TOME iV
370 ANALYSE RAJSONNEE
suscitèrent les gladiateurs guulois; ces jeunes gentilshommes, qui s'attachoient à des maîtres, passoient les jours dans les salles basses du Louvre à tirer des armes, ou dans la campagne k franchir des fossés, à manier le pistolet et la dague. Les amis se lioient par des serments terribles : quand un ami faisoit une absence , l'ami restant prenoit le deuil , laissoit croître sa barbe , se refusoit à tous plaisirs , et paroissoit plongé dans une mélancolie profonde. Les femmes eniroient dans ces associations romanesques : au signal de sa maîtresse, il se falloit précipiter dans une rivière sans savoir nager, se livrer aux bêtes féroces, ou se déchiqueter avec un poignard.
On jouoit avec la mort; Henri III portoit un long chapelet dont les grains étoient des têtes de mort, et qu'il appeloit ]e Jouet de ses grandes \ haquejiées. Il avoit encore de petites têtes de j mort peintes sur les rubans de ses souliers. Sion l'eût cru on auroit transformé le bois de Boulogne en un cimetière , qui seroit devenu ce qu'est aujourd'hui le cimetière de l'Est. Marguerite de Valois et la duchesse de Nevers se firent apporter i les têtes de Coconas et de La Mole, leurs amants décapités; elles les baisèrent, les embaumèrent et les baignèrent de leurs larmes. Villequier tue sa femme , parce qu'elle ne se vouloit pas prostituer 5 Henri III, Simierstue son frère, cheva-
lier de Malte, que sa femme aimoit. Baleins condamne à mort dans son château un jeune homme qui avoit séduit sa sœur : la sentence est rédigée par un prétendu greffier, dans une moquerie de cour de justice; Baleins prononce l'arrêt, et l'exécute. Le soldat corse San-Pietro étrangle Vanina , sa femme ; m^enacé d'un jugement , il vient à la cour , et dit : Qu'importe au roi, qu importe à la France la bonne ou la mauvaise intelligence de Pierre avec sa femme ? Pierre reste estimé et impuni.
Tous les jours il y avoit des rencontres de cent contre cent, de deux cents contre deux cents, comme au moyen âge de l'Italie , à tous propos des duels d'un contre uu , de deux contre deux , de quatre contre quatre ; ceux de Caylus , de Maugiron , d'Antragues, de Riberac, de Schomberg et de Livarot sont entre les plus connus.
Bussy d'Amboise avoit aimé Marguerite de Valois qui ne s'en cache pas dans ses Mémoires. Attaché au duc d'Anjou, Bussy insultoit incessamment les mignons du roi. « Entrant dans la » chambre du roi avec cette belle façon qui lui » étoit naturelle, le roi lui dit qu'il vouloit qu'il
» s'accordât avec Caylus » BuvSsy
lui répond : « Sire , s'il vous plaît que je le baise , » j'y suis tout disposé. » Et , accommodant les
372 ANALYSE RAISONJNEE
gestes avec la parole, lui fit une embrassade à la paiitalone. « ( Marguerite de f^alois. )
Bussy avoit une intrigue avec la femme de Charles de Chambres, comte de Montsoreau, grand-veneur du duc d'Anjou ; il en parloit dans une lettre qu'il écrivoit à ce prince, lui disant qu'il tenoit dans ses filets la biche du qrand-veneur. Le duc d'Anjou montra cette lettre à Henri 111 qui , haïssant Bussy , la communiqua au mari offensé. Montsoreau contraignit sa femme de donner un rendez-vous à Bussy au château de Constancières, et l'y fit assassiner. I3ussy, gouverneur d'Anjou, étoit abbé deBourgueil, et son messager d'amour étoit le lieutenant criminel de Saumur. « Telle fut la fin du capitaine Bussy, d'un courage y> invincible , haut à la main, fier et audacieux ;
» aussi vaillant que son épce
» mais vicieux et peu craignant Dieu; ce qui » causa son malheur, n'étant parvenu à la moitié » de ses jours comme il advient aux hommes » de sang tel que lui. » Bussy, grand massacreur à la Saint-Earthélemy , égorgea ce jour-là Antoine de Clermont, son parent, avec lequel il avoit un procès. « Tous ces spadassins, dit » L'Estoile, ne croyoient en Dieu que sous béné- » fice d'inventaire. »
Le vicomte de Turenne, qui fut depuis le
maréchal de Bouillon, ayant pour second Jean de Gontaut , baron de Salignac , se battit sur la grève d'Agen , contre Jean de Durfort de Duras- Rauzan , et Jacques de Duras , son frère. Le vicomte de Turenne reçut traîtreusement dixsept blessures. Rauzan fut accusé d'avoir porté une cotte de mailles sous ses vêtements, ou d'avoir aposté dix ou douze hommes qui assaillirent pendant le combat le vicomte de Turenne.
