‹ Études; ou, Discours historiques sur la chute de l'Empire romain; la naissance et les progrès du christianisme, et l'invasion des barbares; suivis d'une Analyse raisonnée de l'histoire de FranceChapitre 65 sur 80 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

258 ANALYSE RAISONJNÉE

en un certain lieu qu'il luy diroit , et de là il le mèneroit chez cette dame ; mais par tel pact ) aussi, qu'il luj vouloit boucher les yeux avec ) un beau mouchoir blanc , comme un trom- ) pette qu'on mène en ville ennemie , afin qu'il ) ne pust voir ny reconnoistre le lieu , ny la chambre , là où il le mèneroit , et le tiendroit toujours par les mains , afin de ne deffaire ledit mouchoir; car ainsi lui avoit commandé sa maîtresse pour ne vouloir estre connue de luy jusques à quelque temps certain et

préfix qu'il luy dit et promit

Par-tant le messager se départit d'avec Grufïy, qui fut en peine et en songe, luy ayant grand sujet de penser que ce fust quelque partie jouée de quelque ennemy de cour, pour lui donner quelque venue, ou de mort , ou de charité envers le roy. Songeoit aussi quelle dame ce pouvoit être, ou grande, ou moyenne, ou petite, ou belle, ou laide, qui plus luy faschoit ( encore que tous chats sont gris la nuit). Par quoy, après en avoir conféré à un de ses compagnons des plus privez, il résolut de tenter la risque; et que , pour l'amour d une grande , qu'il présumoit bien estre , il ne falloit rien craindre et appréhender : par quoy le lendem.ain que le roy, les reynes , les dames et tous et toutes celles de la cour se furent

» retirez pour se coucher, ne faillit de se trouver » au lieu que le messager l'avoit assigné, qui ne » faillit aussitost à l'y venir trouver avec un se- » cond, pour luy aidera faire le guet, si l'autre )) n'estoit point suivy de page, ny laquais, ny » valet, ny gentilhomme. Aussitost qu'il le vid, » luy dit seulement : Allons, monsieur-, madame » vous attend. Soudain il le banda et le mena )) par lieux estroits, obscurs, travers et inconnus; » de sorte que l'autre luy dit franchement qu'il )) ne sçavoit là où il le menoit : puis, il entra » dans la chambre de la dame, qui estoit si M sombre et si obscure , qu'il ne pouvoit rien » voir ny connoistre , non plus que dans un » four.

)) Bien la trouva-t-il très-bien parfumée , qui

» lui fit espérer quelque chose de bon ;

M et après le mena par la main, luy

» ayant osté le mouchoir, au lit de la dame , qui

» l'attendoit; et se mit auprès d'elle

» où il n'y trouva rien que très-exquis,

» tant à sa peau qu'à son Ht et son linge, qu'il » tastonnoit avec les mains ; et ainsi passa la » nuict joyeusement avec cette belle dame, que

» j'ay bien ouy nommer.

n Mais rien ne luy faschoit, disoit-il , sinon que )' jamais n'en sceut tirer aucune parole.

« 11 n'avoit garde : car il parloit assez souvent

260 ANALYSE RAISONNEE

» à elle le jour, comme aux autres dames; et pour 1) ce, l'cust connue aussitost. De folastreries, de » mignardises, de caresses, elle n'y esparsjnoit » aucune : tant il y a qu'il se trouva Ijien.

» Le lendemain matin, à la pointe du jour , » le messager ne faillit de le venir e5veiller,etle]e- » ver et liabiller, le bander et le retourner au )> lieu où il l'avoit pris, et de luy dire adieu jusqu'au retour, qui seroit bien tost.

