‹ Études philosophiques (volume 2)Chapitre 177 sur 211 · III. CRITIQUE. — MATÉRIALISME ET POSITIVISME · texte numérisé non relu

III. CRITIQUE. — MATÉRIALISME ET POSITIVISME

Cet insuccès fatal de tout positivisme et de tout tu^î^Z empirisme à asseoir sur ses bases une morale, est dé- risme'. sonnais démontré et reconnu. «Un empirisme conséquent, concluait Secrétan, ne se risquera jamais plus à formuler une morale, car l'idée de la morale implique un idéal qui s'impose universellement à la pensée, en d'autres termes une obligation... Un homme qui entend son propre langage n'essayera jamais de tirer des faits (à l'expérience desquels il réduit toute connaissance) un droit qui s'élève contre les faits, qui les juge et qui prétend les régir (1). »

Ce jugement restera, croyons-nous, celui du bon sens et de la philosophie. Il explique aussi pourquoi les orateurs positivistes en sont aujourd'hui réduits à de vaines déclarations sur la < force » de la science expérimentale, comme on la célébrait récemment au fameux banquet de Saint-Mandé (2) ; — ou bien réduits, à ce «mysticisme positiviste > que raillait si finement M. Faguet, lorsqu'il écrivait : < Notre race est idéaliste, foncièrement, et beaucoup plus qu'elle ne le croit.. Quand elle devient positiviste, elle croit à la science comme à une déesse protectrice, ou elle croit à Thumanité comme à une personne sacrée et divine ; et elle écrit Science, Humanité, et Progrès avec des majuscules. Notre dix-neuvième siècle est plein de ces majuscules et de cette théologie. Voilà ce que qu'on peut appeler le mysticisme positiviste (3). >

(1) Secrétan, Principes de la morale, p. 95 et suiv. — «Vos aînés n'ont pas réussi quand ils ont essayé de fonder la morale sur la science. Sur quoi vous fondez-vous pour espérer un meilleur succès ? >) Anatole France, Les noiiveaur mystiques. Echo de Paris,! déc

(2) Berthelot, Cf. Science et Morale.

(3) Faguet, lievue bleue, 11 mai 1893. — Autres ouvrages à consulter: Abbé de Broglie, Le Positivisme et la science expérimentale ; La réaction contre le l'osilii'isme; Caro, Littré et le positivisme ; Gru-

JI

La morale de l'Evolutionnisme

Evolution

spiritu;i-

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lisle.

Principes a priori de l'évolution.

Les philosophes spiritualistes qui acceptent l'évolution comme un mode spécial de création, peut-être encore plus grandiose, n'ont rien à changer à la morale spiritualiste : aussi ce n'est pas d\ux que nous allons nous occuper, mais seulement des évolutionnistes matérialistes, qu'ils soient athées ou panthéistes. Apportent-ils quelque changement notable à la morale'^ matérialiste déjà réfutée dans le chapitre précédent ; ont-ils inventé quelque élément nouveau de solution du grand problème de la morale ? C'est ce qu'il nous faut examiner. De toutes parts en etl'et, autour de nous, on célèbre, sur un ton dithyrambique la « grande révolution > produite en morale par la « grande doctrine de l'évolution > ; on exalte « ce bouleversement des anciennes croyances morales, qui paraîtra sans doute à nos successeurs une révolution plus considérable que toutes les révolutions religieuses accomplies jusqu'à cejour (1) >. Il nous faut voir ce (|u'il y a de vrai ou d'illusoire au fond de ces belles promesses, et si elles méritent la vogue et l'engoùment dont elles sont l'objet.

Quoique les évolutionnistes soutiennent la prétention de refaire la genèse du monde matériel et du monde moral, sans aucun mélange d'hypothèses métaphysiques, il leur arrive assez souvent de faire de la métaphysique. — sans s'en douter. — et même de

ber, S. J., Auguste Covile, sa vie, sa tiociriuo : l.e l'osilivisnte depuis Comte jusqu'à nos jours -, Fouillée, l.e mouvevienl idéaliste el la réaction contre le t'osidvistne ; LévyBriihl . La yliilosophie d'Avg. Comte : A. du Mart,'.rit-, Taiiie : etc. (1) Fouillée, Critique des systètnes de morale, p. 'J.