Comme dans les proscriptions romaines, on tuoit pour confisquer les biens , sans jugement et sans qu'il y eût des vaincus et des vainqueurs. « En ce temps , la bonne dame » Catherine, en faveur de son mignon de Retz, » qui vouîoit avoir la terre ds Versailles , fit )) étrangler aux prisons Loménie , secrétaire du «roi, auquel ladite terre appartenoit , et fit » mourir encore quelques autres pour récom- )) penser ses serviteurs de confiscations. » {L'Estoile. ) '**
Cette cruauté des mœurs privées se retrouvoit à la guerre : Alphonse Ornano, fils du Corse San Pietro , exécutoit lui-même les sentences de mort qu'il prononçoit contre ses soldats. CJn de ses neveux, ayant manqué à quelque devoir militaire , vint pour dîner avec son oncle : Alphonse se lève, le poignarde, demande à laver ses mains , et se remet à table.
374 ANALYSE KAISONNÉE
Montluc , du parti citholique , dit dans ses mémoires : « Je recouvrai deux bourreaux , les- » quels on appela depuis mes laquais, parce » qu'ils étoient souvent avec moi. On pouvoit » connoître par où j'avois passé , car, par les ar- » bres sur les chemins, on trouvoit les ensei- » gnes. » — Il apprenoit à ses enfants à être » tels que lui , et à se baigner dans le sang , dont » l'aîné ne s'épargna pas h la Saint-Barthélémy.» Cet homme farouche fut blessé à l'assaut de Rabasteins d'une arquebusade qui lui perça les deux joues et lui enleva une partie du nez ; il cacha sous un masque , le reste de sa vie , ces traits déchirés à la guise de ses victimes; il eut l'intention de finir ses jours dans un hermitage au haut des Pyrénées, comme les ours.
Son rival de férocité chez les calvinistes étoit le baron des Adrets: « au regard farou- » che, au nez aquilin , au visage maigre et dé- » charné , et marqué de taches de sang noir, » (De Thou.) A Montbrisson il s'amusoit à faire sauter du haut d'une tour les prisonniers qu il avoit faits. Un d entre eux hésite: ïl prend deux fois son élan ; des Adrets s'écrie: « Cest trop de deux fois. — Je vous le donne en dix , » répond le prisonnier. On reconnoît le soldat françois.
La ville de Niort est surprise par les Réibrmés.
« Passant toute barbarie et cruauté, après avoir » prins tous les prestres de la ville , et voyant » que l'un d'iceux, pour quelque tourment qu'ils » lui fissent, nevouloitse divertir de sa religion, » le prindrent , et, après l'avoir lié comme bour- » reaux , l'ouvrirent tout vif par le ventre, en la » présence des autres prestres , et luy tirent tirer M par leurs goujats les parties nobles, desquelles » ils en battoieut la face des autres, h fin de les
M intimider et leur faire renier Dieu
» Ils exercèrent la plus grande cruauté
)) qu'on sçauroit excogiter en la personne d'une » femme qui mesprisoit leurs cruautez, laquelle » ayant veu tuer son mary qui combattoit pour » la foy catholique, et les voulant reprendre des » cruautez qu'ils commettoient , ils la prindrent » et lièrent, et l'ayant menacée de la faire mou-
» rir, si elle ne vouloit renier la messe
)) Ces bourreaux, voyant sa constance,
» excogitèrent une mort de laquelle les diables )) mêmes ne sçauroient adviser, qui est qu'ils luy » emplirent par la nature le ventre de poudre à » canon et y mirent le feu, la faisant, par ce » moyen , crever et jaillir les boyaux , la laissant » mourir en un tel martyre. »
Le connétable de Montmorency rendoit le mal pour le mal : h On disoit aux armées qu'il » se falloit garder des patenôtres de M. le eon-
376 ANALYSE RAÏSONNÉE
» nétable, car en les disant ou murmurant, » il disoit : Allez - moi prendre un tel ; at- » tachez celui-1^ à un arbre; faites passer celui- » Ik par les picques tout à cette heure, ou les » harquebusez tous devant moy ; taillez-moj en » pièces tous ces marauts qui ont voulu tenir ce » clocher contre le roj ; bruslez-moi ce village; » boutez-moy le feu partout k un quart de lieue » à la ronde. »
Les mœurs de Henri III et de sa cour ne ressemblent en rien à ce que nous avons vu jusqu'ici dans 1 histoire de France; on retrouve avec étonnement au milieu de la société moderne une espèce d'Elagabale chrétien. Les petits chiens, les perroquets , les habillements de femmes, les mignons, les processions de pénitents, remplis- .«ent avec les duels, les assassinats et les faits d'armes , les pages de ce règne d'un monarque si loin des rois féodaux.
