HENRI IV
■'" De i589 à 1610.
Henrd III étant mort , l'armée se divisa. Une partie des catholiques resta attachée à Henri IV; une autre, souslaconduitedeVitryetd'Espernon, l'abandonna. Henri IV, obligé de lever le siège de Paris, se retira ii Dieppe pour recevoir des secours qu'il attendoit d'Elisabeth. Il étoit alors dans cet état de dénûment qu'il peint à Sully ;
«Mes chemises sont toutes déchirées, mon pour- » point troué au coude, et depuis deux jours je » soupe et dîne chez les uns et chez les autres. »
Les membres de son conseil étoient d'avis qu'il s'embarquât pour l'Angleterre; Biron s'y opposa: « Sortir de France , s'écria-t-il en colère , seule- » ment pour vingt-quatre heures, c'est s'en ban- » nir pour jamais ! » Mézerai lui prête un rude et éloquent discours.
Combat d'Arqués et du faubourg de Dieppe. Henri IV y reçut maint coup d'épée et en rendit autant; il disoit en frappant ce que disoient les rois très -chrétiens en touchant les écrouelles : « Le roi te touche, Dieu te guérisse. » Le champ de batailleinspiroitleBéarnois; sa vaillance étoit son génie. A la terrible prise de Cahors où il se battit cinq jours entiers dans les rues , blessé en divers endroits , conjuré par ses soldats de se retirer : «Ma retraite hors de cette ville, leur ré- » pondit-il, sans l'avoir assurée à mon parti , sera » la retraite de ma vie hors de mon corps. »
A Goutras, il dit aux officiers qui se trouvoient devant lui au moment de la charge : « A quartier, » ne m'offusquez pas , je veux paroître. » Il dit encore au prince de Gondé et au comte de Soissons : « Vous êtr\s du sang de Bourbon ; vive Dieu ! » je vous ferai voir que je suis votre aîné ! »
Attaqué à la fois par le baron de Frinct et par
596 ANALYSE RATSONNEE '
Château-Renaud , Frontenac abattit le premier d'un coup de sabre , et Henri, saisissant le second au corps, lui crie : « Rends-toi , Philistin. »
Dans une chaude afîaire qu'il eut prèsd'Yvetot avec les ducs de Parme et de Mayenne, il leur tua trois mille hommes. Tout couvert de sang et de sueur, après le combat, il disoit aux capitaines qui l'environnoient : « Vive Dieu ! si je » perds le royaume de France, je suis en posses- » sion de celui d'Yvetot. »
A Ivry, le grand fait d'armes de sa vie, ses mots prirent le caractère élevé de sa gloire. On lui parloit de se ménager une retraite : « Point )) d'autre retraite, répondit-il brusquement, que » le champ de bataille. »
Schomberg lui demanda le paiement de ses troupes : « Jamais homme de cœur, s'écrie Henri, )) n'a demandé de l'argent la veille d'uneba taille.» Le lendemain se repentant de ce mot dur : « Mon- » sieur de Schomberg, cette journée sera peut- » être la dernière de ma vie , je ne veux emporter •n l'honneur d'un brave, je déclare donc que je » vous reconnois pour homme de bien et inca- » pable de faire aucune lâcheté: embrassez-moi.» — « Sire , repartit Schomberg , Votre Majesté me » blessa l'autre jour, aujourd'hui elle me tue.» Schomberg se fit tuer auprès du roi.
Au moment d'aller à la charge, le Béarnois
se tournant vers les siens : « Gardez Lien vos » rangs; si vous perdez vos enseignes, cornettes » ou guidons, ce panache blanc que vous voyez » en mon armet vous en servira tant que j'aurai » goutte de sang; suivez -le; vous le trouverez » toujours au chemin del'honneur et de la gloire. »
L'officier qui portoit l'étendard royal ayant reçu un coup de feu dans l'œil , se retire de la mêlée , les troupes royales commencent à fuir. Henri les arrête et leur crie : « Tournez visage , » sinon pour combattre, du moins pour me voir » mourir. »
Quand il fut paisible maître de la couronne, il montra un jour au maréchal d'Estrées un des gardes qui marchoit à la portière de son carrosse : « Voilà , lui dit-il , le soldat qui m'a blessé )) à la journée d'Aumale. m
Le vieux cardinal de Bourbon , que l'on appelait Charles X, mourut dans sa prison de Fontenay en Poitou ; il n'aimoit pas les ligueurs dont il étoit alors le prétendu roi; il disoit : «Le roi de Navarre, mon neveu, fera sa for- » tune, et tandis que je suis avec eux c'est tou- » jours un Bourbon qu'ils reconnoissent. »
Henri IV, vainqueur de tous ses ennemis, s'approcha de Paris dont il ferma les avenues. Ce siège est fameux par les dernières folies de la Sainte-Union , par une effroyable famine
et par la générosité du Béarnois. La satire Ménippée a décrit la grande procession , qu'elle place à l'ouverture de la Ligue, mais qui est de l'année 1590. Les ingénieux auteurs ont seulement ajouté aux moines et au clergé les principaux personnages de ce drame tragicomique.