» Le beau Gruffy, après l'avoir remercié cent » fois, luy dit adieu, et qu'il seroit toujours •» prest de retourner ; ce qu'il fit: et la feste en )) dura un bon mois , au bout duquel fallut h » Gruffy partir pour son voyage de Naples, qui M prit congé de sa dame, et luy dit adieu à •» grand regret, sans en tirer d'elle aucun parler M seulement de boucbe, sinon soupirs et lar- )) mes, qu'il lui sentoit couler des yeux. Tant il » y a qu'il partit d'avec sans la connoistre uulle- » ment , n'y s'en apercevoir. »

Il faut maintenant trouver place pour la Réformation au milieu de ces mœurs licencieuses et légères : elle avoit la prétention de reproduire le premier cliristianisme chez les chrétiens vieillis, comme François I". vouloit ressusciter la chevalerie parmi les porteurs de mousquets et d'arquebuses.

La Réformation est l'événement le plus impor-

tant (le cette époque; elle ouvre les siècles modernes, et les sépare du siècle indéterminé qui suivit la disparition du moyen âge.

Jusqu'alors on avoit souvent vu des hérésies dans l'Eglise lutine, mais peu durables, et elles n'avolent jamais altéré l'ordre politique. Le protestantisme devint, dès son origine , une affaire d'état, et divisit- sans retour la cité. Les métamorphoses opérées dans les lois et dans les mœurs doivent nécessairement amener des changements dans la religion; il étoit impossible que l'extérieur de l'édifice changeât , sans que les bases mêmes de cet édifice ne fussent ébranlées.

La Réformation réveilla les idées de l'antique égalité , porta l'homme à s'enquérir, à chercher, à apprendre. Ce fut, à proprement parler, la vérité philosophique qui , revêtue d'une forme chrétienne, attaqua la vérité religieuse. La Réformation servit puissamment à transformer une société toute militaire en une société civile et industrielle ; ce bien est immense , mais ce bien a été mêlé de beaucoup de mal , et l'impartiahté historique ne permet pas de le taire.

Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes , pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits , et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et s'assit enfin sur le trône impérial. Le

262 ANALYSE RAlSOINJNEi:

(•hristiaiiisme étoit alors catholique ou universel ; la religion dite catholiqnc p.irtit d'en bas pour arriver aux ^^oniiïntés socia'es ; nous avons vu que la papauté n'étoit que le tribunal des peuples, lorsque l'âge politique du christianisme tut arrivé.

Le protestantisme .suivit une route opposée: il s'introduisit par la tête du corps po4itique , par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats , par les savants et les gens de lettres , et il descendit lentement dans les conditions inférieures; les deux emj)reintes de ces dçux origines sont restées distinctes dans les deux communions.

La communion réformée n'a jamais été aussi populaire que le culte catholique; deraceprincière et patricienne, elle ne sympathise pas avec la foule. Equitable et moral, le protestantisme e.-t exact dans ses devoirs , mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse; il vêtit celui qui est nu , mais il ne le réchauffe pas dans son sein; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects; il soulage l'infortune, mais il ny compatit pas. Le moine et le curé sont les compagnons du pauvre : pauvres comme lui, ils ont pour leurs compagnons les entrailles de Jésus-Christ; les haillons, la paille, les plaies,

DE L'HISTOIRE DE l RANGE. 263

les cachots, ne leur inspirent ni déi^oûts , ni répugnance ; la charité en a parfumé l'indigence et le malheur. Le prêtre catholique est le successeur des douze hommes du peuple qui prêchèrent Jésus-Christ ressuscité ; il bénit le corps du mendiant expiré, comme la dépouille sacrée d'un être aimé de Dieu et ressuscité à l'éternelle vie. Le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort; pour lui les tombeaux ne sont point une religion , car il ne croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer une àme souffrante : dans ce monde il ne se précipite point au milieu du feu , de la peste ; il garde pour sa famille particulière ces soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à .la grande famille humaine.

Sous le rapport religieux la Réformation conduit insensiblement à l'indifférence ou à l'absence complète de foi : la raison en est que l'indépendance de l'esprit aboutit à deux abîmes : le doute ou l'incrédulité.