« Henri \i\faisoit joutes , ballets et tournois, et force mascarades, où il se trouvoit ordinairement habillé en femme , ouvroit son pourpoint et décou\>roit sa gorge , y purtoit un collier de perles et trois collets de toile , deux à fraise et un renversé , ainsi que lors les portoient les dames de la cour. »
Dans un festin somptueux ies femmes, vêtues en habits d'hommes, firent le service, et dans
un autre festin les plus belles et honnêtes de la cour, étant à moitié nues et ayant leurs cheveux épars comme épousées , furent employées à faire le service.
« Nonobstant toutes les affaires de la guerre )) et de la rébellion , que le roi avoit sur les bras , » il alloit ordinairement en coche avec la reine, M son épouse , par les rues et les maisons de Pa- » ris, prendre les petits chiens qui leur plaisoient; » alloient aussi par tous les monastères des fem- » mes, aux environs de Paris, faire pareilles » quêtes de petits chiens, au grand regret des » dames qui les avoient , se faisoient lire la gram- » maire et apprendre à décliner. »
«Le nom de mignon, dit L'Estoile, com- » mença alors à trotter par la bouche du » peuple (1576), à qui ils étoient fort odieux, » tant pour leurs façons de faire badines et » hautaines, que par leurs accoustremens eft'é- » minés et les dons immenses qu'ils rece- » voient du roy : ces beaux mignons portoient M les cheveux longuets, frisés et refrisés, re- » montans par-dessus leurs petits bonnets de » velours, comme font les femmes, et leurs » fraises de chemises de toile d'atour empesées, » et longues de demi-pied , de façon que voir » leur tête dessus leurs fraises, il sembloit que ce >) fût le chef de saint Jean en un plat. »
378 AJNALYSE IIAISONNEE
Thomas Arthus nous représente Henri III couché dans un lit large et spacieux, se plaignant qu'on le réveille trop tôt à midi , ayant un linge et un masque sur le visage, des gants dans les mains, prenant un bouillon et se replongeant dans son lit. Dans une chambre voisine , Gaylus, Saint-Mescrrin et Maueriron se font friser, et achèvent la toilette la plus correcte : on leur arrache le poil des sourcils , on leur met des dents, on leur peint le visage, on passe un temps énorme à les habiller et à les parfumer. Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri m, «branlant tellement le corps, la tête et » les jambes , que je croyois à tout propos qu'ils » dussent tomber de leur long.... Ils trouvoient » cette façon-là de marcher plus belle que pas » une autre. »
Henri embrassoit ses favoris devant tout le monde; il leur mettoit des colliers et des pendants d'oreille : il passoit les jours avec eux dans des appartements secrets; la nuit il couchoit avec eux dans une vaste salle, autour de laquelle étoient des lits séparés par une petite cloison , comme dans un dortoir; le favori du jour partageoit la couche de son roi. Ce fut dans cette chambre commune que Saint-Luc essaya de réveiller les remords dans lame de son maître , en lui parlant dans le tuyau d'une sarbacane.
