‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 61 sur 80 · OUIS XI · texte numérisé non relu

OUIS XI

De i4(m à i483.

Louis XI vint i'aire l'essai de la monarchie absolue sur le cadavre palpiltant de la féodalité. Ce prince tout h part, placé entre le moyen âge qui mouroit et les temps modernes qui naissoient , tenoit d'une main la vieille liberté noble sur l'écliafaud, de l'autre jetoit â l'eau dans un sac la jeune liberté bourgeoise : et pourtant celle-ci l'aimoit, parce qu'en immolant l'aristocratie il flattoit la passion démocratique, l'égalité.

Ce personnage, unique dans nos annales, ne semble point appartenir à la série des rois frauçois : tyran justicier aux mœurs basses , chéri et méprisé de la populace; faisant décapiter le connétable, et emprisonner les pies et les geais instruits à dire par les Parisiens : « Larrofi, va ^> dehors ; va, Perrette; » esprit matois opérant de grandes choses avec de petites gens; transformant ses valets en hérauts d'armes, ses barbiers en ministres , le grand-prévôt en compère, et deux bourreaux , dont l'un étoit gai et l'autre triste, en compagnons ; regagnant par sa dextérité ce qu'il perdoit par son caractère ; réparant

comme roi les fautes qui lui échappoient comme homme; brave chevalier k vingt ans, et pusillanime vieillard ; expirant entouré de gibets , de cages de fer , de chausses-trappes , de broches , de chaînes appelées ]e5jillettes du roi, d'hermites, d'empiriques, d'astrologues; mourant après avoir créé l'administration , les manufactures , les chemins , les postes ; après avoir rendu permanents les offices de judicature , fortifié le royaume par sa politique et ses armes , et vu descendre au tombeau ses rivaux et ses ennemis, Edouard d'Angleterre, Galéas de Milan , Jean d'Arragon , Charles de Bourgogne , et jusqu'à l'héritière de ce duc; tant il y avoit quelque chose de fatal attaché à la personne d'un prince qui , -p^r gentille industrie , empoisonna son frère, le duc de Guyenne, lorsqu'il j^ pensait le moins, priant la Vierge, sa bonne dame, sa petite maîtresse , sa grande amie, de lui obtenir son pardon. (Brantôme.)

Louis XI fit bien autre chose par geiitille industrie : « Le barbare, après le traité (de Con- M flans) , fit jeter dans la rivière plusieurs bour- » geois de Paris, soupçonnés d'être partisans » de son ennemi. On les lioit deux à deux dans

» un sac

)) Les grandes âmes choisissent hardiment des

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» favoris illustres, et des ministres approuvés. » Louis XJ n'eut guère pour ses confidens )) et pour SCS ministres que des hommes nés » dans la fange, et dont le cœur étoit au- » dessous de leur état. Il j a peu de tyrans » qui aient fait mourir plus de citoyens par w les mains des bourreaux, et par des supplices » plus recherchés. Les chroniques du temps » comptent qiiatre mille sujets exécutés sous son

» règne, en public ou en secret

» Le roi voulut que le duc de Nemours fût » interrogé dans sa cage de fer, qu'il y subît la » question et qu'il y reçût son arrêt. On le con- » fessa ensuite dans une salle tendue de noir. . .

» On mit sous l'échafaud dans les halles de » Paris les jeunes enfants du duc , pour recevoir » sur eux le sang de leur père. Ils en sortirent V tout couverts; et en cet état on les conduisit » à la Bastille dans des cachots faits en forme de » hottes , où la gêne que leur corps éprouvoit » étoit un continuel snpplice. On leur arrachoit

M les dents à plusieurs intervalles

» Sous Louis XI pas un grand

)) homme. Il avilit la nation. Il n'y eut nullo » vertu : l'obéissance tint lieu de tout et le peuple » fut enfin tranquille, comme les forçats le sont » dans une galère. » (Foliaire.)

L'hésitation étoit dans lesmanières de Louis XI, non dans sa tète où, comme il le disoit, il portait tout son conseil. Ses lettres font foi de cette vérité; il écrivoit à saint Pierre, grand-sénéchal: « Monsieur le grand-sénéchal, je vous prie que » remontriez à M. de Saint-André que je veux » être servi à mon profit et non pas à l'avarice, » tant que la guerre dure; et s'il ne veut faire » par beau, faites-lui faire par force et empoi- M gnez ses prisonniers, et les mettez au Lutin

» comme les autres

» Monsieur le grand-sénéchal , je suis bien es- » bahi que les capitaines et M. de Saint- André, » ni autres, ne trouvent bon l'ordonnance que je » fais, que tout soit au butin; car, par ce moyen, » ils auront tous ces prisonniers les plus gros » pour un rien qui vaille; c'est ce que je de- » mande, afin qu'ils tuent une autre fois tout, )) et qu'ils ne prennent plus prisonniers, ni che- » vaux, ni 'bagage, et jamais nous ne perdrons

» bataille

» Je vous prie, dites à M. de Saint André qu'il » ne vous fasse point du floquet, ni du rétif; car 0 c'est la première désobéissance que j'aie jamais » eu de capitaine. S'il fait semblant de désobéir, » mettez-lui vous-même la main sur la tête et » lui ôtez par force les prisonniers, et je vous » jure que je lui ôterai bientôt la tête de dessus

222 ANALYSE RAISONNEE

» les épaules; mais je crois que le traître ne » désobéira pas, car il n'a le pouvoir, m

Il mandoit au chef de la justice : « Chancelier, )) vous avez refusé de sceller les lettres de mon )) maître d'hôtel Boutilas, je sais bien à l'appétit » de qui vous le faites.... Vous souvienne, beau » sire, de la journée que vous prîtes avec les » bretons et les dépêchez sur votre vie. »

Nediroit-on pas un homme de la Convention? C'est qu'en effet Louis XI étoit l'homme de la terreur pour la féodalité.