Et par une réaction naturelle la Réformation , en se montrant au monde, ressuscita le fanatisme catholique qui s'éteignoit : elle pourroit donc être accusée d'avoir été la cause indirecte des horreurs de la Saint-Barthélémy, des fureurs de la ligue , de l'assassinat de Henri IV, des massacres d'Irlande , de la révocation de l'édit de

264' ANALYSE RAI SONNEE

Nantes et des dragonnades. Le protestantisme crioit à l'intolérance de Rome , tout en égorgeant les catholiques en France, en jetant au vent les cendres des morts, en allumant les bûchers de Sirven à Genève , en se souillant des violences de Munster, en dictant les lois atroces qui ont accablé les Irlandois h peine aujourd'hui délivrés après deux siècles d'oppression. Que prétendoit la Réf'ormation relativement au dogme et à la discipline? Elle pensoit bien raisonner en niant quelques mystères de la foi catholique , en même temps qu'elle en retenoit d'autres tout aussi difficiles k comprendre. Elle attaquoit les abus de la cour de Rome? Mais ces abus ne se seroient-ils pas détruits par le progrès de la civilisation ? Ne s'élevoit-on pas de toutes parts, et depuis longtemps, contre ces abus? Erasme, Rabelais, et tant d'autres , ne commençoient-ils pas h remarquer et à faire sentir, sans le secours de Luther, les vices que le pouvoir non contrôlé et la grossièreté du moyen âge avoient introduits dans l'Eglise? Les rois n'avoient-ils pas secoué le joug des papes? Le long schisme du quatorzième siècle n'avoit-il pas attiré les yeux même de la foule sur l'ambition du gouvernement pontifical? Les magistrats ne faisoient-ils pas lacérer et brûler les bulleç?

La Réformation, pénétrée de l'esprit de son

fondateur, moine envieux et barbare, se déclara ennemie des arts. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme , elle coupa les ailes au génie et le mit à pied. Elle éclata au sujet de quelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre : les Grecs auroient-ils refusé les secours demandés à leur piété pour bâtir un temple à Minerve ?

Si la Réformation, à son origine, eût obtenu un plein succès, elle auroit établi, du moins pendant quelque temps , une autre espèce de barbarie : traitant de superstition la pompe des autels, d'idolâtrie- les chefs-d'œuvre de la sculpture, de l'architecture et de la peinture, elle tendoit à faire disparoître la haute éloquence et la grande poésie >, à détériorer le goût par la répudiation des modèles, à introduire quelque chose de sec , de froid, de pointilleux dans l'esprit, à substituer une société guindée et toute matérielle à une société aisée et toute intellectuelle, à mettre les machines et le mouvement d'une roue en place des mains et d'une opération mentale. Ces vérités se confirment par l'observation d'un fait.

Dans les diverses branches de la religion réformée , cette communion s'est plus ou moins rapprochée du beau , selon qu'elle s'est plus ou moins éloignée de la religion catholique. Eu

266 A.^ALYSE RAiSO'NNEE

Angleterre où la hiérarchie ecclésiastique s'est inaintenue , les lettres ont eu leur siècle classique. Le lutlîérianismt.' conserve des étincelles (l'imagination que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi de suite en descendant jusqu'au quaker c{ui voudroit réduire la vie sociale a la grossièreté des manières et à la pratique des métiers.

Shakspeare , selon toutes les probabilités , étoit catholique; Milton a visiblement imité quelques parties des poëmes de Saint-Avite et de Masenius; Klopstock a emprunté la plupart des croyances romaines. De nos jours en Allemagne, la haute imagination ne s'est manifestée que quand l'esprit du protestantisme s'est afFoibli et dénaturé : les Goethe et les Schiller ont retrouvé leur génie en traitant des sujets catholiques; Rousseau et madame de Staël font une illustre exception à la règle; mais étoient-ils protestans à la manière des premiers disciples de Calvin ? C'est à Rome que les peintres , les architectes et les sculpteurs des cultes dissidents viennent aujourd'hui chercher des inspirations que la tolérance universelle leur permet de recueillir. L'Europe, que dis-je? le monde est couvert de monuments de la religion catholique. On lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface par la gran-