DE L'HISTOIRE DE FRAPiCE. 379
Les femmes jouoient un rôle principal dans toutes ces intrigues : Catherine de Médicis avoit entretenu un commerce intime avec le premier cardinal de Guise, comme nièce de deux papes (Léon X et Clément Vil) disoient les huguenots. Elle fut accusée d'avoir corrompu à dessein son fds Charles IX : « Au lieu de teindre cette
w royale jeunesse en toute vertu elle
)) laisse approcher de sa personne des maîtres » de jurements et de blasphèmes, des mo- » queurs de toute religion; elle le fait solliciter )) par des pourvoyeurs , qu'elle pose comme en )) sentinelle à î'entour de lui-même; perd tel- » lement toute honte, qu'elle lui sert de pour- » voyeuse ^ {^Discours merveilleux ). » On prétendit qu'elle avoit essayé d'empoisonner l'armée du prince de Coudé toute entière.
Madame de la Bourdaisière , aïeule de Gabrielle , remplissoit la cour de ses aventures : « Aussi belle en ses vieux jours, dit Brantôme, » que l'on eût dit qu'elle eût été en ses jeunes )) ans , si bien que ses cinq fdles qui ont été des )> belles, ne l'efFaçoient en rien. »
La jeune duchesse de Nevers ne conserva pas long-temps le souvenir de la fin tragique de Coconas; elle fut surprise dans d'autres rendez-
^ Je change le mot du texte.
380 ANALYSE RAISONNEE
vous, ce qui donna lieu au titre d'un des prétendus ouvrages de l'ingénieuse satire intitulée: Bibliothèque de madame de Montpensier. Ce titre étoit : La manière d arpenter les prés brièvement, par madame de Nevers.
J'ai déjà parlé de la belle de Sauve, femme en secondes noces de François de la Trémoïlle, marquis de Noirmoutiers.
Anne d'Estrées, marquise de Cœuvres, fille de madame La Bourdaisière et mère de Gabrielle, avoit quitté son mari pour s'attacher au marquis d'Allègre. Elle fut massacrée dans Issoire , lorsque cette ville fut prise d'assaut par les catholiques, le 28 mai 1577: son corps dépouillé apprit une singulière parure de ces temps de libertinage.
De plus hautes dames, telles que la duchesse de Guise, entretenoient des liaisons qui se terminoient presque toujours par des meurtres. Saint-Mesgrin fut assassiné à onze heures du soir, en sortant du Louvre, par une trent line d'hommes, à la tête desquels on crut reconnoitre le duc de Mayenne. La nouvelle en étant parvenue en Gascogne au roi de Navarre, il dit : « Je sais » bon gré au duc de Guise, mon cousin , de » n'avoir pu souffrir qu'un mignon de couchette » le déshonorât; c'est ainsi qu'il faudroit accou- » trer tous ces petits galants de la cour, qui se
» mêlent d'approcher les princesses pour les » muguetter. » (VEstoile.)
Marguerite de Valois se consoloit à Usson de la perte de ses grandeurs, et des malheurs du royaume : par lu seule vue de ^ivoire de son bras, selon le père La Coste, elle avoit triomphé du marquis de Caniilac qui la gardoit dans ce château. Elle faisoit semblant d'aimer la femme de Caniilac. « Le bon du jeu, dit d'Au- )) bigné, fut qu'aussitôt que son mari (Caniilac) » eut le dos tourné pour aller à Paris, Margue- )) rite la dépouilla de ses beaux joyaux, la ren- » voya comme une péteuse avec tous ses gardes, » et se rendit dame et maîtresse de la place. Le » marquis se trouva bête, et servit de risée au » roi de Navarre. »
Marguerite pleuroit les objets de son attachement lorsqu'elle les avoit perdus, faisoit des vers h leur mémoire, et déclaroit qu'elle leur seroit toujours fidèle :
Atys, de qui la perte attriste mes années; Atys, digne des vœux de tant d'àmes bien nées, Que j'avois élevé pour montrer aux humains Une œuvre de mes mains !
Si je cesse d'aimer, qu'on cesse de prétendre ; Je ne veux désormais être prise, ni prendre.