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faire reposer tout leur système sur deux principes à priori qui sont de véritables « dogmes sans preuve ».

Le premier principe fondamental, d'où part tout le Premier système, et qui n'est nullement dissimulé par ses '"""^'^^' meilleurs défenseurs (1), c'est la peur dit miracle ; c'est ainsi qu'ils appellent la création du monde par une Cause suprême ; on a beau leur dire que le miracle étant la dérogation aux lois de la nature, la constitution même de ces lois n'est pas un miracle. N'importe, ils aiment mieux admettre des effets sans cause, plutôt que d'admettre une Cause suprême, produisant le monde et ses merveilleuses évolutions. Du reste, pour éliminer cette cause suprême, il leur sufiit d'un trait de plume, d'une épitliète dédaigneuse, telle que < fabuleuse » ou « supra-naturelle », ou < antiscientifique », accompagnéed'une affirmation hautaine et gratuite qui les dispense de preuve.

Après avoir admis des effets sans cause, il n'y a plus i>euxième

Principe.

de raisonpour ne pas admettre lapossibilité d'effetsde plus en plus supérieurs à leurs causes, et de supposer que la vie est spontanément sortie du non-vivant, la sensation du non-sentant,la pensée et la conscience de l'inconscient, l'esprit de la matière. Gomme si une telle explication n'était pas « fabuleuse », « miraculeuse », « supra-naturelle », et « antiscientifique > au premier chef!...

C'est là leur second dogme sans preuve. Ils le décorent d'un nom magique : < le devenir » Rien \\est, tout dément, et change perpétuellement. D'où l'on peut déjà entrevoir l'impossibilité, pour eux, d'asseoir la morale sur aucun principe fixe. Mais n'anticipons pas.

(1) Cf. Fouillée, Ibid.^ p. 3. — « En dehors de cette doctrinô (de l'évolution) il n'y a guère pour le développement des êtres d'autre explication possible que le miracle, c'est-à-dire l'abdication de la science. » Ibid., p. 13.

Troisième PoiiT (1 "i ssl lu iilcii' l'absuidité d'une telle cosmo^j^oii îc, principe. || ,jg j^^yj. sei'viraitde rien d'y ajouter une nouvelle hypothèse, celle de Tunité absolue de toutes les forces cosmiques, et de la persistance de cette même force sous des manifestations diverses mais toujours (i(|uivalentes. D'abord l'unité des forces se heurte à la plus simpleobservation des faits. Les forces qui nous entourent sont niultii)les, et vous et moi, par exemple, sommes deux et non pas un, quoique nous soyons de nature semblable. Du reste que de natures différentes de la nôtre ! Les phénomènes de conscience sont irréductibles aux phénomènes inconscients, la pensée à la forte brute, et M. Fouillée lui-même hésiterait sans doute à assimiler ses « idées-forces >, à des chevaux-vapeur. Ne voir entre eux que des différences de degré dans la même nature, c'est faire violence aux faits, ou se payer de mots. D'autre part, il est impossible de soutenir l'équivalence de toutes les manifestations de cette fiorce soi-disant unique, depuis la matière brute, à travers la série ascendante des êtres végétaux et animaux, jusqu'à la conscience et à la pensée pure de l'homme; nous voyons là non une égalité, mais un merveilleux progrès s'élevant d'étapes en étapes de l'infiniment petit à rinfmimont <(ran(*l.

