prière , se recommanda à Dieu, à la pitié des assistans, et parla généreusement de son Roi qui l'oublioit. Les juges, le peuple, le bourreau , et jusqu'à l'évêque de Beauvais pleuroient.

La condamnée demanda un crucifix; un Anglois rompit un hâton dont il fit une croix : Jeanne la prit comme elle put, la baisa, la pressa contre son sein, et monta sur le bûcher : Bajard voulut expirer penché sur le pommeau de son épée, qui formoit une croix de fer.

Le second confesseur de la Pucelle, rachetoit par ses vertus l'infamie du premier; il étoit auprès de sa pénitente. Comme on avoit voulu la donner en spectacle au peuple , le bûcher étoit très-éievé, ce qui rendit le supplice plus douloureux et plus long. Lorsque Jeanne sentit que la flamme l'allorit atteindre , elle invita le frère Martin à se retirer avec un autre

religieux, son assistant, La douleur arracha quelques cris à cette pauvre jeune et glorieuse fille. Les An gl ois étoient rassurés; ils n'entendoient plus cette voix que sur le champ du martyre. Le dernier mot que Jeanne prononça au milieu des flammes fut Jésus '^ nom du consolateur des affligés et du Dieu de la patrie.

Quand on présuma que la Pucelle étoit expirée, on écarta les tisons ardents afin que chacun la vit : tout étoit consumé , hors le cœur qui se trouva entier.

Trois grands poètes ont chanté Jeanne, Shakespeare, Voltaire et Schiller. La Pucelle, dans Shakespeare, est une sorcière qui a des démons à ses ordres; dans Schiller c'est une femme divine inspirée du Ciel , qui doit sa force à son innocence et qui perd cette force lorsqu'elle éprouve une passion. La Pucelle de Shakespeare renie son père , simple berger; elle se déclare grosse pour retarder son supplice; tantôt elle dit que c'est Alençon qui a eu son amour, tantôt que c'est René, roi de Naples , qui a triomphé de sa vertu ^ mais Shakespeare, malgré son sang anglois, prête à la Pucelle des sentiments héroïques. 11 lui fait dire à Charles VI i qui hésite à attaquer l'ennemi : « Commandez la victoire, et la victoire » est à vous. » Quand elle est prise , elle

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