Et dès le soir même Marguerite étoit prise, et
382 ANALYSE IIAISONNEE
mentoit à son amour et à sa muse. La Mole ayant été décapité, elle soupira ses regrets au beau Hyacinthe. «Le pauvre diable d'Aubiac, » en allant à la potence , au lieu de se souvenir )> de son àme et de son salut, baisoit un man- » chon de velours raz bleu qui lui restoit des » bienfaits de sa dame. » Aubiac , en voyant Marguerite pour la première f"ois,avoit dit : « Je » voudrois avoir été aimé delle^,k peine d'être » pendu quelque temps après. » Martigues portoit aux combats et aux assauts un petit chien que lui avoit donné Marguerite. D'Aubigné prétend que Marguerite uvoit fait faire à L'sson les lits de ses dames extrêmement haut, « afin » de ne plus s'écorcher^ comme souloit, les » épaules en s'y fourrant à quatre pieds pour » y chercher Pominy , m fils d'un chaudronnier d'Auvei'giie, et qui, d'enfant de chœur qu'il étoit, devint secrétaire de Marguerite. Le même historien la prostitue dès l'âge de onze ans à d'Antragues et à Charin; il la livre à ses deux frères, François, duc d'Alençon, et Henri IlL Mais il ne faut pas croire entièrement d'Aubigné , huguenot, hargneux, ambitieux, mécontent , d'un esprit caustique : Pibrac et Brantôme ne parlent pas comme lui.
■• Le texte est plus franc.
Marguerite n'aimoit point Henri IV, qu'elle trouvoit sale. « Elle recevoit Champvallon dans » un lit éclairé avec des flambeaux, entre deux » linceuls de taffetas noir. » Elle avoit écouté M. de Mayenne, « bon compagnon gros et gras, » et voluptueux comme elle, et ce grand dé- » goûté de vicomte de Turenne, et ce vieux » rufian de Pibraç , dont elle montroit les let- » très pour rire à Henri IV; et ce petit chicon » de valet de Provence, Date, qu'avec six aulnes » d'étoile elle avoit anobli dans Usson ; et ce )) bec -jaune de Bajaumont » , dernier amant delà longue liste qu'avoit commencée d'Antragues , et qu'avoient continuée , avec les favoris déjà cités, le duc de Guise, Saint-Luc et Bussy,
Au milieu de ces débordements, il faut donner place à la rigide façon d'être des Réformés et à la vie austère de ces magistrats catholiques qui ressembloient à des Romains du temps de Gincinnatus , transportés à la cour d'Elagabale. Duplessis-Mornay étoit l'exemple du parti protestant. Sa vertu lui conféroit le droit d'avertir Henri IV de ses foiblesses : sur le champ de bataille de Coutras , au moment où l'action alloit commencer, il représente au jeune roi de Navarre qu'il a porté le trouble dans une honnête famille par une liaison criminelle; qu'il doit k son armée la réparation publique de ce
384 ANALYSE RAISONNEE
scandale , et à Dieu, devant lequel il va peut-être paroître , l'humble aveu de sa faute. Henri se confesse au ministre Chandieu , et dit aux seigneurs de sa cour qui l'en veulent détourner: <c On ne peut trop s'humilier devant Dieu, ni trop » braver les hommes.» il tombe ensuite à genoux avec ses soldats protestants; le pasteur prononce la prière. Joyeuse, à la tête. de l'armée catholique , les voit et s'écrie : a Le roi de Navarre a » peur. — Ne le prenez pas là , répond Lavar- )) din; ils ne prient jamais sans qu'ils soient » résolus de vaincre ou de mourir. » Joyeuse perdit la bataille et la vie.