Or prétendre que l'infiniment grand est sorti spontanément de l'infiniment petit, que la pensée est le produit spontané d'un amas de causes inintellij^entes, c'est là non pas un mystère, mais une contradiction flagrante, puisqu'elle fait sortir spontanémentle plus du moins et l'être du néant; c'est encore le fameux principe du* devenir spontané» ou des effets sans cause ; et s'il fut jamais une cosmogonie vraiment fabuleuse et absurde, la voilà. La nôtre fait aussi sortir l'être du néant, mais par l'activité féconde d'une cause première ; ce qui est bien dilîérent. Elle met l'intel-

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ligence au début et non au terme de l'évolution ; elle est partant très raisonnable, alors même qu'elle ignorerait le comment de cette production créatrice. Mais n'insistons pas sur cette critique fondamen- consé-

^ ^ qucnces

taie de l'évolutionnisme, que nous avons développée ^Ji-Eailleurs ; aussi bien ne s'agit-il ici que de ses con- voiuuon. clusions morales, et de la manière dont elle prétend résoudre à son tour l'antinomie de l'égoïsme et de l'altruisme.

Pour Herbert Spencer(l)ettouslesévolutionnistes, les mœurs humaines constituent une étape de l'évolution universelle, et ne sont qu'un chapitre de l'histoire naturelle. Si les mœurs de l'homme, si différentes de celles des animaux, ont pourtant avec elles quelque ressemblance, cela tient sans doute à une commune origine. Aussi pour les étudier, faut-il adopterla même méthode: l'observation extérieure. L'observation de nous-mêmes par le dedans est illusoire ;notre conscience fourmille d'illusions :elle n'est elle-même (ju'une résultante, unproduit nécessaire des divers milieux où elle s'est lentement développée à travers les siècles. C'est cette lente élaboration qu'il faut étudier.

Or l'évolution, ayant élevé la poussière atomique jusqu'au seuil de la vie, et la vie elle-même de degré en degré,par des complications croissantes, jusqu'aux plus hautes manifestations de l'animalité, a fini par produire l'être humain.

L'homme n'est donc qu'un animal comme les autres, d'un organisme plus compliqué sans doute, mais de même nature. Cette organisation plus complexe

(1) Cf. Spencer, consulter surtout The dalc of elhics (les données de la morale) traduit sous le titre de Les bases de la inorale évolutionnisle. Cet ouvrage complète l'œuvre encyclopédique commencée par les Premiers principes, les Principes de la Biologie, les Principes de la Psychologie, les Principes delà Socioloi/ie. etc.

produit en lui des sensations, des besoins et des appétits plus complexes, qui le distinguent aujourd'hui. Evoiiiiimi A l'origine, c'est l'appétit le plus sini{)le, la recherii.siincis. che instinctive du plaisir (jui le guide. Peu à peu l'expérience lui montre qu'il faut modérer ses plaisirs, si Ion ne veut pas les payer trop cher, et même se priver de certains plaisirs immédiats, i)Our s'en ménager d'autres à venir plus considéraljles. Il apprend ainsi à être prévoyant et sage. Bientôt Tisolement lui pèse; seul il est triste ou exposé à mille dangers ; l'instinct le pousse vers l'état social ; et ce nouvel état engendre de profondes modifications dans ses habitudes de vie. Pour vivre ensemble, enellet, il faut des concessions mutuelles , des égards et un respect mutuels ; bien plus, il faut une certaine sympathie, il faut vouloir du bien à ses semblables : les aider pour qu'ils vous aident, les secourir iiour qu'ils vous secourent, les aimer pour qu'ils vous aiment.

Du reste, d'après Spencer, aucun raisonnement n'est nécessaire pour éveiller ces sentiments, le mécanisme seul du nouveau milieu suffit. < La société est un vaste organisme ; qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un membre ressente par contre-coup et par action réflexe les plaisirs ouïes peines d'un autre membre?... Membre d'un même'corps social, nous sommes tous frcres siamois par la tête et par le cœur... Cette sympathie fatale entre les hommes, qui s'explique physiologiquement par les lois du mouvement réflexe, s'explique par les lois de l'association des idées, c'est-à-dire par un mécanisme d'images... Les sentiments sympathiques ne sont que des sentiments égoïstes réveillés par une contagion intellectuelle ou nerveuse et pour ainsi dire, électrisés par induction i^l). >

(1) Cf. Fouillée, Critique des systèyves, p. 4.

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