DE L'HISTOIRE DE FKAiNCE. 2^7

(leur les monuments de la Grèce. 11 y a trois siècles que îe protestantisme est né; ii est puissant eu Angleterre, en Allemagne, en Amérique; il est pratiqué par des millions. d'hommes : qu'a-t-il élevé? Il vous montrera les ruines qu'il a faites; , parmi lesquelles il a planté quelques jardins , ou établi quelques manufactures. Rebelle à l'autorité des traditions, à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé pour planter une société sans racines. Avouant pour père un moine allemand du seizième siècle, le réformé renonça à la magnifique généalogie qui fait remonter le catholique par une suite de saints et de grands hommes jusqu'à Jésus-Christ , de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première heure toute parenté avec le siècle de ce Léon , protecteur du monde civilisé contre Attila , et avec le siècle de cet autre Léon qui , mettant fin au monde barbare , embellit la société lorsqu'il n étoit plus nécessaire de la défendre.

Si la Réformation rétrécissoit le génie dans l'éloquence , la poésie et les arts , elle comprimoit les grands cœurs à la guerre : l'héroïsme est l'imagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avoit produit les chevaliers ; le protestan-

268 AiNALYSE IVAISOJNJNEE

tisme lit des capitaines, braves et vertueux comme La Noue, mais sans élan; souvent cruels à iroid, et austères moins de mœurs que d'esprit : les Ghàtillon furent toujours efl'acés parles Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protestants comptassent parmi eux, Henri IV, leur échappa. La Réformation ébaucha Gustave Adolphe, Charles XII et Frédéric; elle n'auroit pas fait Bonaparte, de même qu'elle avorta de TilloLson et du ministre Glaude et n'enfanta point Fénélon et Bossuet, de même qu'elle éleva Inicjo Jones et Webb, et ne créa point Raphaël et Michel-Ange,

On a dit que le protestantisme avoit été favorable à la liberté politique, et avoit émancipé les nations. Les faits parlent-ils comme les personnes?

Il est certain qu'à sa naissance la Réformation fut républicaine, mais dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des gentilshommes. Les calvinistes rêvèrent pour la France une espèce de gouvernement à principautés fédérales, qui l'auroient fait ressembler à l'empire germanique : chose étrange! on auroit vu renaître la féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau , et à travers lequel s'exhaloit jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pou-

voir évanoui. Mais , cette première ferveur passée , Jes peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique.

Jetez lesyeux sur le nord de l'Europe , dans les pays où la Réformation est née, où elle s'est maintenue, vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède, la Prusse, la Saxe sont restées sous la monarchie absolue; le Danemarct est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains; il ne put envahir Gènes , et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église secrète qui mourut : les arts et le beau soleil du midi lui étoient mortels. Eu Suisse, il ne réussit que dans les cantons aristocratiques, analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Underwald , berceau de la liberté helvétique, le repoussèrent. En Angleterre il n'a point été le véhicule de la constitution, formée bien avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le parlement avoit déjà jugé et déposé des rois , les trois pouvoirs étoient distincts ; l'impôt et l'armée ne se levoient que du consentement des lords et des communes : la monarchie représentative étoit trouvée et marchoit ; le temps, la civilisation, les lumières croissantes y

270 ANALYSE RAISONNEE

aiiroient ajouté les ressorts qui lui manquoient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte catlioliqueque sous l'empire du culte protestant. Le peuple Aniçlois fut si loin d'obetnir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne lut plus vil que le parlement de Henri VTII : ce parlement alla jusqu à décréter que la seule volonté du tyran fondateur de l'église anglicane avoit force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : Vd où il a trouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe , il s'en est accommodé et les a même rendus plus absolus. Si lescoloniesangloisesontformé la république plébéienne des États-Unis, elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées; elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère-patrie protestante comme elles. Le ]\îaryland, état catholique et très-peuplé, lit cause commune avec les autres états, et aujourd'hui la plupart des états de l'Ouest sont catho-

liques; les progrès de cette communion dans ce pays de liberté passent toute croyance, parce qu'elle s'y est rajeunie dans son élément naturel populaire , tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république des colonies angloises protestantes, viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci , pour arriver à findépendance , ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines , nourries au gouvernement représentatif, avant d'avoir rompu le foible lien qui les attachoit au sein maternel.