Mornay, comme Sully, resta fidèle k sa religion lorsque Henri IV l'abjura : outragé par un jeune gentilhomme , il en demanda justice à Henri IV qui lui répondit : «Monsieur Duples- » sis, j'ai une extrême déplaisir, de l'injure que » vous avez reçue , à laquelle je participe comme » roi et comme votre ami. Pour le premier, je » vous en ferai justice et à moi aussi; si je ne » portois que le second titre , vous n'en avez nul » (1 ; qui l'épée fût plus prête à dégainer, ni qui » y portât sa vie plus gaiement que moi. » Sous Louis 111 , Mornay toujours considéré . mais tom')é dans la disgrâce et obligé de renoncera son gouvernement de Saumur , vouloit quitter la France: « On gravera sur mon tombeau , di-
w soit-il , en terre étrangère : Ci-gît qui , âgé » de soixante-treize ans , après en avoir em- » ployé sans reproche quarante-six au service » de deux grands rois, fut contraint de cher- » cher son sépulcre hors de sa patrie. »
Les magistrats catholiques oflroient encore des mœurs plus graves et plus saintes. Pendant plusieurs siècles ils ne reçurent ni présents, ni visites, ni lettres, ni messages relativement au procès. Il leur étoit défendu de boire et de manger avec les plaideurs ; on ne leur pouvoit parler qu'à l'audience; le commerce leur étoit interdit; i)s ne paroissoient jamais à la cour que par ordre du roi. La justice fut d'abord gratuite; les conseillers au parlement recevoient cinq sous Parisiis par jour , le premier président mille livres par an , les trois autres présidents cinq cents livres ; on y ajoutoit un manteau d'hiver et un manteau d'été. Il falloit trente ans d'exercice pour obtenir, à titre de pension, la continuation d'un si modique traitement. Lorsque ces magistrats n'étoient point de service , ils n'étoient point payés , et retournoient enseigner le droit dans leurs écoles. Sous Charles \I,le parlement étoit si pauvre , que le greffier ne put dresser le procès-verbal de quelques fêtes données à Paris, parce qu'il n'avoit pas de parchemin, et que sa cour n'avoit pas d'argent pour en ache-
386 ANALYSE RAISONNEE
1er. Toutes les dépenses du parlement de Paris, vers le 14^ siècle, s'élevoieut à la somme de onze mille livres, monnoie de ce temps.
Quant à la science, ces anciens magistrats la considéroient comme une partie de leurs devoirs, et depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, leur vie n'étoit qu'une longue étude. «L'an 1545, » dit Henri deMesmes, lils du premier président » de Mesmes, je fus envoyé à Toulouse pour » étudier en lois avec mon précepteur et mon » frère sous la conduite d'un vieux gentil- » homme tout ])lanc , qui avoit voyagé long- » temps par le monde. Nous étions debout à » quatre heures, et, ayant prié Dieu, allions à » cinq heures aux études, nos gros livres sous .) le bras, nos éciitoires et nos chandeliers à » la main. »
De Thon rencontra Charles de Lamoignon à Valence où Cujas expliquoit Papinien ; il accompagna en Italie Paul de Foix et Arnauld d'Ossat. De Foix se faisoit lire en soupant à à l'auberge, et pour se délasser, quelques pages d'Aristote et de Cicéron dans leur langue originale, ou les sommaires de Cujas sur le Digeste : de Thou étoit l'auditoire, et de Chœsne, qui devint président à Chartres, le lecteur. Le chancelier d'Aguesseau raconte à peu près la même chose de 1 éducation que lui donna son père :
« Mon père nous menoit presque toujours avec » lui dans ses fréquents voyages ; son carrosse » (Jevenoit une espèce de classe où nous avions le M bonheur de travailler sous un aussi ç^rand maî- )) tre. Après la prière des voyageurs, par laquelle M ma mère commençoit toujours sa marche , » nous expliquions les auteurs grecs et latins. . .
» La règle ordinaire de mon
» père et de ma mère étoit de réserver, pour » l'exercice continuel de leur charité, la dîme de )) tout ce qu'ils recevoient. Ils regardoient les )) pauvres comme leurs enfants, de sorte que, » s'ils avoient dix mille francs à placer , ils n'en » plaçoient que huit, et en donnoieut deux aux » pauvres, qu'ils regardoient comme leur propre » sang, par une adoption sainte et glorieuse » pour eux, qui mettoit Jé.^us-Christ même au M nombre de leurs enfants. Mais les calamités » publiques et particulières augmentoient pres- » que toujours la part des pauvres , bien au delà » de cette proportion. »
A la mort d'un des ancêtres de de Thou , le parlement déclara que non-seulement il assisteroit aux obsèques de son piésident, mais qu'il en pleureroit la perte aussi long-temps que la justice régneroit dans les tribunaux ; déclaration qui fut inscrite sur les registres. En 1588, les litières et les carrosses commençoient h être
388 ANALYSE RAISONNEE
en usage à la cour ; la présidente de Thou n'alloit jamais par la ville qu'en croupe derrière un domestique , pour servir de règle et d'exemple aux autres femmes.