L'idée des chaînes et des tortures étoit si fortement empreinte dans l'esprit de Louis, que, fatigué des disputes des nominaux et des réalistes, il fit enchaîner et enclouer dans les bibliothèques les gros ouvrages des premiers, à fin qu'on ne les pût lire. Et ce même homme protégea contre l'université et le parlement les premiers imprimeurs venus d'Allemagne que l'on prenoit pour des sorciers; l'imprimerie, ce puissant agent de la liberté, fut élevée en France par un tjTan,

Les caprices mêmes de Louis XI avoient le caractère de la domination; il tenoit prisonnier Woifang Poulhain, homme de confiance de Marie de Bourgogne; il consentoit à le mettre à rançon, pourvu qu'on ajoutât au prix convenu les meutes renommées du seigneur de Bossu.

Le Bossu ne vouloit point, du tout céder ses chiens : après maints courriers expédiés des deux côtés, les chiens furent envoyés au roi qui les garda, sans relâcher Poulhain; il ne lui rendit la liberté que quand on ne la demanda plus.

Ce prince avoit quelque chose des juifs de son temps : il prêtoit sur bons nantissements de provinces et de places , à des souverains de famille qui avoient besoin d'argent. Jean dMrragon lui engagea les comtés de Cerdagne et de Rousillon pour trois cent mille écus d'or, et Marguerite d'Anjou lui avoit hypothéqué la ville de Calais pour une somme de vingt mille écus. Marguerite étoif, femme de Henri VI, roi d'Angleterre, prisonnier dans la Tour de Londres, après avoir été roi de France dans son berceau ; elle étoit fille du bon roi René qui ne régna guère, mais qui faisoit de vers et des tableaux , qui rédigeoit des lois pour les tournois, qui avoit pour emblème une chaufferette et qui diminuoit les impôts toutes les fois que la tramontane soufïloit sur la Provence. René ne ressembloit pas beaucoup h Louis.

La politique de Louis XI a été l'objet du blâme général des historiens : tous ont dit qu'il avoit manqué pour le dauphin le mariage de Marie de Bourgogne , héritière de Charles le Téméraire, et celui de Jeanne, fdle de Ferdinand et

d'Isabelle ; que s'il eût consenti au premier mariage, les Pays-Bas réunis à la France n'auroient poinl produit ces longues guerres qui firent couler tant de sang ; que s'il avoit donné les mains au second mariage , c'est-à-dire à celui du dauphin et de Jeanne, fdle de Ferdinand et d'Isabelle, Jeanne n'eût point épousé Philippe, fils de Maximilien et de Marie de Bourgogne, et ne seroit point devenu la mère de Charles-Quint. Par le premier mariage , le dauphin ( Charles VIII), auroit annexé les Pays-Bas, l'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté, à la monarchie de saint Louis; par le second ses enfants seroient devenus maîtres des royaumes des Espagnes et bientôt des Amériques.

Ce n'est point ainsi qu'il faut juger la politique de Louis XI : le but de ce prince ne fut jamais d'agrandir son royaume au dehors, mais d'abattre la monarchie féodale pour constituer la monarchie absolue. Loin de désirer des conquêtes il refusa l'investiture du royaume de Naples et repoussa les avances de Gènes. « Les » Génois se donnent à moi , disoit-il , et moi je » les donne au diable. » Mais il acheta les droits éventuels de la maison dePenthièvresurla Bretagne , et toutes les fois qu'il trouvoit à se nantir pour an peu d'argent de quelque bonne vilie dans l'intérieur de ses états, il n'y faisoit faute.

Les seigneurs appauvris brocantoient alors leurs plus célèbres manoirs , et Louis XI , comme un regrattier de vieilles gloires , maquignonnoit à bas prix la marchandise qu'il ne revendoit plus.

Le constant travail de la vie de Louis XI et l'idée fixe qui le domina , furent l'abaissement de la haute aristocratie et la centralisation du pouvoir dans sa personne : ce qu'il fit en bien et en mal vient de cette préoccupation. S'il déclara qiiil ne serait donné aucun office s'il n'étoit vacant par mort , résignation ou forfaiture , principe de l'inamovibilité des juges , ce ne fut pas pour ajouter de l'indépendance à la loi , mais pour lui communiquer de la force : il savoit très-bien violer les règlements, changer les juges pour son compte , et nommer lâes commissions executives. S'il abolit la pragmatique-sanction , ce ne fut pas pour favoriser la cour de Rome, mais en haine de tout ce qui portoit un caractère de liberté. S'il créa les parlements de Bordeaux et de Dijon , et s'il fit de nouvelles divisions de territoire , ce ne fut point par un esprit d'équité et d'ordre général ; mais c'est qu'il vouloit détruire l'esprit de province et avoir partout des gens du roi. S'il songea à établir l'uniformité des coutumes et l'égalité des poids et mesures, ce ne fut point pour faire dispa-

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