Une seule république s'est formée en Europe à l'aide du protestantisme; la république de la Hollande; mais il faut remarquer quela Hollande appartenoit à ces Communes industrielles des Pays-Bas qui pendant plus de quatre siècles luttèrent pour secouer lejoug de leurs princes, et s'administrèrent en forme de républiques municipales , toutes zélées catholiques qu'elles étoient. Philippe H et les princes de ia maison d'Autriche ne purent étouffer dans la Belgique cet esprit d'indépendance; et ce sont des prêtres catholiques qui viennent aujourd'hui même de la rendre à l'état républicain.

Il faut conclure de l'étroite investigation des

272 ANALYSE II Al SONNEE

faits que le protestantisme n'a point afiranchi les peuples : il a apporté aux hommes la liberté philosophique , non la liberté politique ; or la première liberté n'a conquis nulle part la seconde, si ce n'est en France, vraie patrie de la catholicité. Comment arrive-t-il que l'Allemagne, très-philosophique de sa nature et déjà armée du protestantisme, n'ait pas fait un pas vers la liberté politique dans le dix-huitième siècle, tandis que la France, très-peu philosophique de tempérament et sous le joug du catholicisme, ait gagné dans le même siècle toutes ses libertés?

Descartes, fondateur du doute raisonné, auteur de la méthode et des méditations , destructeur du dogmatisme scolastique, Descartes qui soutenoit que pour atteindre à la vérité il falloit se défaire de toutes les opinions reçues , Descartes fut toléré à Rome, pensionné du cardinal de Mazarin et persécuté par les théologiens de la Hollande.

L'homme de théorie méprise souverainement la pratique : de la hauteur de sa doctrine jugeant les choses et les peuples, méditant sur les lois générales de la société, portant la hardiesse de ses recherches jusque dans les mystères de la nature divine, il se sent et se croit indépendant, parce qu'il na que le corps d'enchaîné.

Penser tout et ne faire rien , c'est à la fois le caractère et la vertu du génie philosophique : ce génie désire le bonheur du genre humain; le spectacle de la liberté le charme, mais peu lui importe de le voir par les fenêtres d'une prison. Comme Soorate, le protestantisme a été un accoucheur d'esprits ; malheureusement les intelligences qu'il a mises au jour n'ont été jusqu'ici que de belles esclaves.

Au surplus, la plupart de ces réflexions sur la religion réformée ne se doivent appliquer qu'au passé : aujourd'hui les protestants , p^s plus que les catholiques , ne sont ce qu'ils ont été; les premiers ont gagné en imagination, eu poésie, en éloquence, en raison, en liberté, en vraie piété, ce que les seconds ont perdu. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus ; les enfants du Christ , de quelque lignée qu'ils proviennent , se sont resserrés au pied du Calvaire , souche commune de la famille. Les désordres et l'ambition de la cour romaine ont cessé; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évéques, la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l'unité catholique; avec quelques concessions de part et d'autre, l'accord seroit bientôt fait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit dans cet ouvrage : Pour jeter un nouvel éclat,

274 ANALYSE RAISOJXWÉE

le christianisme n'attend qu'un génie supérieur venu à son heure et dans sa place. La relitrjon chrétienne entre dans une ère nouvelle; comme les institutions et les mœurs, elle subit la troisième transformation; elle cesse d'être politique; elle devient philosophique sans cesser d'être divine; son cercle llexible n'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centre immobile.

Page 1