On remarque, sous le règne des Valois, un Chresticn de Lamoignon : il en est de certaines familles comme de certains hommes; elles sont long-temps i^i chercher leur génie , et restent inconnues jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvé. Les Lamoignons, de braves et obscurs chevaliers qu'ils étoient, devinrent des magistrats illustres; mais ils semblèrent retenir quelque chose de leur première destinée; la robe ne fut que leur cotte d'armes : la Providence réserva à Malesherbes un champ de bataille, un combat glorieux, et la mort par le glaive. Le Chrestien de Lamoignon du seizième siècle avoit étudié sous Cujas , comme son père Charles sous Aîciate ; il vécut au milieu des guerres civiles. Entre autres aventures, il revint de Bourges à Paris , déguisé en mendiant ; il entra dans sa maison comme Ulysse , en demandant l'aumône ; il y fut reçu avec des larmes de joie par ses frères et ses sœurs. Bâville n'étoit d'abord qu'une petite gentilhommière contenant h peine deux ou trois chambres à donner aux étrangers ; dans la plus grande, on mettoit quatre lits. Dans la suite Bàville devint un château où se rassembloit la meilleure et la plus
illustre société : madame de Sévigné y reiicontroit, dans un» bibliothèque célèbre, « le » père Rapin, et Bourdaloue dont l'esprit étoit » charmant et d'une facilité fort aimable. »
Une anecdote fait connoître la simplicité des mœurs de ces anciens magistrats : « Claude » de Bullion, dit le président de Lamoignon » dans ses Mémoires , avoit été nourri avec feu » mon père. Il aimoit i"» me conter comment » on les portoit tous deux sur un même âne, » dans des paniers, l'un d'un côté, l'autre de » l'autre, et qu'on mettoit un pain du côté de )) mon père, parce qu'il étoit plus léger que lui, )) pour faire le contre-poids. »
Le premier président Le Maître stipuloit dans les baux de ses fermiers : «Qu'aux veilles des » quatre bonnes fêtes de l'année et au temps des » vendanges , ils seroient tenus de lui amener M une charrette couverte, avec de bonne paille » fraîche dedans , pour y asseoir Marie Sapi , sa » femme, et sa fille Geneviève, comme aussi de » lui amener un ânon et une ànesse pour mon- » ture de leur chambrière, pendant que lui, » premier président, marcheroit devant, sur sa » mule, accompagné de son clerc, qui iroit à » ses cotés. »
Ces hommes si simples, si doctes, si intègres , qui s'avançoie«t au milieu des généra tions^
390 ANALYSE RAISONNEE
nouvelles comme les oracles du passé, étoient encore des juges intrépides; non-seulement ils étoient les gardiens des lois , mais ils en étoient les soldats et savoient mourir pour elles.
Brantôme, parlant du chancelier de L Hôpital : « C'étoit un autre censeur Caton , celui-là, et » qui savoit très -bien censurer et corriger le » monde corrompu. 11 en avoit du moins toute M l'apparence avec sa grande barbe blanche , son » visage pâle, sa façon grave, qu'on eût dit à le » voir que c'étoit un vrai portraitde saint Jérôme.
)) 11 ne falloit pas se jouer avec ce grand juge » et rude magistrat; si étoit-il pourtant doux
» quelquciois , là où il voyoit de la raison
» Gesbelles-lettreshurnaineslui rabattoientbeau- » coup de sa rigueur de justice. 11 étoit grand » orateur et fort disert, grand historien, et sur- » tout très-divin poëte latin , comme plusieurs de » ses œuvres l'ont manifesté tel. »
L'Hôpital, peu aimé de la cour et disgracié, se retira pauvre '.ans une petite mais îu de campagne auprès d'Etampes. On l'accusoit de modération en religion et en politi(jue : des assassins lui furent dépêch?s loi's du massacre de la Saint- Barthélémy. Ses domestiques s'emprcssoient de fermer les portes de sa maison : «Non, non, » dit-il, si la petite porte n'est bastante pour » les faire entrer, ouvrez la grande.»
La veuve du duc de Guise sauva la fille du du chancelier , en la cachant dans sa maison; il dut lui-même son salut aux prières de la duchesse de Savoie. Nous avons son testament en latin; Brantôme le donne en François.