(c La procession fut telle. Ledit docteur Roze , » quittant sa capeluche rectorale , prit sa robe » de maître ès-arts avec le camail et le lochet, » et un liausse-col dessus, la barbe et la tête ra- » sées tout de Irais, l'épée au côté et une pertui- » sane sur l'épaule. Les curés Hamilton, Boucher » et Lincestre, un petit plus bizarrement ar- )) mes, i'aisoient le premier rang, et devant eux >' marchoient trois moynetons et novices, leurs » robes troussées, ayant chacun le casque en » tête dessous leur capuchon , et une rondache » pendue au col , où étoient peintes les armoi- )) ries et devises desdits seigneurs. Maître Julian » Pelletier, curé de Saint-Jacques, marchoit à » côté, tantôt devant, tantôt derrière, habillé » de violet, en gendarme scholastique, la cou- )) ronne et la barbe faites de frais, une brigan- » dine sur le dos, avec l'épée et le poignard, et » une hallebarde sur l'épaule gauche, en forme « de sergent de bande, qui suoit , poussoit et w^haletoit pour mettre chacun en rang et ordon-
» naiice. Puis suivoient de trois en trois cin- » quante ou soixante religieux, tant cordeliers » que jacobins, carmes , capucins, minimes, » bons-hommes, Teuillants et autres, tous cou- » verts avec leurs capuchons et habits agrafés, » armés k l'antique catholique , sur 1(3 modèle » des Epîtres de saint Paul ; entre autres il y » avoit six capucins, ayant chacun un morion » en tète, et au-dessus une plume de coq, re- » vêtus de cottes de mailles, l'épée ceinte au » côté par-dessus leurs habits ; lun portant une » lance, l'autre une croix, l'un un épieu , l'autre M une harquebuseet l'autre une arbaleste, le tout » rouillé par humilité catholique; les autres, » presque tous, avoient des piques qu'ils bran- » loient souvent par faute de meilleur passe- » temps, hormis un feuillant boiteux , qui, armé » tout à crud , se faisoit faire place avec une » épée à deux mains et une hache d'armes à sa » ceinture, son bréviaire pendu par-derrière, et » le faisoit bon voir sur un pied faisant le mou- » linet devant les dames. A la queue il y avoit » trois minimes, tous d'une parure, sçavoir est, » ayant sur leurs habits chacun un plastron à » corroyés et le derrière découvert, la salade en » tête, l'épée et pistolet à la ceinture , et chacun » une harquebuse à croc sans fourchette ; der- » rièreétoit le prieur desjacobinsenfortbon point,
» traînant une hallebarde gauchère, et armé à » la légère en morte-paye; je n'y vis ni cliar- » treux, ni célestinsqui s'étoicnt excusés sur le » commerce. Mais tout cela marclioit en moult » belle ordonnance catholique, apostolique et » romaine, et sembloient les anciens crane- » quiniers de France. Ils voulurent, en passant, » faire une salve ou escoupeterie; mais le légat » leur défendit, de peur qu'il ne lui mésadvint , » ou à quelqu'un des siens , comme au cardinal » Cajetan. Après ces beaux pères marchoient » les quatre mendiants, qui avoient multiplié )) en plusieurs ordres, tant ecclésiastiques que » séculiers; puis les Seize quatre à quatre, réduits » au nombre des apôtres, et habillés de même » comme on les joue à la Fête-Dieu. Après eux » marchoient les prévôts des marchands et éche- » vins, bigarrés de diverses couleurs ; puis la cour » de parlement , telle quelle ; les gardes ita- )) liennes , espagnoles et wallonnes de M. le » lieutenant; puis les cent gentilshommes de » frais gradués par la Sainte-Union, et après eux » quelques vétérinaires de la confrérie de saint » Eloy. Suivoient après M. de Lyon , tout dou- )) cernent; le cardinal de Pellevé, tout basse- » ment; et après eux M. le légat, vrai miroir » de parfaite beauté, et devant lui marchoit le » doyen de Sorbonne , avec la croix, où peu-
w doientles bulles du pouvoir. Item venoit ma- » dame de Nemours , représentant la reine- » mère, ou grande-mère ( iiidubio) du roi futur, » et lui portoit la queue mademoiselle de M La Rue, fille de noble et discrète personne » M. de La Rue , ci-devant tailleur d'habits » sur le pont Saint-Michel , et maintenant \\n » des cent gentilshommes et conseillers d'état M de l'Union ; et là suivoient madame la douai- » rière de Montpensier, avec son écharpe vert**, » fort sale d'usage, et madame la lieutenante de M l'état et couronne de France, suivie de mes- » dames de Blin et de Russy Le Clerc. Alors » s'avançoit et faisoit voir M. le lieutenant , et » devant lui deux raassiers fourrés d'hermines, )» et à ses flancs deux Wallons portant hoquetons )) noirs, tout parsemés de croix de Lorraine » rouges. »
Cesburlesques misères aidèrent quelque temps le peuple à supporter la faim, qui bientôt se fit sentir dans toute son horreur. Après s'être nourri de tous les animaux, chats, chiens et autres , et des peaux de ces animaux , après avoir dévoré des enfants, on en vint à moudre des os de morts dont on fit de la poussière et non de la farine : ce pain conservoit sa vertu, quiconque en mangeoit mouroil. Ma dame de Montpensier refusa d'échanger, avec