‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 166 sur 211 · II. LE DEVOIR. — l'[DÉE DE DEVOIR DANS ARISTOTE · texte numérisé non relu

II. LE DEVOIR. — l'[DÉE DE DEVOIR DANS ARISTOTE

cadre de cette simple note. D'où vient donc qu'on a pu le mettre en doute, sinon des préjugés accumulés par le formalisme Kantien ?

IjC premier de ces préjugés est de croire impossible d'introduire aucun élément esthétique dans la morale sans en chasser aussitôt le devoir. Comme si le devoir serait diminué ou compromis parce qu'on l'accomplit en vue de son excellence et de sa beauté morale, et parce qu'après l'avoir accompli, on vise, au-dessus du strict devoir, un idéal de perfection et de beauté morale encore plus relevé !

Le second préjugé est de croire pareillement impossible de rechercher le bonheur dans le hien et par le devoir, sans ruiner le devoir. « Quelle absurdité, nous a-t-on dit, de dire à l'homme qu'il est obligé défaire ce qui lui est avantageux, et de prendre des airs comminatoires pour lui prescrire son propre bonheur! » Le R. P. Sertillanges a parfaitement répondu à M. Brochard qu'Aristote ne place pas l'obligation dans la recherche d'un bien et d'un bonheur subjectif quelconque, mais dans la recherche d'un bien ou d'un bonheur déterminé et objectif, d'un bonheur raisonnable, celui qui est lié au devoir. C'est à ce titre qu'il s'impose, malgré les répugnances de la nature, parfois jusqu'à la mort et au sacrifice de soi-même. Le commandement du devoir et ses « airs comminatoires » ne sont donc pas inutiles.

Que le bonheur soit ainsi entendu par Aristote, et que ce soit vraiment le sens de son « eudémonisine rationnel », on ne le discute guère plus aujourd'hui ; aussi nous borneronsnous à rappeler les textes les plus remarquables et les plus décisifs.

Et d'abord le vrai bonheur, cùSaiu.ovt«, que nous devons rechercher comme notre fin dernière, n'est nullement le plaisir des sens, contre lequel Aristote ne cesse de nous mettre en garde. « Un danger dont il faut toujours se garder avec la plus grande attention, dit-il, c'est ce qui nous plait, c'est le plaisir; car nous ne sommes jamais, dans ce cas, des juges bien incorruptibles; et les sentiments qu'éprouvaient les

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vieillards de Troie en présence d'H«;lène, doivent (*'lre aussi les nôtres en face du plaisir. Sachons en toute circonstance nous répéter leur lanj^Mge ; car, si nous parvenons ii repousser le plaisir, nous sommes assurés de commettre bien moins de faux pas (1). »

Tout plaisir n'est pourtant pas con<laiurialjle, et Arislole évite également cet autre excès du rigoiisme, en déclarant l)on le plaisir conforme à la raison et à la vertu (2).

dépendant l'homme doit placer plus haut son vrai bonheur et sa lin dernière. « La vie bienheureuse, dit-il, ne consiste pas dans l'amusement... c'est une vie conforme a la vertu (3). » — « Le bonheur est la récompense et le terme de la vertu (4). » — « Ce sont les actes de vertu qui seuls décident souverainement du bonheur comme b>s actes contraires décident de l'état contraire (5). »

Or la vertu humaine, pour Arislole, consiste à vivre en homme, y.'/jMmi^î'j'jy.i (6), c'esl-ii-dirc non pas selon la pailie inférieure qui le rend semblable aux animaux, maissuivant la partie supérieure (jui le siiécifie et le dislingue, suivant le vojç, l'espril, qui le rend semblable à Dieu (7). En vivant comme l'animal, l'homme se dégrade et se ravale ; en vivant de l'esprit, comme Dieu, en se divinisant, il devient ce qu'il doit être, il devient homme, plus et mieux que jamais (8;. C'est le complet achèvement de la naturt- buniaine. -é/of

Tî/clÔ7«T0V (9j.

Mais la vie de l'esprit, ô y.y-y. tôv voOv 'ito,-, n'est autre que la contemplation du vrai, du bien, du beau, c'est-;i-dire de Dieu lui-même. N'oiià pourquoi Aristote a ramené finalement

(1) Ibid.. 1. II, c. IX, s ti (B. S. II.).

Ci) Mi(/., 1. 1. c. VIII. § 10-13; I. X, c. v. S 9-11.

(;^) Aozîi 0 0 tjoxtMwv j3io: /«r' io£T/,v îivKt'. F.th. Sic.^ 1. X, c. vi. § 6.

(h) Tyi; ùpîT/i; ylnùt v.ui Ti\(j:. l^th . .Vu-., ). I. c. i.\. >; '-^ : Mor. Htni., 1. I, c. ni, S •'••

(5) i:ili. Nie, 1. I, c. m, § 4 (B. S. H. .

((31 Etfi. .Vie. 1. I, c. VII, S 1-5 : 1. X. c. iv. S •'• : c mi, .:; 7 ; c. viii, §0, 7.

(7) Ibid., 1. X. c. vu. S 8; Mélaph., I, XII, c. \ii.

(8) Ibid., 1. IX. c. VIII, S <i : I. X, c. \ii, ji '.i.

(9) Ibid., 1. I. c. VII, S 3.

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