« Ceux, dit l'Hôpital, qui m'avoient chassé » prenoient une couverture de religion , et eux- » mêmes étoient sans pitié et sans religion; » mais je vous puis assurer qu'il n'y avoit » rien qui les émût davantage que ce qu'ils » pensoient , que tant que je serois en charge, » il ne leur seroit permis de rompre les édits » du roi, ni de piller ses finances et celles de ses » sujets.
» Au reste , il y a près de cinq ans que je
» mène ici la vie de Laërte , et ne
» veux point rafraîchir la mémoire des choses » que j'ai souftertes en ce département de la » cour. »
Les murs de sa maison tomboient; il avoit de la peine à nourrir ses vieux serviteurs et sa nombreuse famille; il se consoloit comme Cicéron , avec les muses. Mais il avoit désiré voir les peuples rétablis dans leur liberté, et il mourut lorsque les cadavres des victimes du fanatisme n'avoient pas encore été mangés des vers, ou dévorés par les poissons et les corbeaux.
392 ANALYSE RAISOJXNÉE
Après la journée des barricades, le duc de Guise alla avec sa suite visiter le premier présisident Achille de Harlay : « Il se pourmenoit » dans son jardin , lequel s'étonna si peu de leur « venue, qu'il ne daigna pas seulement tour- » ner la tête , ni discontinuer sa pourmenade » commencée, laquelle achevée qu'elle fut et » étant au bout de son allée, il retourna, et en )) tournant il vit le duc de Guise qui venoit )) à lui; alors ce grave magistrat levant la voix, » lui dit : c'est grand'pitié quand le valet chasse » le maître. Au reste mon âme est h. Dieu , mon )) cœur est à mon roi , et mon corps est entre les » mains des meschants : qu'on en fasse ce que » l'on voudra. » Le mépris de la vertu écrasoit l'orgueil de l'ambition.
Mathieu Mole, pendant les troubles de la Fronde, répondoit à des menaces : « Six piedsde » terre feront toujours raison du plus grand » homme du monde. »
Ici se termine la peinture des mœurs du seizième siècle; avec celle des siècles féodaux, elle compose toute la galerie des tableaux de notre ancien édifice monarchique.
Au surplus riiistoire , qui dit le bien comme le mal , doit reconnoître aujourd'hui que les Valois n'ont point été traités avec impartialité. C'est de leur règne qu'il faut dater le
perfectionnement des lois administratives, civiles et criminelles; on en compte quarante-six sous le règne si court de François II, cent quatre-vingt-huit sous le règne de Charles IX, et trois cent trente sous celui de Henri III : les plus remarquables furent l'ouvrage du chancelier de l'Hôpital.
Le siècle des arts en France est celui de François I". en descendant jusqu'à Louis XIII , nullement le siècle de Louis XIV : le petit palais des Tuileries, le vieux Louvre, une partie de Fontainebleau et d'Anet , la chapelle des Valois à Saint-Denis, le palais du Luxembourg , sont ou étoient pour le goût fort au-dessus des ouvrages du grand roi.
La race des Valois fut une race lettrée , spirituelle , protectrice des arts, qu'elle sentoit bien. Nous lui devons nos plus beaux monumens : jamais , dans aucun pays et à aucune époque , l'application de la statuaire k l'architectonique n'a été poussée plus loin qu'en France au seizième siècle : Athènes n'offre rien de supérieur aux cariatides du Louvre. Louis XIV regardoit les artistes comme des ouvriers, François I". comme des amis. Louis XIV , plus véritable souverain que les Valois, leur fut inférieur en intelligence et en courage. Autour de François II, de Charles IX, de Henri III, on aperçoit encore
394 ANALYSE RAISONNEE
les restes indépendants do l'aristocratie; autour de Louis le Grand, les descendants des fiers seigneurs de la Lieçue ne sont plus que des courtisans, troquant l'orgueil de leur indépendance contre la vanité de leurs noms , mettant leur honneur à servir , ne tirant plus l'épée que dans la cause d'un maître. Henri IV lui-même a quelque chose de moins royâ\ et de moins noble que les princes dont il reçut la couronne : tous ensemble sont efFacés par les Guises, véritables rois de ces temps.
La vérité religieuse, sous le règne des derniers Valois, lutta corps à corps avec la vérité philosophique et la terrassa ; il y eut choc entre le passé et l'avenir : le passé triompha , parce qu'il mit les Guises à sa tête.